Disclaimer : L'univers et les personnages appartiennent à Yana Toboso. Sauf Holmes, Watson et les autres qui sont, eux, à Sir Arthur Conan Doyle. Même si je me suis plus inspirée de la version un peu exagérée de Guy Richie dans son film Sherlock Holmes. Pour le passé de Sherlock Holmes, Doyle n'en parlant quasiment pas dans l'œuvre originale, je me baserai principalement sur La Jeunesses de Sherlock Holmes de Shane Peacock. En bref, rien est à moi, à part cette fanfiction. Je ne reçois aucune rémunération. À part, vos commentaires. Même ceux qui me diront que c'est nul et que je devrais avoir honte. N'hésitez pas, je ne mors pas.

Rating : M par prudence, notamment pour le côté gore et un langage pas toujours très châtié. Donc, âme sensibles s'abstenir !

Genre : Crime, Humor, Horror, Suspense

Résumé : Ciel Phantomhive reçoit une nouvelle mission de la Reine : enquêter sur un détective privé. Si le jeune comte avait su à quel esprit il allait s'opposer, il aurait refusé. Mais, voilà, il a accepté et se doit de faire face à Sherlock Holmes.

Notes d'auteur : J'avoue, je me suis laissée emporter dans cette partie. Plus longue que les autres (20 pages). Apparemment, la partie quatre sera longue aussi. Les personnages de Black Butler commence à voler la vedette à notre détective. Plusieurs apparaissent dans cette partie et seront importants dans la quatrième. Avant de redevenir les principaux dans le second chapitre. Bonne lecture !


Chapitre I : Le détective contre Jack l'Éventreur (3/4)

Le dimanche 9 septembre 1888, Sherlock Holmes se retrouvait comme prévu devant la porte d'Angelina Barnett. Les cloches d'une église non loin annonçaient la fin de la messe. Ainsi, même si la doctoresse y avait assisté, elle ne tarderait pas à venir et il ne devrait donc pas l'attendre indéfiniment. Il sonna. Aucune réponse. Il patienta quelques instants, son pied commençant déjà battre la cadence. Il sonna à nouveau. N'y avait-il donc personne dans cette maison un dimanche matin ? Il s'apprêtait à recommencer une troisième fois quand une voix essoufflée lui parvint de l'autre côté de la porte.

-J'arrive, j'arrive.

La porte s'ouvrit sur un jeune homme frêle. Il passa la tête par l'entrebâille et dévisagea Holmes derrière ses grandes lunettes rondes.

-Heu... Vous êtes qui ? demanda t-il.

-Sherlock Holmes, j'aimerais rencontrer Mme Barnett, s'annonça l'inspecteur.

-Je me souviens pas vous avoir déjà rencontré.

-Maintenant, c'est fait. Alors, vous comptez avertir votre maitresse de ma venue ou pas ?

-Oui, oui. J'y vais. Heu... entrez.

Holmes soupira et franchit enfin le seuil. Il passa rapidement son regard sur celui qui l'avait accueilli si maladroitement. Vu ses habits, il avait un rang élevé parmi les serviteurs. Peut-être le majordome. Mais ne paraissait pas compétent pour autant. Il était petit et très fin. Ses cheveux longs renforçait cet aspect. « Pas grand, très mince. Genre freluquet, vous voyez. Il avait les cheveux longs. Très longs, comme une gonzesse. D'façon, il était pas très viril. » Les paroles d'Elizabeth Long lui revenaient aussitôt en mémoire. Sa description allait comme un gant à ce garçon. Elle avait même précisé qu'il avait des lunettes. Cependant, il n'était pas du tout roux. Sa chevelure tirait indéniablement sur le brun. Mis à part ce détail, il correspondait parfaitement. Angelina Barnett aurait-elle envoyé son majordome faire le sale boulot à sa place ? L'aurait-elle utilisé comme appât auprès de ses victimes ? Les deux étaient possibles. Comme il était parfaitement possible que le jeune homme ait les cheveux teints ce qui expliquerait que la petite Long les ait vus roux.

Holmes croisa son regard. Le plus jeune paraissait mal à l'aise sous le regard perçant de son vis-à-vis. Cela arrivait souvent. Même à Watson parfois, bien qu'il soit habitué depuis le temps.

-Vous alliez chercher votre maîtresse, le lui rappela t-il.

-Ah, oui. J'y vais.

Le pas précipité, il s'éloigna, laissant son invité seul dans le hall.

-Vous vous appelez ? demanda ce dernier avant qu'il ait disparu.

-Pardon ?

Sherlock soupira. Décidément, il ne paraissait pas vif d'esprit non plus.

-Votre nom ?

-Grell Sutcliff. Pourquoi ?

-Pour savoir.

Le dénommé Sutcliff fronça les sourcils et s'en alla. Pendant son absence, Holmes observa autour de lui. C'était un petit hôtel particulier sans prétention, ni décoration spécifique. Le tout restait extrêmement sobre, mais propre et clair. La propriétaire ne devait pas rouler sur l'or et devait certainement sa demeure à son titre de noblesse. Ou plus vraisemblablement à son époux. Apparemment, ce dernier était décédé. Il lui faudrait fouiller de ce côté dès qu'il aurait fini son entretien avec la veuve.

À ce moment, le majordome revint. Cela avait été rapide. Sa maîtresse ne devait pas être débordée. Il lui fit signe de le suivre ce que Holmes fit sans se faire attendre. Il le conduit sans dire un mot à travers les couloir et le mena au première étage. Il frappa à une porte. On lui invita à entrer. Il ouvrit donc la porte et annonça l'inspecteur. Holmes entra.

Comme le reste le bureau restait modeste, de taille et de décoration. Seules des bibliothèques débordant de livres de médecine ou d'anatomie embellissaient les murs, accompagnés du diplôme de médecine de leur propriétaire. La femme se leva à l'entrée de son visiteur.

Elle était rousse. Telle fut la première remarque qui traversa l'esprit de Sherlock. Était-ce elle que Long avait vu ? Ou avait-elle vu les deux sans le remarquer, mélangeant ainsi leurs descriptions ? Les deux étaient possibles. Angelina Barnett semblait de la même taille que son majordome. Comme c'était pratique. Cependant, elle avait les cheveux beaucoup plus courts. Ils s'arrêtaient avant les épaules. Mais ils restaient plus longs que ceux d'un homme ordinaire néanmoins.

-M. Holmes, c'est exact ? l'accueillit la chirurgienne.

-Oui. Je suis désolé de n'avoir pas pu prévenir de ma visite, mais elle était trop urgente.

-Que voulez-vous ? Qui êtes-vous aussi ? Je ne vous connais pas.

-Je fais parti de Scotland Yard. J'enquête sur une série de meurtres.

-Jack l'Éventreur ? On entend parler plus que de ça. C'est absolument horrible, inhumain, ces meurtres.

Holmes admira le calme et la maitrise de cette femme. Elle n'avait même pas cillé lorsqu'il avait annoncé sa fonction et la raison de sa visite. Elle paraissait étonnée et peinée en parlant du célèbre tueur. Comme toute personne normalement constituée. Elle lui fit signe de s'assoir avant de le faire elle-même.

-Que puis-je faire pour vous ? Car je ne vois guère comment je pourrais vous aider dans votre enquête. Même si je le ferais avec plaisir, poursuivit-elle une fois qu'il fut assis.

-Nous soupçonnons l'assassin d'être médecin. Nous en sommes même sûrs à dire vrai.

-Un médecin ? Un de mes confrères serait-il vraiment capable d'une telle infamie ?

-Malheureusement, oui. Les connaissances anatomiques de cet homme, ainsi que l'arme et sa manière de tuer ne laissent pas le moindre doute.

Mme Barnett expira violemment, l'air accablé.

-C'est incroyable. Nous ne pouvons donc pas savoir de quoi les personnes sont capables.

-Oh, si. Nous le pouvons. Mais trop tard.

-Que puis-je faire pour vous ? Je ne saisis pas encore. Voudriez-vous des renseignements sur certains de mes collègues ? Sur des pratiques médicales ?

-Un peu des deux, je suppose. Auriez-vous remarquer certaines choses inhabituelles ? Ou certains de vos confères auraient des... comment dire ? Des troubles ? Avant ou après les assassinats.

La jeune femme sembla réfléchir. Holmes l'observait avec attention. Il tenait à la cerner. Ses points forts et faibles. Pouvoir la piéger. Ce n'était pas en l'accusant directement qu'il obtiendrait quoique soit. Il n'avait pas de preuves. Ses déductions, certes infaillibles, ne suffiraient pas aux yeux de la justice. Surtout tant que celle-ci se nommait Lord Arthur Randall.

-Non, répondit enfin et lentement la baronne. Vraiment, je vois pas. J'en suis désolée.

-Ne le soyez pas. Vous n'y êtes pour rien. Nous avons interrogé et nous interrogerons d'autres médecins. Ils pourront peut-être nous dire quelque chose. Vous ne pouvez pas connaître tous les docteurs, chirurgiens et autres de cette ville.

-Surtout que nous sommes en pleine saison mondaine.

-Oui, nous avons pu le remarquer en effet. Jack l'Éventreur a vraiment bien choisi son moment. Mais je sais que vous, vous pouvez nous apporter plus que tous les médecins de Londres. À part le tueur lui-même.

-Que pourrais-je vous apporter ?

-Des renseignements sur les victimes.

Holmes crut discerner une légère ombre sur le visage de son adversaire. Mais elle se remit si vite qu'il aurait pu rêver.

-Les victimes ? Mais je ne les connaissais pas.

-Si, elles ont été vos patientes.

-Vous savez, M. Holmes, je reçois beaucoup de femmes pauvres et menant pas toujours une vie très nette. Je ne serais pas étonnée de les avoir déjà croisées. Mais je ne me souviens pas d'elles.

-Vous en êtes sûre ? Je peux vous énoncer leurs noms.

-Faites. Sait-on jamais.

-Martha Tabram et Annie Chapman.

-Chapman, cela me dit vaguement quelque chose. Mais Martha Tabram, non. Je ne me souviens pas.

