3.

Mylon Desteyn, le Colonel supervisant la promotion de l'Académie, s'était fendu d'un petit exposé à quelques semaines de l'envol de ses « poussins » dans l'espace pour leur exercice final en situation réelle.

Deux heures durant, il avait énuméré bien des dangers, des découvertes possibles lors de rencontres avec d'autres populations. Ensuite, il avait eu une sorte de sourire.

- Durant votre voyage, vous aurez peut-être la chance de croiser la route de l'Arcadia - dont voici une capture d'image - le cuirassé vert du capitaine pirate Albator.

Au premier rang de l'amphithéâtre, Erendal leva la main.

- Excusez-moi de vous interrompre, Colonel. Et je ne pense pas être le seul à avoir tiqué à votre dernière phrase. Je vous cite : la chance de croiser ». Mais si je ne me trompe pas, vous parlez ensuite d'un Pirate ! Est-ce que par définition, de tout ce qui nous a été enseigné depuis deux ans, un Pirate n'est-il notre ennemi naturel ?

Bâti comme un chêne, la courte chevelure de neige et le visage buriné par trente ans de service sur le « terrain » de l'espace, Mylon esquissa un sourire.

- Oui, je comprends votre réaction, Aspirant Erendal Thorpe. Les relations entre la Flotte et le capitaine Albator sont complexes, ambigües et aussi secrètes. Albator et son Arcadia protègent les mêmes valeurs que nous, sauf qu'il arbore le pavillon Pirate, pour s'assurer la liberté de ses actes et de n'avoir à rendre de comptes à personne !

- Un électron libre ? glissa Jenksy. C'est aussi dangereux qu'un Pirate…

- C'est ainsi, décréta Mylon. Vingt-cinq ans que cet Arcadia parcoure l'espace, ne se posant que de très rares fois, de très brefs moments. Par contre cela fait très longtemps, vingt ans et des poussières qu'il n'est plus passé par notre galactopole de Piran. Je ne saurais vous en dire plus, sauf qu'il n'est pas à considérer comme un ennemi, donc ne lui tirez pas dessus car en retour il ne vous ratera en vous atomisant de ses canons !

- Le Suprême peut tout endurer ! se réjouit Valandra. Nous ne redouterons pas cet Arcadia !

- Ne soyez pas si sûre de vous, Aspirante Lumens, la détrompa encore Mylon. Une fois attaqué, même par ceux répertoriés comme non-agressifs, le capitaine Albator ne laisse jamais de seconde chance. Un des secrets qui le maintiennent en vie depuis toute sa vie !

Erendal leva à nouveau la main.

- Un Pirate est un Pirate ! Il est sur notre liste des cibles éternelles à abattre. Mais nous n'effectuerons pas le premier tir, je vous le promets, Colonel Desteyn.

Valandra se manifesta encore elle aussi.

- Nous avons une photo de notre cuirassé identifié. Mais qu'en est-il de ce capitaine Albator ? Une identification nous aiderait !

Mylon Desteyn soupira.

- Impossible. Nous, et bien des Flottes qui reconnaissent Albator comme allié et non comme l'ennemi, n'avons jamais vu son visage. Il se dissimule depuis bien des années sous un masque, ce qui fait que nous l'avons surnommé le Pirate-Au-Masque-D'Argent ! Considérez-le comme un partenaire, mais en même temps ne lui faites aucune confiance !

- A vos ordres ! répondirent à l'unisson tous les Aspirants de l'amphithéâtre.

Anthénor était rentré dans son studio. Le jeune homme pressa ses mains l'une sur l'autre.


« Je pars dans l'espace ! Je m'envole ! J'y suis arrivé, maman ! J'ignore pourquoi tu m'as influencé vers cette carrière, que j'adore au demeurant, même si je suis soumis constamment au jugement de tous ces Aspirants de l'élite de génération… C'est très dur, je ne pouvais te l'avouer, ma maman… Et je dois y arriver, au bout, pour toi ! Mon père, quel qu'il soit, il ne ressentira jamais rien pour moi. Je ne l'ai pas connu, et je me passerai bien de lui, pour tout le reste de ma vie ! ».

Le jeune homme se remplit un verre d'eau, le buvant à petites gorgées.

« Je me sens bien… et bizarre à la fois. Et je ne sais pas pourquoi… ».

Anthénor se saisit de son téléphone.

- Maman, ne me diras-tu donc jamais qui est mon père ?

- Jamais ! rugit Lyame. Il le fallait, pour ta protection. Et ni lui ni moi ne te dirons jamais rien ! C'est ainsi depuis ta naissance et j'ai promis !

- Maman, je ne comprends pas…

- C'est ainsi.

Sur le petit écran du téléphone, Lyame sourit tendrement.

- Tu es mon fils. Toi et moi sommes tout ce que nous avons été l'un pour l'autre depuis toujours. C'est tout ce qui importe.

- D'accord, maman.

A la fois insatisfait et incompréhensif, Anthénor raccrocha. Le jeune homme sourit néanmoins.

« Bientôt, à moi l'espace ! »