III Présumé Innocent

Je revoyais son sourire pendant le trajet qui me ramenait à ma villa isolée. Contrairement à la mésaventure arrivée plus tôt dans la soirée, notre rencontre méritait sa place dans ma mémoire et je ne me lasserais pas de me repasser ce court métrage inoubliable. Je me surprenais à sourire en repensant à elle, j'hésitais même à faire demi-tour pour la retrouver au Pacha mais ma morale me l'interdisait. Je voyais d'ici la tête de Thalia et à sa place je prendrais cette volte face pour un affront. J'en déduisais que la patience restait la plus sage décision. Je me contenterais de l'espoir d'un message de sa part. Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir…Mon immortalité risquait fort de nourrir cette aspiration je ne souhaitais pas qu'elle attende aussi longtemps avant de me contacter.

J'arrivais à proximité de ma propriété où une forte agitation semblait régner. Je pouvais voir des lumières bleues clignotantes par dizaine éclairées le bas ciel. Plus j'avançais plus elles devenaient oppressantes.

Oh fuck ! La guardia civil, la police espagnole il manquait plus qu'eux. C'est une soirée folle ! Pendant près d'un demi siècle rien de bien passionnant, et là en quelques heures c'est l'ascenseur émotionnel. Bon pas de panique, pas de raison de s'inquiéter, ça doit être un vol de ma villa. Un vol ? N'importe quoi ! Toute les forces de l'ordre de l'île se sont données rendez vous ici.

Je roulais lentement vers le premier barrage bloquant l'accès de l'entrée. Je croisai un regard et tout s'enchaina. En quelques secondes ma Porsche fut encerclée par des dizaines d'hommes armés jusqu'aux dents. Ils se tenaient à bonne distance de sécurité, leurs armes menaçantes pointées sur moi. L'un d'eux s'approcha. Il avançait en position de défense en léger pas de côté. Il ne quittait pas des yeux la vitre côté conducteur qu'il prenait pour une cible potentiel. A ce moment là un geste brusque de ma part aurait suffit à déclencher une salve de divers calibres sur la carrosserie flambant neuve de ma voiture. Je le laissais finir son numéro de cowboy qui me paru durer des heures. Il arriva à la poignée de porte et ouvrit violemment.

« -Señor Delcielo ! Veuillez sortir de votre véhicule, main sur la tête, sans geste brusque et sans dire un mot ! » Me hurla t'il.

Je sortais lentement, la paume des mains face à mon assistance aux aguets. A peine eu je mis les deux pieds dehors, je me retrouvais plaquer contre la portière passager les mains dans le dos. J'entendis le cliquetis des menottes se refermer sur mes poignets. Je les laissais me contrôler, me concentrant pour endormir ma force au minimum. Ce qui m'importait avant tout était de connaître la raison de toute cette agitation car personnellement je n'avais aucune piste en tête.

« -Vous m'expliquez ce… » Mais avant que j'eus le temps de finir je pris un coup dans le dos qui aurait certainement été efficace sur l'un d'eux. Bon, ça avait le mérite d'être clair : j'avais le droit de la fermer. Plusieurs hommes s'étaient joints à mon gardien me poussant vers ma maison. Les visages que je croisais trahissaient leur étonnement. Je pouvais entendre à mon passage leurs commentaires : Il a à peine 20 ans. Il a du péter un câble. Encore une histoire de drogue, pauvres filles.

Drogue, Pauvres filles ? C'est quoi ce délire ? Que s'est il passé?

J'hésitais : écouter la raison de mon arrestation ou fuir sans leur laisser le temps de réagir. La mer n'était pas très loin et je pouvais rejoindre en quelques heures la côte africaine. Disparaître. J'y avais pensé il y a quelques heures après mes doutes sur mon control du monstre sommeillant en moi. Etais ce réellement la bonne solution, me terrer Je n'allais pas me sauver maintenant je devais au moins entendre leur version des faits.

Nous entrâmes dans ma maison où une foule s'activait. Partout, dans chaque pièce une fourmi y travaillait. Un brouhaha infernal régnait. Même les chiens se mêlaient à cette pagaille usant de leur museau sur le moindre recoin. A mon passage ces bêtes firent un pas de recul effrayé par mon être. « Même les chiens en ont peur ! » Crus je entendre. Une bête monstrueuse défilait devant eux. Chaque regard, chaque visage croisé avait son lot de répulsion. Je pouvais lire sur leur visage un mélange de dégoût, de haine, d'incompréhension. Je vivais cette scène au ralenti honteusement. J'étais le condamné innocent que l'on amenait au bucher sous les huées d'une foule révoltée prêt à souffler sur les braises. Que pouvait-on me reprocher de si atroce. On me poussait à nouveau violemment vers ma salle. Face à moi, derrière la grande table, se dressait un homme trapu, le visage fatigué par le temps, une grosse moustache aggravant la sévérité de ses traits. Son regard me fusillait. J'étais déjà présumé coupable. Je pouvais voir sur la table plusieurs sachet de poudre blanche à priori de la drogue, une valise de coupure de billets de 500 euros était ouverte. J'étais semble t'il victime d'une machination. J'attisais tous les regards de la pièce. On me pressa à m'asseoir. Mon accompagnateur, peut être rassuré par mon allure de jeune homme, poussa fortement sur mes épaules pour m'y entrainer plus rapidement. Je le laissais faire humainement.

