Ils viennent de passer la journée à répéter. Les doigts et les poignets de Gustav le lancent, sa gorge lui fait mal à force de jouer les apprentis chanteurs. Il sait que c'en est de même pour le bassiste, et il lui lance un regard.

Georg est affalé sur le sol, adossé au canapé sur lequel le batteur est assis. Ses cheveux emmêlés sont noués en queue-de-cheval, et les traits de son visage sont tirés. Il soupire, rejetant la tête en arrière sur le canapé.

Gustav lui sourit, et cherche la télécommande du téléviseur, avant d'allumer l'appareil.

Il sursaute quand l'image et la voix de Tom emplissent ses yeux et ses oreilles.

« …c'est là que nous donnerons un concert, dans trois jours. »

La caméra se déplace sur Bill, qui sourit, les yeux baissés, les joues rosies de contentement. Tom le regarde un instant, un doux sourire aux lèvres, et reprend :

« Tokio Hotel va faire son retour.
« Pensez-vous que les fans suivront ? »
« Nous avons confiance en nous, et nous avons confiance en eux. »

Le sourire des jumeaux traverse les accusations, les insultes, et quatre années d'oubli.

Le présentateur continue à babiller, posant de temps en temps quelques questions à Bill et Tom.
Georg semble mortifié.

« A quoi on s'attendait ? » fait-il d'un ton absent. « Ce sont Bill et Tom. Bill fonce sans regarder devant, et Tom aime trop son frère et la musique pour laisser passer une telle occasion. »

Silence.

« Je me demande vraiment comment ça va se passer… » murmure le bassiste, enfonçant sa tête dans les coussins du canapé.

Il marmonne vaguement quand les doigts de Gustav se glissent dans ses cheveux, et soupire d'aise en sentant le batteur s'asseoir sur ses genoux. Il relève la tête, les yeux clos, et la penche en avant lorsque son cadet commence à masser ses cervicales, détachant ses cheveux et embrassant brièvement le sommet de son crâne. Les bras de Georg entourent la taille de Gustav, et il relève la tête pour lier leurs bouches.

Les caresses de son ami lui font tout oublier, du concert proche aux réactions qu'il redoute tant. Il noue ses jambes autour de la taille de Georg quand il le soulève, se dirigeant en titubant vers la chambre. Ils tombent entremêlés sur le lit, haletant déjà, leurs doigts défaisant leurs vêtements, leurs lèvres baisant chaque parcelle de peau qui passe à leur portée.

Demain, ils se réveilleront serrés l'un contre l'autre, dans une chambre où flottera une odeur de sueur et de sexe. Il leur faudra reprendre leurs instruments de musiques, leurs partitions, et leurs vies.

Mais pour l'instant, Gustav veut tout oublier. Il n'y a plus rien qui existe.

« C'est joli, chez toi. » fait remarquer Bill. Il mâchonne un chewing-gum, la bouche ouverte. Il se retourne vers Gustav, fait une bulle, et lui sourit.
« Bill. Tom. Qu'est ce que vous faites ici ? »
« Georg nous a donné l'adresse. »
« On vient répéter ici, » fait Tom en déballant sa guitare.
« Je croyais que vous ne vouliez pas venir ? »
« C'est trop cher de louer un studio, surtout qu'il y en a un chez toi… »
« Mais l'autre jour… »

Tom hoche la tête et repond :

« J'ai convaincu Bill qu'on avait besoin d'être en territoire neutre, à ce moment là. Ça faisait quatre ans qu'on ne t'avait pas vu, on ne voulait pas s'imposer. »

Gustav opine, et Tom lui fait un petit sourire gêné.

« Allez ! » s'exclame Bill, les saisissant par l'épaule pour les forcer à avancer. « Georg est déjà prêt ! »

Le batteur sourit. L'enthousiasme fébrile du chanteur est contagieux. Le bassiste vient de finir d'installer un micro, et il aide Tom avec sa guitare. Gustav les regarde en s'asseyant à sa batterie. Les deux guitaristes plaisantent, comparant puérilement la taille du manche de leur instrument, plaquant en même temps un riff violent sur la Gibson de Tom.
Bill sursaute au bruit, et hausse les sourcils devant les deux garçons qui rient, avant de tapoter son micro branché. Il farfouille dans sa poche pour en sortir son téléphone portable, qu'il approche du micro, obtenant un grésillement strident qui fait grimacer Tom et Georg.

