All is black (and nothing is right)

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Chapitre 3

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Zoro levait et abaissait son poids avec énervement sur le pont du Sunny. Le Cook avait réussi à le mettre de mauvais poils. Pourtant, il s'en voulait un peu. Il n'avait pas mâché ses mots tout à l'heure, alors qu'il était évident que le blondinet venait de se réveiller d'un cauchemar. Mais il se sentait dans son droit après tout. Le cuistot n'avait pas à être si défaitiste, cela ne lui ressemblait pas, et Zoro n'aimait pas le voir comme ça. Il avait fait ça pour le secouer un peu, pour qu'il retrouve la volonté de se battre et de vivre avec ce nouvel handicap !

Le bretteur reposa doucement sa charge sur la pelouse verte et tendre du pont. S'il avait fait son travail, rien de ceci ne serait arrivé. Sanji verrait toujours, et ils seraient certainement en train de se battre à cet instant même pour la simple raison qu'ils respiraient le même air. Zoro se sentit amer. Tout était de sa faute, et blondinet avait parfaitement le droit de réagir ainsi. Il ne pouvait pas lui en vouloir.

Depuis quelques jours, il voyait bien le regard des autres sur lui, lourds d'accusations et de reproches. Au fond, il n'avait que ce qu'il méritait, et il se demandait pourquoi Luffy ne l'avait pas déjà envoyé valser par-dessus bord.

Il soupira et abandonna toute idée d'entrainement pour l'instant. Il n'avait plus la tête à ça. Il laissa en plan ses haltères et ses poids et partit se réfugier dans la vigie, là où il pourrait ruminer tranquillement ses sombres pensées.

Et c'est sur l'échelle de corde menant à l'observatoire qu'il réalisa soudain que le cuisinier occupait désormais une grande partie de ses pensées…


Le lendemain midi, Zoro fut de corvée de vaisselle. C'était à peu près la seule chose qu'il arrivait à faire sans trop ronchonner. Pourtant cette fois-ci il était seul, le Cook n'était pas là pour l'aider et il en aurait certainement pour un long moment.

En parlant du cuistot, il ne l'avait pas vu depuis la veille. A vrai dire, il en était heureux, parce qu'il ne savait plus comment réagir avec lui. Devrait-il s'excuser pour toutes les choses qu'il lui avait dites ? Il n'aimait pas s'excuser, encore moins à Sanji, mais là, il n'avait probablement pas trop le choix…

Mais il décida de mettre de côté cette question pour le moment, et il rassembla les assiettes encore présentes sur la table abandonnée et se dirigea vers la cuisine. Il eut un temps d'arrêt en découvrant l'étendue des dégâts. Heureusement que le Cook ne pouvait pas voir ça, il en ferait certainement une crise cardiaque.

Des plats et récipients sales encombraient le plan de travail d'ordinaire immaculé, tandis que des morceaux de légumes et de choses non identifiées étaient dispersés un peu partout. En se rapprochant de l'évier, il découvrit des taches de sauces et même de farine au milieu de tout ce chaos. A croire qu'Usopp avait fait exploser l'une de ses bombes dans la cuisine !

Zoro soupira et se mit à la tâche. Il commença par rassembler toute la vaisselle près de l'évier, puis retourna nettoyer la table de la salle à manger. Il fit ensuite de même pour la totalité du plan de travail et enfin remplit l'évier d'eau et s'attaqua à la vaisselle.

Après une demi-heure de grattage et nettoyage approfondi, il commença sérieusement à pester contre celui ou celle qui avait cuisiné ce midi. Etait-il possible de mettre la vaisselle dans cet état après avoir fait uniquement griller de la viande et cuire des pâtes ? La personne qui avait fait ça ne devait vraiment pas être douée, et il pensa un instant à découvrir de qui il s'agissait et de lui interdire l'accès à la cuisine.

L'égouttoir plein, il fit une première pause pour essuyer ce qu'il venait de laver, soupirant en remarquant qu'il y en avait encore le double en attente de récurage. Perdu dans son désespoir et son découragement, il n'entendit pas les talons marteler le sol en bois de la salle à manger.