« -Inspecteur Gonza, le prévenu est à vous. » dit il tel un automate bien programmé.

« -Bien, vous pouvez disposer. » Répondit l'inspecteur sans me quitter du regard, certainement pour m'intimider. « -Señor Delcielo Matéo, né le 31 janvier 1989 à Barcelone, fils unique d'un certain Alberto Delcielo et de Carla Saragosa, Résidence principale situé à Dubaï, étudiant en commerce internationale à New York. Parents à la tête d'une des plus grosses fortunes mondiales, érigée sur le marché du pétrole, des métaux précieux. » Enuméra t'il d'un ton taciturne en avançant vers moi. Ses renseignements restaient sommaires et je ne m'en inquiétais pas pour l'instant.

Il tourna face à moi un ordinateur portable. J'écarquillais les yeux. La photo sur l'écran me glaça d'avantage…Thalia…Alicia…Mortes ! Elles gisaient à demi-nue sur le sol baignant dans une marre de sang. Leurs regards médusés criaient encore la violence de leur mort. La main de Thalia tenait celle d'Alicia. Leurs corps portaient plusieurs coupures béantes dégoulinantes d'hémoglobines. Cette vision devenait insoutenable. Des traces de poudres blanches maquillaient leur peau. Quel massacre ! Qui avait pu faire ça ? On me considérait donc comme étant le responsable de cette boucherie ?

« MAIS QU'EST-CE QUI T'ES PASSE PAR LA TÊTE ? » me hurla t'il à quelques centimètres de l'oreille droite. Toute l'assemblée avait sursauté sauf moi bien sur. «C'EST QUOI LE BORDEL QUE TU ME RAMENES ICI TU TE CROIS A NEW YORK ? »Sa voix ne baissait pas mais montait d'un cran. «-TU SAIS CE QUE TU RISQUES LA ? EN ES TU CONSCIENT ? T'ES BON POUR LA PERPETUITE ! »

« -Vraiment ? Vous ne me croyez pas capable d'avoir fais ça ? »Répliquais-je d'un ton plus calme.

« -Ne joue pas au plus malin, des témoins t'ont vu entrés dans cette pièce avec elles, vous y êtes restés presque une heure, ces même personnes t'ont vus sortir sans elles et elles t'ont trouvés anormales, j'attends des explications. Pourquoi as-tu fais cela ? » Attaqua t il de nouveau.

« -Je suis entrés avec elles dans cette salle en effet. On a passé un moment tranquille à discuter, à danser et rien de plus. Je suis sortis car je ne me sentais pas bien voila tout. »

« -Un moment tranquille, tranquille »S'énerva t'il à répéter. Il tourna à nouveau l'écran de l'ordinateur face a moi « ET TU TROUVES CA TRANQUILLE TOI ! Et toute cette merde sur la table, cet argent, ça sort d'où ? »

« -Je suis autant troublé que vous par ce massacre mais je ne suis pas le responsable. Je les ai effectivement emmenées dans ce salon privé. J'avais sympathisé avec Thalia et Alicia et nous souhaitions nous mettre à l'écart pour discuter. Il semble que ma présence avec elles, soit le seul élément qui vous porte à croire que je sois le barbare qui est commis cet acte sanguinaire. Ce n'est pas un peu léger pour m'incriminer.»

Mais en avais je vraiment le choix ? Je les aurais certainement vidées de leur sang. Je méritais peut être cette arrestation. Ce crime ne pouvait pas rester impuni. Je faisais un coupable facile pour eux. Le véritable meurtrier n'en voulait pas qu'à ces filles il me visait indirectement mais voila pourquoi ?

« -Vous ne répondez pas à ma question ! L'argent, la drogue ? Tu l'as trouvé où ? Tu trafiques c'est ça ? J' comprends pas ? T'as pas assez de frics ? Papa t'as coupé les vivres ? » Son interrogatoire partait dans tous les sens. Tous se mélangeaient. Il ne devait pas avoir l'habitude de traiter ce genre d'affaire criminelle. J'étais le coupable idéal à ses yeux. Le témoignage de ma présence sur le lieu du crime lui suffisait à lever une petite armée contre moi. En attendant le coupable devait être bien loin le sourire aux lèvres.

