Chapitre Un – Jailhouse Rock

La Bibliothèque Centrale d'État était presque impossible à trouver, ce qui en faisait un si bon endroit où se cacher. Des piles de magazines, de posters, de disques et de livres jonchaient le sol, les étagères, les tables. Le tout était recouvert d'une épaisse couche de poussière. Il ne restait qu'un tabouret, le reste ayant été pris par les bohémiens pour le bois de chauffage et pour leurs instruments faits main. Assis sur ce tabouret, il y avait un homme avec de longs cheveux bruns et des yeux fatigués. Il portait un mélange de vêtements éclectique et semblait assez vieux. Son nom était Pop. Comment il avait eu son nom, il ne s'en souvenait plus. Après avoir été effacé plusieurs fois avec les pistolets-lasers des porcs de Globalsoft, il ne se rappelait plus de tout ce qu'il n'avait pas archivé.

Pop n'avait jamais vraiment aimé son boulot de bibliothécaire, mais il savait que les autres avaient besoin de lui. Jon Bon Jovi de l'Hôtel California avait dit une fois que sans Pop, les bases rebelles n'existeraient pas. Mais ça ne voulait pas dire qu'il aimait ça. En plus, l'Hôtel California avait été attaqué et ces précieux fragments perdus. Presque tous les bohémiens de l'Hôtel California avaient été capturés et seul Pop s'était échappé pour revenir ici. D'autres avaient été évacués vers le Heartbreak, mais peu l'avait fait avant le raid. Il avait été à ça d'être envoyé aux Seven Seas of Rhye, et il n'avait pas prévu d'y aller avant un moment. Avec un peu de chance.

Mais il avait des choses plus importantes pour lesquelles s'inquiéter. Comme finir son journal avant que Khashoggi et ces autres porcs de Globalsoft ne l'attrapent.

Pop laissa tomber le magazine qu'il était en train de lire et sortit brusquement son enregistreur vocal.

« Ils sont prêts de m'avoir, cette fois. Je dois compléter les archives rebelles. Bibliothèque Centrale d'État, le 8 juin 2307. Je dois faire vite, j'ai bien peur que mon arrestation soit imminente.

« Bien que je n'aie jamais découvert la date exacte à laquelle la musique est morte, il est maintenant clair qu'un phénomène de divertissement du nom de Pop Idol y a joué un rôle central. Tellement de personnes sont devenus des stars qu'elles étaient célèbres moins de temps qu'il n'en fallait pour écouter leurs albums.

« Il semble que la Globalsoft Corporation ait acquis les droits de cette émission et ait remplacé les candidats humains par des célébrités virtuelles créées par ordinateur. Sans stimulation culturelle, les enfants ont cessé de s'intéresser à leur environnement. La démocratie s'est effondrée… et l'ère du GaGa est née. »

BZZT !

« Oh, merde, » marmonna Pop en cachant rapidement l'enregistreur vocal alors qu'une ombre tombait sur la cage laser.

« Eh là. Eh là, eh là, qu'avons-nous donc ? Est-ce bien la petite silhouette d'un espion ? (1) Dis-moi, vieil homme, pourquoi t'intéresses-tu donc tant à ce qui appartient au passé ? »

Un grand homme blond entra dans le champ de vision de Pop. Il portait des lunettes de soleil rondes (ce qui avait toujours ennuyé Pop : pourquoi porter des lunettes de soleil à l'intérieur ?) et avait un écouteur de Globalsoft dont Pop se doutait qu'il enregistrait toute la conversation. Habillé d'un costume gris, il s'approcha. C'était le Commandant de la Division de Sécurité de Globalsoft, Khashoggi. L'homme le plus craint de toute la planète Mall.

« Parce que seul le passé nous donne l'espoir, » dit Pop avec défiance.

Khashoggi grimaça. « Tu as lu les histoires secrètes. Tu sais qu'il n'y a pas d'espoir. »

« Il y a toujours de l'espoir, » contra Pop, grimaçant alors qu'il tentait de s'échapper de la cage laser. « L'espoir est notre droit le plus strict ! »

« Alors où est-il ? Où est cet espoir ? » dit le Commandant avec moquerie.

« Partout où souffle le vent. » (2)

Khashoggi redevint brusquement sérieux. « Que sais-tu de la phrase 'vive le rock' ? »

Il n'y avait aucune raison de mentir, la police secrète le savait bien. « Rien de plus que ce que promet la légende. Que le salut sera trouvé à l'endroit des champions et qu'une brillante, brillante étoile montrera le chemin ! »

« Oh Seigneur, je déteste les hippies, » grogna Khashoggi en enlevant ses lunettes. « Consignez cette misérable créature aux Seven Seas of Rhye ! »

« Faites l'amour, pas la guerre ! »

Pop sentit quelque chose se poser sur sa tête et l'électricité parcourut son corps alors qu'il était transporté au loin.


