Chapitre 3 : Le Docteur Quinzell

-Bonjour mademoiselle !

Les talons aiguilles s'arrêtèrent. Au moins elle l'avait entendu. Il continua, fixant l'endroit d'où venait le bruit comme s'il voyait son interlocutrice.

-Excusez-moi... Avez-vous l'heure ?

Pas de réponse. Aïe ! Peut être qu'il l'avait mal abordée...

-Il est 21 heures.

Ah ! Elle avait répondu. Elle avait une jolie voix... Claire, aigue mais pas trop, calme... Il poursuivit :

-Vous avez une jolie voix... Une jolie voix pour une jolie fille... Ca donne bien.

-Comment pouvez-vous dire que je suis jolie ? Vous ne pouvez pas me voir.

-Mais parce que je vous vois !

Il recula d'un pas, fixant toujours le même endroit. Il ne savait pas ce qui l'amenait à bluffer. Peut être parce qu'il n'aimait pas être en situation d'infériorité avec qui que ce soit.

-Dites... Que fait une belle demoiselle comme vous au rayon des psychopathes ? Hum ? Ce n'est pas plutôt une heure pour avoir un rendez-vous galant ?

Silence. Elle était peut être célibataire...

-Vous n'avez pas vraiment l'air aussi fou qu'on le dit.

Il éclata de rire. C'était la meilleure ! Il fit un grand effort pour se calmer et déclara :

-Je devrais être vexé, là.

-Désolée, ce n'était nullement mon intention.

Soit elle n'avait pas peur, soit elle le cachait très bien: aucune émotion n'était perceptible.

-Vous avez de la chance. Je ne suis pas vexé.

Il se retint de sourire. Il ne voulait surtout pas lui faire peur...

-Vous n'avez pas répondu à ma question, par contre. Que faires-vous ici ?

-Je vais voir un patient.

-Ah. Vous êtes psychiatre ? C'est bizarre, un psychiatre qui va voir son patient à 21 heures...

-Je me baladais.

Toujours ce calme agaçant...

-Est-ce que...

Mais il n'acheva pas sa question. Elle l'agaçait tellement avec son calme qu'il avait failli lui poser sa question. Il lui aurait fait peur et aurait pu oublier le maquillage...

-Oui ?

-Est-ce que vous avez une bonne situation à Arkham ?

-Ca peut aller.

-Vous accepteriez de me rendre un service ? Hum ?

Silence. Elle était peut être surprise...

-Ca dépend... Quel service ?

Montrer un peu de terreur bon sang ! Pensa-t-il. Et abandonner ce sang-froid énervant ! Mais il résista à la colère que provoquait ce calme glacé pour se composer un masque impénétrable et répondre :

-Me procurer du maquillage. Fond de teint blanc, fond de teint noir et rouge à lèvres. Si vous pouviez le faire, vous seriez encore plus charmante...

-Pourquoi ?

Ah ! De la curiosité ! Pas trop tôt. Au moins ce n'était pas une machine.

-Pour fabriquer des explosifs, faire péter l'asile et m'échapper. Répondit-il avant de pouffer de rire.

-Je plaisante, s'empressa-t-il d'ajouter. J'en aurais besoin pour mon visage. Comme vous pouvez le voir, le maquillage commence à s'effacer...

- Je verrai. Je ferai ce que je pourrais.

-Merci beaucoup, ma jolie.

Hum... Peut être que le compliment était de trop.

Les talons aiguilles se détournèrent, lui aussi. Il s'allongea et écouta les « toc...toc... » des talons s'éloigner puis disparaître. Ses cicatrices le picotèrent désagréablement. Depuis son arrivée à l'asile, c'était la première fois. Mécaniquement, il y passa la langue.

Il espérait que la petite psychiatre lui dégotterait du maquillage. De penser à elle, il grogna. Il n'aimait pas le son calme et impénétrable de sa voix, il avait l'impression de parler à un automate. Pourtant, il aimait bien sa voix en elle-même.

Il s'étira, comme un grand félin.

Dommage qu'il ne l'ail pas vue. Elle était sans doute très jolie... Il passa de nouveau sa langue sur ses lèvres.

