Chapitre 3
Promenade nocturne
Le jeudi 7 septembre, Lisa trouva une excuse idéale pour se rendre au Monet's dès trois heures de l'après-midi et y goûter leur tout dernier cheesecake en attendant Mr Bates : le matin même, en cours d'espagnol, elle et Astrid avaient à nouveau choisi de faire équipe pour présenter un exposé, cette fois-ci consacré aux Aztèques et à leurs rites sacrificiels. Lisa avait saisi l'occasion pour proposer à son amie de la retrouver au café à la sortie des cours, afin qu'elles puissent commencer à travailler ensemble sur leur présentation.
« Mine de rien, tu as fini par y prendre goût, au Monet's ! s'exclama Astrid en arrivant au rendez-vous et en rejoignant Lisa, qui s'était installée à une petite table ronde offrant une vue dégagée sur celle qu'occupait habituellement Mr Bates – mais qui pour l'instant était vide.
- Que veux-tu ? dit Lisa en haussant les épaules. Leurs pâtisseries et leurs boissons au chocolat sont tellement bonnes !
- Hmmm..., fit la blonde d'un air suspicieux. Tu es sûre que tu n'y vas que pour leurs pâtisseries et leurs boissons au chocolat ?
- Pour quoi d'autre est-ce que j'irais au Monet's ? demanda Lisa, un brin inquiète.
- Je ne sais pas, moi... Peut-être que tu as flashé sur quelqu'un qui vient ici régulièrement et que c'est la raison pour laquelle tu t'y rends aussi souvent ! »
Cette supposition acheva d'affoler Lisa qui, se croyant démasquée, sentit aussitôt son visage tourner au rouge pivoine. Tout compte fait, ce n'était peut-être pas une bonne idée que d'avoir invité Astrid à la retrouver au Monet's…
« Qu'est-ce que tu racontes ? s'exclama Lisa, décontenancée. Ça fait plus d'un mois que je n'ai pas mis les pieds ici !
- Les vacances ne comptent pas, répliqua Astrid. Mais aurais-je visé juste ? Hahaha ! Je crois bien que oui ! Tu es devenue toute rouge, d'un seul coup ! C'est quelqu'un du lycée, dis ? »
Lisa bénissait le ciel que Mr Bates ne soit pas encore entré dans la salle, car sinon elle n'aurait plus su où poser ses yeux, de peur de trahir son secret en les laissant errer ne serait-ce qu'un bref instant sur son prof de maths.
« Ce... Ce n'est pas du tout ce que tu penses, balbutia Lisa. Je t'assure que tu te trompes complètement !
- Et moi, je suis sûre que je ne suis pas loin de la vérité ! Allez, dis-moi comment il s'appelle ! Je te jure que je ne le répéterai à personne ! »
« De toute façon, même si je te le disais, tu ne me croirais pas... » pensa Lisa, qui était bien décidée à rester muette comme une tombe.
« A moins que ce ne soit une fille ? lança alors Astrid. Après tout, ça ne me surprendrait pas ! Tu as toujours eu un petit côté garçon manqué, et je ne t'ai encore jamais vue sortir avec un mec !
- Quoi ? » s'écria Lisa, estomaquée.
Elle n'en croyait pas ses oreilles ! Son amie venait vraiment de suggérer qu'elle était lesbienne ? C'était bien la première fois qu'elle entendait une chose pareille ! Elle qui n'avait jamais éprouvé le moindre degré d'attirance pour les femmes, elle qui au contraire avait toujours été séduite par les hommes robustes et virils... Elle était médusée de constater qu'elle avait pu donner à Astrid l'impression d'être homosexuelle... N'était-ce pas la triste preuve que sa meilleure amie ne la connaissait finalement pas tant que ça ? Mais, bien sûr, à force de la voir rester célibataire, ses proches allaient finir par se demander si sa préférence n'allait pas pour le sexe féminin…
« Tu as craqué pour Skye Miller, dis-moi ? chuchota la blonde en tournant discrètement la tête vers la serveuse qui se tenait derrière le comptoir. Il paraît qu'elle est bi ! »
Skye, qui avait remarqué le regard que venait de lui lancer Astrid, dut croire que celle-ci voulait lui passer une commande, car elle s'approcha de la table des deux jeunes filles, au grand soulagement de Lisa. Celle-ci allait enfin pouvoir échapper aux questions de plus en plus embarrassantes de son amie.
« Quand on parle du loup..., murmura la blonde.
- Je vous sers quelque chose ? demanda Skye d'une voix légèrement méfiante.
- Une grande tasse de latte pour moi, répondit Astrid. Sans crème chantilly.
- Et pour moi ce sera une grande part de cheesecake au caramel au beurre salé, dit Lisa en regardant Skye d'un air reconnaissant, comme si elle voulait la remercier d'être venue à son secours. Oh, et avec plein de crème chantilly !
- Je vous apporte ça tout de suite » dit Skye, avant de s'en retourner vers le comptoir.
Lisa la suivit des yeux un bref instant, intriguée par le tatouage en forme d'alligator qu'elle avait sur le côté droit de son cou. Lorsqu'elle détourna son regard pour le poser de nouveau sur Astrid, elle remarqua que celle-ci la dévisageait avec un large sourire.
« Qu'est-ce qu'il y a ? s'étonna-t-elle.
- A toi de me le dire ! Tu étais en train de la dévorer des yeux !
- Oh, arrête un peu avec ça, okay ? finit par s'énerver Lisa. Si je suis venue ici, c'est aussi pour travailler. »
Sur ce, elle sortit son manuel d'espagnol et le posa violemment sur la table.
« Wow, fit Astrid, surprise de voir son amie d'aussi mauvais poil. Dans ce cas, je te laisse tranquille... Je vais faire des recherches sur Google pour voir ce qu'on peut trouver sur le net à propos des sacrifices aztèques... »
La blonde avait apporté avec elle son ordinateur portable : un MacBook Pro qu'elle avait customisé en collant une tonne de stickers Pokémon au dos de l'écran. Elle l'ouvrit pour l'allumer et se connecta au réseau WiFi du café Monet's. Lisa, pendant ce temps, feuilletait son bouquin d'espagnol à la recherche d'informations pouvant alimenter leur exposé. Hélas, le chapitre consacré à l'empire aztèque ne faisait que quelques pages, et seul un paragraphe traitait des sacrifices de masse. La jeune fille se demanda si elle n'aurait pas mieux fait de commencer ses investigations à la bibliothèque... Elle aurait pu y retrouver Mr Bates bien plus tôt, puisqu'il passait d'abord par la salle d'études avant de se rendre au Monet's. Cependant, elle craignait qu'il ne finisse par se douter de quelque chose, à force de la voir partout où il allait... Et puis, comme le disait l'expression, il ne fallait pas abuser des bonnes choses…
« Et voilà, dit Skye en posant devant Lisa une énorme part de cheesecake recouverte d'un coulis de caramel au beurre salé et garnie de deux grosses volutes de crème chantilly. Bon appétit ! »
… mais, bien sûr, il y avait certaines choses dont Lisa ne pouvait pas s'empêcher d'abuser !