Dix ans plus tard

Il ne pouvait pas continuer comme ça. Il ne reviendrait pas à Gaga Land, se dit-il. Plus d'Internet. Plus de www/ n'y aurait plus de nourriture à télécharger, il devrait la trouver comme les gens en ont l'habitude. Il allait devoir vivre avec les vêtements qu'il avait sur le dos, avec juste ce qu'il avait avec lui et rien d'autre.

Dès le lendemain, il n'existerait plus. Après la remise des diplômes, il n'y aurait plus de Gordon. Mais alors, comment allait-il s'appeler ?

Le monde tourna autour de lui alors qu'il était assis dans un des bus scolaires. Il entendit des murmures, des sons étranges, des bruits. Il secoua la tête. C'était lancinant. Était-ce encore un autre rêve ? Il allait vraiment devenir fou. Toutes ces phrases, tous ces mots, toutes ces choses… Qu'est-ce qu'ils voulaient dire ? « Que voulez-vous dire ?! »

Galileo ! Galileo Figaro !

Une autre phrase stupide. Il se claqua la tête, « Sortez de là, bordel ! »

Galileo Figaro !

Attendez. Galileo Figaro ? Ca ne sonnait pas si mal. « Galileo… Figaro. » Il essaya de dire le nom. « Galileo Figaro. »

Bien, c'était mieux que les autres noms qu'il avait trouvé. Qui voudrait s'appeler « Long Tall Sally », après tout ? « Abraham Martin John » ? « Nowhere Man » ? « Sir Robin » ? (3)

« Je suis Galileo Figaro, » se murmura-t-il.

« Je SUIS Galileo Figaro. »

www/Gordon(at)theJoneses(dot)com agissait bizarrement. www/Emeline(at)Globalsoft(dot)com/VirtualHigh/Teachers connaissait Gordon depuis un bon moment, depuis qu'il était entré au Lycée Virtuel quatre ans plus tôt. Depuis des mois maintenant, il utilisait des phrases bizarres. Il avait dit une fois à www/Jean(at)theKenningtons(dot)com qu'il était « on the highway to hell » (4), ou quelque chose d'aussi insensé. Il avait même essayé une fois de faire un instrument de musique pendant son cours de technologie.

Gordon devenait un bohémien.

Il faisait chaud. Il avait fait chaud pendant les vingt dernières années. Le soleil brillait sur la promotion 2317 du Lycée Virtuel. Tous portaient les brillants uniformes blancs GaGa qui leur avaient été assignés pour leur remise de diplôme. Tous sauf deux, Gordon et une fille. Ce n'était pas vraiment une surprise que la fille portât un ensemble incroyablement étrange, mais le garçon… Il avait au moins porté son uniforme à l'école, mais pas aujourd'hui. Alors, quand il commença à crier après la chanson de remise des diplômes, elle dut intervenir.

« Crétins ! Clones ! Moutons GaGas ! » hurla-t-il à l'attention des diplômés dispersés.

« Hé ! » l'interpella-t-elle en descendant les escaliers à sa rencontre. « Sors et fais la fête. Ta vie commence tout juste ! »

« Bien, » dit-il en bégayant. « P-p-plus tôt elle commence, p-p-plus tôt elle finira. »

« Oh, allez ! Tu as un si grand potentiel, » dit-elle rassurante. « Tu peux avoir un emploi dans n'importe quelle division de Globalsoft que tu choisiras. Que penses-tu de… programmateur musical ? »

Le garçon la toisa comme s'il pensait qu'elle était dingue. « Je ne veux pas programmer de la musique. Je veux faire de la musique. De la vraie musique. » Il se leva brusquement, comme s'il pensait qu'il avait un but à atteindre. « M-m-ma propre musique ! »

« Hey, on se calme ! » Elle l'attrapa par l'oreille et l'attira plus avant dans l'école, dans la cour de fleurs fanées et d'arbres morts. L'équipe de maintenant s'était relâchée. « Maintenant écoute www, » gronda-t-elle. Avant qu'elle puisse continuer, il la coupa.

« Je m'appelle Galileo Figaro, » dit-il avec défiance.