-Tu veux savoir comment j'ai eu ces cicatrices ?

Il se tut. La question était sortie toute seule. IL éclata de rire. Au point d'en avoir mal aux côtes. IL aurait bien aimé la poser à la fille... Juste pour voir. Mais ce n'était pas grave... Il la poserait bien à quelqu'un. Il ne l'avait posée à personne depuis que Batman l'avait pendu du haut d'un immeuble...

Pourquoi fallait-il qu'il pense à Batman?!

La porte de la cellule s'ouvrit alors que le Joker était allongé dans sa couchette, plongé dans une profonde rumination quant à la meilleure façon de faire payer au Batman son internement (il en était à la possibilité de le faire enfermer à Arkham dans une camisole de force en le faisant passer pour lui). IL se tourna vers les intrus, son visage n'était plus qu'un masque imperméable. Un masque imperméable qui se brisa pour laisser place à un long rire silencieux lorsque son regard se posa sur eux : le premier avait une énorme ventre qu'il tentait de camoufler (sans succès) en portant des tenues très larges qu'on pouvait distinguer sous sa blouse et qui rajoutaient du volume à sa silhouette déjà imposante. Le second, lui, était maigre comme un cure-dent, et étiré avec ça. Son crâne se dégarnissait au profit dune barbe en désordre. Il était tellement grand que sa blouse lui arrivait difficilement aux genoux. Quel duo !

- Lève-toi, le clown. Dit Gras-du-Bide

Le clown se leva et s'approcha de Gras-du-Bide aussi près que sa circonférence le permettait. Il le dépassait de deux bonnes têtes. Il lui sourit. Les lèvres de sa victime se mirent à trembler, entraînant ses différents mentons et ses bajoues, trempés de sueur. Pitoyable. Un véritable bouledogue.

Sentant que son collègue allait flancher, Cure-dents posa sa main sur son épaule et dit :

-Bon. Dépêchons nous. Le rendez-vous est dans dix minutes.

Tandis qu'il les suivait, le Joker soupira. Leurs voix étaient vraiment moches. Âpres et discordantes. Beurk.

Il jeta un regard vers son « voisin » qui était en fait une voisine. Il s'arrêta pour la détailler. Une rousse au corps de déesse, en train de parler à une plante en pot comme on parlerait à un bébé. Ce ne pouvait être qu'une seule personne. Il sourit et se demanda si elle pouvait le voir, avant de se rappeler que c'était une vitre sans tain et un rire aussi hystérique que silencieux secoua les épaules du clown (Il pouvait être stupide parfois !), sous les regards ahuris et terrifiés de son escorte. Comme ils tardaient à reprendre la traversée du couloir, il se mit en route tout seul. Gras-du-Bide joua des coudes pour se placer devant lui, ce qui ne semblait pas le réjouir. Obligé de se calquer sur le rythme du gros homme, il laissa son regard se promener sur les autres détenus du couloir, et s'arrêter sur le dernier avant l'ascenseur. Un jeune homme, dont le visage était familier au joker, écrivait, en se parlant tout seul. Il ralentit un peu la marche et entendit, comme un chuchotement.

-Elle est bien, celle-là. Je suis vraiment un génie !

Un autre sourire étira ses lèvres scarifiées. Edward Nygma, le Sphinx… Il avait dû en entendre parler aux informations.

Il fut coupé de ses réactions par Cure-dents qui, d'une légère pression dans le dos, lui signifiait de monter dans l'ascenseur.

-Il est quelle heure ?

Pas de réponse.

-Vous pourriez me parler tout de même… Ttt…Ttt…Ttt…Ce n'est pas très poli tout ça.

Et, pour faire bonne mesure, il claqua sa langue sur son palais, produisant un petit bruit désagréable.

-Il est 10 heures du matin.

Tiens ! Gras-du-Bide avait retrouvé sa langue ? Il aurait bien aimé lui lancer un de ses regards menaçants mais, ses pensées s'envolèrent juste avant qu'il étire ses lèvres. Ivy Poison, Edward Nygma… Décidément, il était logé à proximité de célébrités criminelles. Des célébrités criminelles coffrées par Batman.