Gustav sourit quand Bill fait claquer une bulle de chewing-gum, l'air insolent, et un doux frisson le parcourt.
C'est comme si tout était redevenu comme avant.

Il claque ses baguettes l'une contre l'autre, et frappe un rythme rapide sur sa batterie. Bill hoche la tête et avale son chewing-gum avant de fredonner un début de chanson, que Tom reconnaît aussitôt, suivi de près par les deux autres.

Dès l'instant où Bill commence à chanter, leurs mouvements deviennent plus sûrs, et les doigts de Gustav cessent de trembler sur ses baguettes.

La musique l'emplit tout entier. Les guitares de Tom et Georg, la voix de Bill, c'est tout ce dont il a besoin en ce moment. Sa voix vient rejoindre celle de Bill sur le refrain, spontanément, et son ami se retourne pour lui sourire, sans jamais cesser de chanter. Georg rit doucement, et Tom plaque un accord plus fort pour les rappeler à l'ordre. Aussitôt, Bill reprend son sérieux, ses mains glissent le long du pied de son micro, et ses yeux se ferment alors que sa voix se fait plus forte, plus vive, presque douloureuse.
La voix de Bill a changé en quatre ans. Elle est un peu plus grave, plus profonde, toujours incisive et claquant comme un étendard au vent.
La voix de Bill a changé, et d'un drapeau de révolte, de rébellion, elle est passée à la teinte douce-amère d'un drapeau blanc.

Alors que la chanson se termine sur une phrase instrumentale, Bill tripote le bas du tee-shirt qu'il porte, l'air hésitant alors qu'il consulte la liste de chansons que Georg et Gustav ont faite. Quand ses partenaires finissent de jouer, et que les dernières notes résonnent dans la petite pièce, il mordille l'intérieur de sa joue, apparemment hésitant. Tom fronce les sourcils, et son frère s'approche de lui, désigne une chanson de la tracklist, échange quelques regards avec lui, puis s'adresse aux deux autres.

« Vous êtes surs pour la 2 ? »
Georg hausse les épaules.
« La tracklist n'est pas définitive, mais c'est l'une des chansons les plus abouties, non ? »
« Oui, mais… »

Gustav sent que quelque chose ne va pas. D'habitude, Bill est fier de ses chansons –là, on dirait qu'il en a honte. Il repose pensivement ses baguettes et repense à la chanson.

« Bill. » fait Tom avec douceur. « Je ne vois pas pourquoi tu ne veux pas la chanter. »
« Elle est présomptueuse. Par rapport aux fans, et par rapport à Geo et Gus. »
Il y a un silence.
« Je ne trouve pas, » dit Gustav lentement « qu'elle soit présomptueuse. »

Bill ne daigne pas bouger, mais Tom et Georg se retournent vers lui.

« Tu te mets à la place des fans, et à la nôtre, c'est tout… »
« Mais de quel droit ?! »
« Depuis quand faut-il un droit pour comprendre les autres ? »
« Je ne veux pas avoir la prétention de comprendre. »
« Ce n'est pas de la prétention, » fait Gustav doucement, « tu essaies de comprendre. C'est une excuse, cette chanson, non ? »
« De quoi je peux m'excuser ? » sa voix est amère. « D'avoir mené des filles à se scarifier, à se suicider ? »
« Elles l'auraient fait de toute façon, Bill. Elles cherchaient une excuse. Tu n'y es pour rien. Ne porte pas tout sur tes épaules. »

Les épaules de Bill tremblent imperceptiblement. Tom se glisse vers lui, et l'enlace. Georg sourit avec hésitation, et tire Gustav hors de la pièce. Derrière eux, Bill se retourne vers Tom, et après un dernier regard, Gustav referme la porte.

Georg soupire et se laisse glisser contre le mur.

« Pauvres jumeaux. »

Gustav le regarde, et ils échangent un bref sourire gêné. Le bassiste tapote le sol à côté de lui, et pose sa tête contre l'épaule de Gustav quand celui-ci s'assied à ses côtés.

« Le monde ne les laisse pas tranquilles, et maintenant Bill ne se laisse pas tranquille lui-même. On a tous hâte et peur de jouer, mais Bill encore plus que nous.
« On a tous peur. On n'était qu'en sursis, et si notre carrière est détruite définitivement, on ne pourra plus revenir en arrière. Ce sera vraiment fini. C'est la dernière chance. »

Un silence inconfortable prend place, qui leur noue l'estomac.
La main de Georg, large, chaude et rassurante, vient chercher la sienne et la serre.