-Annie Chapman, la dernière victime, vous a consultée il y a deux semaines. Enfin, douze jours pour être plus précis. Sa visite était donc récente. Normal que son nom vous soit resté. Quant à cette pauvre Mme Tabram, vous l'avez vue vers la mi-juillet. La malheureuse est décédée même pas trois semaines plus tard. Le huit août.

-Ah, c'est affreux. Si j'avais su...

-Si vous aviez su, vous seriez plus choquée.

-Plus choquée, on peut dire cela comme ça. Je soigne ces pauvres gens dans l'espoir qu'ils vivent et le destin s'acharne.

-Ce n'est pas cela qui aurait dû vous choquer.

-Quoi alors ? Qu'y a t-il de plus choquant que des meurtres ?

-La date et le nom de Mme Tabram.

-Je vous demande pardon ?

Son ton restait dégagé et son visage respirait l'étonnement et l'incompréhension. Mais Holmes voyait avec plaisir ses doigts blanchirent sur ses accoudoirs. Elle commençait à ressentir la pression qu'il exerçait sur elle. L'attaque allait bientôt pouvoir devenir frontale.

-Je vous ai dit que Mme Tabram est morte le huit août. Cela est vrai, mais le grand public l'ignore. Cependant, il connait l'assassinat de Mary Nichols le 31 août. Les journalistes ignorent la mort de Martha. Seul Scotland Yard et l'assassin le savent.

-Qu'essayez-vous d'insinuer, monsieur? s'indigna la baronne, son teint palissant.

-Cela me paraît plus qu'évident, sourit Holmes. Que vous êtes Jack l'Éventreur.

Offusquée, Barnett se leva de son siège. Elle fit tomber dans son geste des papiers de son bureau, mais n'en avait cure. Elle fixait, furieuse, le visage calme et amusé de l'homme avachi dans le fauteuil en face d'elle.

-Comment pouvez-vous oser ? Proférer de telles accusations ! Moi, Jack l'Éventreur ? J'espère vivement que c'est une plaisanterie.

-Non, je ne plaisante pas sur ce genre de choses, madame. Je l'affirme et le clame : vous êtes Jack l'Éventreur. Vous rencontrez vos victimes dans votre cabinet et vous les tuez ensuite.

-C'est faux ! Vous êtes fou ! Vous divaguez.

-Non, non . Mais je dois admettre que vous mentez magnifiquement bien, madame. Vraiment. Vous avez un contrôle quasi parfait sur vous-même. C'est impressionnant. Je vous dis pour cela les félicitations et mon admiration. Mais seulement pour cela. Vos autres tendances n'entrent pas dans ma morale. Et pourtant, Dieu sait, qu'elle n'est pas très sélective.

-Qu'est-ce qui vous permet de m'accuser ? Le simple fait que j'ai reçu les victimes en consultation ? C'est un simple hasard.

-Les trois ? En ce cas, le hasard se joue bien de vous. Un de vos collègues doit par dessus tout vouloir votre chute. Ils tuent vos patientes. Et pour faire bonne mesure, uniquement celles qui ont été avorté et pour bien faire passer le message, il leur retire l'utérus. Ainsi, il peut être sûr que vous serez remarquée. Cela n'est pas un peu gros, madame ?

-C'est possible. Mais ce que je ne comprends pas, c'est qu'un suspect a déjà été arrêté. Alors, pourquoi m'accuser ?

-Quel suspect ?

-Un boucher, il me semble, hésita t-elle. J'ai lu la nouvelle dans le journal ce matin. Son couteau a été retrouvé sur les lieux du crime, hier.

-Vous mentez, madame. Vous n'avez pas pu lire cela.

-Mais si je l'ai lu. Le journal est arrivé comme tous les jours à huit heures.

-Non. Car j'ai dérobé votre quotidien avant que vos serviteurs aient pu le prendre. Donc, vous n'avez pas eu le Times aujourd'hui.

Malgré le coup porté, Angelina Barnett resta droite et décidée.

-Une de mes voisines me l'a prêté durant la messe tout à l'heure.

-Vous n'y étiez pas. Vous n'êtes pas sortie de chez vous ce matin. Cela fait depuis l'aube que je surveille votre hôtel.

Sur ce dernier point, Sherlock mentait. Madame Barnett n'avait pas le monopole du mensonge facile. Il n'était arrivé devant chez elle qu'une vingtaine de minutes avant la fin de la messe. Il avait dérobé le journal que le majordome n'avait pas encore pris. Il avait eu l'idée son coup de bluff en voyant le quotidien dépasser de la boite à lettre. Mais cela suffisait. Il frappait juste. Les mains de son adversaire tremblaient. Elle était livide. Perdait le contrôle. La jeune femme s'enfonçait dans ses mensonges et s'y perdait face au calme apparent de Holmes. Mais ce dernier bouillait à l'intérieur. L'excitation de la confrontation, de la résolution de son enquête, de son plan qui roulait comme sur des roulettes. Bientôt, elle allait craquer et lui fournirait les preuves nécessaires sur un plateau d'argent.

Ce qu'il n'avait pas prévu dans son plan, c'était que quelqu'un frappe à ce moment-là. Aussitôt, sûrement soulagée de ce répit, Mme Barnett ordonna d'entrer. Le majordome Sutcliff apparut.

-Désolé de vous déranger, Madame, commença t-il, mais le majordome de votre neveu est là. Il a un message à vous transmettre. Dois-je le faire patienter ?

-Non, ce n'est pas nécessaire, répondit-elle avec un sourire. Fais-le rentrer.

Sutcliff s'inclina et s'effaça, laissant le passage à un homme vêtu entièrement de noir. Il était jeune aussi, mais grand et charismatique. Rien à voir avec le timide majordome de la famille Barnett. D'ailleurs, ce dernier ne quittait pas des yeux son collègue. Collègue qui lui donna autant d'attention que s'il était un élément de décoration. « Laisse tomber », pensa Holmes avec un sourire, « ton prince charmant en rien à faire. Tu n'es qu'une plante verte à ses yeux. Et encore une plante il l'aurait arrosée. »

L'homme s'inclina respectueusement devant la maîtresse de maison.

-Bonjour, Madame Red et pardonnez-moi d'avoir interrompu votre entretien avec ce monsieur, déclara t-il, le visage baissé, d'une voix grave et lente.

-Ce n'est rien, Sebastian. Vraiment. M. Holmes n'est pas pressé.

Mais cela n'empêcha pas le dénommé Sebastian de se tourner vers l'inspecteur avec ce même sourire poli. Sourire que Sherlock jugeait parfaitement faux soit dit en passant.

-Je tiens tout de même à m'excuser, M. Holmes, d'avoir interrompu votre... ?

-Consultation, jeune homme.

-Ah, pour votre nez ou votre main ? questionna le majordome tandis que ses yeux s'attardèrent sur les pansements présents à ces lieux.

-Les deux. J'ai pris un forfait intégral.

-Alors, Sebastian, reprit la baronne, quelles nouvelles m'apportes-tu de Ciel ?

-Il m'a chargé de vous transmettre une invitation chez lui pour une partie de billard. Il espère vivement que vous pourrez être présente cette fois-ci. Vous lui manquez.

-Je viendrai sans faute. Qui y aura t-il à cette partie ?

-Des habitués, Madame. Lau, Lord Randall...

Les yeux de Holmes s'écarquillèrent à l'entente du nom de son supérieur. Il vit d'ailleurs Mme Barnett lui sourire avec satisfaction. Elle semblait lui dire « Tu ne t'y attendais pas, hein ? Je connais personnellement ton chef. Alors, méfies-toi, je ne suis pas sans défense ». Elle devait savoir déjà parfaitement qu'il s'y rendrait et avait simplement voulu faire passer le message à son visiteur indésirable.

Il sentit aussi le regard du majordome noir peser sur lui tandis qu'il énumérait des banalités. Il n'aimait pas ce regard. Trop perçant, trop intelligent. Il avait l'impression qu'il pouvait tout voir du grain de poussière sur le manteau de la cheminée au revolver dissimulé dans la poche intérieure de son veston. Il avait l'impression qu'il pouvait lire dans ses pensée, qu'il ne pourrait rien lui cacher. Il détestait cela. Était-ce cela que les autres ressentaient lorsqu'il les dévisageait ?

-Bien, merci de t'être déplacé, Sebastian.

-Je vous en prie. Bonne journée, Madame.

-Merci à toi aussi. Mes meilleurs sentiments à Ciel.

-Je n'y manquerai pas, promit Sebastian avant de saluer une dernière fois Holmes et de quitter la pièce.

Angelina Barnett garda le sourire jusqu'à ce que son majordome referme la porte. Dès que les pas se furent éloignés, elle tourna son visage sombre vers Holmes qui n'avait pas bougé de son fauteuil.

-Bien, puisque vous semblez tellement sûr de vous, attaqua t-elle directement. Arrêtez-moi. Prouvez que je suis cet impitoyable assassin.

Elle lui tendit ses poignets comme pour l'inviter à lui mettre les menottes. Mais elle les retira aussi vite qu'elle les lui avait présentés.

-Mais vous ne trouverez rien. Car je n'ai rien fait. Je suis innocente. Ne vous en déplaise. Et je peux le prouver, moi. J'ai des alibis. Notamment pour le meurtre d'Annie Chapman. J'étais invitée à une soirée mondaine avant-hier soir. Il y a des témoins.

-Je n'en doute pas, se moqua Holmes. Surtout que cette brave Annie a été tué hier matin.

-J'étais ici, alors. Mes serviteurs témoigneront.

-Ils ont intérêt. Surtout s'ils sont vos complices.

-Quelle est donc cette nouvelle lubie?

-Je soupçonne votre majordome de vous assister dans vos meurtres. Activement ou passivement, cela je l'ignore encore.

-Grell ? Il est incapable de faire de mal à une mouche. De plus, qu'est-ce qui pourrait vous faire croire que j'aurais – dans l'improbable hypothèse que je serais coupable – un complice ?