— Oh Zoro-san, c'est ton tour de faire la vaisselle aujourd'hui ?

Il se retourna vivement au son de la voix suave de Robin mais ne répondit pas, hormis d'un froncement de sourcils. Evidemment qu'il était de corvée, il ne serait jamais venu la faire de sa propre initiative ! Encore moins s'il avait su ce qui l'attendait…

Sans un mot, il continua à travailler et observa du coin de l'œil l'archéologue se préparer un café. Encore une chose qui avait changé depuis l'accident du Cook. Les filles devaient se débrouiller seules si elles voulaient quelque chose, et Zoro estimait que c'était très bon pour elles.

Après quelques minutes, il troqua le torchon déjà trempé par l'éponge et reprit là où il s'était arrêté. Les gestes commençaient à être mécaniques et l'attention de Zoro divaguait vers son programme d'entrainement de la journée, chamboulé à cause de tout ça. Il allait encore devoir terminer tard dans la nuit s'il voulait espérer le rattraper, et il pensa à remplacer Brook qui avait le premier tour de garde ce soir.

Il marqua une petite pause et tenta de se détendre le dos. Ses reins commençaient à le lancer à être penché ainsi sur l'évier. Finalement, ce n'était peut-être pas une mauvaise chose, il pouvait ainsi faire travailler des muscles qui n'étaient habituellement pas pleinement sollicités…

Il reprit ses gestes et décida de se refocaliser sur ce qu'il faisait en prenant en main un couteau. Il aurait été bête de se couper par faute d'attention, et il savait à quel point les couteaux du Cook étaient bien aiguisés. Et c'est cette pensée qui lui permit de découvrir le carnage. Lorsqu'il passa l'éponge sur la lame, il sentit des points d'accroche inhabituels. Il rinça alors le couteau et le porta à son visage, l'œil plissé pour remarquer toute anormalité. Mais il aurait très bien pu se mettre à dix mètres et voir quand même les accrocs et les échancrures présentes sur la lame.

Quelqu'un semblait s'en être servi pour ouvrir quelque chose de récalcitrant, endommageant l'effilé. La colère se diffusa rapidement dans ses veines. Qui donc avait osé faire ça aux couteaux du Cook ? Tout le monde sur ce navire savait la valeur qu'ils avaient à ses yeux. Ils lui étaient aussi précieux que ses katana à Zoro. Aussi précieux que le célèbre chapeau de paille à Luffy.

— Robin ! appela-t-il d'une voix froide la jeune femme qui s'apprêtait à passer la porte.

— Un problème ?

— Qui a fait la cuisine ce midi ?

— Il me semble que c'est notre navigatrice, répondit-elle après une seconde de réflexion. Pourquoi ?

— Rien.

Il n'accorda plus aucune attention à la brunette et prit en main un deuxième couteau. Lui aussi était émoussé, un peu moins certes, mais il était tout de même dans un sale état, et Zoro doutait fort que ce soit le Cook qui l'ait abîmé ainsi. La sorcière allait l'entendre ce soir !


Le Sunny voguait doucement sur une mer calme et bleue. Le temps était idéal depuis quelques jours. Le soleil réchauffait le pont sans le brûler, et une petite brise soufflait pour rafraîchir parfaitement l'atmosphère. Zoro avait choisi de faire sa petite sieste d'avant repas habituelle sur l'herbe tendre du pont. En fait il ne dormait pas vraiment, il laissait les bruits l'entourer et l'envelopper, et son esprit s'égarait vers le champ d'herbes hautes qui s'étendait derrière le dojo de son enfance. Il aimait retourner à cet endroit en pensée, parce qu'il lui apportait toujours le calme et lui permettait de reprendre le contrôle sur ses émotions quand celles-ci se faisaient trop présentes.