« Merci, répondit-elle, avant de saisir sa cuillère pour découper un morceau de gâteau et l'enfourner dans sa bouche, sans même attendre qu'Astrid soit servie. Hmmm ! Délicieux ! » s'exclama-t-elle avec un large sourire épanoui.
Mr Bates ne s'était pas trompé en supposant que ce gâteau allait lui plaire. Elle qui adorait l'alliance du sucré et du salé, elle était enchantée par ce cheesecake encore plus savoureux que celui au coulis de framboise qu'elle avait pu goûter ici auparavant, et qu'elle avait d'ailleurs fait découvrir à son prof de maths. Ce qui la surprenait, justement, c'était que ce soit lui qui lui ait recommandé ce nouveau dessert du Monet's, alors que d'habitude il n'y prenait qu'un café… Avait-elle réussi à le corrompre en le convertissant au péché de gourmandise ?
Lisa ne mit en tout cas pas plus de cinq minutes pour engloutir son cheesecake. Lorsqu'elle eut finit de racler son assiette avec sa cuillère pour recueillir ce qui restait de caramel et de crème chantilly, Astrid, elle, n'avait même pas encore touché à son café latte. Elle semblait obnubilée par ce qu'affichait l'écran de son ordinateur.
« Tu trouves des choses intéressantes ? » demanda Lisa en se penchant vers son amie pour jeter un œil à ce qu'elle regardait.
Elle tomba alors sur l'image de deux pelotes de laine, l'une rose et l'autre blanche, chacune percée par un crochet de tricot, et toutes deux posées sur ce qui ressemblait à s'y méprendre à un cornet de glace.
« Euh..., fit Lisa d'un air perplexe. Tu as tapé quels mots clés dans Google, au juste ?
- Désolée, dit Astrid, un peu gênée de s'être fait surprendre en train de travailler sur autre chose que leur exposé. Je voulais finir ça avant demain, pour pouvoir l'afficher dans les couloirs du lycée pendant la pause déjeuner... C'est un poster que je dessine pour promouvoir mon futur club de tricot...
- De tricot ? répéta Lisa, de plus en plus intriguée. Mais depuis quand tu fais du tricot ?
- Je m'y suis mise cet été. J'ai commencé par une écharpe, pour faire simple, puis j'ai enchaîné avec un bonnet et une paire de moufles, que je suis en ce moment en train de terminer...
- Ah, c'est vrai que c'est tout à fait le genre de vêtements dont on a besoin en été..., commenta Lisa avec un sourire ironique.
- Tu peux te moquer ! Moi, au moins, je sais déjà quels cadeaux j'offrirai pour Thanksgiving ! »
Lisa se demanda si elle devait prendre cela comme une bonne ou une mauvaise nouvelle... Elle espérait en tout cas qu'elle n'aurait pas droit à la paire de moufles ! De son côté, même si Thanksgiving lui paraissait encore loin, elle avait elle aussi son idée sur l'un des cadeaux qu'elle comptait offrir... C'était celui pour Mr Bates. A l'origine, elle avait songé à lui remettre dès la rentrée de septembre l'album des Midnight Owls qu'elle avait acheté pour lui au Green Jazz Festival, mais elle se disait que, finalement, l'idéal était d'attendre la veille des vacances de Thanksgiving. Quelle meilleure occasion que cette fête pour lui faire un cadeau et le remercier de l'avoir soutenue depuis le début dans sa candidature au MIT ?
« Si ça t'intéresse, la première réunion de mon club de tricot aura lieu mardi prochain à trois heures, annonça Astrid. Il me semble que tu es libre, le mardi après les cours ?
- Hmmm… Moui, c'est vrai... » répondit Lisa, pas très emballée.
A moins qu'Astrid ne lui apprenne à tricoter un nœud papillon pour Mr Bates, elle ne voyait pas beaucoup d'intérêt à cette activité qui lui avait toujours paru être une occupation de grand-mère…
« C'est très relaxant de faire du crochet, tu sais ? renchérit la blonde avec conviction. Il paraît même que ça retarde l'apparition de l'arthrite et de la maladie d'Alzheimer ! »
« C'est bien ce que je pensais… » songea Lisa. « Un vrai truc de vieux… »
« Le souci, c'est que je prévois de reprendre les cours de soutien en maths, expliqua la jeune fille. Il y a donc de grandes chances pour que mes mardis après-midis se remplissent à nouveau…
- Je vois…, fit Astrid, un peu déçue. Et tu as prévu de faire de la publicité pour tes cours de soutien ?
- Comment ça ?
- En collant des affiches dans les couloirs, pardi !
- N… Non, j'avoue que je n'y avais pas vraiment pensé…
- Tu n'arriveras pas à attirer beaucoup d'élèves, si tu te contentes du bouche à oreille... Il faut que tu fasses des posters, comme moi ! Si tu veux, je peux te filer un coup de main. Je commence à avoir un peu d'expérience avec Photoshop. Tiens, regarde ! »
Sur ce, la blonde montra à son amie comment ajouter un fond dégradé bleu et jaune parsemé d'étoiles blanches derrière l'image principale de son poster.
« Euh… Oui, pourquoi pas…, répondit Lisa d'une voix qui manquait pourtant d'enthousiasme. Si tu pouvais me faire une affiche un peu plus sobre, ce serait pas mal…
- Bien sûr ! Je pense qu'en m'inspirant des couvertures des manuels de maths, je saurai trouver une bonne idée ! »
La jeune fille but une gorgée de son café latte, puis compléta son affiche par un titre écrit en lettres majuscules roses dans le style bubblegum : Atelier tricot - Rendez-vous mardi 12 septembre à 15h en salle D060.
« Et voilà ! s'exclama-t-elle. Fini ! J'espère qu'avec ça mon club aura du succès ! Dans tous les cas, ça me fait une activité de plus à mentionner dans ma lettre de candidature à Yale !