Gustav sourit et s'appuie un instant contre la tête de son ami, inspirant l'odeur de son après-rasage. S'ils tombent, ils se relèveront. La main qu'il tient dans la sienne en est la preuve.

Ils ne parlent pas, les yeux mi-clos, le cœur serré par l'appréhension du concert prochain.
Au bout d'un laps de temps incertain, plusieurs longues minutes, la porte s'ouvre. Les voix des jumeaux leur parviennent, un peu étouffées, et la tête de Tom passe dans l'entrebâillement.

« Vous venez ? »

Rapidement, Georg et Gustav se relèvent et rejoignent leurs amis. Bill est en train d'attacher ses cheveux, les joues et les yeux rougis. Il s'éclaircit la voix et se redirige vers son micro sans un mot.

Alors que Gustav joue les premières notes de la troisième chanson de la tracklist, il est surpris de ne pas entendre la guitare qui devrait logiquement le suivre. Il regarde le dos de Bill devant lui, droit et tendu.
Le chanteur ne dit rien, mais agite doucement les mains, comme un chef d'orchestre, et d'une voix claire, il entonne a cappella la seconde chanson de la tracklist.

Les instruments viennent aussitôt s'ajouter à sa voix, et Gustav voit Tom sourire, les yeux pétillants.
Fier de son frère.

L'ambiance se détend petit à petit, et ils répètent inlassablement les mêmes chansons. Même si avoir joué à deux les a aidés, ils sont loin d'être prêts. Plus que deux jours, pense furtivement Gustav. Non. Plus qu'une journée, et après, ils devront partir pour la petite salle qu'ont obtenu les jumeaux.

Son cœur tombe dans sa poitrine à l'idée de retrouver les fans, et il se déchaîne sur sa batterie, empêchant ses mains de trembler.

Plus tard, bien plus tard dans la journée, ils émergent d'une sorte de bulle bruyante et isolée du monde extérieur. Dehors, il fait nuit noire, et Bill marmonne quelque chose à Tom, la voix enrouée et les joues rosies. Le plus vieux hoche la tête et commence à emballer sa guitare. Georg et Gustav se dirigent vers lui alors que Bill s'éloigne, chantonnant en triturant ses ongles.

« On va rentrer chez nous, » annonce doucement Tom. « On vous revoit demain, de toute façon, ok ? »

Il n'y a pas vraiment de question, ou d'objection possible, dans ce qu'il dit.
Georg opine, et Gustav n'a pas d'autre choix que de faire pareil.

Peu de temps après, les jumeaux sont partis, laissant l'appartement plus silencieux que jamais.

Gustav a les doigts et les jambes pleins de fourmis et de crampes, et la tête qui tourne un peu. Ses oreilles bourdonnent encore du son assourdissant de leur musique, qu'il n'avait plus entendue depuis quatre ans. Elle a changé, quelque part, mais il ne saurait pas exactement dire en quoi. Mais cela lui semble normal : ils ne sont plus les mêmes.

Ils ont changé et il est normal que leur musique suive.

Le petit batteur frissonne et s'enroule un peu plus dans la couette. Il s'est couché tout de suite, laissant Georg somnolant sur le canapé, recouvert d'une couverture.

Il ne pense pas vraiment à sa relation avec le bassiste. Cela lui semble vraiment futile comparé à tout ce qui est en train de ce produire en ce moment, tant du côté du groupe que de celui des jumeaux.

Les jumeaux.

Gustav regrette de ne pas avoir pu parler vraiment à Tom.
Ce qu'il a appris l'autre jour au café a piqué sa curiosité. Certes, il a entendu leurs procédures de la bouche de Bill, mais il sait que c'est Tom qui a eu le courage et la force de tout gérer, de trouver un avocat compétent, et d'intenter la loi allemande en procès.

C'est Tom qui arrive le mieux à s'inscrire dans la société, et à accepter de porter le terme d'incestueux. Bill refuse les étiquettes et les adjectifs, utilisant de longues périphrases pour décrire leur relation tumultueuse et hors du commun.

Tom, lui, sait qu'on ne les écoutera pas s'ils ne parlent pas le même langage que les hommes de loi et de politique.

Il l'a vu à la télévision, répondre d'une voix assurée aux accusations, tout comme le fait Bill. Mais chacun répond à un genre particulier de reproches. Ils se rétablissent équitablement les rôles, instinctivement, admirant l'autre et le soutenant.

Peut-être que Gustav les envie, quelque part.