Il savait qu'il aurait besoin de contrôle au moment du dîner. Il ne voulait pas s'énerver contre leur navigatrice, simplement lui faire comprendre la gravité de ce qu'elle avait fait. Il avait passé près de deux heures cet après-midi à essayer de réparer les dégâts. Il savait s'occuper de lames, mais celles de couteaux étaient tout de même différentes de ses katana. Il avait mis du temps à obtenir un résultat convenable et au final, il était plutôt fier de lui.

Il en était là de ses réflexions lorsqu'il sentit quelqu'un lui tapoter l'épaule du doigt. Surpris, il ouvrit l'œil et découvrit une main sur son épaule qui, après avoir obtenu son attention, pointa vers la salle à manger. Le repas devait probablement être prêt et c'était la façon de Robin de le prévenir.

Lorsqu'il entra dans la pièce, le vacarme régnait déjà et il dut esquiver un morceau de nourriture en se rendant à sa place. Il eut cependant l'heureuse surprise de découvrir son assiette intouchée et commença à manger en silence.

Il observait du coin de l'œil l'équipage qui se comportait comme à son habitude. Les filles parlaient entre elles à une extrémité de la table, le plus possible éloignées des autres zouaves, tandis que ces derniers enfournaient gaiment tout ce qui leur passait sous la main, piochant parfois dans l'assiette des voisins pour certains.

Pendant les deux ans où ils avaient été séparés, cette animation avait manqué à Zoro. Il n'avait apprécié aucun de ses repas sur cette île noire. Il les avait pris la plupart du temps seul dans sa chambre, à méditer ses erreurs du jour et à se féliciter des maigres progrès qu'il avait pu faire. C'était dans ces moments-là, ainsi que le soir après la fin de son entrainement quotidien, que la solitude s'était le plus faite sentir.

L'équipage lui avait manqué, ce sentiment d'être à sa place, de pouvoir baisser ses gardes en leur compagnie et de pouvoir s'amuser de leurs facéties. A l'époque, il n'aurait jamais cru que ce genre de choses lui manquerait… pas plus qu'à cet instant d'ailleurs. Il avait espéré qu'après tout ce temps, la salle à manger serait un peu plus calme au moment des repas, mais finalement rien n'avait changé.

Rassasié, il repoussa son assiette et se renfonça dans sa chaise en croisant les bras sur son torse musclé. L'heure était venue.

— Nami ! appela-t-il d'une voix forte pour se faire entendre dans le vacarme ambiant.

Mais il n'obtint aucune réaction et dû renouveler son appel une deuxième fois avant que la sorcière des mers ne daigne tourner la tête vers lui, le regard noir de s'être faite interrompre.

— C'est bien toi qui t'es occupée du repas ce midi ?

— Oui et alors ?

Son ton hautain qu'elle prenait quand elle n'était pas d'humeur exaspéra Zoro et son expression se ferma un peu plus. S'il devait faire jouer son autorité de Second, il n'hésiterait pas à le faire.

— J'aimerais que tu fasses un peu plus attention aux couteaux du Cook la prochaine fois.

Elle ne répondit rien mais Zoro remarqua qu'elle s'était mise sur la défensive, signe qu'elle savait parfaitement de quoi il parlait.

— J'ai passé deux heures cet après-midi à les remettre en état, soupira le bretteur, fatigué de son comportement. Et encore heureux que le Cook n'ai pas vu ça. Mais je te préviens, il le saura.

— Peu importe, balaya-t-elle aussitôt d'un revers de main assuré, il me pardonnera immédiatement.

Zoro leva un sourcil dubitatif.

— Je serais toi je ne serais pas aussi assurée que ça. Tu sais à quel point il y tient à ces couteaux.

— Eh bien tu sais quoi, pour éviter que quelque chose comme ça ne se reproduise, tu devrais t'occuper des repas, puisque tu es si doué que ça.

Zoro soupira à nouveau. Encore une fois elle avait détourné la chose à son avantage en déformant ses propos. Il prit quelques secondes de réflexion puis décida qu'il pouvait bien faire ça, après tout il n'avait encore jamais cuisiné pour l'équipage et son tour serait de toute façon arrivé bien assez tôt.