- Je vois que tu ne perds pas le nord…
- Et maintenant, passons aux choses sérieuses ! déclara Astrid en ouvrant son navigateur web pour commencer les recherches sur leur sujet d'exposé. J'ai toujours voulu savoir comment les Aztèques faisaient pour arracher le cœur de leurs victimes sans les tuer sur le coup ! »
Mr Bates choisit pile ce moment-là pour faire son entrée au café Monet's. Etonnée, Lisa consulta sa montre et constata qu'il n'était pas plus de trois heures vingt… Pourquoi arrivait-il si tôt ? Peut-être n'avait-il plus rien à faire à la bibliothèque ? Peut-être ne pouvait-il plus résister à la tentation de savourer un délicieux cheesecake au caramel au beurre salé ? Après tout, Lisa n'allait pas se plaindre. Elle qui avait déjà fini de manger son propre cheesecake, elle allait maintenant pouvoir dévorer des yeux son prof de maths.
Fidèle à lui-même, l'enseignant alla s'installer à sa petite table ronde au fond de la salle. Il posa son cartable à ses pieds, avant d'en extraire un ordinateur portable gris métallisé. Lorsqu'il l'ouvrit pour l'allumer, Lisa reconnut sur le dos de l'écran la pomme croquée de la marque Apple. Celle-ci s'éclaira bientôt d'une lueur blanche, ce qui attira l'attention d'Astrid.
« Tiens, mais c'est ton prof de maths, là-bas ! s'exclama-t-elle. C'est marrant, il a le même ordinateur que moi !
- Oui, enfin… Pas tout à fait. »
Lui, au moins, n'avait pas décoré son ordinateur à outrance. A la différence d'Astrid, il avait gardé le dos de son portable intact, préservant son style épuré d'origine.
« C'est vrai qu'il est assez triste…, commenta la blonde. Il aurait pu l'égayer un peu en collant des équations dessus ! »
Skye Miller rejoignit la table de Mr Bates au bout de quelques instants pour lui prendre sa commande. Lisa, qui continuait d'observer subrepticement son prof pendant qu'Astrid faisait défiler des pages web sur son écran, se demandait pourquoi il avait lui aussi apporté son ordinateur… C'était bien la première fois qu'elle le voyait travailler ainsi au Monet's. Lorsque la serveuse lui apporta son expresso, il était déjà en train de taper à toute allure sur son clavier pour écrire ce qui semblait être un roman. Il ne s'arrêta que pour remercier Skye et payer la note et le pourboire, puis se remit à pianoter sur son MacBook avec énergie. Peut-être était-il en train de rédiger la lettre de recommandation de Lisa ? Celle-ci essaya d'analyser l'expression sur son visage, dans l'espoir d'y déceler le moindre indice qui lui permettrait de deviner ce qu'il était en train d'écrire... Il paraissait si concentré...
« Ça alors ! Je ne savais pas que les Aztèques étaient des cannibales ! » s'écria alors Astrid d'une voix si forte qu'elle ne pouvait passer inaperçue.
Interloqué, Mr Bates regarda par-dessus son MacBook pour voir qui avait poussé cette exclamation pour le moins surprenante. Prise de panique, Lisa se pencha aussitôt sur l'ordinateur d'Astrid pour cacher sa tête derrière l'écran et éviter que son prof ne la reconnaisse. Elle sentait ses joues s'embraser et ne savait plus où se mettre...
« Tu pourrais être plus discrète, quand même ! souffla-t-elle à sa camarade, sans oser bouger de derrière sa planque improvisée.
- Ben quoi ? s'étonna Astrid. On a bien le droit de parler, ici ! Ce n'est pas comme si on était à la bibliothèque !
- Je crois que la prochaine fois on ira justement à la bibliothèque ! »
De préférence quand Mr Bates n'y serait pas...
Lisa avait deviné juste en supposant que Mr Bates avait apporté son ordinateur portable au Monet's pour écrire sa lettre de recommandation au MIT. Le lendemain, à la fin de son cours de maths, l'enseignant la retint un bref instant pour lui remettre un bout de papier sur lequel il avait noté son adresse mail professionnelle.
« J'ai terminé ta lettre de recommandation, annonça-t-il avec un sourire. Il ne te reste plus qu'à te connecter au site de candidature en ligne du MIT et à m'envoyer une requête en indiquant mon nom et mon adresse mail dans la rubrique « Evaluation ». Je devrais alors recevoir un message me demandant de compléter un formulaire en y joignant ta lettre de recommandation. »
Lisa était aux anges ! Mr Bates avait été d'une telle efficacité ! Cela ne faisait que trois jours qu'elle lui avait demandé s'il pouvait lui écrire cette lettre, et il l'avait déjà finie ! Bien sûr, elle brûlait d'envie de savoir ce qu'il avait mis dedans, mais, comme toute lettre de recommandation devait rester confidentielle, elle ne pourrait sans doute jamais connaître son contenu – du moins pas avant d'être admise au MIT... si toutefois elle y parvenait.
Le sourire jusqu'aux oreilles, Lisa glissa dans la poche de son jean le morceau de papier que venait de lui confier Mr Bates. A défaut d'avoir son numéro de téléphone, elle avait désormais son adresse mail… et elle n'en était pas peu fière ! Certes, il ne s'agissait que de son adresse professionnelle – celle rattachée au lycée Liberty – mais c'était pour Lisa comme un privilège de l'avoir en sa possession, car elle se disait que peu d'autres élèves devaient la connaître…
A plusieurs reprises durant sa leçon d'anglais, la jeune fille fut tentée de ressortir de sa poche le morceau de papier sur lequel Mr Bates avait noté son adresse électronique. Celle-ci était écrite à la main et Lisa était impatiente de la relire pour en admirer la moindre lettre. Elle résista cependant à la tentation, par crainte surtout que Mr Porter n'intercepte ce petit mot et ne s'étonne d'y trouver les coordonnées d'un de ses collègues. Ce ne fut qu'à la sortie de son cours d'anglais, une fois arrivée dans le couloir principal du lycée et protégée des regards indiscrets par la porte grande ouverte de son casier, qu'elle s'empressa de déplier le bout de papier sur lequel était écrit à l'encre noire : ecuhsd. .us
Lisa caressa de son pouce ces lettres tracées par la main de l'homme qu'elle aimait. Elle était tellement subjuguée par son écriture, qu'elle commençait même à en oublier les bouquins qu'elle était venue récupérer dans son casier… Une voix féminine derrière elle la sortit brutalement de sa rêverie :
« Hey Lisa, ça te dirait de passer ton lundi après-midi à faire de la trigo avec moi ? »
Surprise, la jeune fille fourra le morceau de papier dans sa poche et se retourna vivement pour voir qui était à l'origine de cette proposition pour le moins inattendue.
« Ah, salut Hannah ! fit-elle en se grattant la tête d'un air un peu embarrassé – elle espérait que sa voisine de casier n'avait pas remarqué le contenu du bout de papier qu'elle venait de cacher en vitesse. Euh… Oui, bien sûr, je suis libre lundi après-midi. Pourquoi ? Tu as un devoir de trigo à préparer ?
