Liam se trouvait au port en compagnie de quelques autres membres de l'équipage du Joyau du Royaume lorsqu'il aperçut son père s'approcher du groupe qu'ils formaient. Ils s'excusa auprès de ses camarades et le rejoignit, surpris de le voir ici de si bon matin. Ce n'était pas dans ses habitudes.

« Père ! s'exclama-t-il donc. Qu'est-ce qui vous amène ? »

L'intéressé ne répondit pas tout de suite à sa question. A la place, il regarda tout autour de lui, comme s'il cherchait quelque chose – ou plutôt, quelqu'un –, avant de reporter son attention sur son fils aîné. Il soupira et lui demanda à son tour :

« As-tu vu Killian ?

– Euh… non. A vrai dire, ça fait quelques temps qu'il n'est pas revenu au port. Pourquoi ? »

Cette explication ne sembla pas plaire au souverain, qui poussa un autre long soupir désespéré. Ses doutes commençaient à se justifier, et il n'aimait pas du tout cela. Il ignora à nouveau l'interrogation du bouclé ; il devait percer ce mystère à jour.

« Sais-tu ce qu'il fait de ses journées ?

– Non… Père, quel est le problème avec lui ? s'impatienta Liam, légèrement inquiet à présent.

– Je ne sais pas, justement, avoua son vis-à-vis. Ne trouves-tu pas qu'il a changé de comportement, depuis… depuis que vous êtes rentrés de votre excursion, cet été ? S'est-il passé quelque chose là-bas dont vous ne m'avez pas fait part ?

– Pas à ma connaissance, en tout cas. Il est vrai qu'il avait l'air étrange lorsque nous nous trouvions à la taverne pour fêter notre retour, mais il m'a assuré qu'il était simplement fatigué. Cependant, j'ai moi aussi aperçu ce dont vous parlez. J'irai le voir ce soir, si vous le souhaitez.

– Je voudrais bien, oui. Après tout, il s'est toujours montré plus proche de toi et de votre mère que de moi, il se confiera certainement plus facilement… »

Cette fois davantage soulagé qu'à son arrivée (bien que n'en ayant pas assez appris à son goût tout de même) et n'ayant plus rien à faire en ce lieu, le roi Brennan quitta son enfant suite à ces mots et retourna au château, où beaucoup de travail l'attendait – le froid arrivait à grands pas. Le garçon, de son côté, resta un moment immobile à suivre la silhouette de son père jusqu'à ce qu'il disparaisse petit à petit de son champ de vision tout en réfléchissant à la conversation qu'ils venaient d'avoir.

Il était vrai que lui non plus ne reconnaissait plus Killian. Il s'en allait des jours entiers sans jamais faire part de sa destination, et revenait la plupart du temps un grand sourire au bord des lèvres, même si parfois plus attristé et visiblement perdu dans ses pensées dont il était difficile de l'en sortir. Plusieurs fois il avait essayé de demander à son cadet ce qui lui arrivait, mais il lui donnait toujours la même excuse : il était simplement heureux d'être de retour au royaume, et profitait de son temps libre pour se balader à travers ces paysages qui lui avaient tant manqué. Néanmoins Liam n'était pas dupe et savait lorsque l'autre mentait ; il lui cachait quelque chose, quelque chose d'important.

Il se promit donc d'insister davantage lorsqu'il le retrouverait le soir-même, afin d'enfin avoir connaissance de ses supposés secrets. En attendant, il tenta d'oublier tout ceci pour retrouver ses amis qui l'attendaient patiemment là où il les avait laissés avant de partir parler avec son père.


« Killian, ne me lâche pas, j'ai peur ! »

L'intéressé ne put s'empêcher de rire face au cri de terreur que poussa la jeune femme lorsque ses pieds ne touchèrent plus le sol, son corps entier à présent recouvert par l'eau du lac dans lequel ils se baignaient. Il ria toutefois moins quand elle resserra l'emprise qu'elle avait sur son bras et qu'elle pressa si fort dessus qu'il fut certain qu'il en aurait des marques pendant plusieurs jours. Il s'en souciait guère, pourtant. Il n'avait qu'à lancer un regard en direction de la blonde, qui souriait comme il ne l'avait jamais vu faire auparavant, pour oublier totalement sa douleur.

Et puis, de toute façon, il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même puisque tout ceci n'était rien d'autre que sa propre idée.