— Peu importe, je ferais la cuisine demain…

— Je crois que tu m'as mal comprise, mon petit Zoro, je voulais dire tout le temps, à tous les repas.

— Quoi ?!

— Je pense que personne ici n'a d'objection ? demanda la navigatrice en faisant un tour de table du regard.

Zoro se rendit rapidement compte que personne ne protestait, par approbation ou par peur de dettes, il n'aurait su le dire, mais le résultat était là.

— Ok, si quelqu'un s'occupe de mes autres corvées, négocia-t-il.

Après quelques secondes de réflexion, Nami accepta sa proposition, sachant pertinemment qu'elle serait gagnante. Il pouvait déjà voir le regard qu'elle lançait aux membres de l'équipage les plus influençables pour se décharger de ses propres corvées.

Sans un mot de plus, il se leva de table et sortit sur le balcon. La nuit commençait à tomber et les premières étoiles s'allumaient petit à petit dans le ciel. Il prit quelques instants pour respirer l'air frais du crépuscule, calculant déjà dans sa tête pour savoir comment il allait se débrouiller pour faire cohabiter son nouveau travail de cuistot à temps plein avec son entrainement.

Au final, il n'avait pas vraiment l'impression d'avoir réussi à faire comprendre à Nami l'importance de ce qu'elle avait fait. Il soupira à nouveau, préférant rester optimiste en se disant que ce ne serait que temporaire le temps que le Cook récupère suffisamment pour reprendre son job. L'esprit un peu plus léger, il monta à l'observatoire pour commencer une session intensive d'entrainement afin de rattraper son retard.


Après le départ de Zoro, le repas avait rapidement pris fin. Ceux qui n'étaient pas de corvée disparurent rapidement et Chopper estima qu'il était temps de rendre visite à son patient. Une assiette de nourriture entre ses petits sabots, il se dirigea vers la porte de son infirmerie. Il ne savait pas dans quel état il allait trouver Sanji. Il n'avait pas dit un mot depuis la veille, et croyait en connaître la raison. Son ouïe fine avait perçu une dispute entre le cuisinier et le bretteur ce jour-là, et depuis, son patient était songeur. La bonne nouvelle, c'était qu'il semblait avoir perdu un peu de son humeur noire et déprimée, et pour cela, il en était reconnaissant à Zoro. Sanji semblait être en pleine introspection et Chopper savait qu'il n'avait plus qu'à attendre et à espérer que l'issue de ces réflexions soit positive.

Doucement, il entra dans la pièce et découvrit Sanji assis en travers de son lit, le dos adossé contre le mur. Il avait les yeux fermés et les sourcils froncés, signe qu'il cogitait encore. Son œil attentif remarqua un léger tremblement dans les mains fines posées sur les genoux relevés du cuisinier. Chopper soupira. Il savait que ce moment allait venir et dans un sens, c'était une bonne nouvelle. Il ne savait pas comment Sanji avait fait pour se passer de cigarette depuis si longtemps, mais ce soir, le manque commençait à montrer ses symptômes. Pourtant, tant que son patient ne lui demanderait pas de cigarette, il n'en parlerait pas. De même, il était inconcevable qu'il le laisse fumer ici, dans l'atmosphère pure et sacrosainte de son infirmerie. Mais peut-être que ce serait un moyen de le faire enfin sortir d'ici. L'appât de la cigarette était quelque chose qui devrait marcher avec un fumeur tel que lui.

Avec cette petite note d'espoir en tête, il révéla sa présence et avança dans la pièce.

Après avoir posé l'assiette et donné à Sanji une fourchette, il le regarda en silence manger son repas. Il commençait à faire des progrès et arrivait plus facilement à manger seul. Le principal était que tout soit en morceaux suffisamment petits pour ne faire qu'une bouchée. Certes il mettait plus de temps que d'habitude et la fourchette se plantait souvent dans le vide, mais l'amélioration était bien présente. Et Chopper ne put lutter contre un large sourire lorsque le dernier morceau disparut dans la bouche de son patient. C'était la première fois qu'il terminait son assiette et c'était probablement la meilleure nouvelle de la journée.