- Non, pas spécialement. C'est juste qu'en ce moment je suis particulièrement motivée à l'idée de faire remonter ma moyenne en maths, annonça Hannah, non sans une pointe de fierté. D'autant plus que Mr Bates en personne m'a conseillé de reprendre les cours de soutien avec toi. Maintenant, je n'ai plus aucune excuse pour ne pas accepter ton aide ! »
Lisa ne put s'empêcher de rougir à la pensée que Mr Bates avait recommandé ses services auprès d'Hannah Baker. Cet homme, qui était un dieu des mathématiques, lui faisait un véritable honneur.
« Vu comme ça, effectivement, je pense que tu n'as plus trop le choix, confirma Lisa avec un sourire amusé.
- Je vais essayer de m'entraîner ce week-end, histoire d'être prête pour lundi après-midi. Mr Bates nous a déjà donné une tonne d'exercices à faire pour la semaine prochaine. Je pense que je vais m'y atteler dès demain, à ma sortie du Crestmont, en me faisant une petite soirée trigonométrie.
- Quoi ? Tu ne vas pas à la fête de Jessica Davis ? s'étonna Lisa. Tout le monde ici n'arrête pas d'en parler... J'ai l'impression que tout le lycée Liberty sera de la partie !
- Pas moi, en tout cas, répondit Hannah d'un ton sans appel. Cette année, j'ai décidé de prendre de bonnes résolutions et d'arrêter les bêtises. Il est temps que je me reprenne en main et que je me mette à travailler plus sérieusement. Non, non, mon samedi soir sera absolument studieux !
- C'est une sage décision, approuva Lisa. Je crois que je vais suivre ton exemple et m'avancer dans mes devoirs de maths, moi aussi…
- Tu sais, je pense que tu n'es pas obligée de travailler autant que moi, si tu veux réussir… Tu es sûre que tu ne préfères pas plutôt aller à la soirée de Jessica ?
- Oh, ça ne risque pas ! s'exclama Lisa en riant. Ce n'est vraiment pas mon genre d'aller à ce type de soirée ! »
Le samedi soir, à neuf heures, Lisa n'arrivait toujours pas à s'expliquer ce qu'elle faisait là, assise sur le canapé du salon de Jessica Davis, entourée d'une vingtaine de convives, avec la musique de Lady Gaga dans les oreilles et un verre de vodka-jus de pommes dans les mains… Elle qui, à l'instar d'Hannah Baker, s'était prévu une petite soirée bien tranquille dans sa chambre à résoudre des problèmes de maths, elle se retrouvait à présent au beau milieu d'une de ces fêtes qu'elle cherchait par tous les moyens à éviter et où elle ne se sentait jamais à sa place.
Bien sûr, tout était de la faute d'Astrid Lorensen. C'était elle qui l'avait entraînée dans cette beuverie. Pourquoi diable Lisa avait-elle accepté de la suivre ? D'habitude, elle ne se laissait pas influencer si facilement… Cette fois, cependant, elle avait fini par céder, pour une seule et unique raison : lorsque son amie lui avait révélé que Jessica Davis habitait à deux pas de chez elle, dans le village de Mill Spring, Lisa avait senti son cœur manquer un battement. Aussitôt, elle avait pensé à Mr Bates, qui lui aussi résidait dans le voisinage, à quelques mètres seulement de la maison d'Astrid. Quelle meilleure excuse que cette fête pour aller faire un tour près de chez lui et passer devant ses fenêtres ? Depuis qu'elle sortait avec Kevin, Astrid n'invitait même plus Lisa chez elle – non pas que leurs liens d'amitié s'étaient relâchés, mais la blonde passait désormais le plus clair de son temps avec son copain, ce qui ne lui laissait au final que très peu de temps à accorder à ses copines.
La dernière fois que Lisa avait mis les pieds à Mill Spring remontait au jour de la St Valentin, lorsqu'elle était partie en excursion dans le quartier de Mr Bates pour déposer une rose rouge dans sa boîte aux lettres. Cela faisait un bail qu'elle n'avait pas revu sa maison aux murs bleu ciel et aux volets blancs... Peut-être qu'en passant devant chez lui un samedi soir, elle aurait l'occasion de l'apercevoir ?
Ce fut ce qui acheva de convaincre Lisa d'accompagner Astrid et Kevin à la fête de Jessica Davis. Même si celle-ci ne les avait pas particulièrement invités, les trois amis se présentèrent chez elle à huit heures pile, et la pom-pom girl les accueillit avec un sourire rayonnant, comme si elle les connaissait de longue date.
« Entrez ! Faites comme chez vous ! » s'exclama-t-elle en les guidant jusqu'à la salle de séjour, où se trouvaient déjà une bonne douzaine de personnes.
Parmi elles, Lisa reconnut Clay Jensen, un garçon mince aux cheveux bruns et aux yeux bleus, qui passait depuis longtemps pour un élève modèle et que jamais elle ne se serait attendue à voir ici. D'un autre côté, jamais elle ne se serait attendue à venir elle-même à cette fête... Que se passait-il donc ? Pourquoi les élèves les plus sérieux du lycée se retrouvaient-ils embarqués dans cette soirée qui promettait d'être encore plus débridée que celle qu'avait organisée James Cooper l'an dernier ? Clay avait-il lui aussi une raison spéciale de se trouver chez Jessica ? Etait-il venu ici pour voir quelqu'un en particulier ? Il semblait pour l'instant un peu perdu et errait au milieu des convives avec un gobelet rouge à la main, comme s'il était en quête d'un visage connu.
« Je vous sers quelque chose à boire ? demanda Jessica en présentant aux trois nouveaux arrivants une table qui croulait sous les bouteilles de jus de fruit et d'alcool.
- Un verre de Coca zéro sucre pour moi, s'il te plaît, répondit Astrid.
- La même chose » ajouta Kevin.
Lisa, elle, opta pour un verre de jus de pommes, qu'elle s'empressa de porter à ses lèvres pour étancher la soif qui la tiraillait depuis le début de l'après-midi.
« Wow ! fit-elle alors, après avoir bu sa première gorgée. Il n'y a pas que de la pomme, là-dedans ! »
A en juger par la façon dont cette boisson venait de lui réchauffer la gorge, ce jus de fruits a priori inoffensif était relevé d'une généreuse quantité de vodka.
« Ça, c'est Monty qui a encore fait des mélanges ! lança Jessica en se tournant vers Montgomery de la Cruz, un des athlètes du lycée qui était en pleine discussion avec Zach Dempsey à l'autre bout de la salle. Je savais bien qu'il ne fallait pas le laisser s'occuper des boissons ! Tu veux autre chose ?