« -Tous ce qui se trouve sur cette table ne m'appartiens pas, on a certainement du déposé ça pour aggraver la situation. Tellement d'indices m'accablent, vous ne trouvez pas cela trop facile ? Et vous l'avez dit vous-même je n'ai pas besoin de trafiquer pour avoir ce train de vie. » Lui répondis je.

« -Et les filles étaient quoi pour toi, des dealeuses, des rabatteuses, des consommatrices ? »Attaqua t'il de nouveau.

« -Elles étaient des rencontres. Je les connaissais depuis quelques heures seulement. Elles m'ont accosté sur la piste mais il n'y a rien d'extraordinaire à cela. Elles souhaitaient juste faire connaissance. Comme tous les jeunes présents là bas, elles étaient venues pour s'amuser. » Je jetais un coup d'œil à travers la baie vitrée. Le temps défilait trop vite et le soleil allait m'obliger à trouver une solution rapide sous peine de dévoiler à leur vue le premier homme boule à facettes. Alors qu'il continuait son interrogatoire sans grande efficacité (dénotant un manque compréhensible de pratique), j'imaginais les solutions offertes à mon évasion. Les quelques gardes présent ne poseraient aucun problème à neutraliser, il fallait pourtant que tout se passe sans surnaturel et là…je devais cogiter. Je scrutais tous les détails environnant : les objets à lancer, les meubles à renverser... Je me projetais l'image de ma course cherchant la plus courte, la plus à couvert gardant en ligne de mire mon point de chute la falaise aux abords de la villa où je pourrais me tomber en attendant une balle perdue. La mort serait un gage de tranquillité pour les prochaines années. Un purgatoire ou le début de l'enfer ? Ces termes ne s'appliquent pas aux vampires. Nous sommes des morts parmi les vivants, une forme de parasite pour l'homme. Notre enfer est cette existence clandestine sans fin. J'allais goûter à un autre enfer vivre seul avec moi-même.

« Nous n'allons pas continuer ainsi à attendre tes aveux, nous avons suffisamment de preuves et de témoins attestant ta présence sur les lieux du crime mais peut être qu'un séjour en cellule te rafraichira les idées et… » L'inspecteur Gonza stoppa net se tournant vers un brigadier venu l'interpeler. Les deux hommes discutèrent. Gonza récupérait un portable que son collègue lui tendait. Leurs regards ne quittaient plus l'écran comme stupéfait ; certainement une nouvelle preuve montée de toute pièce à mon encontre. Leur attention ainsi détournée, J'envisageais, non sans regret, ma fuite imminente. Je basculais légèrement mes pieds en arrière prêt à bondir et à briser ma vie pseudo humaine.

« Voila qui change tout ! » s'exclama l'inspecteur. « Nous avons perdu beaucoup de temps ici, dites à vos hommes de déployer les barrages, donnez leur le signalement de l'individu. »répliqua-t-il derechef.

Je devinais la nouvelle tournure des événements, l'enquête venait d'avoir son rebondissement attendu je pouvais relâcher la pression et oublier ma course folle. Señor Gonza avançais vers moi, tout le dispositif de sécurité semblait se volatiliser sous mes yeux. Le bruit des portières accompagné des sirènes couvraient l'agitation.

« Euh, je crois que je vous dois une explication. Un témoin à filmer avec son portable votre sortie de la pièce où l'on peut brièvement voir les deux filles en arrière plan bien vivantes. Une poignée de secondes après votre départ un homme est entré. Il semble que cela soit notre suspect numéro un. Reconnaissez-vous cette personne sur cette vidéo ? »Dit il sa main frottant sa joue signe de sa gêne. Il me tendit le portable.

Je restais silencieux. Son auteur méritait toute mon estime et bien plus encore : ma vie humaine venait d'être sauvée par cette vidéo. Je regardais avec attention les images défilant sous mes yeux, on voyait effectivement Thalia enlacé par Alicia au moment où j'ouvrais la porte. Je fixais l'écran j'attendais la venue du boucher. Le voici. Son visage m'était complètement inconnu, brun plutôt grand. L'écran, malgré une bonne résolution, n'offrait pas un portrait suffisamment exploitable. L'obscurité et les jeux de lumières rendaient la tâche difficile. La police scientifique allait avoir un gros travail de décorticage.

« Je ne connais pas ce visage » exprimais-je « Je ne connais pas cette personne inspecteur mais je suis prêt à vous aider si vous avez d'autres éléments. » ajoutais je.