-Vous avez commis une grave faute durant le meurtre d'Annie Chapman.

-Vraiment ? Et quelle est-elle ?

-Vous avez laissé un témoin. On vous a vu, vous et M. Sutcliff, avec la victime. Quelques secondes avant sa mort. Il l'a entendue vous supplier de l'épargner.

-C'est impossible. Tout cela n'est que mensonges, décréta Mme Barnett. Qui est ce témoin ? Il ment c'est évident ! Et qu'est-ce qui vous prouve que ce serait bien nous ? Il nous connait ?

-Je ne vous révélerai pas son identité. Vous pourrez le tuer par vengeance. Et on a besoin de lui pour témoigner lors de votre procès. Et vu sa description, il n'y aucun doute possible. Ce serait vraiment trop de coïncidences.

-Je persiste à croire que vous mentez.

-Pourquoi ? Vous y étiez pour avoir une telle certitude ?

-Certes, non.

-Avouez. Cela évitera de poursuivre cette stérile conversation.

-Je n'ai rien à avouer. Et si vous étiez si sûr de m'arrêter, vous n'aurez pas besoin de mes aveux, M. Holmes. Car vous n'avez aucune preuve. Seuls vos mensonges et délires. Ce n'est pas moi.

-Les preuves ne sauraient attendre, ma chère.

-Je crois que notre petit entretien est terminé, M. Holmes. Partez de chez moi ou je me plains à vos supérieurs. Maintenant.

Holmes poussa un soupir et se leva doucement avec un sourire.

-Comme il vous plaira, Madame. Mais vous vous doutez bien que je ne vous lâcherai pas pour autant. Je reviendrai, je fouillerai votre maison, votre passé, je deviendrai votre ombre et vous suivrai dans chacun de vos pas et ce jusqu'à ce que vous commettez la faute qui vous perdra. Et ce jour-là ce sera avec grand plaisir que j'aurai l'honneur de vous conduire à la Tour de Londres personnellement.

-Et bien, amusez-vous bien. Même si vous perdrez votre temps. Au revoir, M. Holmes. Je ne vous raccompagne pas. Vous connaissez la sortie.

-Mes hommages, Madame la baronne. Et bonne journée.

Homes s'inclina ironiquement devant elle, tourna les talons et quitta le bureau. Moins d'une minute après son départ, Grell Sutcliff entra à son tour. Il trouva sa maîtresse avachie, épuisée, dans son fauteuil.

-Madame, commença t-il, un problème ?

-Oui, Grell, répondit-elle. On a un fouineur sur le dos. Il n'a pas de preuve, mais la hargne d'un chien enragé.

Grell s'approcha doucement de Madame Red et lui dit à l'oreille :

-Je peux arranger cela. Il serait aisé de s'en débarrasser.

-Non.

La voix d'Angelina claqua comme un fouet. Les yeux de Grell s'écarquillèrent devant cette réaction.

-Ce serait imprudent. Il n'a pas de preuve. Il ne peut rien contre nous. À part venir gâcher nos journées. Si nous agissons ainsi, il aura la preuve qu'il désire. Scotland Yard se doutera que la disparition « fâcheuse » de l'un de leurs collègues a un rapport avec les personnes sur qui il enquêtait. Nous ne pouvons prendre ce risque. Il faudra simplement redoubler de prudence et brouiller quelques pistes pour la prochaine fois.

Grell Sutcliff eut un sourire. Un sourire découvrant une dentition pointue.

-Madame, vous m'étonnez de jour en jour.


Les archives de Scotland Yard étaient un véritable coffre aux trésors. La moindre affaire, le moindre événement arrivé depuis la création du Metropolitan Service Police en 1829 y était répertorié. C'était le premier endroit que Holmes avait visité lorsqu'il avait été embauché dans la police. Cela faisait quinze années qu'il parcourait ses allées sombres et poussiéreuses, mais il ne pouvait toujours pas avoir la prétention de tous les connaître par coeur. Aucun être humain ne le pourrait sûrement.

Barnett, Barnett, Barnett. Où étais-tu Baron Barnett ? Scotland Yard devait bien avoir un dossier, une trace sur sa mort. Tous les morts étaient répertoriés. Une exclamation de contentement et d'avidité lui échappa lorsqu'il mit enfin la main sur le dossier tant désiré. Son épanchement lui valut d'ailleurs un regard noir de la part de l'archiviste quelques rayons plus loin.

Joseph Barnett né en 1851 et mort en 1886. Comme sa femme, il était médecin à l'Hôpital Royal. C'était sûrement là où ils s'étaient rencontrés. Il était décédé lors d'un simple accident de fiacre. Une mort banale et ennuyeuse pour un homme qui avait eu une vie aussi banale et ennuyeuse. Il plaindrait presque la veuve d'avoir vécu avec un tel homme durant trois ans. Dans le rapport, il était marqué que cette dernière avait été la seule survivante de cet accident. Décidément, c'était toujours les mauvaises herbes qui résistaient comme disait sa mère. Et elle avait raison. Il en était la preuve formelle.

Il poursuivit ses recherches, mais Angelina Barnett ne possédait aucun casier judiciaire et n'avait jamais eu affaire aux forces de l'ordre. Si elle n'avait pas été présente à la mort de son époux, son nom ne serait même pas mentionné dans les archives. À croire qu'avant de se mettre à tuer des femmes aux quatre coins de Whitechapel, elle était une sainte. Il faudrait qu'il puisse avoir accès à son dossier médical. Voir si elle avait été avorté, par exemple. Vivre trois ans avec un homme et n'être jamais tombée enceinte était étrange. Peu-être l'un des deux était stérile ? Quoiqu'il en soit, elle avait forcément vu un médecin pour cela. Que ce soit des problèmes de stérilité ou un avortement. Il devait aussi consulter les dossiers de ses patientes. Voir s'il y avait eu d'autres mortes et surtout quelles pourraient être les suivantes.

Il copia négligemment quelques notes et résumés avant de ranger le dossier et de sortir des archives. La dernière fois qu'il avait «emprunté» un dossier des archives sans permission, Randall l'avait mis à pied pendant deux semaines. Avant de le rappeler trois jours plus tard car ils piétinaient sur l'affaire en cours. Mais surtout il avait eu affaire à Richard More, l'archiviste. Et lorsqu'il s'énervait il faisait plus peur que Jack l'Éventreur rencontré un soir d'hiver dans une ruelle sombre. Seule Mrs Hudson, sa propriétaire, arrivait à son niveau. Mais la déraison de Holmes était plus forte que sa peur et la pauvre logeuse abandonnait petit à petit la partie.

Il quitta les lieux en évitant soigneusement les bureaux et donc ses estimés collègues. Il espérait avoir plus de renseignements sur les Barnett en allant du côté des pompes funèbres. Celles qui s'étaient occupées de ce cher baron devaient bien avoir des archives aussi. Grâce au dossier de Scotland Yard, il avait leur adresse. Il s'y rendit donc et ressortit presque aussitôt, chassé par le propriétaire. Encore des professionnels qui signaient des closes de confidentialités. Comment pouvait-il enquêter si plus personne ne pouvait parler ?

Presque aussi bredouille qu'au début, il rentra à Baker Street. Il était presque six heures du soir. Watson avait terminé sa journée et feuilletait le journal dans un des fauteuil du salon. Sans dire un mot, Holmes s'effondra dans un autre. Son compagnon abaissa le quotidien et lui jeta un coup d'oeil avant de se replonger dans sa lecture. Quelques minutes passèrent avant qu'il ne parle.

-Dure journée ?

-A la fois trop riche et pas assez, je dirais.

-C'est-à-dire ? Vous avez pu rencontrer cette Mme Barnett ?

-Oui. La guerre est ouverte, mais je n'ai toujours rien pour l'arrêter. En plus, elle connait Randall personnellement. Je doute qu'il me laisse enquêter en paix sur son amie.

-Randall est un professionnel. Il ne laisserait pas ses relations personnelles empiéter sur une telle affaire.

-Il me déteste suffisamment pour ça.

-Si vous le dîtes. Cependant, reprit le docteur, le plus dur est fait. Vous avez votre coupable. Il ne manque plus que les preuves.

-Avoir un coupable c'est aisé. Ce sont les preuves les plus dures à dénicher en vrai. Surtout que c'est la première fois que cela m'arrive.

-Quoi donc ?

-Trouver le coupable avant les preuves. D'habitude, ce sont les preuves qui me mènent au coupable. Pas l'inverse. J'ai agi comme un débutant. Je me suis laissé entrainer par cette affaire. Je n'ai fait aucune déduction. J'ai presque deviné. Les marques laissées sur les corps ne sont pas des preuves irréfutables. Je n'ai pas déduit, j'ai interprété. Et l'interprétation est trop personnelle. Trop incertaine.

Watson resta un moment silencieux devant la réplique de son ami. Il semblait soudain si désemparé. Jamais il ne l'avait vu ainsi. Il fallait avouer que cette affaire n'avait rien à voir avec ce qu'il faisait d'habitude. Il n'était pas sur son terrain. Mais en territoire inconnu, celui de l'assassin. Ses méthodes s'étaient révélées inutiles. Jack ne laissait rien derrière lui. S'était-il trop précipité ? Et il avait paru si à l'aise à peine vingt-quatre heures auparavant.

-Craignez-vous de ne pas avoir la bonne coupable ? Ou que vous ne pourrez rien faire contre elle ? se risqua à demander John.

Holmes se courba en deux, enfouissant son visage dans ses mains. Un silence puis il répondit enfin, la voix étouffée.

-Non, non, c'est elle, Watson. Cela ne fait plus aucun doute. Mais je n'ai aucune preuve. Je ne trouve rien sur elle presque. Je crains de ne pouvoir avoir accès aux informations sans devoir avancer de preuves.

-Où pensez-vous trouver des informations ?

-Son dossier médical, ceux de ses patients. Tant qu'ils ne seront pas morts, je ne pourrais pas m'en approcher. J'ai tenté de chercher du côté du mari, mais à part quelques mots sans intérêts, je n'ai rien trouvé. Et les pompes funèbres sont tenus au secret professionnel. Qui l'aurait cru ? Leurs clients sont morts !