- Non, tant pis, ce n'est pas grave » répondit Lisa avant de boire une deuxième gorgée de son cocktail.
Au moins, ce petit remontant lui permettrait de supporter cette soirée plus facilement. Avec la musique de Rihanna qui résonnait dans le salon et qui commençait déjà à lui casser les oreilles, il lui fallait bien ça pour résister…
L'objectif de Lisa pour cette soirée était simple : rester chez Jessica une heure ou deux – histoire de dire qu'elle était venue –, puis s'en aller en prétextant une migraine, avant d'appeler sa mère pour lui demander de venir la chercher en voiture à l'arrêt de bus de Mill Spring. Celui-ci était situé à deux pas de la maison d'Astrid, et donc tout près de chez Mr Bates, ce qui laissait à Lisa tout le loisir de se promener devant son habitation en attendant l'arrivée de sa mère. Le seul bémol dans cette histoire était la pluie : cela faisait bientôt une heure qu'il pleuvait à verse, et ce déluge ne semblait pas prêt de vouloir s'arrêter… Et dire que Lisa n'avait même pas pensé à prendre de parapluie… Sa petite balade devant les fenêtres de Mr Bates risquait d'être plus pénible que prévu.
Pendant que la jeune fille songeait déjà à partir, les invités arrivaient toujours plus nombreux chez Jessica, et la salle de séjour se remplissait à tel point qu'il était de plus en plus difficile de circuler. L'entrée de Bryce Walker à huit heures et demi fut particulièrement acclamée : le co-capitaine de l'équipe de baseball du lycée arrivait chargé de deux sacs de courses remplis de bouteilles d'alcool qui s'entrechoquaient les unes contre les autres. Il eut droit à une véritable ovation de la part de ses camarades des Liberty Tigers, et Montgomery de la Cruz se précipita vers lui pour lui tendre une canette de bière de bienvenue. Bryce la décapsula d'un simple coup de pouce et la but cul sec, puis se mit à roter bruyamment et s'essuya la bouche du revers de la main.
« Il commence à y avoir du monde, ici, s'exclama-t-il en regardant autour de lui avec un sourire satisfait. Je pense qu'on va bien s'amuser, ce soir… »
Lisa, elle, ne voyait franchement pas comment elle pouvait réussir à s'amuser, avec ces morceaux de hip-hop insupportables et cette foule oppressante qui n'en finissait pas de grossir. Tous les athlètes et les pom-pom girls des Liberty Tigers étaient au rendez-vous et formaient une bande à part, près des tables chargées de snacks et de boissons. C'étaient eux, bien sûr, qui faisaient le plus de bruit et qui attiraient le plus l'attention. « Exactement comme au lycée » pensa Lisa. Pourquoi cela ne la surprenait-il pas ?
La jeune fille tachait de ne pas quitter Astrid et Kevin d'une semelle, car ils étaient les seuls qu'elle connaissait ici pour l'instant. Hélas, le couple ne semblait guère lui prêter attention. La blonde avait retrouvé son amie Lindsey parmi les invités et s'était mise à lui parler avec entrain de son club de tricot, en l'encourageant fortement à venir à la première réunion qui avait lieu mardi prochain.
« Aaah, c'est donc toi qui as collé toutes ces affiches de pelotes de laine dans les toilettes des filles ? » s'exclama Lindsey.
Kevin, de son côté, n'avait d'yeux que pour Astrid et l'écoutait d'un air béat – pour ne pas dire niais – tout en sirotant son verre de Coca zéro sucre. Lisa, qui se sentait de plus en plus seule et mal à l'aise parmi la cohue, jeta un regard désemparé autour d'elle. Ce fut à cet instant qu'elle remarqua trois personnes se levant du canapé pour rejoindre un groupe d'amis qui venaient d'entrer dans le salon.
« Et si on allait se poser sur le canapé ? suggéra-t-elle. Il y a des places qui se sont libérées...
- Bonne idée, approuva Lindsey. Je vais chercher quelques chips et je vous rejoins ! »
Lisa, Astrid et Kevin se frayèrent un chemin parmi les convives et parvinrent à atteindre le canapé avant que celui-ci ne soit pris d'assaut par une bande d'élèves de seconde déjà éméchés.
« Ouf ! On est arrivés juste à temps ! lança la blonde en s'installant confortablement dans le canapé, avant d'adresser aux secondes un regard destiné à leur faire comprendre qu'ils pouvaient rebrousser chemin et chercher ailleurs où s'asseoir.
- Et en plus, on n'a même pas renversé nos boissons ! ajouta Kevin, heureux de constater qu'il n'avait pas perdu une goutte de son soda.
- Un vrai miracle… » commenta Lisa d'une voix blasée.
Son gobelet rouge était encore rempli aux trois quarts de vodka-jus de pommes – Jessica lui en avait servi une pleine rasade – et elle se demandait comme elle allait réussir à finir tout ça… Après tout, se dit-elle pour se rassurer, personne ne l'obligeait à boire. Elle pouvait très bien vider son verre dans le pot de fleurs qui se trouvait à sa droite. Même sans s'y prendre discrètement, elle était sûre que personne ne remarquerait son geste, tant elle avait l'habitude de passer inaperçue dans ce genre de fête.
Par curiosité, elle chercha Clay Jensen du regard, pour voir s'il avait fini par trouver une connaissance à lui ou s'il était toujours aussi paumé qu'elle. Elle l'aperçut près du buffet en compagnie d'Alex Standall. Ce dernier, malgré l'ambiance festive et conviviale qui régnait dans la salle, semblait d'une humeur particulièrement maussade.
« Tiens, c'est bizarre qu'Alex soit venu…, fit Astrid qui s'était mise à regarder dans la même direction que Lisa. Je croyais qu'il avait rompu avec Jessica…
- Peut-être qu'il cherche à ressortir avec elle ? » suggéra Kevin.
Si la présence d'Alex avait de quoi étonner Astrid, Lisa, elle, fut absolument stupéfaite lorsqu'elle entendit la bande des Liberty Tigers acclamer à tue-tête la nouvelle arrivante :
« Hannah ! Hannah ! Hannah ! » s'écrièrent Zach Dempsey et ses camarades de baseball, entourés de leur escorte de pom-pom girls.
Eberluée, Lisa tourna la tête vers l'entrée de la salle de séjour et reconnut en effet Hannah Baker, ses cheveux courts à moitié trempés par la pluie, qui avançait d'un pas un peu hésitant parmi les invités.