Batman ! Mais que venait-il faire là, lui ? Il ne pouvait pas le laisser simplement s'amuser aux dépens de son entourage avant de s'évader ?

Il reprit alors sa rumination là où il l'avait laissée. Non. Enfermer Batman ne servirait à rien. Il s'ennuierait mortellement sans la chauve-souris pour le traquer. Se venger sur ses proches, alors ? Pas mal. Pas mal du tout ! Pourquoi pas Jim Gordon ? Où même un de ses proches dans la police : L'excitation retomba en chute libre : il fallait d'abord s'évader. Pourquoi n'avait-il pas prévu de plan de secours ? En temps normal, il avait toujours un plan de secours ! Mais ça ne faisait rien. Il allait s'évader. Et l'Agent du Chaos reprendrait son œuvre là où il l'avait laissée.

Une pression de la main de Cure-dents sur son épaule le ramena à la réalité. Il valait mieux qu'il soit concentré. Hors de question de perdre le jeu. Gras-du-Bide annonça, de sa voix aigre :

-Bon, je vous laisse. Moi, je n'ai pas à aller plus loin !

Et il s'éloigna, de sa démarche ridicule, laissant son collègue seul avec le prisonnier.

-Je ne peux pas entrer, lui glissa Cure-dents. En revanche, le commissaire et deux de ses hommes assistent à l'entretient.

Ce cher Gordon ! Si prudent… Le Joker faillit ne pas surprendre le mouvement de son comparse, comme s'il voulait ajouter quelque chose. Pour le décider, il haussa un sourcil interrogateur et planta son regard, noir, dans celui, marron et grave, de son interlocuteur.

-Elle est jeune, modérez la.

Et, avant que le clown ait pu dire quoi que ce soit, il lui lança un regard signifiant qu'il estimait en avoir bien assez dit. Le Joker, qui avait parfaitement saisi le message, haussa les épaules, passa machinalement sa langue sur ses lèvres, et poussa la porte.

-Bien… Asseyez-vous.

Cette voix ! Et ce calme exaspérant. Il détailla pour la première fois la jeune psychiatre. Jolie… Très jolie… Un petit corps svelte haussé sur des talons aiguilles. Une blouse blanche, forcément. Un vrai visage de poupée, tout délicat, illuminé par des yeux d'un bleu délavé qui, cachés derrière de petites lunettes, le détaillaient eux aussi.

« Modérez-la… » La demande de Cure-dents se justifiait : il avait l'impression de pouvoir la casser d'une pichenette. Comme il ne s'asseyait pas, elle lui tendit la main et, formelle, annonça :

-Enchantée, Monsieur, je suis Harleen Quinzell, votre nouvelle psychiatre. Si vous voulez bien vous asseoir, à présent.

Le Joker se laissa tomber dans une chaise, elle contourna le bureau en métal pour faire de même. Harleen Quinzell… Arlequin… Quelle coïncidence ! Il éclata de rire, un rire un peu trop appuyé pour être vraiment amusé. Elle, elle en profita pour croiser les jambes et sortir un calepin.

-Bon, et si nous commencions ?

Le rire s'étrangla dans sa gorge, coupé par ce calme désarmant. Elle n'était vraiment pas marrante !

-Allez-y, doc. Envoyez les questions !

-Que faisiez-vous dans votre cellule avant que les aides-soignants viennent vous chercher ?

Drôle de question… Inattendu… Il glissa sa langue sur ses cicatrices, elle s'humecta les lèvres.

-Vous n'êtes pas censée commencer par une question sur mon enfance, ou sur les motivations ?

-C'est moi qui pose les questions.

Bien. Elle voulait jouer ? Alors ils allaient jouer !

-Je dormais. Que vouliez-vous que je fasse d'autre ? Et puis, pourquoi cette question ?

Il était vraiment curieux.

-Pour engager la conversation. Répondit-elle calmement. Bon, pour la suite de cet entretient, j'aimerai que vous ne me disiez que la vérité.

Elle l'agaçait vraiment, maintenant. Il avait encore l'impression de se trouver derrière la vitre. Il décida de prendre l'exigence de la psy comme une blague. Il était un clown, tout de même.