-Mêmes les morts méritent dignité et discrétion.

-Muets comme des tombes. Voilà bien des gens qui ont trouvé le métier qu'il leur fallait.

-Que voudriez-vous qu'ils fassent au vu de leur métier, Holmes ? Qu'ils rient ?

Sherlock releva si vite la tête qu'il en ressentit une vive douleur dans la nuque. Les yeux exorbités, il se tourna vers son colocataire.

-Watson ! s'exclama t-il.

-Qui y a t-il ?

-Vous êtes un génie.

-Je vous demande pardon ?

Mais il ne reçut aucune réponse. Complétement perdu, il observa Holmes se lever précipitamment, toute fatigue et lassitude envolées. Il le vit enfiler sa veste avant de lui jeter la sienne à la figure.

-Venez, je sais qui parlera pour les autres.

-Holmes...

Mais son ami avait déjà disparu de l'appartement. Résigné, il le suivit.


-Holmes, quel est cet endroit ?

-Des pompes funèbres.

-Certes, je le vois. Mais encore ?

-C'est là qu'ont été incinéré les victimes de Jack l'Éventreur. Le croque-mort peut devenir très bavard.

Sans autre explication, il le poussa à l'intérieur et appela le propriétaire des lieux. Undertaker ? Était-ce un vrai nom ? Mais rapidement, l'interpellé sortit de l'ombre. Lorsqu'il reconnut Holmes, un large sourire lui dévora le visage.

-Alors, monsieur l'inspecteur ? On revient tenter sa chance ?

-Qui ne tente rien n'a rien, récita Holmes en gardant ses distances avec l'individu. Je suppose que vous n'avez pas encore reçu le corps de la dernière victime.

-Vous supposez bien. Il faudra attendre encore deux ou trois jours pour cela. Mais poursuivons les suppositions. Vous avez déjà tout vérifié ?

-Oui, toujours pareil. Cela devient une obsession.

-Alors, pourquoi venir me voir ? Je vous ai dit tout ce que je savais, croyez le bien, ajouta Undertaker avec toujours cet horrible sourire.

-C'est vous qui le dites. Cette fois, ce n'est pas pour des morts récents que je viens. Mais pour un qui date de deux ans. Et sa famille. Connaissez-vous le baron Joseph Barnett ?

À l'entente de ce nom, le croque-mort ricana.

-Je vais prendre cela pour un oui. Dites-moi en plus sur sa mort et ce que vous savez aussi sur sa veuve, Angelina Dulles.

-Vous connaissez le prix.

Holmes grogna de mécontentement.

-Holmes, de quel prix il parle ? intervint Watson pour la première fois.

-Une lubie, se contenta t-il de répondre.

-Où est-ce que vous m'avez encore entrainé ?

-Vous avez déjà vu pire, mon ami.

-Certes, car je remarque que m'entrainer avec vous dans le danger ne vous gène guère.

-C'est vous qui l'exigez presque.

-Je n'ai jamais exigé que vous trainiez de force dans l'East End après des voleurs, des gosses des rues. Ou que vous 'emmeniez sur des scènes de crime ou à la rencontre d'assassins.

-En ce cas, pourquoi êtes-vous là ? Pourquoi me suivre ? Si ce n'est pas pour avoir votre dose d'adrénaline hebdomadaire ?

-Holmes, sommes-nous obligés d'avoir ce genre de discussion devant un inconnu ?

-Ce n'est pas un inconnu, répliqua Holmes calmement. C'est M. Undertaker. J'ai même pris le thé avec lui il y a quelques jours à peine.

-Mais, moi, je ne le connais pas ce M. Undertaker.

-Maintenant si.

-Votre logique est imparable, Holmes.

-N'est-il pas ?

-Ne prenez pas ce petit sourire avec moi. Votre irrespect commence sérieusement...

Holmes ne saurait jamais ce que son irrespect commençait à sérieusement produire chez le docteur étant donné qu'un éclat de rire aussi fort qu'exacerbé le coupa en pleine phrase. D'un même mouvement, les deux compères se tournèrent vers le croque-mort qui se roulait sur un de ses cercueil et riait sans retenu, se tenant le ventre. Plusieurs minutes passèrent avant qu'il ne se calme. Plusieurs minutes pendant lesquelles Watson l'observait complétement perdu. Holmes, lui, exposait un large sourire satisfait. Undertaker finit par se calmer, toussa un peu et essuya les larmes qui coulaient sur son visage.

-Je le savez. Je l'avais senti que vous aviez du potentiel, M. Holmes, déclara t-il lorsqu'il fut en capacité de le faire. Asseyez-vous messieurs.

Les deux hommes s'exécutèrent en choisissant soigneusement un cercueil vide pour s'installer. Undertaker se mit en face d'eux et leur proposa du thé que Holmes refusa. Watson, par politesse, accepta. Quand il eut son « verre », il se tourna vers Holmes qui observait ses réactions avec attention.

-Ce n'est quand même pas … , commença t-il en désigna le becher.

Son ami se contenta de sourire. Aussitôt, le docteur reposa son thé. Devant lui, Undertaker buvait le sien dans un autre becher à grande lampée avec un plaisir manifeste. Les deux hommes grimacèrent de dégoût.

-Alors, sur les Barnett ? delança Holmes voyant qu'Undertaker ne parlait toujours pas.

-Pour le baron, une simple sortie en ville qui a mal tournée. Un cocher ivre et plus de baron. Mais cela vous le savez déjà.

-Mais vous savez peut-être quelque chose que je ne sais pas.

-Peut-être. Avez-vous consulté le dossier médical de sa pauvre veuve ?

-Non.

-Alors, sûrement. Car ils étaient deux à se promener ce funeste jour. Cette brave Angelina Barnett a échappé de justesse à la mort. Mais pas indemne. Elle a dû être opéré de toute urgence. Les médecins ont dû faire des sacrifices pour qu'elle vive.

-Quels sacrifices ? demandèrent Holmes et Watson en coeur.

-Un seul sacrifice, mais de taille. Son enfant.

-Le baron n'avait pas d'enfant. Ils étaient que deux. Vous venez de le dire.

-L'enfant n'était pas né. La baronne était enceinte. Le chirurgien lui a retiré l'utérus et le fœtus qu'il contenait.

Holmes pâlit soudain. Watson sursauta.

-On lui a retiré l'utérus, répéta soigneusement Holmes.

-Oui, pourquoi cela vous rappelle t-il quelque chose ?

Sans retenue, Holmes éclata de rire à son tour. Undertaker le suivit aussitôt. Watson eut un faible sourire devant le spectacle ridicule qu'ils donnaient. L'étau autour d'Angelina Barnett se resserrait. Il y avait trop de coïncidences pour que ce soit du hasard. Le doute n'était plus possible. Holmes avait vu juste : Angelina Barnett était Jack l'Éventreur.

Quand ils prirent congé, Undertaker rappela Holmes. Les deux colocataires échangèrent un regard et Watson partit l'attendre dehors.

-Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Holmes.

-Tu veux une petite info gratuite ?

-Je ne suis pas contre. Mais pourquoi cette faveur et ce tutoiement ?

-Je t'aime bien.

-Je suis flatté, mais concernant cette petite info ?

-Tu as déjà entendu parler de Vincent Phantomhive.

Ce n'était pas une question, mais une affirmation.

-Comment le sais-tu ? Et quel rapport ?

-Il me l'a dit. Il ne t'aimait pas beaucoup.

-C'est vrai que je lui en fais baver. Continue.

-Angelina Barnett avait une sœur, Rachel Dulles. Devenue Rachel Phatomhive en 1874.

-Barnett est la belle-sœur de Phantomhive, alors ?

-Oui.

-Mais quel rapport avec Jack l'Éventreur ?

-Aucun, ricana Undertaker. Mais j'ai pensé que ça t'intéresserait C'est toujours utile des petites informations. N'hésite pas à revenir avec ton ami. Ma porte vous sera toujours ouverte.

Holmes dévisagea un long moment son vis-à-vis avant de finalement hocher la tête. Enfin, il prit congé.


Le lundi matin à huit heures tapantes, Holmes était assis à son bureau de New Scotland Yard. Impatient, il gardait les yeux fixés sur le celui de Randall. Mais son supérieur n'était toujours pas arrivé. Abberline fut le premier à arriver. Il resta d'ailleurs stupéfait un instant en apercevant son collègue.

-M. Holmes, qu'est-ce que vous faites ici ? demanda t-il.

-Je travaille ici comme vous.

-Oui, mais vous venez jamais.

-Si, lorsqu'il s'agit de démontrer à quel point vous êtes une bande d'incapables quand je ne suis pas là.

-Vous avez trouvé quelque chose à propos de Jack l'Éventreur ?

-Mais votre honorable patron n'aurait-il déjà pas déjà arrêté un suspect ?

Abberline rougit.

-Heu... Oui, mais... Enfin, vous avez dit que ce n'était pas lui.

-Et vous me croyez plus que Randall ? S'il savait cela.

-Alors, qu'avez-vous trouvé ?

-Le vrai coupable.

Les yeux du jeune homme brillèrent et un sourire éclaira son visage.

-Vraiment ? Vous l'avez arrêté ?

-À votre avis ? lança sèchement Holmes. Serais-je ici tout seul si j'avais arrêté l'assassin ?

-Mais vous avez dit...

-J'ai besoin de Randall pour l'arrestation.

-Vous vous êtes réconciliés ?

-Qu'est-ce que vous allez encore inventer ? J'ai juste besoin de sa signature. Ne prenez pas pas vos rêves idiots pour la réalité, Abberline.

Abberline soupira avec fatalité. Il continua malgré tout d'observer Holmes comme s'il le voyait pour la première fois. Lassé d'être le centre de l'attention du jeune homme, il lui lança, acide :

-Quoi ? Vous voulez ma photo ?

-Pourquoi vous faîtes ce métier ?

-Qu'est-ce que c'est que cette question à la con ?