Galileo Figaro ? À quoi pensait donc ce garçon ? Quel nom curieux. « Personne ne s'appelle 'Galileo Figaro', » dit-elle finalement. « Où sur la planète Mall as-tu déniché cela ? »

« Je… Je l'ai trouvé, » murmura-t-il. « D-d-dans un rêve. »

Elle devait avoir l'air perdu car le garçon continua. « Je fais ces rêves. Et j'entends des bruits. Des bruits stridents, sourds, d-d-détonants… et des mots ! Les mots viennent dans ma tête. T-t-trop de mots. 'Help… I need somebody ! Help, not just anybody !' » (5) Il s'agrippa à ses robes.

« … Oui, je comprends, » mentit-elle, « et je ressens vraiment ta douleur. Mais voyons. » Elle s'écarta du garçon. « Tu vis dans un monde parfait. Que peux-tu bien vouloir de plus ? »

« I… I want to break free, » répliqua-t-il avec envie. « I want to break free from your lies » - là, elle grimaça intérieurement. Elle avait essayé de le raisonner, de lui faire comprendre – « … You're so self-satisfied. I don't need you. I don't need you ! » (6)

« Gordon ! Cesse ces bêtises immédiatement ! »

Mais il ne l'écoutait plus. Il continuait de parler, encore et encore. Son cœur commença à battre plus vite. Il était fou ! Elle recula, doucement d'abord. Puis elle courut hors de l'école pour prévenir le quartier général de Globalsoft.

Il ne devenait pas un bohémien. Il était un bohémien.


« God knows I want to break free ! » chanta Galileo Figaro. Il n'était pas sûr d'où lui venait ces mots, mais ils étaient… justes. C'était comme s'ils avaient été écrits pour lui, dans son esprit. Il regarda autour de lui. La prof était partie. C'était étrange, l'école était déserte. Il devait partir.

Il regarda les plantes de la cour. Elles mouraient de soif par cette chaleur. Il n'y avait personne pour les nourrir ou leur donner de l'eau. La plus belle des flores ornait l'école dépourvue de toute vie. Presque poétique, pensa-t-il. Il passa sa main sur l'écorce d'un des arbres. Un chêne, se rappela-t-il.

Tie a yellow ribbon 'round the old oak tree ! (7)

« Mince ! S-sortez de m-ma tête ! » Il cogna l'arbre du poing avant d'y poser son front. « S-sortez de là, » supplia-t-il.

Il détestait ça. Il détestait le fait d'être différent, et pourtant, ça le rendait plus fort. Savoir qu'il ne serait jamais l'esclave de Globalsoft et savoir qu'il serait libre… il devait se libérer. Ici et maintenant.

Se détournant, Galileo courut. Et il courut droit dans un homme en complet gris. Soudain, il fut piégé, glacé. Il ne pouvait plus bouger.

Peut-être que se libérer n'était pas une si bonne idée.


La pièce était sombre, excepté le cylindre de lumière verte qui entourait Galileo Figaro. Le garçon ne pouvait pas voir grand-chose, à part quelques petites choses teintées de vert, donc il sursauta un peu quand une voix retentit derrière lui.

« Nous avons trouvé ton ordinateur, mon garçon. » C'était l'homme en complet gris. Khashoggi ? Oui, c'était son nom. L'homme entra dans son champ de vision. Bizarrement, la première chose que pensa Galileo quand il vit Khashoggi, c'était que le vert lui allait bien. Il s'approcha du garçon, un œil sur sa tablette électronique. « Nous avons lu les notes que tu as prises. »

« Oh, » répliqua-t-il presque paresseusement. « Alors les porcs savent lire. B-bien, vous volerez, bientôt. »

Le Commandant grogna. « Que veut dire 'a-wop-bop-a-loo-bop, a-lop-bam-boo' ? » (8)

Galileo rit. Est-ce que Globalsoft était vraiment terrifié par de telles phrases ? Pensaient-ils qu'il y cachait une espèce de code ? « Et bien, n-n'est-ce pas évident ? C-ça veut dire 'a-wop-bop-a-loo-bop, a-lop-bam-boo', » railla-t-il en passant une main dans ses cheveux.

« As-tu vraiment une amie nommée Daisy 'who almost drive you crazy' ? » continua Khashoggi. (9)

« B-bien sûr ! » taquina Galileo. « Et elle sait comment m'aimer, ça c'est sûr. Oh, vous ne savez pas ce qu'elle me fait, » rit-il.