« Ne quittez pas l'Ile sans le signaler, il me reste quelques questions à aborder avec vous…comme la drogue et l'argent…mais… »Il reprit son souffle passant ses gros doigts dans sa moustache « avec cette vidéo entre nos mains je pense que vous êtes effectivement victime d'un complot et j'aimerais bien comprendre la raison qui les a poussé à cette fin plus que tragique. Je laisse une équipe de surveillance à votre propriété à la fois pour votre bien et… pour éviter que vous décidiez de nous fausser compagnie. Cette affaire nous dépasse un peu et je ne tiens pas à faire d'erreur. Je vous convoquerais certainement demain donc ne soyez pas surpris si mes hommes viennent vous cherchez. » Termina t'il.

Il tourna les talons se dirigeant vers les deux hommes restés avec lui. Il leur donna ses dernières consignes et je compris qu'ils devaient roder autour de ma propriété. L'histoire était donc loin d'être terminé. La maison, vide, je pouvais cesser ma comédie humaine. Je restais immobile comme le marbre fouillant ma mémoire à la quête de réponse. Qui ? Pourquoi ? Ma vie passée humaine n'avait pas fait l'objet de troubles particuliers. Une femme déçue de me voir disparaître sans rien dire ? Non, je n'étais pas un Don Juan tyrannique. J'arrivais toujours à justifier ma fuite. Pour certaines j'étais même mort. Et puis pour élaborer un plan de la sorte il aurait fallu une certaine expérience. La mafia pourrait être à l'origine de cette mascarade : drogue, argent, meurtre. Non, ça ne tenait pas debout je ne les côtoyais pas. Alors qui ? Qui peut m'en vouloir à ce point ? J'étais mauvais en énigme. Mon truc à moi c'est le commerce, la littérature, la musique, la peinture mais enquêter…je ne sais pas faire.

Si j'avais pu dormir, mes divagations auraient eu raison de moi mais ce n'était pas le cas. Mon esprit demeurait pollué par mes tonnes de tomes de suppositions toutes aussi tordues les unes que les autres. Un bruit pourtant m'alerta j'entendais quelqu'un marcher à l'étage. La colère m'envahissait. Cela ne pouvait être que le meurtrier. J'étais si furieux que mon corps était pétrifié, un volcan pourtant prêt à exploser. Des grognements s'échappèrent de ma gorge. Je ne pouvais les retenir. La pièce en faisait l'écho. Et en quelques secondes je me retrouvais à l'étage faisant voler la porte de la chambre où il avait pénétrer. Mais je restais stupéfait face à mon intrus.

Il régnait dans la pièce un silence interminable. Deux statues se fixaient sans dire un mot. Le temps s'était arrêté. Chronos, maître du sablier, savourait ce moment. Cette soirée devenait complètement folle, je ne maitrisais rien, tous les évènements me dépassaient, tous…L'évolution de cette journée échappait à toutes prévisions.

Je me trouvais en face d'une beauté envoutante à la peau blanche comme ma race. D'un aspect général, elle n'était pas très grande, et possédait une taille assez fine, Ses cheveux assez courts, en batailles, donnait du peps à son visage dominé par ses prunelles noisettes lui donnant un petit air sauvage. Un petit nez aquilin ornait le milieu de son visage, d'une forme parfaite, il épousait merveilleusement son profil; et pour finir, une petite bouche, avec des lèvres assez pulpeuses. Cette femme parfaite je la connaissais. Elle était ma créatrice, mon ange gardien oublié.

« -Sabi ? » Dis-je hésitant.

« -Sabi…C'est bien toi ? Je ne me trompe pas ? » Ajoutai-je.

Elle avançait vers moi d'un pas léger. Mon cœur, s'il avait pu, aurait explosé à ce moment. Elle était plus qu'une sauveuse à mes yeux : j'étais lié à elle.

« Matéo… » Susurra t elle en me caressant affectueusement la joue. « Je ne pensais pas croiser aussi tôt ta route. Je n'étais pas préparer à cette épreuve. »

Je prenais sa main dans la mienne comme pour m'assurer qu'elle était réellement là. J'avais recherché inconsciemment une femme comme elle durant toute ces années mais en vain. Elle était inimitable. Les circonstances de sa disparition peu après ma transformation était compréhensible. Elle avait succombé à la tentation alors qu'elle partageait déjà sa vie avec un autre vampire. Elle craignait sa réaction. Je n'étais qu'un jeune vampire.

« -J'aurais pleins de choses à te dire mais ma principale interrogation est pourquoi es tu là ? Aurais-tu un rapport de près ou de loin avec tous les évènements qui me touche ce soir ? Rassure moi, Sabi, tu n'es pas à l'origine du massacre ? »

« -Matéo, je suis seulement responsable de la vidéo. Le hasard a voulu que je me retrouve en vacance sur cette île avec ma nièce. Je ne m'appelle pas Sabi ,Matéo, je n'ai jamais porté ce prénom, je l'avais inventé pour te protéger, j'avais vue ta fin…Ma véritable identité est Alice, Alice Cullen. »

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