-Pourquoi vous faîtes ce métier ? répéta calmement le plus jeune.

Holmes resta silencieux. Lui-même ne s'était pas vraiment posé la question. C'était venu simplement, naturellement. Lestrade, l'ancien directeur de la police, lui avait proposé le poste alors qu'il n'avait que dix-neuf ans. Intéressé, il avait accepté et le voilà là où il était aujourd'hui. Sa première enquête cependant remontait à ses treize ans. Un meurtre dans son quartier. Poussé par la curiosité et comprenant que la police faisait fausse route, il avait mis son nez dans l'affaire et l'avait résolue. Au grand étonnement de l'inspecteur Lestrade qui l'avait pris sous son aile quelques mois plus tard.

-Je suis tombé dedans quand j'étais enfant, révéla Holmes.

-Qu'est-ce qui vous intéresse ? insista Abberline. La justice ? Les enquêtes ?

-Les enquêtes, répondit aussitôt Sherlock.

-Moi, c'est la justice.

-Cela ne m'étonne pas. Vous rêvez d'un monde où les méchants sont punis et les gentils récompensés.

-Je rêve d'un monde où les enfants pourront jouer dehors sans courir le moindre danger. D'un monde sans d'éventreur qui rôde dans nos rues.

-C'est une utopie. Cessez de rêver, vous vous faîtes du mal. L'être humain est trop mauvais pour que cela se réalise. Quoiqu'on fasse il y aura toujours des assassins, des violeurs, des voleurs, des fous ou je ne sais quoi.

-J'aime penser que l'homme est bon par nature.

-En ce cas, vous êtes un idiot.

Abberline soupira et eut un sourire triste.

-Alors, à quoi servons-nous ?

-A limiter les dégâts. Faire en sorte que la mal reste à l'intérieur de la majorité. Et se débarrasser de la minorité. Rien d'autre. Nous sommes des serpillères sous une porte pour empêcher un maximum que l'eau ne s'infiltre. Mais elle rentre toujours. Alors, on fait ce qu'on peut pour l'essuyer. Mais les traces d'humidité persistent. Et persisteront toujours.

-Vous savez, M. Holmes ?

-Non, mais vous allez me le dire.

-J'ai pitié de vous, déclara doucement Abberline. Je n'ose imaginer à quelles horreurs vous avez été confronté pour que vous en arrivez à perdre ainsi tout espoir en l'humanité et à autant la haïr.

-J'ai vu ce dont elle était capable. Et vous aussi. Mais vous persistez à fermer les yeux. Cela vous jouera des mauvais tours, Frederick Abberline. Lorsqu'un homme « bon » balancera votre corps dans la Tamise avec un boulet aux pieds, ne venez pas vous plaindre.

Abberline resta silencieux sans quitter Holmes des yeux. Il s'apprêtait à répliquer quand la voix de Randall claqua dans les bureaux vides.

-Holmes, qu'est-ce que vous fabriquez ici ?

-Je travaille ici. L'aurez-vous vous aussi oublié ?

Lord Randall se planta devant son subalterne, les bras croisés, le regard sombre. Il ne paraissait pas de bonne humeur.

-Qu'est-ce que vous voulez ? lui demanda t-il sèchement.

-Une autorisation pour une arrestation.

-L'arrestation de qui, sans indiscrétions ?

-Du véritable Jack l'Éventreur.

-Rien que ça ! s'exclama Randall, méprisant.

Mais Holmes avait vu une lueur d'espoir animer brièvement ses yeux.

-Qui est-ce si ce n'est pas mon suspect ?

-Angelina Barnett.

Cette fois, ce fut la colère qui anima les traits du directeur de la police.

-J'aurais dû m'en douter, cracha t-il. Non content de venir l'agresser chez elle, vous l'accusez.

-Agresser ? s'étonna Holmes. Je ne l'ai même pas touchée.

-Agresser verbalement.

-C'est elle. Tout porte à le croire. Elle a opéré les victimes – toutes sans exception – quelques jours avant leur mort.

-Ce n'est pas une preuve. Juste une coïncidence.

-Elle a subi une opération, il y a deux ans. Une opération durant laquelle on lui a retiré l'utérus. Comme aux victimes...

-Holmes, dehors ! Lorsque vous aurez retrouvé la raison, vous pourrez revenir. En attendant, considérez-vous comme retiré de l'affaire.

-Quoi ? s'exclamèrent ensembles Holmes et Abberline.

-Ne me forcez pas à me répéter. Dehors.

Le ton était calme, froid, implacable. Holmes comprit qu'il était inutile de discuter. Il se leva et partit droit et fier. Il n'avait pas besoin de Scotland Yard de toute façon. Il poursuivrait l'enquête à sa façon. Et lorsqu'il aurait la preuve irréfutable, il livrerait la veuve Barnett à Randall. Ce n'était pas la première fois qu'il était écarté d'une affaire et certainement pas la dernière.


L'East End. La partie la plus pauvre de Londres, située près de la Tamise et caractérisée par son record en terme de criminalité. Whitechapel en était le quartier le plus célèbre.

Confiant, les mains négligemment dans les poches, Holmes avançait d'un pas décidé sans hésitation sur le chemin à prendre. Les gens qu'il croisait évitaient soigneusement son regard. C'était un réflexe de survie dans ce coin. On ne savait jamais sur qui on allait tomber. Mais l'inspecteur n'agissait pas comme le commun des mortels et n'hésitait à dévisager outrageusement les personnes qui rencontraient son chemin. Il souriait devant leur air méfiant, voir effrayé. Les années passaient, le monde se métamorphosait, mais pas l'East End. Au grand malheur de ses habitants.

Il s'enfonça dans les rues de plus en plus sombres et de plus plus étroites. Bien qu'il était près de midi et au mois de septembre, il faisait presque aussi noir qu'en pleine nuit. Tandis qu'il poursuivait tranquillement sa marche, Holmes entendit des pas. Il se retourna. Personne. Il poursuivit son chemin, ses chaussures claquant sur les quelques pavés qui dépassaient de terre. Il n'y avait pas assez de voitures qui passaient dans ce quartier pour que la ville daigne refaire les routes. Étrangement, la terre était humide, alors que cela faisait bien trois semaines qu'il n'avait pas plu. Preuve que le climat anglais ne se résumait pas à la pluie et au brouillard. Encore des bruits de pas. Il se retourna une seconde fois. Toujours rien. En tendant l'oreille, il put percevoir une respiration lente. Il esquissa un sourire et poursuivit comme si de rien n'était. Quelques mètres plus loin, il s'arrêta face à une impasse. Il sourit à nouveau et se retourna.

-Maintenant, on va pouvoir parler face à face. Ou tu comptes continuer de me suivre encore longtemps ? lança t-il dans le vide.

En vérité, pas tant dans le vide que cela car une silhouette apparut ombre parmi les ombres. C'était un homme d'une trentaine d'année tout en longueur et en os. Ses yeux perçants fixaient Holmes d'un air glacial.

-Qu'est-ce que t'veux ? lui demanda t-il, haineux.

-J'ai besoin de tes yeux et de tes oreilles.

-J'ai rien vu, j'ai rien entendu.

-Me fais pas croire ça. Tu sais toujours ce qui se passe ici.

-Qu'est-ce que tu veux qu'on en finisse ?

-Parce que tu n'as pas deviné ? Je suis sûr que tu t'attendais à ma visite.

L'homme cracha sur le sol. Ses yeux noirs ne lâchaient pas Holmes. Tout comme une de ses mains décharnées ne quittait pas le manche du couteau attaché à sa ceinture.

-Jack l'Éventreur ? soupira t-il.

-Évidemment. Qui d'autre ?

-J'sais rien sur ce type.

-Menteur. Il joue sur ton territoire et tu vas me faire croire que tu sais rien. Que tu n'as pas tenté de le coincer ou d'au moins de l'espionner. Tu as suffisamment de sous-fifres pour faire suivre toutes les putes de l'East End. Alors, me fais pas croire que tu ne sais rien. Parle qu'on en finisse.

-Quasiment rien. Ton assassin, c'est un courant d'air. Pas moyen d'le coincer.

-Dis-moi ce que t'as vu, ce sera déjà pas mal.

-Moi, j'ai rien vu. Mais un d'mes gosses l'a vu. Avec la vieille Polly.

-Polly ?

-C'était le nom de boulot d'une des catins qu'il a zigouillé. Celle qui a ameuté les journalistes.

-Mary Ann Nichols, comprit Holmes.

-Si tu préfères.

L'homme une cigarette d'une de ses poches et l'alluma. Sherlock resta silencieux, ne le quittant pas des yeux. Il cracha une bouffée et reprit :

-C'est pas... c'est pas un type qu'on croise dans le coin. J'sais pas comment il fait pour pas se faire chopper.

-Le petit a vu un homme ?

Son interlocuteur sourit.

-Pas que, admit-il. Mais tu sais déjà quel est l'autre, n'est-ce pas ?

-Une femme. Une femme et un homme.

-Ouais, ils sont deux. Jack l'Éventreur c'est un couple. Et avant Polly, ils faisaient déjà des dégâts. Sauf que tes potes et toi, vous l'avez pas remarqué. Ils étaient restés discrets, jusqu'à ce qu'ils dérapent avec Polly.

-Combien ? Combien de meurtres avant Nichols ?

L'homme inspira et expira une autre bouffée tout en réfléchissant.

-Y a eu Emma Turner début août...

-Sûrement Martha Tabram.

-Tu me laisses finir, oui ? Donc, Turner. Annie Millwood et Ada Wilson ont été attaqué par une bonne femme, mais elles n'ont jamais rien dit aux flics. D'après leur description, c'est celle que mon p'tiot a vu avec Polly. Sinon, y a eu une dizaine de poignardé durant ces deux dernières années. Mais suis pas sûr que ce soit eux. Après, je vois personne d'autre.

Holmes sentit son souffle se bloquer dans sa poitrine. On avait dépassé la douzaine de mortes sans que personne ne s'en rende compte avant le mois dernier. Plus deux témoins.