Il le laissa ensuite quelques minutes tranquille le temps de préparer ce qu'il lui fallait pour changer le pansement de sa blessure. Bientôt, il pourrait la laisser à l'air libre afin qu'elle se cicatrise mieux.

— Il s'est passé quelque chose hier avec Zoro ? demanda innocemment le petit médecin en déroulant l'ancienne bande de la tête de son patient.

Ce dernier s'agita un instant à cette question avant de s'immobiliser de nouveau afin de faciliter le travail du médecin.

— Rien du tout, répondit Sanji.

Son ton n'était pas énervé, il n'avait simplement pas l'air d'avoir envie d'en parler. Chopper tenta alors d'insister un peu.

— Pourtant j'ai cru entendre une dispute.

— C'était… rien, répondit le cuisinier après un instant de réflexion.

Chopper resta silencieux cette fois-ci et se concentra sur son travail. Il n'avait jamais été facile de faire parler Sanji. Il était le genre de personne à garder tout pour lui, toutes ses émotions et ses ressentis, et c'était probablement à cause de cela qu'il n'arrivait pas très bien à gérer la situation. Chopper était persuadé qu'il se sentirait mieux si seulement il acceptait d'en parler.

Il laissa échapper un petit soupir et cela eut l'air de faire culpabiliser son patient car il reprit la parole.

— Tu sais on s'engueule toujours pour un oui ou un non tous les deux, chercha-t-il à se justifier.

La pointe de regret dans la voix du cuisinier n'échappa pas à Chopper. Il connaissait les sentiments de son ami. Même s'il ne lui en avait jamais parlé directement, il les avait devinés depuis quelques temps déjà.

— Tu sais, Zoro culpabilise beaucoup pour ce qu'il t'est arrivé, remarqua gentiment le petit médecin.

Sanji leva un sourcil à la fois sceptique et surpris mais ne répondit pas, alors Chopper décida de continuer pour lui faire accepter cette idée.

— Il s'en veut de ne pas t'avoir aidé ce jour-là, de ne pas avoir fait attention…

— Je n'ai pas besoin de son aide ! le coupa Sanji, agacé.

Le chef laissa quelques secondes de silence s'écouler avant de reprendre d'une voix plus calme.

— Ce n'est pas de sa faute.

— C'est ce qu'il croyait aussi, que tu n'avais pas besoin d'aide, pourtant les évènements ont prouvés le contraire. Tu sais, même l'homme le plus fort du monde peut avoir besoin d'aide un jour, regarde Luffy…

Un léger sourire illumina le visage de Sanji à cette dernière remarque.

— Tu sais, je crois qu'il faudrait que tu lui dises.

— Quoi ?

— Que tu ne lui en veux pas, et que ce n'est pas de sa faute. Tu connais Zoro, il prend tout sur lui et il gère assez mal la situation. Il reste dans son coin… enfin plus que d'habitude…

Un nouveau sourire de son ami réchauffa le cœur de Chopper. Tout n'était pas perdu.

— Et il s'entraine beaucoup aussi, même trop si tu veux mon avis. Son corps ne va pas tenir longtemps s'il ne ralentit pas un peu.

Mais il laissa de côté son avis professionnel et termina d'une voix douce.

— Et je pense que tu t'en es rendu compte, mais il t'évite aussi. Parce qu'il ne sait pas comment se comporter avec toi.

— Idiot, murmura Sanji avec un léger sourire aux lèvres et de l'affection dans la voix.

Chopper rosit légèrement en pensant à ses deux amis. Si seulement ils pouvaient ouvrir les yeux et trouver le courage de se dévoiler un peu l'un à l'autre. Il était évident qu'ils se respectaient, et dans un sens ils étaient pareils tous les deux. Luffy avait raison, s'ils y mettaient un peu du leur, ils pourraient être les meilleurs amis qui soient.


