— Il est presque vingt-trois heures, dit Horace en refermant sa montre de gousset. Nous n'allons bientôt plus pouvoir trouver quoi que ce soit...

Il se redressa en grimaçant, le dos raide, et Mikaela appela soudain. Tous rappliquèrent aussitôt.

— Regardez, dit la femme en montrant le bout de ses doigts. Du sang ! Il n'est pas frais, mais... Il y en a ici aussi, et là-bas...
— Suivons la piste alors, dit Jake.

La torche en avant, il s'avança entre les rochers, en touchant certains, passa par-dessus le ruisselet et soudain, se figea. Sa torche disparut et il cria.

— Dr Mike ! Venez vite ! Je l'ai trouvé !

Les autres furent autour de Jake en quelques secondes et Mikaela s'écroula sur les genoux près du corps étendu devant le Maire. Celui-ci repoussa alors la masse de cheveux de Hank et des cris résonnèrent dans la nuit.

— Mon Dieu ! s'exclama Mikaela. Il est... Jake, reculez, s'il vous plait... Non, ne le bougez surtout pas...

L'homme blond était sur le flanc, le bras gauche tendu sous sa tête, le poignet formant un angle bizarre. On l'avait certainement trainé car son colt gisait un peu plus loin, dans son baudrier au cuir rongé par de solides dents. Loren alla récupérer le baudrier.

— Coyotes ! dit-il.
— Je confirme, dit Mikaela. Ce sont des marques de dents de coyotes. Il en a presque partout... Jake, aidez-moi à le mettre sur le dos. Attendez...

Mikaela s'agenouilla à la tête de l'homme inconscient et plaça ses mains autour de son cou, ses doigts sous sa nuque et ses pouces sur ses joues, de façon à lui maintenir les cervicales.

— Allez-y... Doucement... Là, voilà, ne le bougez plus.

La femme se pencha alors sur le visage tuméfié et soupira.

— Il respire, dit-elle. Et je n'entends aucun gargouillis ce qui veut dire qu'il n'y a pas de sang dans les poumons.
— Je vais aller chercher un traineau, décida soudain l'homme de la ferme. Vous allez le remonter à la maison, vous y serez mieux, Docteur.
— Oui, merci, mais je dois sécuriser ses fractures avant.

Horace partit avec l'homme et Loren retourna au ruisseau pour chercher de l'eau fraiche pendant que Jake se mettait en devoir de planter les torches en cercle autour du blessé afin que Mikaela puisse y voir clair. Comme elle lui ouvrait sa chemise déchirée, Mikaela plissa le nez.

— Ces coyotes ont cru qu'il était mort, dit-elle. Ils ont commencé à le manger... Regardez Jake...

Hank avait en effet une grande plaie sale sur le flanc droit.

— Ils en voulaient à son foie, dit le Barbier.
— Un met de choix pour les carnivores, répondit Mikaela. Apportez-moi ma trousse, s'il vous plait. Loren, l'eau ?
— Tenez, Dr Mike...

Inquiet, le vieux monsieur se tordait les doigts et Jake n'en menait pas large non plus. Il avait cependant déjà assisté Mikaela lors de certaines opérations délicates et même s'il avait souvent tourné de l'œil sur la fin, il ferait tout pour sauver son meilleur ami.

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La nuit était bien avancée quand, ayant utilisé toutes les bandes disponibles dans sa trousse puis déchiré son jupon de coton pour en faire des bandages et maintenir des attelles, Mikaela annonça que le blessé pouvait être déplacé en toute sécurité. Entre temps, Horace et le fermier étaient revenus avec un cheval tirant un travois fait d'une ancienne porte de grange qu'on avait habilement transformée, et ils hissèrent Hank dessus. Mikaela s'installa près de lui pour maintenir sa tête puis le fermier fit remonter lentement sa bête de somme, un énorme cheval de trait, jusqu'à la ferme et on installa le blessé dans la grange, faute de pouvoir le monter dans une chambre.

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Mikaela sursauta quand Jake lui toucha l'épaule. Assise sur une meule de paille, le dos contre le mur, elle se frotta le visage.

