Playlist de la semaine
Je suis fier de moi quand j'ai besoin de nous
Loïc Lantoine, A chacun sa tronçonneuse

III. Harry. De la répétition des choses

Les piliers moussus sont étonnamment les mêmes que dans mes souvenirs : même pas plus petits ou plus rongés ou plus imposants. J'ai quand même le cœur qui bat. C'est que Poudlard est finalement plus que ma maison ou l'endroit où j'ai fait mes études. C'est le lieu où j'ai une famille ; plus encore, où j'ai appris à en avoir une.

Je ne vais pas faire dans le pathos du petit garçon orphelin arrivé avant six ans, non seulement dans le monde magique, mais dans une école prestigieuse, avec un gardien loup-garou et un sorcier tutélaire en guise de grand-père adoptif. Mais je me souviens de Privet Drive. Je me souviens de ces soirs où j'espérais tellement que quelqu'un allait venir. Et quelqu'un est venu. Et si je n'ai gardé que des impressions confuses de ces semaines de transition au Terrier, – tellement de vacances ont surimposé trop d'anecdotes pour que je puisse réellement les dater -, je pourrais raconter presque heure par heure mes premières journées à Poudlard. Remus, avec moi du matin au soir, hésitant parfois sur comment s'y prendre, mais tellement désireux que ça marche que je n'arrivais pas à y croire. De la neige. Des élèves qui murmuraient sur mon passage. Des elfes. De la magie qui entrait dans ma vie...

Avoir Remus avait déjà été miraculeux, mais ça ne s'était pas arrêté là. Sans Remus, quand aurais-je enfin su qui étaient mes parents ? Qu'ils n'étaient pas morts dans un accident mais dans une guerre un peu compliquée à comprendre, mais bravement, pour moi en un sens ?

« Et ils t'aimaient, Harry. Ils t'aimaient plus que tout », avait sans fin répété Remus, bien après que j'ai décidé de l'appeler Papa.

Sans Remus quand aurais-je découvert la magie ? Ou la prophétie ? Serais-je même allé à Poudlard ? Je me suis quelque fois demandé comment mon oncle et ma tante auraient réagi quand ma lettre pour Poudlard serait arrivée, sans réussir à me le représenter. Peut-être que je n'aurais pas eu le temps d'apprendre qui j'étais que Voldemort et ses sbires m'auraient retrouvé et assassiné...

« Tu oublies, Albus, Harry », avait généralement souri Remus à chaque fois que j'avais exprimé de telles inquiétudes. « Il avait l'œil sur toi, même s'il surestimait encore ton oncle et ta tante. Il t'aurait toujours aidé ! »

Et de fait, à Poudlard, il y avait eu Albus, ses histoires, son regard bienveillant sur les gens et les choses, ses réserves inépuisables de bonbons et de sucreries et son étonnante capacité à résoudre les problèmes les plus compliqués. Comme les moyens étaient rarement orthodoxes, je n'avais jamais réussi à totalement imaginer comment il serait intervenu à mes côtés si Remus n'était pas venu me tirer de chez les Moldus. Sans doute autrement que je ne pouvais l'entrevoir ; ça c'était une certitude.

Il y avait aussi, presque en même temps, eu Hagrid, ses promenades en forêt, ses chocolats chauds, ses pancakes souvent ratés et ses livres sur les créatures magiques. Il y avait eu un peu plus tard Severus et Minerva, protecteurs vigilants chacun dans leur genre. Il y avait aussi eu Linky pour toujours s'inquiéter que j'aie assez mangé, que je sois assez couvert ou que j'aie assez dormi. Et il y avait eu Cyrus...

Rien qu'à pousser le portail, je revois mon petit frère, mon presque jumeau, courir dans l'allée quand ce sont les vacances. De fait, je ne me rappelle pas que la double porte ait été ouverte sans que Papa, Severus ou Hagrid aient été là. Trop d'années de formation magique, trop de mésaventures aussi me font un instant hésiter à entrer, et je ne peux m'empêcher de jeter deux ou trois sortilèges de détection.

«Tous les briseurs de sorts sont paranoïaques, mais toi, Harry, tu nous bats tous ! », se moque souvent Tiziano.

Je souris tout seul en pensant que Ron a dit un truc approchant la dernière fois que l'on s'est vu.

« En devenant Auror, je me surprends à devenir aussi parano que toi ! »

Je rempoche ma baguette pour m'avancer dans l'allée, sûr maintenant que Hagrid n'est pas loin, qu'il attend ma venue.

« Harry ! », s'exclame en effet une voix grave derrière moi quelques pas plus tard.