Lorsque Chopper quitta l'infirmerie, Sanji se retrouva une nouvelle fois seul avec lui-même et avec ses pensées. Il en avait beaucoup depuis la visite de Zoro la veille. Elles tournaient et retournaient dans sa tête sans lui laisser un moment de répit. Et quand il avait enfin réussi à s'endormir, ce cauchemar était revenu, lui gelant les entrailles. Il s'était réveillé une nouvelle fois en sursaut, une sueur froide dégoulinant le long de son corps amaigri.

Ces derniers jours, il avait essayé de trouver quelque chose qui le réchaufferait de l'intérieur, quelque chose qui lui ferait oublier cette peur, ou plutôt cette angoisse. Mais il n'y avait rien. Rien ne pouvait l'apaiser. Le seul remède était la lumière du soleil et il le savait. Pourtant on la lui avait prise. C'était quelque chose qu'il avait toujours considéré comme acquis. Chaque matin amènerait la lumière, même si elle était voilée par les nuages elle serait là, veillant sur lui à chaque instant. Il avait cru qu'elle serait toujours là, éternelle comme la course des étoiles dans le ciel ou le mouvement des vagues. La chute n'en avait été que plus brutale.

Jamais il n'aurait imaginé perdre la vue un jour. C'était quelque chose de vaguement effrayant, qui n'arrivait qu'aux autres, et à laquelle il n'avait jamais accordé beaucoup de pensées. Mais il était là aujourd'hui, dans cette situation.

Il avait toujours eu tendance à abandonner facilement. Si Luffy n'avait pas amarré son bateau au restaurant des mers ce jour-là, il n'aurait jamais eu le courage de partir à la poursuite de son rêve. Et si Zoro n'était pas venu hier, il serait encore en train de se lamenter sur son sort, sans chercher à l'améliorer.

Lorsque son fil de pensées le ramena à Zoro, il réalisa que le sabreur pouvait allumer une petite flamme en lui. Ce n'était en rien comparable à la lumière du soleil, mais il comprenait maintenant que cette toute petite flamme n'avait besoin que d'un léger coup de pouce pour s'embraser. Cette flammèche représentait l'espoir. L'espoir d'avoir la force et le courage de faire face à la cécité.

Car Zoro avait raison. Il ne l'admettrait certainement pas à voix haute, mais dans la sécurité de son cerveau, il pouvait bien l'avouer. Le sabreur avait raison. Tout ce qu'il lui avait dit la veille avait un sens et était criant de vérité. Il fuyait, comme il l'avait souvent fait par le passé.

Le cœur de Sanji se serra en repensant à ce qu'il lui avait dit. Zoro s'était dévoilé comme jamais, il lui avait avoué une faiblesse, un moment de son passé qui avait fait trébucher son ambition et sa volonté. Un moment qu'il préférait certainement oublier et que Sanji avait ramené à la surface. Cet aveu montrait la confiance que le sabreur avait en lui et il en était incroyablement touché. Mais ce sentiment était amer. Il aurait aimé qu'il soit révélé dans d'autres circonstances, que Zoro lui ait parlé de son plein gré, sans avoir à utiliser ce souvenir pénible pour réveiller Sanji de son apathie. Il avait blessé Zoro. C'était tout ce qu'il avait réussi à faire. Et il s'en voulait. Il avait remué une lame dans une plaie non encore cicatrisée de cet homme qu'il respectait tant.

Il avait honte de lui, incroyablement honte. Comment avait-il pu se laisser aller ainsi au désespoir, sans même essayer de se battre ? Et le fait que ce soit Zoro, parmi tous les autres, qui lui ait ouvert les yeux était particulièrement mortifiant. Que devait-il penser de lui à présent ? Qu'il était faible ? Qu'il n'avait pas le droit d'être dans cet équipage ? Cette idée lui retourna l'estomac. C'était la dernière chose qu'il désirait. Perdre son crédit face au sabreur. Il ne voulait pas que cette relation de respect et de compréhension mutuelle qu'il avait mis des mois à construire se désagrège parce qu'il n'avait pas les couilles de se relever.