En effet, quand Swan lui avait avoué quelques heures plus tôt qu'elle ne savait pas nager alors qu'ils passaient près d'un étang, il s'était immédiatement proposé de lui apprendre. Selon lui, elle ratait quelque chose – discours peu étonnant venant d'un homme qui vivait la plupart de son temps sur les mers. Il n'avait cependant pas mesuré sur le moment les possibles conséquences de son offre. Comme celle de la voir à moitié dénudée par exemple, avec son corps si parfait et sa grossesse plus que voyante à présent (elle en était déjà à sept mois, dont trois passés en sa compagnie) qui la rendait belle encore davantage. Il n'avait pas non plus pensé à l'éventualité qu'elle se collerait autant à lui, effrayée à la simple idée de se noyer.

(Elle non plus ne restait pas indifférente face à cette peau bronzée par le soleil et ce torse musclé, et elle aussi regretta rapidement d'avoir accepté. Même si elle en profita tout de même finalement quelque peu, exagérant faussement sa peur pour rester bien logée contre lui. Ce n'était pas de sa faute si elle se sentait si bien en sa présence, entre ces bras qui la rassuraient. Et ce n'était pas de sa faute non plus s'il était si adorable, à vouloir tout faire pour la mettre le plus à l'aise possible tout en lui faisant part de ses connaissances.)

Toutefois, une fois abstraction faite de ces légers problèmes, ils passèrent un moment des plus agréables dans l'eau. La jeune femme ne put qu'être d'accord avec le lieutenant quand elle se sentit un peu mieux dans ce nouvel environnement : elle avait vraiment raté quelque chose. (Malheureusement, durant sa triste existence d'orpheline à errer dans les rues, elle n'avait pas eu beaucoup d'occasions pour prendre du plaisir et s'amuser.)

Alors qu'ils se laissaient aller couchés sur le dos main dans la main (la blonde s'était justifiée en disant qu'elle ne se sentait pas encore prête à essayer toute seule, mais elle appréciait surtout un peu trop son contact, ce qu'elle n'avouerait jamais à Killian cependant) dans un silence apaisant, le garçon laissa son regard se poser sur l'abdomen de son amie. Sans bouger ni même relever la tête vers elle, il brisa la quiétude de l'instant et déclara simplement pour engager la conversation :

« Tu sais, l'eau… Il paraît que c'est bon pour le bébé. »

Cette remarque valut un long soupir de la part de Swan. Depuis plusieurs jours, alors que le terme approchait de plus en plus vite, elle avait réfléchi à son avenir et en était venue à une conclusion qui lui faisait mal rien que d'y penser. C'est pourquoi, n'en pouvant plus de garder ceci pour elle et sentant le besoin de se confier à quelqu'un, elle se releva pour faire face au brun et lui demanda d'un ton des plus désespérés, profitant de la situation pour aborder le douloureux sujet :

« Comment vais-je faire, Killian ?

– De quoi ? demanda celui-ci, ne comprenant pas où elle voulait en venir et prenant la même position que la jeune femme à ses côtés.

– Comment est-ce que je vais faire pour l'élever seule, dans ces conditions ? Je pensais… je pensais trouver une famille qui ne peut pas avoir d'enfant, et le leur donner. Pour qu'il ait droit à sa meilleure chance. Il sera toujours plus heureux qu'avec moi. »

Le prince resta de longues minutes silencieux à dévisager la blonde, attristé par ce qu'elle venait de lui révéler. Il savait à quel point elle tenait déjà à ce fœtus qui grandissait en elle. Il l'avait plusieurs fois surprise en train de lui parler et lui raconter des histoires. Mais il savait aussi qu'elle ne voulait que son bien, et que même s'il accepterait de la garder dans sa cabane le temps qu'il faudrait, toute la vie même si elle le souhaitait, ce n'était pas l'avenir auquel elle aspirait pour son futur enfant. Elle pensait au mieux pour lui. Et il s'en voulait de ne pas pouvoir le lui offrir, de ne pas être capable de l'aider davantage que ce qu'il faisait déjà.

Aussi, une autre chose lui brisait le cœur, une peine plus égoïste cette fois. Il avait parfaitement conscience qu'elle s'enfuirait à jamais dès lors que l'accouchement serait terminé, parce qu'elle ne voudrait pas être « entretenue » par quelqu'un éternellement. Sauf qu'il était bien trop attaché à elle pour songer à ne plus la voir tous les jours…

« Swan… Je suis certain qu'il y a une autre solution, prit-il finalement à nouveau la parole.