« Hagrid », je réponds en me retournant pour le voir sortir d'un fourré à grandes enjambées. « Comment vas-tu ? »

« Bien, Harry, bien ! Ton père m'avait prévenu de ton arrivée ! Tu es là tôt, c'est bien ! »

« J'avais hâte d'être là », je confirme simplement – s'il y avait quelqu'un devant qui avouer ça , c'était bien Hagrid.

« D'autres avaient hâte », me sourit le garde-chasse comme une confirmation.

On s'embrasse un peu maladroitement, engoncés dans nos capes d'hiver. Hagrid marmonne quelque chose comme « regardez ce grand sorcier qui nous revient» et moi, je ris bêtement en me sentant toujours si petit à côté de lui. Quand on met fin à nos effusions, il a un coup de menton suggestif vers la forêt. « Tu pourrais ne pas arriver sans encombres jusqu'au château ! »

« Ils sont par là ? », je me réjouis en me demandant quelle blague les jumeaux ont pu me préparer. J'ai bien fait d'arriver plus tôt !

« Pas très loin.. Ils ont une cabane dans le coin. »

« Dans la forêt ? », j'enquête un peu surpris par l'information, mais devinant déjà la réponse tranquille de Hagrid.

« Je surveille. » Je souris, et il ajoute : « Va, vite ! On se verra plus tard, nous deux ! »

Je continue donc, les yeux sur les branches basses pour débusquer les mèches noires de Kane ou les nattes blondes d'Iris, que j'imagine prêts à se jeter sur moi. Je baisse les yeux quand mes pieds font craquer une branche et que le sol gelé change de consistance. Je pourrais reculer mais ils seraient déçus. Quand je tombe sur les fesses au fond d'un trou qui dépasse ma tête, je sais que c'est Hagrid qui a dû le creuser.

« Bon, et maintenant que je suis votre prisonnier, quoi ? », je demande quand deux frimousses s'encadrent dans la fenêtre lumineuse au dessus de ma tête.

« On pourrait t'emmener dans notre repère secret », menace Iris avec une infime hésitation.

« Un repère secret ? »

Le regard un peu inquiet de Kane-le-raisonnable finit de confirmer qu'il s'agit sans doute d'un endroit dans la Forêt interdite. Je me revois devant Remus, Albus ou Severus, pas plus haut qu'eux, me demandant comment mes prudentes justifications étaient si facilement percées à jour. Quatorze ans plus tard, la question se passe de réponses.

« Tu ne diras rien, hein, Harry ? », finit par oser maladroitement mon petit frère.

« Oh, oh », je me moque. « Qu'est-ce qu'un prisonnier pourrait dire ? »

« C'est pas loin », essaie à son tour Iris. « Juste un peu plus loin... »

Quelle avocate celle-là, je souris : « pas loin » est sans doute suffisamment près à leurs yeux pour échapper à l'interdiction d'entrer dans la forêt magique.

« J'ai hâte de voir ça », je commente avec sincérité.

Je ne me vois pas les dénoncer. Hagrid connait visiblement l'endroit, et même si la définition de la sécurité du garde-chasse n'est pas celle du commun des sorciers, il n'aurait jamais laissé les jumeaux prendre des risques importants. J'ai passé trop d'après-midi à ses côtés pour en douter, mais ça sera bien d'en être sûr quand même !

« Faudrait d'abord que je sorte ! », je lance.

« Tu peux léviter ? », veut savoir Kane. S'il en est un qui a hâte d'avoir onze ans et une baguette, c'est bien lui.

« Moi, j'aurais un prisonnier, je ne le laisserais pas léviter », je remarque.

La corde arrive juste après.

« On l'a accrochée à un arbre », explique Kane.

« Et votre nœud est solide ? »

« On en a fait trois ! », répond Iris, l'air offensée.

Je ne suis pas très confiant – j'aurais peut-être dû léviter après tout - mais je prends mon élan sur la corde pour me hisser le plus vite possible et prendre appui sur le bord du trou. La corde tient, mais la terre s'effondre un peu, et Iris et Kane s'accrochent à moi pour me tirer. Je suis trop lourd pour eux et je me dis qu'on va glisser tous les trois dans le trou quand j'arrive à bloquer un pied dans une racine et je nous tracte loin de la cavité. Ils crient de surprise puis, se voyant sauvés, ils se marrent, les andouilles. Je suis plein de terre, je me suis à moitié arraché un ongle, mais je les adore.

« Bon, on dirait que je vous aurais sauvés et que donc vous m'inviteriez gentiment dans votre repère pour me remercier », je propose en me relevant en secouant la terre de mes vêtements.

« Oui ! », ils acceptent tous les deux avec joie, et on court maintenant dans la forêt. Je pense un peu tard au trou béant sur le chemin, et j'espère que Hagrid va le reboucher.