Il prit quelques secondes pour se calmer un peu. La colère l'envahissait petit à petit et la petite flamme prenait de l'ampleur. Sa résolution se renforçait et il se sentait déjà le cœur plus léger.

Après quelques profondes respirations, il continua son chemin intérieur. Cette fois-ci, il le ramena quelques instants auparavant, à sa conversation avec Chopper. Il lui avait dit que Zoro l'évitait. Bien sûr il l'avait remarqué de lui-même, mais la raison de cette fuite avait été obscure. Maintenant il savait que le sabreur s'en voulait. Cela ne le surprenait pas vraiment. Pas après avoir été le témoin direct des évènements de Thriller Bark.

C'était dans la nature de Zoro de veiller sur les autres. Il avait mis du temps à le comprendre. A réaliser que son attitude brute et bornée n'était qu'une façade, un masque pour ne pas dévoiler ce qu'il avait à l'intérieur. Le bretteur avait toujours cherché à protéger l'équipage, n'hésitant pas à jeter dans l'oubli sa vie et son rêve pour eux. C'était aussi pour cela qu'il avait cette constante recherche de puissance, cette soif de force et de pouvoir. Sûr, il en avait besoin pour son rêve, pour accomplir sa mission et faire retentir son nom jusqu'aux cieux, mais Sanji était persuadé que la protection de ses amis occupait une place très importante dans l'origine de cette quête.

Il n'avait pas été étonné d'entendre Chopper dire qu'il avait renforcé son entrainement. Cela coulait de source. Il n'avait pas réussi à protéger un membre de son équipage, il avait échoué dans sa tâche alors il s'était infligé cela. Aller jusqu'aux limites de son corps pour gagner la force de protéger ses amis. Sanji n'aimait pas trop l'idée d'avoir besoin de protection, mais comme le petit renne lui avait fait remarquer, même l'homme le plus fort pouvait avoir besoin d'aide. Luffy en était le parfait exemple et n'en avait pas honte. Il n'hésitait pas à clamer haut et fort qu'il n'était rien sans ses nakama. Peut-être qu'il devrait prendre exemple sur son Capitaine. Faire un peu plus confiance en eux et ne pas avoir peur de leur montrer ses faiblesses… C'était dur et quelque chose qu'il n'avait jamais fait, mais peut-être était-il temps pour cela.

Il soupira profondément, écoutant les bruits distants. Il devait déjà être assez tard, et s'il ne se trompait pas, il entendait les derniers tapages de ses amis avant qu'ils ne se mettent au lit. Un petit sourire étira ses lèvres en pensant à eux, il se remémora chacun de leur visage, chacune de leur pitrerie. Et les échos de cette vie normale et heureuse qui s'écoulait à quelques mètres de lui gonflèrent cette petite flamme d'espoir que Zoro avait réveillée en lui.

Il allait le faire. Pour lui. Pour eux. Pour ne plus qu'ils s'inquiètent à son sujet. Pour leur montrer qu'il était fort et que ce moment de flottement était fini. Il allait se battre et dompter cette angoisse. Il allait s'entrainer et cuisiner à nouveau. Il allait apprendre à se battre sans ses yeux. Il allait s'en sortir et rire à nouveau avec eux. Oui, c'était décidé, à partir de demain, tout rentrerait dans l'ordre.

Satisfait de lui, il s'allongea sur le lit de l'infirmerie et ramena les couvertures sur lui. Demain, il retrouverait sa couchette et ses habitudes. L'esprit en paix avec lui-même, il ferma les yeux pour chercher le sommeil.

Pourtant, malgré ses bonnes résolutions, il sentait toujours l'angoisse tirailler son cœur, mais il espérait qu'elle disparaitrait avec le temps. Ce soir, il se sentait la force de supporter son cauchemar récurent si celui-ci se décidait à apparaître. Combien de temps cela durerait-il, il n'en avait aucune idée, mais ce dont il était sûr, c'était qu'il ne désespèrerait plus.