Cette pensée coupable est troublée par un léger coup à la porte, qui s'entrebâille presque aussitôt sous les yeux du batteur. Il ne voit pas Georg, mais il entend sa voix.

« Je peux entrer ? »

Il n'attend pas vraiment de réponse, et se faufile dans la chambre plongée dans le noir, éclairée uniquement par la lumière des réverbères, dans la rue, dehors, et des lumières de la ville, au loin.

Gustav distingue les mèches éparses et emmêlées de ses cheveux décoiffés. Il a du s'endormir sur le canapé et se réveiller quelques instants plus tard, comme cela lui arrivait souvent quand ils vivaient tous les quatre, après une soirée passée à regarder un film ou à jouer au poker sur la minuscule table basse du salon.

La main de Georg effleure sa joue, et il ferme les yeux sous la caresse, pour les rouvrir rapidement.

« Tu as parlé à Tom, aujourd'hui ? » demande t-il dans un souffle, écartant sa couette pour inviter le bassiste dans son lit, le tirant par le bras.
« Mmh, » marmonne ce dernier, « plus ou moins. Pourquoi ? »
« Il va comment ? »
« Il va comme Bill va. »

Gustav se laisse enlacer et embrasser doucement dans le cou, sans se laisser aller cependant, réfléchissant toujours à l'état dans lequel les jumeaux se trouvent.

« Tu crois que les places vont se vendre ? » marmonne Georg contre sa gorge, confortablement installé sur son torse.

Il baisse les yeux vers lui, et écarte une mèche de cheveux qui tombe sur son front, la ramenant derrière son oreille.

« Je ne sais pas. Elles ont été mises en vente hier. Il restait trois jours aux fans pour les acheter. 500 places… »
« Avant, on vendait 500 places en une heure. »
« Et encore, c'était aux Etats-Unis. Je ne me souviens même plus de la dernière fois où on a donné un concert de 500 places en Allemagne. »
« C'est un nouveau commencement, » souffle Gustav, resserrant son étreinte autour de la nuque de Georg.

Ils restent silencieux un moment, sans basculer dans le sommeil, sans ressentir le besoin de parler.
C'est un bruit de sonnerie qui vient troubler le silence.

Gustav grogne, et tend le bras à l'aveuglette vers sa table de nuit. Il attrape son téléphone portable, et répond d'une voix un peu éraillée.

« Allô ? »
« Tout est parti, » fait la voix de Tom, vibrante d'excitation retenue.
« Quoi ? »
« Toutes les places. Tout est vendu. »
« Quoi ?! »

Georg s'est redressé et le regarde avec un froncement de sourcils interrogateur.

« Je viens de l'apprendre. » (il y a un silence entrecoupé de paroles étouffées) « J'y vais. Je voulais juste vous dire ça. »

Et Tom raccroche.

Gustav regarde un instant l'écran, avant de reposer son téléphone. Georg est toujours redressé sur ses coudes, attendant une explication. Le batteur se renfonce dans son oreiller, et reprend ses caresses dans les cheveux de son ami, comme se de rien n'était, évitant soigneusement son regard.

Il le laisse volontairement gamberger un moment, souriant dans le noir quand il soupire et retombe sur son torse.

« Toutes les places ont été vendues, » murmure Gustav.
« Hein ?! »

Georg se redresse brusquement, assis à califourchon sur un batteur amusé et rieur. Une expression d'incrédulité joyeuse est peinte sur le visage du bassiste.

« On a tout vendu, » répète Georg.

Gustav le regarde en souriant, les yeux pétillantS. Tout semble s'être effacé avec la nouvelle. Plus rien n'importe, que le soutien de leurs fans qui sont là, avec eux. Plus rien n'importe, que Tokio Hotel.

« C'est super, c'est super, c'est super. »

Georg est euphorique, ses lèvres étirées en ce sourire si particulier que Gustav n'avait pas vu depuis quatre ans.

« Tu vois, Juschtel. Je t'avais dit que ça marcherait, » souffle t-il.

Se rallongeant, Georg semble hésiter une seconde, puis serre Gustav dans ses bras. Ce dernier retient sa respiration, tendu, puis se détend et s'abandonne dans ces bras si rassurants.

Le bassiste caresse ses courtes boucles, le serrant contre lui.

« Bientôt, on y sera. »
« Après-demain. »

Leur étreinte se resserre, leurs lèvres se touchent un moment, puis leurs yeux se ferment.

« Ensemble. »