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Dis-lui que tu l'aimes avant qu'il ne soit trop tard. Regarde-la dans ses yeux en larmes et dis-lui que tu l'aimes, qu'elle l'entende au moins une fois. Dis-lui que tu l'aimes pour que ses lèvres cessent de trembler. Caresse-lui la joue et dis-lui que tu l'aimes, qu'elle retrouve son sourire. Dis-lui que tu l'aimes avant qu'elle ne t'abandonne à ton silence. Serre-la dans tes bras et dis-lui que tu l'aimes, qu'elle n'ait plus l'air de tant souffrir. Dis-lui que tu l'aimes parce que ça la réchauffera peut-être. Tiens-lui la main et dis-lui que tu l'aimes, qu'elle te voie pour la première fois honnête. Dis-lui que tu l'aimes même si elle partira quand même. Dépose un baiser sur sa gorge, sa pommette, son front, et dis-lui que tu l'aimes, qu'elle te quitte en paix. Dis-lui que tu l'aimes ; c'est tout ce que tu peux faire pour elle.
Et ce sang sur tes mains, c'est entièrement ta faute. Tu n'as pensé qu'à toi ! Depuis votre rencontre, et jusqu'à présent, tu n'as été que peine pour elle qui ne méritait pas ça, mais tu t'en moquais bien. C'était si glorifiant que d'être assuré de son amour sans jamais avoir eu à la séduire. Tu pensais qu'elle t'était due. Qu'elle demeurerait dans ton ombre, à te suivre. Gentille fille. Alors tu t'en es allé ; lorsque tu reviendrais, elle ne pourrait qu'être là, à t'attendre. Momentanément, tu serais aimable ; tu recoudrais son cœur en lambeaux pour mieux le déchirer par la suite. Pourquoi ? Parce que dans ton esprit, seule la douleur accrochait véritablement les individus les uns aux autres.
Mais aujourd'hui, ton escapade de plusieurs mois achevée, tu es rentré pour débarquer au plus fort d'une nouvelle bataille. Elle t'a repéré tout de suite, comme s'il n'y avait que toi qui existais. Bête attaque traîtresse profitant de ce si furtif instant d'inattention. Elle est tombée. Deux mètres, peut-être trois. Ridicule. Elle avait largement vu pire par le passé. Que trafiquait-elle donc pour ne pas se relever ? Des pleurs, des gémissements… Et te voilà à genoux près d'elle à la regarder mourir, abasourdi. Tu appuies mécaniquement, robotisé par la stupeur, sur la blessure qui saigne, saigne, saigne encore… Elle ne veut pas s'arrêter, cette garce ?! Et les soubresauts que fait le corps de ta belle n'ont rien d'harmonieux. Et sa respiration sifflante n'a rien de mélodieux. Et son expression horrifiée te terrifie.
Dis-lui que tu l'aimes avant qu'il ne soit trop tard.
Tu n'es qu'un égoïste, un faible et un lâche.
Dis-lui que tu l'aimes.
Trop tard.
Maintenant, c'est toi qui gémis, qui pleures, et même qui hurles.
Tu l'appelles. C'est elle qui t'ignore.
Félicitations, tu avais raison ; la douleur accroche les individus les uns aux autres.
N'aurais-tu pas préféré avoir tort ?