« Ça alors ! » se dit-elle en entrouvrant la bouche. « Et moi qui croyais qu'elle préférait passer son samedi soir à faire ses devoirs de maths… »
Evidemment, il n'y avait que Lisa pour gober un tel mensonge… D'un autre côté, elle-même n'était pas exempte de tout reproche : n'avait-elle pas certifié à Hannah qu'elle ne se rendrait pour rien au monde à la fête de Jessica et qu'elle préférait suivre son exemple en passant une soirée studieuse dans sa chambre ? Si jamais Hannah la voyait ici, assise sur le canapé au beau milieu du salon, elle aussi allait se dire que sa voisine de casier avait trahi sa confiance et ne lui avait raconté que des blagues.
Alarmée, Lisa essaya de se faire toute petite en se tassant un peu plus au fond du canapé, et pria pour qu'Hannah ne remarque pas sa présence. Par chance, la nouvelle arrivée fut bientôt cachée à la vue de Lisa par Jessica Davis et Justin Foley, qui se plantèrent juste devant elle et commencèrent à se bécoter sous ses yeux. Visiblement embarrassée, Hannah détourna la tête et fit quelques pas en arrière pour s'éloigner du salon. Lisa, qui était à présent hors de danger, se redressa et but une gorgée de son vodka-jus de pommes pour se redonner du courage.
« Finalement, je pense que ça va être un peu plus dur que prévu pour Alex de ressortir avec Jessica…, commenta Kevin en observant la pom-pom girl suspendue au cou de Justin.
- Depuis quand ils sortent ensemble, ces deux-là ? s'écria Astrid en dévisageant à son tour les deux tourtereaux.
- Je ne sais pas, mais, en tout cas, elle n'a pas perdu de temps ! »
Pour tout commentaire, Astrid vida d'une traite son verre de Coca zéro sucre, puis déclara en se levant :
« Je vais me rechercher à boire. Tu veux que je te rapporte quelque chose ?
- Je vais t'accompagner, ce sera plus simple, dit Kevin. Tu peux nous garder nos places, Lisa ?
- Je vais essayer… » répondit la jeune fille sans conviction.
L'alcool de son cocktail commençait à faire effet et elle sentait à la fois ses joues se réchauffer et sa tête tourner légèrement. Comme il fallait s'y attendre, les deux places qu'Astrid et Kevin venaient de laisser derrière eux furent aussitôt convoitées, et Lisa, avec son manque d'autorité naturel et son ébriété naissante, ne fut guère en mesure de les défendre efficacement. D'autant moins que la personne qui s'était installée à côté d'elle n'était autre que Bryce Walker.
Le colosse prenait à lui seul tout l'espace qu'Astrid et Kevin avaient occupé à eux deux, et il ne se gênait pas pour s'étaler davantage en étirant ses jambes devant lui et en posant ses pieds sur la table basse.
« Lisa Thompson, voyez-vous ça ! » s'exclama-t-il en adressant à la jeune fille un sourire charmeur et en plaçant son bras droit juste derrière ses épaules, sur le haut du dossier du canapé.
Lisa sentit son corps se crisper. Elle avait horreur qu'on la touche ou même qu'on l'approche de trop près – exception faite de Mr Bates, bien entendu (même si l'enseignant ne lui avait encore jamais accordé ce bonheur) – et la présence envahissante de Bryce, quasiment collé contre elle, la gênait atrocement.
« Je dois dire que c'est une agréable surprise, confessa le garçon, avant de boire au goulot de sa bouteille de Budweiser. Je ne m'attendais pas du tout à te voir à cette fête. »
« A vrai dire, moi non plus… » répondit Lisa dans sa tête.
« Moi qui pensais plutôt que tu passerais ton samedi soir à résoudre des équations… »
« C'était bien ce que j'avais prévu de faire, à l'origine… » songea la jeune fille en avalant une nouvelle gorgée de son vodka-jus de pommes pour essayer de calmer sa frustration.
« Qu'est-ce que tu bois ?
- Un mélange à base de jus de pommes et de vodka…
- Bien ! approuva Bryce. Très bien ! Tu commences à te relâcher un peu. Je suis fier de toi. »
Lisa dut se retenir pour ne pas lever les yeux au ciel. Bryce Walker, qui ne la côtoyait que durant les cours de maths de Mr Bates, la prenait sans doute pour une véritable intello… Bien sûr, à côté de Jessica qui était maintenant en train de se faire peloter par Justin devant la moitié de ses invités, Lisa devait passer pour une fille particulièrement coincée…
« Ça m'arrive aussi de m'amuser, tu sais ? rétorqua-t-elle sur la défensive.
- Tu as raison. C'est bien de s'amuser, de temps en temps. D'ailleurs, tu as quelqu'un avec qui t'amuser, ce soir ?
- Comment ça ? demanda Lisa en fronçant les sourcils.
- Tu sais, quelqu'un avec qui t'éclipser à l'étage pour t'enfermer avec lui dans une chambre et tester la literie…, expliqua Bryce avec un clin d'œil.
- Pas vraiment, non, répliqua Lisa d'un ton catégorique, en se sentant rougir malgré elle à cette évocation peu subtile d'une partie de jambes en l'air.
- C'est dommage… En fait, je suis sûr que tu n'as même jamais eu l'occasion de t'amuser de cette manière, pas vrai ? »
Cette fois, les joues de Lisa virèrent au rouge pivoine, et cela n'avait rien à voir avec les effets de l'alcool. Elle était de plus en plus embarrassée par les insinuations de Bryce, qui avait manifestement deviné qu'elle était encore vierge et se faisait un malin plaisir de la taquiner avec ça.
« Qu'est-ce que tu en sais ? lança-t-elle, bien décidée à ne pas lui révéler qu'elle n'avait encore jamais eu de rapport sexuel – ni même qu'elle n'était encore jamais sortie avec un garçon. De toute façon, ça ne te regarde pas.
- C'est bien ce que je pensais. Tu n'as jamais couché avec qui que ce soit. Si tu l'avais fait, tu ne m'aurais pas donné cette réponse. C'est typiquement ce que répondent ceux qui sont encore puceaux ! »
Exaspérée, Lisa dut se maîtriser pour ne pas faire éclater son gobelet rouge qu'elle serrait de plus en plus fort entre ses doigts.