-Où sont Milwood et Wilson ? Il faut que je leur parle.

-Elles ont clamsé.

-Quoi ?

-Milwood a choppé la syphilis. Wilson s'est faite tabasser à mort par des ivrognes. Elles sont mortes avant cet été.

-Et merde !

-C'est le cas de le dire.

-Raconte-moi ce que ton gosse a vu.

-Un homme et une femme, tous deux rouquins. La même taille. Le mec ressemble à une gonzesse. Ça avait choqué le p'tiot. Des cheveux très longs, il avait des lunettes. Genre gringalet. La bonne femme était habillée tout en rouge. Mince, assez riche. Le mec aussi était bien habillé. Ils parlaient avec Polly. Elle avait l'air de connaître la femme. Mon gamin m'a dit qu'elle l'appelait « docteur ». elle les a fait rentrer chez elle. Comme ça et avec le sourire. Quelle conne ! Elle savait qu'il y avait un malade qui se baladait. Tout le monde le savait depuis des mois minimum.

-Ensuite ?

-Mon gosse est revenu plus tard dans la nuit pour rentrer au QG. Et il a vu les deux partir. Il a tenté de chopper la montre du gars, mais il l'a senti. Il l'a frappé. La bonne femme lui a ordonné de laisser partir le p'tiot. Et ils se sont tirés. Mais mon gosse a vu qu'ils avaient du sang sur leurs vêtements. Ça se voyait pas bien car ils étaient en noir et en rouge.

-La femme a donné des ordres à l'homme ?

-Apparemment, c'est elle qui mène la danse. Je les ai vus après la mort de Dark Annie.

-Annie Chapman, corrigea Holmes par automatisme.

-Merde. Je savais pas encore qu'il y avait une nouvelle morte. Je les ai croisés pendant que je cherchais deux de mes gosses qui s'étaient paumés. Ils m'ont même pas regardé. Ils parlaient. J'entendais pas, ils étaient trop loin. Mais lorsqu'elle parlait, il la fermait. Et lorsqu'il parlait, elle la fermait pas. Il l'a interrompu une fois, elle a pas aimé.

-Rapports dominé-dominant. C'est tout ?

-J't'avais dis que j'savais pas grand chose.

-C'est déjà plus que ce que Scotland Yard a trouvé.

-Ouais, c'est clair, ricana l'homme. Les abrutis ! Ils ont coffré John Pizer, le boucher. Pizer est un enfoiré. Mais c'est pas lui.

-Je sais. Merci, Maléfactor, conclut Holmes en lança une bourse à son informateur.

Puis il le contourna pour quitter l'impasse et partit. Le dénommé Maléfactor le suivit du regard. Ses mains crispaient sur son couteau pour l'une et la bourse pour l'autre. Quand Holmes eut disparut, il s'en alla à son tour.


Grell Sutcliff ouvrit la porte et s'effaça pour laisser passer sa maitresse. Angelina lui posa négligemment son manteau sur les bras avant d'allumer les lampes.

-Superbe pièce, commenta t-elle d'un ton léger. Tu ne trouves pas ?

-Si, si, madame.

-Bien, je vais me coucher. N'oublie pas de me réveiller à six heures et demie demain, Grell. Pas à sept heures. Six heures et demie. Il ne faut pas que je sois encore en retard à l'hôpital par ta faute.

Elle monta les escaliers. Soudain, au premier palier, elle s'arrêta. Une lueur dansait dans le noir, là au milieu de son bureau comme un feu follet. Une vague de peur la prit au ventre. Mais elle reprit très vite ses esprits, pénétra la pièce et alluma la lumière, une main crispée sur son poignard dissimulé dans sa poche.

Tranquillement assis dans son fauteuil, une pipe aux lèvres, les pieds sur le bureau, Sherlock Holmes l'observait d'un air amusé.

-Qu'est-ce que vous faites ici ? s'indigna Madame Red.

-Je me languissais de vous, lança d'un ton sarcastique l'inspecteur.

-Sortez d'ici !

-Vous portez bien le rouge. Vous portez souvent du rouge ?

-Oui, pourquoi cette question ? Il me semble vous avoir ordonné de partir d'ici.

Elle regarda autour d'elle. Avec horreur et colère, elle vit que ses tiroirs avaient été renversés et ses étagères vidées. Toutes ses affaires, ses livres et ses papiers jonchaient sur le sol.

-Qu'est-ce que...

-J'ai fait une fouille, répondit Holmes avant qu'elle n'ait pu formuler sa question. C'est ce qu'on fait pour trouver des preuves lorsque l'on suspecte quelqu'un.

-Vous êtes entré chez moi par effraction, vous avez fouillé dans mes affaires personnelles, vous avez tout mon bureau sens dessus-dessous et vous fumez dans ma maison par dessus le marché ! résuma t-elle, hors d'elle.

-J'ai également brisé une fenêtre de la cuisine et je ne me suis pas essuyé les pieds sur la paillasson avant d'entrer, révéla tranquillement Holmes en tirant négligemment sa pipe.

Madame Red, tremblante de rage, se saisit du téléphone.

-Je vais appeler la police, annonça t-elle.

-Pas la peine je suis déjà là.

-Je vais porter plainte.

-J'ai l'habitude.

Évitant soigneusement de regarder son visiteur indésirable, elle composa un numéro. Elle n'eut pas le temps de finir que Grell débarqua, affolé, dans le bureau.

-Madame, madame ! appelait-il. Quelqu'un s'est introduit dans la maison.

-Je sais, soupira Angelina en montrant Holmes du doigt.

-Encore vous ? sursauta le majordome.

-Et oui. Je vous ai manqué ?

-Pas vraiment, non, cracha Grell en détaillant d'un œil critique l'allure de Sherlock.

-Grell, met-le dehors, ordonna Mme Barnett.

-Alors, là, j'ai hâte de voir ça, ricana Holmes, toujours installé au bureau.

Sutcliff était plus petit et beaucoup plus mince que lui. Il n'arriverait même pas à le faire bouger. Alors, le jeter dehors était impensable.

-Il pourrait vous surprendre, sourit la baronne.

-Comment ? En vous assistant dans vos meurtres sordides ? Je le sais déjà.

-Vous poursuivez vos accusations infondées ?

-Évidemment, sinon je n'aurais pas fouillé votre bureau.

-Vous semblez tellement sûr de vos théories abracadabrantesques, remarqua Angelina. Qu'est-ce qui vous pousse dans cette attitude ? Quelles sont vos preuves ? J'avoue que ça m'intrigue.

-Tout mène à vous, Mme Barnett, commença Holmes. Que ce soit le mode opératoire, vos liens avec les victimes et le motif des meurtres. De plus, j'ai des témoins.

-Ah ! cracha Madame Red avec mépris. Vos fameux témoins invisibles ? Des mensonges ! Vous êtes pitoyable d'en arriver à de telles méthodes pour vous complaire dans vos illusions.

-Cette fois, ils existent. Ce sont deux habitants de Whitechapel. L'un d'eux vous a vue vous faire inviter avec votre majordome chez Mme Nichols le soir du meurtre. L'autre vous a croisé dans une rue adjacente de Hanberry Street juste après la mort d'Annie Chapman. Ils m'ont également appris des choses que même Scotland Yard ignorait. Le fait que vous avez commencé vos meurtres il y a deux ans de cela. Deux femmes ont survécu à vos attaques.

-Pourquoi aurai-je fait cela ? Sans compter que de tels meurtres sur une si longue période auraient attirés l'attention.

-Pas à Whitechapel, ma chère, sourit Holmes. Sinon le pourquoi de votre folie meurtrière ? La douleur. La douleur d'avoir perdu votre époux, votre enfant et la possibilité d'en avoir un autre. J'ajoute également que cette même année vous avez perdu votre sœur et sa famille. Ce qui nous beaucoup de coups durs en peu de temps. De quoi rendre fou de douleur n'importe qui. Mais vous avez tenu le choc. Jusqu'à ce que l'une de vos patientes se présente chez vous pour un avortement. Cette demande vous a aussitôt ramené à vos deuils et ça a été l'élément déclencheur de votre folie meurtrière. Vous l'avez tuée. Ce même scénario s'est reproduit une dizaine de fois en deux ans. Au début, vous vous contentez de les poignarder. D'où le fait que personne n'ait remarqué leur mort. Des prostituées assassinées dans une ruelle sombre, c'est quasi quotidien dans ce quartier. Ce sont les risques du métier comme on dit. Mais ça a dérapé. Quelque chose s'est produit ou quelqu'un vous en soufflé l'idée – Imperceptiblement, l''œil de Holmes coula vers la silhouette immobile de Grell Sutcliff – et vous avez voulu plus. Après avoir tué Martha Tabram, vous vous êtes introduite dans les pompes funèbres et vous lui avez enlevé son utérus. Ce que vous vous n'aviez plus et ce qu'elle rejetait. Comme cela a dû vous enrager, comme vous avez dû la jalouser ! Tout ce que vous désirez, elle l'avait et elle n'en voulait pas. Alors, vous le lui avez pris. Ça a été la révélation. Pour Mary Nichols, vous n'avez pas pu attendre et vous l'avez éventrée alors qu'elle agonisait. Quelle puissance vous avez dû ressentir ! Le goût du sang était plus fort. Vous avez tellement plus de maîtrise sur le sort, le corps, la vie de votre victime. Vous avez pris goût. Vous avez perdu le contrôle. Vous en aviez besoin. Ce n'était plus une vengeance. C'était un besoin. Et moins d'une semaine plus tard, Annie Chapman mourrait sous vos coups. Plus puissants, plus pervers. Vous avez voulu la faire souffrir comme pour Nichols, mais aussi tester vos limites. C'est devenu une drogue. Combien de temps allez-vous pouvoir résister avant de devoir tuer à nouveau ? Vous avez atteint le point de non-retour, ma chère. Saviez-vous que lorsque l'on a tué plus de trois personnes, on ne peut plus s'en passer ? C'est à ce moment-là qu'on devient un tueur en série.

-Vous êtes fou, souffla la baronne. Tout ceci n'est que le fruit de votre imagination.