La cabane n'est en effet pas très loin. C'est une simple hutte pointue faite de branchages noués par des lianes. Une couverture la ferme.

« Elle est belle, hein ! », quémande Kane les yeux brillants.

Je sens les protections qui entourent le lieu – pas seulement celles posées par Hagrid mais d'autres plus subtiles et efficaces que j'imagine ajoutées par Papa et Mãe, et je réponds avec sincérité :

« Magnifique ! »

On rentre à quatre pattes dedans, où deux couvertures pliées forment deux banquettes et où attendent des gâteaux et du lait. Tout Poudlard s'occupe d'eux, comme de moi et Cyrus avant eux. Ça ne me rend ni nostalgique ni jaloux, mais simplement - tellement simplement - heureux.

« Tu es le premier qu'on amène là », me révèle Kane après le deuxième gâteau.

« Cyrus sera jaloux », j'indique, reconnaissant toute ma fierté fraternelle, « mais le trou sur le chemin, c'est un truc à se faire mal. »

« C'est Hagrid », marmonne Iris un peu déçue de ma réserve, et puis aussi la plus prompte à balancer les autres, il faut bien le dire.

« J'imagine que vous n'avez pas creusé un trou pareil tous seuls », je lui fais remarquer.

« On a le temps de trouver autre chose », estime alors Kane. « Avant qu'il vienne ! »

Il voulait sans doute pacifier sa sœur, mais il a confirmé un truc qui me traîne dans la tête depuis le début de la semaine et ma conversation avec Cyrus.

« Il est très occupé », je commente donc l'air de rien.

« Il... il s'est disputé avec Papa et Mãe », corrige Kane avec un air embêté.

« Tu ne sais pas ? », enquête Iris plus méfiante.

« Non, je ne sais pas », je promets assez facilement, parce que c'est vrai en plus.

Ils échangent un regard qui aboutit à ce que Iris continue :

« On ne sait pas exactement... une histoire de potions qu'il a préparée à la Fondation... de potions interdites, et même que la Police magique serait venue... »

« A la Fondation ? », je m'étrangle malgré tout. Mais dans quoi s'est-il encore fourré ? L'année dernière, il avait été vu avec une moto volante, et l'information avait paru dans la presse avec toute la publicité que lui offrait son nom. Cyrus avait évidemment largement les moyens de payer son amende tout seul, mais Mãe avait râlé pendant des semaines de ce que ça minait sa position au sein du bureau des Aurors. Et maintenant, ça ? Je pense juste après que si c'était sorti dans la presse, je l'aurais su malgré la distance et je me dis que ce n'est peut-être pas aussi grave que je l'imagine.

« Drago a montré que sa potion n'était pas aussi mauvaise que disait la Police», ajoute Kane, comme si ça excusait quoi que ce soit.

« Mãe a dit que la question n'était pas là ! », contre d'ailleurs Iris. « On ne fait pas des choses illégales à la Fondation. Point. »

« Vous, vous avez écouté aux portes », je crois comprendre, encore une fois rattrapé par la répétition des choses.

« Non, on n'a pas fait exprès ! », se défend immédiatement mon petit frère, avec une véhémence qui confirme que les règles n'ont pas tellement changé par ici et qu'il sait bien qu'il aurait les pires ennuis avec les parents s'ils le découvraient.

« Mais sinon on ne saurait jamais rien », indique Iris, tenant sans le savoir la même position que son parrain et aîné au même âge.

Je me marre. Je ne devrais peut-être pas, mais partager tout cela avec eux me rend magnanime.

«Papa a dit qu'il lui en voulait moins que Cyrus semblait s'en vouloir lui-même», ajoute Kane, très concentré pour répéter les paroles paternelles.

«Ça leur ressemblerait bien », j'estime avec un rire un peu plus amer cette fois. Je décide que je veux profiter d'eux avant de me lancer dans la politique familiale. « Bon, on fait quoi maintenant ? »

« Tu veux jouer avec nous ? », s'écrient les deux jumeaux.

« Qu'est-ce que vous croyiez ? Que j'ai fait tout ce chemin juste pour avoir des discussions d'adultes avec Minnie et Severus, rabibocher Papa et Cyrus et dîner avec tous les profs ce soir ? », je leur demande, et ils éclatent d'un rire ravi.

Oo

Ça se passe à peu près comme je leur ai annoncé. Quand on se décide à regagner le château – après plusieurs sortilèges visant à camoufler notre état de saleté général – je cesse d'être Harry, le grand frère, pour devenir Harry, le futur briseur de sorts et toujours fils de son père. Quelques Gryffondors qui étaient en quatrième année il y a trois ans osent venir me saluer ; d'autres les envient ; ceux qui sont trop jeunes ou trop distraits pour me reconnaître bénéficient d'une rapide mise à niveau, et j'ai droit à ce murmure dans les couloirs, comme attaché à mes pas.