– Non. Tu sais tout autant que moi que je ne vais pas rester ici pour toujours. Tu en as déjà bien trop fait pour moi, j'abuse de ton hospitalité depuis trop longtemps, je ne veux pas t'imposer un enfant à devoir nourrir, en cachette du roi, en plus. Je n'ai pas le droit de te demander ça.

– Et si je te disais que ce n'est pas me l'imposer mais… tout le contraire, que c'est ce que je voudrais ? Que vous restiez, avec moi, tous les deux ? »

Cette fois, ce fut au tour de la blonde de le contempler sans rien dire. Ses irises océan étaient criantes de vérité. Ce qui lui fit peur, au plus profond d'elle-même. Parce que même le père biologique avait préféré ses parents à sa future famille alors que Killian, qui n'avait aucun compte à lui rendre, était prêt à se mettre le souverain à dos pour eux. Et parce que ceci réveilla au fond d'elle un autre secret qu'elle cherchait à enfouir au plus profond d'elle-même depuis quelques semaines.

Elle était en train de tomber amoureuse de lui. Éperdument, d'une façon qu'elle s'était dit ne plus jamais tomber. Elle savait qu'elle n'en avait pas le droit, pourtant ; les princes n'avaient rien à faire avec les paysannes, après tout. C'est pourquoi elle répliqua en baissant le regard :

« C'est impossible, tu en as tout autant conscience que moi.

– Peut-être que non, ça ne l'est pas. Mon statut ne devrait pas choisir à ma place avec qui je veux être… Je…

– Killian, le coupa la jeune femme avant qu'il n'ajoute quelque chose qu'elle ne supporterait pas d'entendre, je t'en prie, ne rends pas les choses plus difficiles qu'elles ne le sont déjà… »

Puis elle laissa son front reposer sur le sien, ses mains fermement agrippées aux siennes tout en fermant les yeux – elle ne pourrait supporter son regard. Ils restèrent un long moment muets, jusqu'à ce que Swan ne brise et le silence, et leur tendre proximité.

« Sortons, fit-elle. Je commence à avoir froid. »

Ils se rhabillèrent rapidement de leurs vêtements d'hiver – heureusement que les lacs du pays gardaient leur chaleur toute l'année – et rejoignirent la cabane pour se sécher au coin du feu, confortablement blottis l'un contre l'autre enroulés dans une couverture. (Ils ne pouvaient pas s'en empêcher, de devoir toujours sentir la présence de l'autre à leurs côtés, le plus proche possible, même s'ils savaient que tout ceci ne mènerait jamais à plus, jamais à rien.)

Swan finit par s'endormir ainsi et alors que le soleil commençait à se coucher au-dehors, Killian dut s'en aller s'il ne voulait pas être trop en retard chez lui et ainsi éveiller davantage les soupçons que sa famille avait déjà à son égard. Il porta donc la blonde jusqu'à son lit de fortune, hésita un instant à la réveiller pour la prévenir qu'il partait mais renonça au dernier moment, déposant simplement un doux baiser sur son front avant de murmurer à son oreille :

« Bonne nuit, princesse. »

(Si seulement elle en avait été une. Tout aurait été beaucoup plus facile pour eux…)


Alors que Killian se trouvait couché sur son lit à réfléchir, il fut sorti de ses pensées par de légers coups contre sa porte. La personne à l'origine de ce son n'attendit pas qu'il réponde et entra dans la pièce. Le brun n'eut pas à tourner le regard pour comprendre qui venait d'entrer : Liam.

« Tu es arrivé en retard pour le dîner, constata celui-ci alors qu'il se trouvait debout devant l'entrée.

– Désolé, je n'ai pas vu le temps passer pendant que je me promenais. Mais ce n'est sûrement pas pour cette raison que tu es venu me voir, n'est-ce pas ? »

Tout en prononçant ces mots, il daigna enfin se relever et poser ses irises sur son interlocuteur. Il paraissait nerveux, sa main perdue dans ses boucles et la tête détournée de lui. Il savait que ce qui allait suivre n'allait pas lui plaire. Mais il devait savoir ce que son petit frère cherchait tant à cacher.

Avant de prendre la parole, son aîné vint s'asseoir à ses côtés, et posa une main se voulant réconfortante sur son épaule.