-Pour des créations de mon esprit, elles vous ont beaucoup touchées, fit remarquer l'inspecteur.

En effet, durant le long de son exposé, elle avait pâlit et rougit. Ses yeux s'étaient humidifiés, enragés. Elle s'était mordu les lèvres, elle avait serré les poings. Derrière elle, son majordome avait gardé son calme. Il semblait même s'amuser. Serait-ce vraiment lui qui avait poussé sa maîtresse dans ses limites les plus sombres ? En voyant son sourire et ses yeux briller, Holmes se dit que c'était lui le plus dangereux du duo. Si la femme semblait dominer leur relation, ce n'était qu'une façade. Mais lorsque la baronne se retourna, il avait retrouvé avec une vitesse surhumaine son expression soumise et humble.

-Comment êtes-vous au courant de mon... accident ? bredouilla t-elle.

-J'ai fouiné. Cela fait parti de mes nombreux talents. Aurez-vous cessé de nier ?

-À quoi cela sert-il ? Vous êtes tellement obtus dans vos fausses suppositions.

-Tout ce que je dis est pourtant évident. Tout comme si je disais que votre majordome est homosexuel ou qu'il se teint les cheveux.

-Quoi ? Mais pas du tout ! se défendit ce dernier. Je ne me teins pas les cheveux.

-Vous moquez pas de moi ! Votre couleur n'est en rien naturelle. Cela se voit comme le nez au milieu de la figure. C'est une teinture premier prix qui s'enlève à l'eau. Et au naturel, vous êtes roux.

-Le fait qu'il soit roux, blond, homosexuel ou même un chien, quel est le rapport avec Jack l'Éventreur ? s'exclama Mme Barnett.

-Aucun. Je voulais juste faire une comparaison entre plusieurs évidences. Cela démontre que mes déductions tombent toujours justes, non ?

-Certes, sauf celle me concernant. Maintenant, quittez ma demeure sur le champ.

-Non.

-Partez ! J'en ai assez de vous. Je vais porter plainte. On se retrouvera au tribunal, M. Holmes. Croyez-le bien.

-Cela je n'en doute pas. Mais ce ne sera pas forcément la personne à qui vous songez qui sera du mauvais côté de la barre.

-Grell, renvoie notre... invité. Maintenant.

-Bien madame, s'inclina Sutcliff.

Il s'approcha de Holmes qui ne bougea pas pour autant. Il l'attrapa par le bras. L'inspecteur, par réflexe, tenta de s'y soustraire, mais le majordome avait beaucoup plus de poigne que sa fragile constitution ne laissait penser. D'un seul bras, il souleva l'homme de son siège et le traina à sa suite, hors du bureau. Dans le couloir, Holmes se débattit plus violemment. Il tordit sans pitié le bras de son agresseur et se dégagea enfin de sa prise.

-C'est bon, je connais le chemin, lâcha t-il, acide, avant de quitter la maison sous l'œil acéré du jeune homme.

Mais ce dernier le rattrapa sur le porche et lui murmura au creux de l'oreille. Sa voix était totalement diffé ton plus sombre et menaçant. Holmes aurait juré entendre deux personnes différentes.

-Ma maîtresse fait preuve de faiblesse dans l'espoir de se protéger de vous, M. Holmes. Mais, moi, je ne ferai pas cette erreur.

Il lâcha Sherlock, lui souhaita une bonne journée avec un sourire digne du tueur en série qu'il était. Le brun aurait juré que ses dents avaient paru plus pointues.


30 septembre 1888. Voilà une date que personne n'oublierait jamais à Whitechapel. Une date qui se graverait au fer rouge sang dans la mémoire de Holmes. Le matin, il fut réveillé par la sonnerie du téléphone. Lui que personne n'appelait. Au début, il ne décrocha pas. Pensant que l'appel était pour Watson. Mais ce dernier ne répondit pas non plus. Sherlock jeta un coup d'oeil à la pendule. Il était dix heures passés. Le docteur était sûrement dans son cabinet en pleine consultation. Le téléphone cessa enfin. Il allait se rendormir quand il retentit à nouveau toujours aussi strident. Cette fois, il daigna se lever et décrocha. La voix étouffée d'Abberline retentit à l'autre bout du fil.

-Holmes ! Je suis pas sensé vous appeler. Mais tout va de travers. Si Randall l'apprend...

-Dites-moi ce qui se passe, le coupa Holmes dans un bâillement.

-L'Éventreur a encore frappé.

-Où et quand ?

-Cette nuit, un au Club Berner et l'autre dans Mitre Square.

-Il y en a deux.

-Oui. Encore deux prostituées. Il paraît que c'est un carnage. Randall est sur place. Vaudrait mieux pas qu'il vous voit. Il veut plus de vous sur l'enquête.

-Oui, je sais. Ne vous inquiétez pas pour moi, termina Holmes en raccrochant.

Moins d'une heure plus tard, il fut sur place près du Club Berner. C'était un immeuble qui abritait des émigrés allemands et juifs principalement. Randall avait fait fermer toutes les rues alentours. Holmes se mêla à la foule, le col de son manteau relevé et un chapeau melon recouvrant le haut de son visage. Les commentaires allaient bon train. Il entendit un nom répété à outrance. Long Liz. Sûrement le surnom de la victime. Sherlock se demanda si c'était la jeune fille témoin du dernier meurtre ou si un hasard. Barnett et Sutcliff auraient-ils découvert l'existence d'Elizabeth Long et auraient-ils eu l'idée de l'éliminer. C'était possible. Malheureusement, il ne pouvait se permettre se s'approcher plus près. Du coin de l'œil, il aperçut un jeune garçon de même pas huit ans qui profitait de l'agitation pour faire les poches des badauds. Holmes s'approcha de lui et l'attrapa par l'épaule. La panique anima aussitôt le visage émacié du gosse.

-Je te ferai pas de mal, le rassura l'inspecteur. Dis-moi juste où je peux trouver Maléfactor.

-J'sais pas de qui vous parlez, m'sieur, gémit l'enfant en se débattant.

-Tu sais de qui je parle, idiot. Dis-lui que Holmes a deux mots à lui dire et de me retrouver à Hanberry Street dans deux heures.

Il lâcha le petit qui disparut aussitôt dans la foule et partit à son tour. Il tenait à voir le lieu du second crime avant de rencontrer Maléfactor. Le parc où la seconde victime avait été tué était noir de monde. Mais il restait moins longtemps que pour la dénommée Long Liz. Il écouta les murmures et seuls des exclamations d'horreur et de pitié lui parvinrent. Il voulut rester plus longtemps, mais il devait encore traverser tout Whitechapel pour rejoindre Maléfactor. Lui devait en savoir autant, voir même plus que Randall et compagnie. Sur le chemin, il tenta de glaner de nouvelles informations. Mais à part la rumeur des nouveaux meurtres, rien. Pas de noms ni de mots sur les circonstances des morts. Quand il arriva à l'emplacement de l'assassinat d'Annie Chapman, Maléfactor l'attendait déjà, adossé au mur.

-Deux meurtres en une nuit, déclara t-il calmement. Qu'est-ce que tu lui as fait à Jackie pour qu'elle réagisse comme ça ?

-Je l'ai coincée, mais pas assez de preuves pour Randall, avoua Holmes.

-Au moins, elle a pu prouver que le vieux Pizer n'avait rien à voir avec l'Éventreur.

-Parle-moi des meurtres.

-Long Liz et Kate Conway, c'était leurs surnoms. Liz est la première a s'être faite charcuter. Enfin, charcuter. Nos deux compères l'ont juste égorgée. Puis ils sont partis. Apparemment, du monde arrivait. Un allemand qui vivait dans le coin a trouvé Liz alors qu'elle était encore chaude. Mais ils se sont pas refroidis pour ça. Moins d'une heure plus tard, ils ont eu Kate. Là, ce fut un massacre. Une horreur. J'ai trouvé le corps en tentant de les chopper. Ils se sont déchainés.

-N'hésite pas à me dire les détails.

-Ils l'ont décapitée, éventrée, défigurée et ils l'ont vidée entièrement. Comme un animal. Ils ont exposé les entrailles autour d'elle. Seuls les organes génitaux ont disparu.

-Ça devient une habitude. Quels étaient leurs vrais noms ? Long Liz, c'est Elizabeth Long ?

-Non, c'est pour Elizabeth Stride. Kate, c'était Catherine Eddowes

-Catherine Eddowes ? répéta Holmes.

-Ouais, confirma Maléfactor en allumant une cigarette.

Soudain, il arrêta son geste et croisa le regard de Holmes, dont le visage avait perdu toute couleur.

-Oh, non, souffla le voleur. C'était quand même pas Miss Katty ?

-Si, c'était son nom.

-Les enfoirés, ils ont butté Miss Katty. Je l'ai même pas reconnue. T'as intérêt à les butter, sinon c'est moi qui le ferait, Holmes.

Catherine Eddowes avait été la voisine des deux hommes quand ils étaient enfants. Ils avaient vécu dans la même rue de Whitechapel. Ils n'ont jamais été de bons camarades. Au contraire. Mais celle que les enfants du coin appelaient Miss Katty leur offrait toujours quelques petites sucreries à manger. Elle avait aussi souvent aidé la mère de Holmes dans ses travaux de couture et de ménage. La pauvre femme avait été blessé et sa main gauche restait presque paralysée. D'où le fait que sa voisine lui proposait régulièrement son aide. Combien de fois elle avait réprimandé Holmes quand il revenait débraillé alors qu'elle venait de lui refaire sa chemise ? Combien de fois l'avait-il vu sur le porche de leur vieil immeuble ramenait le sourire sur le visage fatigué de sa pauvre mère ?

-Je crois que j'ai une visite de courtoisie à faire, annonça Holmes, le visage sombre.

-J'espère bien, cracha son indic.