-Je jure de dire la vérité, rien que la vérité. Je le jure… Sur la tête de Harvey Dent.

Nouvel éclat de rire. Elle secoua la tête. Eh ! Il l'exaspérait ! C'était bien son tour. Juste retour des choses.

-Laissez donc les morts là où ils sont.

Un bref instant, il douta de ce qu'il avait entendu. Ce tremblement à la fin de la phrase… Colère ?... Tristesse ? En tout cas, chercher à provoquer des réactions l'amusait beaucoup.

-Que ressentez-vous depuis que vous êtes interné ?

Là, il haussa les sourcils. Les deux. Qu'est-ce que c'étaient que ces questions ? Il se demanda brièvement ce que pensaient les flics, derrière leur vitre. Sans doute la même chose que lui. Il avait déjà vu un psychiatre, à son arrivée, et encore deux autres au commissariat, mais il devait bien reconnaître qu'elle ne posait pas les questions auxquelles il s'attendait.

Il leva les yeux… S'abîmant dans la contemplation du plafond, blanc, lisse… Mais il savait que, de l'extérieur, il avait l'air de réfléchir.

-Eh bien… Hum… Question difficile… Je dirai… Que je m'amuse comme un fou !

Et il éclata encore de rire. Elle cala résolument une de ses mèches blondes derrière son oreille. Vraiment, il devait l'agacer. Et, là, elle hésita, se mordillant la lèvre inférieure… voilà qui allait se révéler intéressant.

-Savez-vous qu'un des psychiatres qui vous ont pris en charge au commissariat est enfermé dans une chambre à l'étage au dessus du vôtre ?

Il plongea son regard dans ses yeux bleus et y décela ce qui lui parut être une étincelle de curiosité, de curiosité malsaine, certes, mais de curiosité. Un sentiment qu'elle cachait sous un masque de calme. Il envisagea rapidement la vérité : elle avait demandé d'être son psychiatre parce qu'il la fascinait. Intéressant… Très intéressant… Il s'appétait à répondre, quand la porte s'ouvrit sur Gras-du-Bide qui annonça :

-L'entretient est terminé !

Le Joker surprit le regard courroucé de la jeune femme. Il se leva, arrangea son uniforme d'Arkham.

-Eh bien… Au revoir, Docteur Quinzell… Au plaisir !

Et, en sortant, il lui adressa un clin d'œil.

Gras-du-Bide était juste accompagné d'un jeune. Celui-ci, raide comme un balai, ne le regardait même pas. Le prisonnier suivit donc la marche, ralentissant exagérément pour énerver les aides-soignants. Il fallut bien une demi-heure pour le ramener à sa cellule, précisément 997 pas. Il les avait comptés.

Il entra docilement dans la pièce et se laissa nonchalamment tomber sur le matelas. La porte fut verrouillée, les pas s'éloignèrent… Il se leva et souleva le matelas : quand il s'était jeté dessus, quelque chose de dur lui était rentré dans les côtes.

En effet, sous le matelas, il trouva une boîte, qu'il ouvrit. Lorsqu'il en examina le contenu, un éclat de rire bref, comme un aboiement, lui échappa.

Fond de teint blanc, noir, teinture verte et rouge à lèvres. Il y avait même un miroir flexible. Le Docteur Quinzell avait bien faire son job.

Le docteur Quinzell… Que savait-il d'elle exactement ?

Il la fascinait

Elle tentait de cacher cette fascination sous un calme exaspérant

Elle avait réagi au nom de Dent (enfin, c'est ce qu'il avait cru voir)

Elle lui avait procuré du maquillage.

Alors qu'il se maquillait consciencieusement, il réfléchit. Elle avait finalement réussi à lui faire passer du maquillage… Que pourrait-elle faire d'autre ? Jusqu'où pouvait-il modeler sa fascination ?

Quand il fut fin prêt, il s'assit à même le sol et éclata de rire. Un long rire… Un vrai rire : il avait un plan… Un plan génial. Alors comme ça les braves citoyens de Gotham étaient incorruptibles ? Batman allait en rester soufflé.

Il avait un plan, et Harleen Quinzell en faisait partie.