« Ça viendra, rassure-toi, lui dit Bryce comme pour la réconforter. Je suis sûr que ça te plaira. J'ai une copine qui te ressemble un peu, tu sais ? Au début, elle était très timide au lit, je devais tout lui apprendre, tout lui expliquer, mais ensuite… elle est devenue une vraie bête de sexe ! Aujourd'hui, elle me fait de ces trucs ! Je n'en reviens toujours pas. Il faut dire aussi qu'elle a des goûts un peu spéciaux… Mais c'est ça que j'aime, chez elle : sa façon de me surprendre ! »
Lisa était au comble du malaise. Elle ne savait vraiment plus où se mettre et se sentait piégée entre Bryce d'un côté et le bord du canapé de l'autre. Tout ce qu'elle trouvait de mieux à faire pour essayer de garder bonne contenance était de boire davantage. Cherchant des yeux où avaient bien pu passer Astrid et Kevin, elle ne les voyait nulle part, et commençait à se dire qu'ils l'avaient abandonnée à son sort et qu'elle n'avait plus d'autre choix que de rester là, à écouter Bryce lui déballer sa vie sexuelle. Mais pourquoi diable lui racontait-il ça, à elle ? Il ne lui avait quasiment jamais adressé la parole de toute sa scolarité au lycée Liberty, alors pourquoi lui parlait-il ce soir de sa sexualité en lui confiant des détails dont elle n'avait que faire ? Etait-il complètement ivre ? Se doutait-il de la gêne que pouvait ressentir Lisa en entendant de telles paroles et faisait-il exprès d'en rajouter pour la rendre encore plus mal à l'aise ? Oui, c'était sûrement son objectif…
« Tu verras, le sexe, c'est vraiment ce qu'il y a de mieux, reprit Bryce, avant de porter sa bouteille de bière à ses lèvres pour en prendre une gorgée. Quand tu as commencé, tu ne peux plus t'en passer. C'est comme une drogue, tu sais ? Mais non, c'est vrai, j'oubliais, tu ne sais pas. Tant qu'on n'a pas pratiqué, on ne peut pas savoir... C'est ce que disait Mr Bates, l'autre jour, en parlant de baseball : « Il ne suffit pas de regarder des matchs à la télé pour savoir jouer ! ». Il faut s'entraîner. Eh bien, avec le sexe, c'est pareil : il ne suffit pas de regarder des films porno à la télé pour savoir baiser. C'est juste une question de pratique. »
Cette fois-ci, c'était trop ! Bryce avait vraiment dépassé les bornes de la décence ! Comment osait-il citer Mr Bates pour illustrer des propos aussi licencieux ? Lisa était sidérée. Elle savait pertinemment quelle était la différence entre la théorie et la pratique, et n'avait nul besoin que Bryce fasse mention de son prof de maths pour comprendre ce qui distinguait un film X d'une véritable relation sexuelle. En outre, le fait de l'entendre parler à la fois de sexe et de l'homme qu'elle aimait ne faisait qu'augmenter son embarras.
Désemparée, elle regarda à nouveau autour d'elle pour chercher de l'aide ou trouver une excuse quelconque qui lui permettrait de se sauver. Par chance, elle vit Lindsey arriver vers elle avec un énorme paquet de Doritos dans les mains.
« Désolée, s'exclama la jeune fille aux longs cheveux bruns coiffés en tresse, j'ai mis plus de temps que prévu, mais j'ai été retenue par Sheri Hollands, qui voulait à tout prix que je lui raconte comment s'étaient passées mes vacances au Costa Rica… Tu es toute seule ? finit-elle par s'étonner. Où sont passés Astrid et Kev ?
- Ils sont partis se resservir à boire. Je crois d'ailleurs que je vais faire pareil…, répondit Lisa qui voyait là un prétexte idéal pour s'enfuir le plus loin possible de Bryce Walker.
- Tu ferais mieux d'abord de finir ton verre » lui conseilla le garçon avec un sourire malicieux.
Sur ce, Lisa vida son gobelet d'un trait, le reposa sur la table basse et se leva en déclarant :
« C'est fait. »
Eberlué, Bryce la regarda en clignant des yeux.
« Eh ben ! s'exclama-t-il. Ça, c'est ce qu'on appelle avoir soif ! »
Effectivement, Lisa se sentait encore plus assoiffée qu'au début de la soirée. Le cocktail qu'elle venait de boire n'avait fait que la déshydrater davantage, et elle n'avait qu'une envie, c'était de mettre la main sur une grande bouteille d'eau fraîche pour se désaltérer. Aussi se dirigea-t-elle instinctivement vers la table chargée de boissons, sans même prendre congé ni de Bryce ni de Lindsey. Elle commençait à ne plus marcher très droit à cause de l'alcool, et elle se cogna à plusieurs reprises contre des invités qui manquèrent de renverser sur eux leur boisson.
« Regarde où tu vas ! rouspéta l'un d'eux.
- Elle est déjà saoule, celle-là ? » lança sa copine.
Tout autour d'elle semblait flotter comme dans un rêve. Cette sensation grisante n'était pas sans lui déplaire, car l'euphorie la gagnait peu à peu et elle se sentait de plus en plus légère...
« Hey Lisa ! s'écria Zach qui se tenait devant la tireuse à bière, posée sur la table des boissons, et se remplissait un gobelet à ras bord. Ça fait tout drôle de te voir ici !
- C'est bizarre… Il me semble avoir déjà entendu ça quelque part…, commenta Lisa en roulant des yeux.
- Hahaha ! Excuse-moi, c'est juste que je n'ai pas l'habitude de te voir en dehors des cours de maths… Je te sers une bière ? proposa le garçon en lui tendant le gobelet qu'il venait de remplir.
- Euh… Tu n'aurais pas de l'eau, plutôt ?
- De l'eau ? répéta Zach d'un air ahuri. Mais pour quoi faire ?
- Ça va, j'ai compris, je vais prendre une bière… » se résigna la jeune fille en acceptant le verre que lui offrait son camarade de classe.
Finalement, ce n'était pas une si mauvaise idée pour se désaltérer. Cette bière était nettement moins forte que le vodka-jus de pommes qu'elle avait pris juste avant, et elle lui semblait beaucoup moins amère que celle qu'elle avait pu goûter à la soirée de James Cooper. Renouant avec le goût du malt et du houblon, Lisa sirota son verre tout en flânant dans le salon à la recherche d'Astrid et Kevin. Les deux amoureux étaient absolument introuvables. Lisa commençait à se demander s'ils n'avaient pas fini par s'éclipser à l'étage pour s'enfermer tous les deux dans une chambre et « tester la literie »...