Sans se soucier du bruit ou du dérangement, Holmes vidait sans vergogne tous les placards qu'il rencontrait. Comme il avait déjà fait le bureau la dernière fois, il s'était aujourd'hui attaqué à la chambre de la baronne. Après s'être occupé de celle de Sutcliff qui était plus près de la cuisine. La fenêtre de la dernière fois avait été réparé. Mais Holmes l'avait brisée à nouveau sans remord.

Mais, contrairement à ses espoirs, il n'avait rien trouvé dans la chambre du majordome. En vérité, il n'y avait rien. Un lit et une armoire avec quelques vêtements de rechange. La seule trouvaille intéressante fut un flacon de teinture noire pour les cheveux. Mais ce n'était pas avec ce genre de preuve que Randall allait condamner le faux brun à mort.

À présent, celle de sa maîtresse le décevait presque autant. Il avait trouvé quelques papiers sur elle. Notamment sur son opération ou le décès de son mari. Mais rien qui ne permette de l'arrêter. Mais où diable avaient-ils caché l'arme qu'ils utilisaient pour leurs crimes ?

Cette arme, le point où se réunissaient toutes les frustrations de Holmes. Il ne parvenait toujours pas à déterminer ce quelle avait-elle pu être. Il avait l'impression de faire du surplace. Quelle preuve acculerait le mieux Randall devant la vérité que cette arme ? À part, l'entrainer à un flagrant délit. Mais pour cela il devait connaître d'avance la prochaine victime et la laisser mourir devant ses yeux. Sans compter qu'il devrait aussi convaincre le directeur de Scotland Yard de le suivre sans discuter. Mission impossible en somme. Surtout depuis qu'il était sensé ne plus s'approcher de l'affaire. Finalement, Abberline comme nouveau chef de la police londonienne ne serait pas une mauvaise chose. Aurait-il moyens d'accélérer sa promotion ? Certainement, mais ce ne serait guère discret. Surtout que la moitié de Londres devait savoir pour ses altercations récentes avec Randall.

Sans douceur, il arracha un nouveau tiroir de la commode et le vida à même le sol. Il ignorait combien de temps Barnett et Sutcliff seraient absents. Il n'avait pas le temps de faire dans la dentelle. Et puis comparé à sa propre chambre, ce n'était pas si désordonné que cela. Rapidement, il examina ce qu'il avait extirpé. Toujours rien. Il s'attaqua à un autre. Des papiers. Il les lut en diagonal. Des honoraires, des notes médicales, des prescriptions. Soudain, il figea son geste, fixant une nouvelle feuille.

Un claquement de porte. Angelina Barnett et Grell Sutcliff revenaient. Il dissimula sa trouvaille dans une poche intérieur de sa veste. Valait mieux éviter les ennuis. Il quitta silencieusement mais précipitamment la chambre. Direction la cuisine par où il était entré. En haut des escaliers, il jeta un bref coup d'oeil au rez-de-chaussée pour repérer les habitants. Il vit l'extrémité de la robe rouge de la veuve disparaitre dans le salon près de l'entrée. Alors que la porte se fermait, il put entendre la voix timorée de son majordome lui proposer un thé. C'était le moment. Il descendit les marches et se glissa dans les sous-sols. Arrivé à la cuisine, il colla son oreille à la porte close. Pas de bruit. Elle était déserte. Il poussa la porte et se figea. Sutcliff se tenait dos à lui, face à la fenêtre brisée. Quand il entendit la cloison s'ouvrir, il ne se retourna même pas.

-J'avais oublié de fermer la porte de la cuisine avant de partir, constata t-il à voix basse. Je suis étonné que vous ne l'ayez pas remarqué, M. Holmes.

-J'avoue que je n'ai même pas vérifié. Si j'avais su...

-Vous auriez épargné cette malheureuse vitre.

-Oui, certainement. En plus, je me suis coupé.

-Bien, il faudra que l'empoisonne alors. Lors de sa prochaine réparation.

-La logique voudrait que vous ne me le dites pas, fit remarquer Holmes. D'ailleurs, en parlant de logique, comment êtes-vous arriver ici avant moi ?

-Disons que je connais mieux cette maison que vous, se contenta de répondre Sutcliff.

-Bon, ce n'est pas tout. Je suis en retard. Désolé, je ne pourrai pas prendre le thé avec vous aujourd'hui. Promis, cette fois, je passe par la porte.

Mais Holmes n'eut pas le temps d'esquiver un geste pour fuir que Sutcliff se retourna. Un éclair argenté fonça vers l'inspecteur et se planta dans le mur, frôlant son visage. Surpris, il ne bougea pas tout de suite. Reprenant ses esprits, il tourna légèrement la tête et vit un long couteau de cuisine fichu dans le mur. Il vibrait encore. Étrangement sa première pensée fut qu'il était déçu que le majordome, quitte à le tuer, n'ait pas sorti l'arme qu'il recherchait. Avant de se demander comment il avait fait pour être aussi rapide.

Implacable, ce dernier le fixait, le visage durcit et froid. Un regard d'assassin. Celui de la mort épinglée sur lui.

-La prochaine fois, je ne viserai pas à côté, le prévint-il d'un ton calme, presque inhumain. Ma maîtresse sera informée de votre visite impromptue. Soyez-en assuré.

Holmes mourrait d'envie de lui jeter une réplique bien sentie à la figure, mais il sut que ce n'était pas le moment. Non, c'était celui de prendre la fuite. Et ce fut ce qu'il fit, avec un certain talent.


Le lendemain, Watson fut réveillé par Mme Hudson, leur logeuse à Holmes et à lui. Il s'habilla rapidement afin d'être décent et ouvrit à la vieille femme. Cette dernière avait été aussi sortie précipitamment de son lit, car elle avait juste enfilé sa robe de la veille et ne s'était pas coiffée.

-Que se passe t-il, madame ? demanda le docteur.

-Des agents de Scotland Yard sont devant la porte, annonça t-elle. Ils exigent que M. Holmes les suive. Immédiatement. Ils ont l'air de mauvais poil.

-Je vais le chercher. Faites-les patienter je vous prie, soupira Watson avec un soupir de résignation.

Il se dirigea vers la chambre de son colocataire, frappa deux coups secs et entra. Ce dernier était enseveli sous ses couvertures et ne semblait pas se rendre compte de la présence de son ami. Plus pour longtemps, car il l'arracha sans l'ombre d'un remord de sa tanière douillette.

-Holmes, qu'avez-vous encore fait ? lui demanda t-il pendant que les yeux de Sherlock papillonnaient avec difficultés.

-Comment ça ?

-Il y a des policiers devant la porte. Ils doivent vous ramener de toute urgence à Scotland Yard.

-Peut-être Randall s'est-il rendu qu'il n'avançait pas sans moi ? suggéra Holmes.

-Ça, j'en doute. Habillez-vous et filez. Ils vous attendent.

En ronchonnant, il s'exécuta. Puis, toujours mal réveillé, il descendit. Mme Hudson se tenait devant la porte en compagnie de ses collègues. Comme elle l'avait remarqué, ils n'étaient guère jovials. Holmes grimaça en voyant que c'était des hommes de Randall. Ce dernier avait dû recevoir une nouvelle plainte de Mme Barnett. Résigné, il suivit les policemen dans la voiture qui les attendait. Durant tout le trajet, personne ne desserra les dents. Holmes avait l'impression qu'on le menait en prison, ou pire à l'échafaud. Qu'est-ce que Randall lui avait réservé ?

Arrivé au siège de la police londonienne, il remarqua avec étonnement que les couloirs étaient pleins malgré l'heure matinale. Un exemple. Son supérieur allait faire de lui un exemple. Donc, une punition exemplaire. Pour cela, il avait convoqué tout Scotland Yard au grand complet pour assister à son humiliation. Il serra les dents. Qu'allait-il subir ? La prison ? Déjà faite et Randall n'en avait pas fait une telle attraction. Pour la première fois depuis longtemps, Holmes s'inquiéta. Il arriva enfin au bureau – toujours sans porte – du directeur. Son escorte toujours autour de lui. Debout devant son bureau, Randall l'observait, tentant de garder un visage neutre. Mais des signes de colère et de triomphe se bousculaient sur ses traits hostiles.

-Holmes, entra t-il en matière. J'ai reçu hier une plainte de Mme Angelina Barnett à votre encontre. Encore une fois. Il me semble pourtant vous avoir, non seulement, exclu de l'affaire Jack l'Éventreur, mais aussi ordonné de vous tenir loin de cette femme. Et pourtant vous persistez. Sans compter, les innombrables autres infractions à l'intérieur et à l'extérieur de Scotland Yard.

-Venez en directement aux faits, Randall, claqua la voix de Holmes. Je n'ai pas besoin de résumé.

Il sentait le regard des autres peser sur sa nuque et il détestait cela.

-Comme vous voudrez, sourit son supérieur. Mon prédécesseur, M. Lestrade, a été trop... négligent, je dirais, avec vous. Il a laissé trop de mou à votre laisse, Holmes. Vous étiez peut-être son protégé, mais je ne referai pas les mêmes erreurs. Ou du moins, c'est terminé. Je vous ai laissé faire comme bon vous semblait, mais vous avez usé de ma patience. Et je ne puis tolérer cela plus longtemps.

-Autrement dit ?

-Rangez vos affaires et disparaissez de ma vue. Disparaissez de Scotland Yard. Je ne veux plus jamais vous revoir remettre les pieds ici sous peine de prison. Autrement dit, vous êtes viré, Holmes.

Il ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Il la referma donc et déglutit. Un moment passa durant lequel Randall et lui s'affrontèrent du regard. Finalement, Holmes détourna les yeux et s'en alla vers ce qui était son bureau. Il ramassa les quelques rares papiers et plumes qui s'y trouvait et se dirigea vers la sortie, la tête haute. Le regard de ses camarades lui parut plus insupportable que jamais. Il ne saurait dire lesquels lui paraissaient les plus humiliants. Ceux hautains et ouvertement moqueurs ? Ou ceux compatissants et malheureux d'Abberline et de Carter ? Ou encore celui victorieux de Randall ? Il évita soigneusement de croiser les yeux de quiconque. Une dernière inspiration et il poussa une ultime fois les portes de Scotland Yard.