« Alors où est-elle ? Quelle est son adresse email ? Comment t'aime-t-elle ? Comment te rend-elle fou ? Est-ce ton dealeur ? »

L'homme le plus craint sur cette planète donnait-il vraiment du crédit à tout cela ? Galileo rit. « Vous êtes encore plus fou que moi, porc ! I-il n'y a pas de fille nommée Daisy ! » soupira-t-il. « B-bien que… j'aimerai qu'il y en ait une… » Il regarda par terre. Puis sa tête se releva brusquement avec défi. « J-j'ai juste écrit ça, c'est tout. C-c'est apparu dans m-ma tête ! »

« Ne joue pas avec moi, mon garçon ! » gronda l'homme. Il retira ses lunettes et regarda le garçon avec des yeux mauvais. « Je te ferai regretter d'être né ! »

Pensait-il que c'était une menace ? Galileo ricana en secouant la tête. « Ne pensez-vous pas que je le regrette chaque jour ? » aboya-t-il. « Ne pensez-vous pas que je souhaite que tout ceci ne soit pas réel ? »

Une seconde voix se fit entendre, « Où est Penny Lane ? »

Il s'en rappelait de celle-là : Penny Lane is in my ears, and in my eyes. (10)

« Que sont les Strawberry Fields ? » continua une troisième.

Strawberry Fields forever… (11)

Le Commandant regarda sa tablette. « Underground, over ground… Wombling free ? Dis-moi, mon garçon, comment fais-tu 'the mess-around' ? » (12)

Galileo leva la tête. « J-J'aimerai le savoir ! Oh bon dieu, j'aimerai le savoir… »

La lumière verte disparut et le garçon put voir la salle d'interrogatoire plus clairement. Il put voir des aiguilles, des tables d'opération. Son estomac se contracta et il se sentit mal, soudainement conscient des dangers qui l'entouraient. Il sentit son cœur battre plus vite en voyant que plein de gens le toisaient, portaient des choses qu'il ne parvenait pas à identifier sous la faible lumière. L'un d'eux portait un cylindre dans lequel se tortillait quelque chose. Il frissonna. Puis il sursauta quand deux mains agrippèrent ses épaules.

« Galileo… Sais-tu ce qu'est un bohémien ? » demanda doucement Khashoggi.

« N-n'avez-vous donc rien compris ? J-je ne sais rien du tout ! » répliqua-t-il en envoyant valdinguer les mains de l'homme loin de lui.

« Excellent ! » déclara l'homme en s'avançant vers un terminal d'ordinateur près de la porte. « Je pense que nous t'avons trouvé juste à temps ! »

Plusieurs paires de mains l'attrapèrent et l'aidèrent à se lever avant de le poser sur un brancard. Il résista, mais en vain. « Aux… Seven Seas of Rhye, Commandant ? » demanda un des hommes.

« Non, non, non, pas encore. Bientôt, mais pas encore. Tout d'abord, je pense que ce garçon peut avoir son utilité ! »

La voix s'éteignit alors qu'il était poussé plus loin, donnant des coups de pied et se débattant. Il entendit le Commandant dire quelque chose d'autre mais il ne put en saisir davantage car un masque fut placé sur son visage et tout devint noir…

À suivre…

Notes explicatives de la traductrice :

Le titre de ce chapitre, Jailhouse Rock, est une chanson d'Elvis Presley.
(1) Extrait de Bohemian Rhapsody de Queen : Do I see a little silhouetto of a man.
(2) Extrait de Bohemian Rhapsody de Queen : Any way the wind blows.
(3) Long Tall Sally, titre des Beatles.
Abraham, Martin & John, titre original de Dion, repris entre autres par Marvin Gaye.
Nowhere Man, titre des Beatles.
Sir Robin : personnage du film Monthy Python and the Holy Grail.
(4) Highway to Hell : titre de Scorpion.
(5) Hel ! titre des Beatles.
(6) I want to break free : titre de Queen.
Je veux me libérer
Je veux me libérer de vos mensonges
Vous êtes trop contents de vous
Je n'ai pas besoin de vous
Je n'ai pas besoin de vous !
Dieu sait que je veux me libérer !
(7) Tie a yellow ribbon 'round the old oak tree !, titre de Tony Orlando
Attache un ruban jaune autour du tronc du vieux chêne !
(8) Onomatopées que l'on retrouve dans Grease.
(9) Daisy, des Beattles.
(10) Penny Lane, titre des Beatles.
(11) Strawberry Fields Forever, des Beatles.
(12) Under ground, over ground, wombling free : tiré du spectacle anglais pour enfants The Wombles.
How do you do the mess-around ? : chanson tirée du film Planes, Trains and Automobiles.