— Non, je ne dors pas... soupira-t-elle. Nous partirons dès l'aube, j'ai besoin de mon matériel, je ne peux rien faire de plus, ici...
— Si, vous coucher et dormir, répondit le Barbier. La femme du fermier a préparé une chambre pour vous... Elle veut aussi que vous mangiez quelque chose.
— Elle n'est pas couchée ?
— Si, depuis longtemps, il est plus de trois heures du matin, mais c'est dans le four. Je viens de manger, je vais le veiller.
— Où sont les autres ?
— Loren et Horace sont là-bas, ils pioncent...

Mikaela hocha la tête en voyant les deux hommes enroulés dans des couvertures, pelotonnés dans le foin, puis elle bâilla et quitta la grange. Dans la cuisine de la maison, elle trouva effectivement une assiette de ragoût encore chaud et elle s'installa dans le salon, dans un grand fauteuil d'osier, devant la cheminée mourante.

Tout en mangeant, elle se demanda comment Hank, en trappeur expérimenté, avait pu tomber de la falaise. De plus, s'il était venu relever ses pièges, ils auraient retrouvé lapins et oiseaux près de lui, ou du moins les collets si les coyotes avaient emporté le butin, mais non, rien, juste son colt, chargé à plein, ainsi que le baudrier, son chapeau, et du sang un peu partout.

Mâchonnant un morceau de viande, Mikaela soupira. Même s'il était rude, Hank n'était pas un homme mauvais, au contraire. Il cachait sous sa dureté un cœur de père aimant pour son fils caché et handicapé qu'il avait envoyé dans une école de dessin, à Denver. Mais en Maquereau qui se respecte, il ne pouvait pas laisser transparaitre ses sentiments donc il se barricadait derrière une apparence dure et un sale caractère bourru.

Pensive, Mikaela posa l'assiette vide sur ses genoux. Hank était bien amoché. Il avait de nombreuses côtes cassées, le poignet gauche brisé, le tibia droit aussi, une multitude de morsures de coyotes et des ecchymoses un peu partout. Heureusement, il n'avait aucun traumatisme crânien visible. En tombant, il avait dû se protéger la tête avec ses bras, ce qui lui avait sans aucun doute sauvé la vie.

Inquiète, la femme décida de ne pas aller dormir dans la chambre si gentiment préparée par la maitresse de maison. Elle alla laver ses couverts puis retourna dans la grange et trouva Jake en train de lire un petit livre. Elle s'assit à côté de lui et, comme il levait le bras, elle se cala contre sa poitrine en soupirant.

— Si elle savait, Theresa me tuerait, dit-il avec un sourire.
— Sully le fera en premier après m'avoir tuée, moi, répondit Mikaela.

Le Barbier sourit puis baissa son livre et Mikaela ne tarda pas à s'endormir. Elle fut réveillée au matin par le ronflement des chevaux qui avaient faim et comme elle se redressait, faisant glisser la couverture qu'on avait déposée sur son dos, elle regarda Hank toujours étendu sur le sol et inconscient. Loren apparut alors avec un seau d'eau fraiche et il tendit un gobelet à Mikaela avant de plonger dedans un morceau de tissu pour laver le visage tuméfié du gérant de Saloon.

— Quelle heure est-il ? demanda Mikaela.
— Six heures trente. Jake et Horace sont en train de préparer nos chevaux, répondit Loren. Le fermier attelle son chariot, il va nous ramener en ville.
— Ah. C'est très gentil à lui...
— Mon mari a toujours été très généreux, dit soudain la femme du fermier en apparaissant, une boye à lait vide dans les mains. Et puis Monsieur Lawson est notre propriétaire, nous ne pouvons pas le laisser mourir en vous obligeant à rentrer à cheval...

Mikaela sourit. Elle se leva alors et inspecta les pansements faits la veille dans l'obscurité. Elle en resserra quelques-uns, ajusta l'attelle sur le tibia fracturé puis Jake apparut et la femme lui demanda de trouver de la corde. Elle rabattit les pans de la couverture sur laquelle gisait Hank, et avec l'aide de Loren, ils l'entortillèrent comme un saucisson pour éviter qu'il ne bouge trop durant le transport, aggravant ainsi ses blessures. À l'aide d'une planche, il fut hissé et déposé dans le chariot et Mikaela s'installa encore une fois près de lui puis le convoi s'ébranla.