« Killian… que se passe-t-il ? en vint-il directement au fait.

– De quoi veux-tu parler ?

– Ne joue pas l'innocent avec moi s'il-te-plaît, on se connaît par cœur tous les deux. Depuis que nous sommes rentrés, tu as changé de comportement. Même Père l'a remarqué, il est venu me voir ce matin, et m'a demandé de te parler.

– Tout va bien, je t'assure. Je suis simplement heureux d'être de retour ici.

– Killian… Je ne me laisserai pas avoir par cette excuse, cette fois. Je ne quitterai pas ta chambre tant que tu ne m'auras pas parlé. Je suis ton frère, tu sais bien que tu peux tout me dire ! »

L'intéressé poussa un long soupir en baissant les yeux. Il avait conscience qu'il ne s'en sortirait pas cette fois, l'autre brun était tout aussi têtu que lui, si ce n'est même plus. C'est pourquoi il décida de lui avouer la vérité. Après tout, en parler à quelqu'un lui ferait peut-être du bien, surtout après ce qu'il avait confié à Swan durant l'après-midi.

« D'accord, je vais te dire ce qui se passe. Mais je t'en prie, jure-moi que tu ne le diras pas à Père, quel que soit ton avis sur la question. S'il venait à l'apprendre…

– Killian, qu'as-tu fait ?! le coupa l'autre, tout à coup beaucoup plus inquiet.

– Rien de grave, je t'assure. Mais promets-moi…

– Bien, tu as ma parole.

– Merci. Je suppose que tu te souviens, cet été, lorsque nous sommes revenus de notre voyage en mer et que je t'ai dit que j'allais retourner au château ? Sur le chemin, j'ai trouvé deux hommes prêts à faire du mal à une pauvre innocente, alors j'ai voulu l'aider. Sauf que quand je lui ai demandé où elle habitait pour pouvoir la raccompagner chez elle, elle m'a avoué ne pas avoir de maison. Elle était seule, et… et enceinte d'assez longtemps pour que ce soit visible. Alors je lui ai proposé de la loger dans notre cachette d'enfance et lui fournir de la nourriture en attendant qu'on trouve une solution pour elle… C'est donc à ses côtés que je passe mes journées. »

La question que lui posa Liam suite à cette révélation le prit de court. Il s'attendait à de nombreux reproches, d'autres interrogations, quoique ce soit d'autre que cela. Mais, après tout, venant de son frère, ce n'était pas si étonnant, finalement. Il ne le connaissait que trop bien.

« Tu l'aimes ?

– Non ! s'empressa tout de même vainement de nier le plus jeune.

– Killian…

– Bon, d'accord. Peut-être que je l'apprécie… beaucoup ? »

S'il devait lui dire la vérité, autant aller jusqu'au bout des choses.

« Et elle, est-ce qu'elle ressent la même chose pour toi ? continua le plus vieux sans faire la moindre remarque sur cet aveu de sentiments.

– A vrai dire, je n'en sais rien. Parfois, comme aujourd'hui, j'ai la forte impression que oui. Même si je préférerais que non, pour ne pas qu'elle ait à souffrir de la situation, elle aussi. Puisqu'on ne pourra de toute façon jamais être ensemble, quoi qu'il en soit.

– Que comptes-tu faire alors ?

– Je n'en ai pas la moindre idée… »

Il lui parla ensuite du plan de la jeune femme concernant son futur bébé, ainsi que le fait qu'il aimerait au moins pouvoir l'aider à le garder, car il savait que c'est ce qu'elle voulait au plus profond d'elle-même – même si elle ne le ferait pas, pour son bien à lui. Ils conversèrent pendant un long moment, essayant tous deux de trouver une solution au problème. C'est alors que Killian se rendit compte qu'il aurait dû révéler ce secret qui commençait vraiment à lui peser bien plus tôt au plus vieux, car il arrivait à calmer ses doutes et ses peines en quelques mots seulement, comme il l'avait toujours fait, d'ailleurs.

Malheureusement, malgré tous leurs efforts combiné, même lui ne trouva rien de bien concluant pour que cette histoire puisse avoir sa propre fin heureuse.

(Si Emma avait été là, elle aurait tout de suite su quoi faire, ne purent-ils s'empêcher de penser… Après tout, dans leur trio, c'était elle qui était douée pour ce genre de choses.)