Encore sous le choc de ce que lui avait raconté Bryce, Lisa essaya de chasser ses paroles de son esprit en prenant une nouvelle gorgée de sa bière. Ce fut à cet instant que Jeff Atkins fut irruption dans la salle de séjour en s'écriant :
« Eh, les gens ! Ça vous tente de faire une partie de beer pong, dehors ? Il s'est enfin arrêté de pleuvoir ! »
Enchantée par cette nouvelle qui signifiait qu'elle avait pouvoir sortir dans le quartier sans se faire tremper, Lisa s'empressa de terminer sa bière, posa son gobelet vide sur une table et s'empara de son téléphone pour envoyer un message à sa mère et lui demander de venir la chercher à l'arrêt de bus de Mill Spring. Il n'était que neuf heures et demi, mais Amanda Thompson avait l'habitude de voir sa fille quitter les soirées de bonne heure. La seule chose qu'elle risquait de trouver louche était le lieu où Lisa souhaitait qu'elle la récupère – pourquoi à l'arrêt de bus et pas devant chez Jessica ? –, mais elle pouvait toujours interpréter cette bizarrerie comme la volonté de sa fille de ne pas montrer à ses camarades qu'elle se faisait reconduire chez elle en voiture par sa mère.
Lisa se faufila parmi les convives jusqu'au vestibule et récupéra son blouson à capuche qu'elle avait laissé sur le porte-manteau. Tant pis si elle s'en allait sans dire au revoir à Astrid et Kevin : ils n'avaient qu'à rester avec elle durant la soirée. La jeune fille remonta la fermeture éclair de sa veste jusqu'au cou, puis sortit dans le jardin et descendit les marches du perron. L'air frais de la nuit lui fit un bien fou. Ses joues enflammées par l'alcool et la chaleur qui régnait dans la salle de séjour se refroidissaient progressivement. La musique rap assourdissante qui faisait vibrer les murs de la maison s'atténuait déjà avec la distance...
Une fois parvenue dans la rue, Lisa tourna à gauche et se mit en marche vers Irwin Street. Hormis les voitures des invités garées le long des trottoirs, le quartier était totalement désert. La lumière jaune des lampadaires se reflétait sur la chaussée mouillée, et quelques gouttes de pluie continuaient de tomber par-ci par-là. Lisa passa devant le fameux arrêt de bus où sa mère était censée la récupérer dans une vingtaine de minutes, dépassa la maison d'Astrid, puis arriva dans l'allée où se trouvait le domicile de son prof de maths.
Elle aperçut le pavillon de Mr Bates à quelques mètres devant elle. Malgré l'heure tardive, les volets des fenêtres du rez-de-chaussée étaient encore ouverts. La lampe qui était restée allumée dans une des pièces éclairait une partie de son jardin. Lisa s'en approcha timidement.
Il devait sans doute s'agir de la cuisine, à en juger par l'évier et le four micro-ondes qu'elle apercevait à travers les carreaux de la fenêtre. La pièce paraissait vide. Mr Bates était certainement occupé ailleurs dans la maison… Pour autant, Lisa devait se montrer prudente et tâcher de se fondre dans l'obscurité autant que possible, si elle ne voulait pas se faire repérer. L'enseignant pouvait à tout moment venir fermer ses volets et regarder par curiosité dans la rue… Que dirait-il alors s'il la découvrait en train d'errer devant chez lui à moitié ivre ?
Certes, elle n'était pas encore bourrée au point de se mettre à chanter toute seule à tue-tête, mais suffisamment pour ne pas trouver de meilleure façon de se cacher qu'en s'accroupissant derrière les poubelles de la maison en face de celle de Mr Bates. Elle devait reconnaître que les conditions n'étaient pas optimales, mais au moins elle était sûre de ne pas rester ici très longtemps, et donc de ne pas arriver en retard à l'arrêt de bus. Elle ne tenait pour rien au monde à ce que sa mère – qui risquait de passer en voiture dans cette rue – la surprenne en flagrant délit d'espionnage (pour ne pas dire de voyeurisme)... A tous les coups, elle finirait par deviner que la maison que sa fille surveillait n'était ni plus ni moins que celle de son prof de maths, et Lisa aurait droit à une bonne engueulade une fois montée dans la voiture.
Mis à part le bruit de la fête chez Jessica qui parvenait encore jusqu'ici, le quartier était relativement calme, et il n'y avait pas un chat aux alentours. Même la maison de Mr Bates semblait déserte. Plongée dans le silence, elle n'offrait à la vue de Lisa aucun signe de vie. C'était à se demander si son prof n'avait pas oublié d'éteindre la lumière dans sa cuisine avant de sortir passer la soirée ailleurs… Pourtant, sa Mini Cooper noire et blanche était garée dans son jardin juste devant la porte de son garage, ce qui était bien la preuve qu'il se trouvait chez lui. Si seulement Lisa pouvait le voir ne serait-ce que quelques secondes… Cela lui permettrait au moins de se dire qu'elle n'était pas venue à la fête de Jessica pour rien.
Contre toute attente, la fenêtre du premier étage s'illumina. Lisa se pencha aussitôt sur le côté pour essayer d'apercevoir Mr Bates, mais l'effet de l'alcool sur son cerveau lui fit perdre l'équilibre, et elle dut se raccrocher de justesse à la poubelle derrière laquelle elle était planquée pour ne pas s'affaler par terre. Une chance que le conteneur soit suffisamment lourd pour rester ancré au sol et ne pas tomber avec elle. Lisa n'osait imaginer ce qu'aurait pensé Mr Bates en la retrouvant étalée sur le trottoir au milieu d'un tas d'ordures...
« Il aurait sans doute regretté de m'avoir écrit une lettre de recommandation pour le MIT… » songea-t-elle.
Ce fut à cet instant que la poubelle à laquelle elle était toujours agrippée se mit à gigoter violemment. Un grand remue-ménage à l'intérieur du conteneur secoua celui-ci de plus en plus fort. Lisa écarquilla des yeux ronds comme des billes avant de se rejeter en arrière. Elle tomba sur les fesses au moment même où un énorme raton laveur jaillit de la boîte à ordures.
« Hiiiiiiiiiiiiiiiii ! » hurla la jeune fille d'une voix suraiguë en se relevant brutalement et en s'enfuyant à toutes jambes.
Le rongeur dut sans doute avoir aussi peur qu'elle, car il détala dans la direction opposée.
Et dire que Lisa avait voulu rester discrète ! Elle venait probablement de réveiller tout le quartier, et elle n'avait plus d'autre choix que de se sauver le plus vite possible, avant que Mr Bates ne sorte de chez lui pour voir qui avait fait tout ce boucan.
Sa course effrénée la conduisit jusqu'à l'arrêt de bus, où elle s'arrêta pour récupérer son souffle. Le bitume détrempé sur lequel elle s'était rétamée lui avait mouillé les fesses et éraflé la paume des mains. Elle se demandait comment elle allait réussir à justifier devant sa mère le triste état dans lequel elle était. Heureusement, l'alcool qu'elle avait consommé durant la fête pouvait expliquer bien des choses...
