Chapitre trois : Salazar le Gaël
La mer venait briser ses vagues contre les rochers déchirés.
« Slàn, ma chérie, j'ai bien peur que tu te fasses mouiller quoi qu'il arrive… »
Gereint leva les yeux vers le jeune homme qu'il devait emmener dans sa barque. Avait-il parlé ? Cela avait plus ressemblé à des sifflements qu'à des mots.
Ce Salazar ap Slytherin* lui avait parut bizarre quasiment dès qu'il l'avait vu.
A première vue, le jeune homme était pourtant le type même du Gaël. De taille moyenne, les cheveux auburn, le visage couvert de petites taches de rousseur, des yeux aussi verts que l'île et un sourire chaleureux.
Mais contrairement à ses compatriotes, il ne semblait pas porter d'autre arme que les deux poignards suspendus à sa ceinture.
Et, contrairement à la plupart de ses compatriotes, il se dégageait du jeune homme un charisme étonnant. Derrière sa bonne humeur et son rire, ce devait être un druide puissant. C'était en tout cas l'opinion de Gereint.
C'est pourquoi, malgré le brouillard qui tombait – mais c'était si courant en cette saison – il avait accepté d'emmener Salazar dans sa petite coque de noix.
Au milieu des brumes du Lough Derg existait depuis des siècles un sanctuaire. Il avait résisté à l'envahisseur breton. Il avait résisté à l'envahisseur saxon. Il résisterait encore à toutes les invasions des peuples à venir. Et les Prêtresses à la Vue Lointaine assuraient que l'île des Gaëls ne serait pas rendue aux Gaëls avant bien des siècles.
Dans ce temple naturel vivait une communauté très fermée. Seuls ceux qui étaient nantis du pouvoir des dieux pouvaient y entrer.
Slytherin ap Gwalchmeï venait de la région des cent lacs, à la gauche de l'île. Il errait dans le centre du Pays quand il découvrit le sanctuaire. Le reconnaissant pour l'un des leurs, les habitants du Lough Derg l'accueillirent parmi eux. Dès qu'il posa les yeux sur Enyd, il décida de rester.
Ils s'unirent dans la tradition gaëlle oubliée partout ailleurs et, deux ans plus tard, naquit Salazar.
Salazar bénéficia de l'enseignement traditionnel des prêtres et, à onze ans, était déjà le plus puissant druide du sanctuaire. Mais il ne connaissait rien du monde hors du Lough Derg. Il ne connaissait rien de l'oppression du peuple Gaël.
Quand il eut dix-sept ans, le sanctuaire l'envoya passer l'Épreuve de l'Île. Il devait quitter le Lough Derg et partir à la recherche de son animal-totem. Il n'aurait le droit de retrouver les siens que lorsqu'il l'aurait apprivoisé et convaincu de l'accompagner, sans utiliser les pouvoirs que ses parents lui avaient transmis.
Salazar connaissait son animal-totem, celui qui lui apparaissait quand il combattait les créatures du désespoir. Mais comment, au nom du Dagda, allait-il pouvoir ramener un serpent aussi venimeux, se demandait-il. Et sans utiliser les enchantements qu'il connaissait qui plus est.
Il erra longtemps dans les parties intérieures de l'île. Il laissait les serpents l'approcher mais les tuait chaque fois qu'ils montraient les dents. Aucune vipère ne retint jamais le besoin de mordre arrivée près de lui.
Après huit cycles de lune, il commençait à désespérer pouvoir jamais rentrer au sanctuaire quand il décida de prendre le chemin des bords de l'île.
Il n'avait jamais vu la mer. Les vipères ne se trouvaient pas près des côtes, alors pourquoi y serait-il allé ?
Mais la mer est dans le sang des Gaëls. Quelque chose de plus que la curiosité le poussait à voir de ses propres yeux ce qui entourait sa patrie.
Il monta son âne et se dirigea vers l'est. Après trois jours, il vit passer dans le ciel le signe qu'il avait attendu toute sa vie : un goéland. Il mit son âne au galop et suivit l'oiseau.
La Mer !
L'eau tombant du ciel rejoignait l'étendue grise qui s'étendait.
La mer rongeait l'île et l'île frappait la mer.
C'était la mer qui faisait l'île.
Quand les âmes des Gaëls quittaient leur terre, ils ne pouvaient que voguer sur les flots jusqu'à rejoindre le Dagda…
La vie de Salazar avait basculé.
Salazar regardait la mer et ses larmes d'émotion rejoignaient la pluie et les vagues. Il était tombé devant le spectacle et gisait sur l'herbe verte. Devant lui s'étendait l'Âme des Gaëls.
Il contemplait les flots quand il sentit quelque chose de froid glisser le long de ses doigts. Il baissa les yeux pour voir une grande vipère s'enrouler autour de son poignet.
Salazar était pétrifié. Il ne pouvait pas sortir sa baguette de saule ainsi. Il avait besoin de la main que le serpent s'était accaparée.
Il n'avait pas le choix. Pour la première fois depuis qu'il avait quitté le sanctuaire, il réalisa que c'était ainsi que cela devait se passer : c'était l'animal-totem qui devait décider. La vipère allait-elle partir, le mordre ou l'accepter ?
« Ne me mords pas… » murmura Salazar, plus pour lui-même que pour l'animal.
Quelle ne fut pas sa surprise quand le serpent lui répondit.
« Pourquoi te mordrais-je ? dit-il d'une petite voix sifflante mais parfaitement compréhensible. Un humain capable de me comprendre… Je serai bien folle de te faire du mal. »
Salazar approcha la main de ses yeux, admirant les reflets verts et argents de l'animal. Jamais personne ne lui avait appris qu'on pouvait communiquer avec les animaux sans l'usage de potion ou de baguette.
« Viendrais-tu avec moi ? demanda-t-il à la vipère.
− Pourquoi pas ? » répondit-elle.
Salazar avait réussi. Il pouvait rentrer chez lui, au sanctuaire où il était né.
Pourtant, quand il tourna le dos à la mer, un regret monta en son cœur.
Pendant un an, chaque fois qu'il posait les yeux sur les eaux du Lough Derg, ses eaux paisibles lui rappelaient les eaux grises qui entouraient l'île.
Pendant un an, il parla de la mer à sa vipère.
Lorsque la cérémonie du Solstice d'Hiver vint, il avait pris sa décision. Il irait découvrir ce qui se trouvait au-delà des flots.
Pour comprendre l'île des Gaëls, son île, il lui fallait comprendre ce qu'il y avait en dehors…
Chaque fois que Gereint prenait la mer et quittait l'île des Gaëls, une impression de tristesse montait en lui qui ne s'effaçait que lorsqu'il reposait le pied sur la terre de ses ancêtres.
Quand il poussa sa barque sur les flots, il posa les yeux sur le druide qu'il emmenait.
Celui-ci pleurait en regardant l'île s'éloigner, comme s'il n'allait jamais la revoir.
Salazar ap Slytherin était un vrai Gaël…
* Slytherin ~ Serpentard