Comme je l'avais imaginé, nous dînons dans la Grande salle afin que tous les professeurs – même ceux que je n'ai jamais eus, comme Baldo Everard (Potions) ou Victoria Pasten (Histoire)– aient la joie et l'honneur de me poser mille questions sur ma formation, la politique magique italienne et les différences entre les universités sur trois continents. Papa laisse faire avec ce retrait qui, je sais, veut m'inviter à relativiser l'épreuve. Mais le pire est que je n'arrive même pas à envisager un autre accueil. Je ne m'y suis peut-être pas prêté autant que j'aurais dû depuis trois ans, mais je n'ai pas pu totalement y échapper.

C'est un grand dîner de fait. Hagrid est là ainsi que Susan Smiley-Rogue qui reconnaît pourtant n'avoir aucune patience pour ce genre d'exercice. Severus et elle se sont mariés l'été dernier après trois années de relations houleuses qui avaient fini de désespérer Mãe. Une grande question avait été Poudlard, et le refus du docteur Smiley de venir y vivre et risquer de devenir le sujet de conversation favori d'une centaine d'étudiants. Finalement, ils avaient trouvé un compromis qui amenait Severus chez Susan quand il estimait en avoir le temps. Comme je la savais maintenant enceinte, ce qu'il aurait été difficile d'affirmer dans les robes larges qu'elle portait ce soir-là, ce compromis semblait avoir un certain avenir.

« Ce n'est pas trop dur de te retrouver là en représentation ? », elle me demande pendant l'apéritif.

« C'est un peu inévitable », je réponds avec philosophie. « On va dire que je dois bien cela à Poudlard ! »

« La loyauté qu'inspire ce château ne cesse de me sidérer », elle commente un peu crispée. « Moi, je n'ai pas de très bons souvenirs de cette vie collective loin de ma famille », elle ajoute avec un soupir avant de poser une main protectrice sur son ventre. « Mais j'imagine que Severus ne pourra pas concevoir d'envoyer notre enfant ailleurs... Je me demande pourtant si ça ne sera pas plus sain de l'envoyer à Beaux-Bâtons ! Comment avez-vous survécu à ça, Cyrus et toi ? »

« Pas si mal », je lui assure. « Sais-tu que Papa nous menaçait de nous envoyer ailleurs quand nous n'étions pas sages ? »

«J'espère que le père et l'enfant seront aussi à l'aise que vous à ce moment-là!», elle commente l'air à moitié convaincue seulement.

Moi, je me dis que j'aurais peut-être pas autant craint la menace si j'avais toujours vécu avec Remus depuis ma naissance ou même le décès de James et Lily. Et cette donnée s'applique aussi pour Cyrus à qui Sirius a légué une vision négative de ses propres parents.

«Avec quoi devrons-nous être à l'aise ?», questionne Severus arrivant derrière nous et, à l'imaginer devoir affronter les contradictions qu'il a tant de fois reprochées à Remus, j'ai envie de sourire.

«Avec le fait que je lègue ma cape d'invisibilité à ton héritier», je lance la pique avant de me rappeler que la cape vient de James et non de Remus et que l'affaire n'est pas si drôle que je l'aurais voulu.

«S'il réussit autant que toi à en faire un usage discret et parcimonieux», il répond calmement contre toute attente, «J'imagine que je devrais l'en féliciter. Mais peut-être ces deux-là l'auront-ils perdue avant», il termine avec un coup de menton vers les jumeaux qui, entièrement lavés et rhabillés, s'ennuient ferme mais sont sages.

Je crois que je les ai suffisamment crevés à courir dans les bois pour qu'ils prennent la chose avec philosophie. Ils ont même failli rester dîner en haut, au calme, mais l'annonce que Mãe ne rentrerait que très tard de la Division a fini à les décider pour les mondanités. Ils ne savent même pas la chance qu'ils ont d'être deux à subir ça de concert. Ce genre de dîner – quand il y avait un invité – m'était souvent intolérable avant l'arrivée de Cyrus. Enfin tout dépendait de l'invité, évidemment, et j'espère ne pas être des pires. Mais tout ça ne me dit rien sur leurs sentiments présents et à venir. Préféreront-ils aller ailleurs qu'à Poudlard ? J'ai presque envie de leur demander.

«Je ne leur conseille pas de la perdre», je commente plutôt, histoire de faire rire Severus et Susan alors que nous passons dans la Grande salle pour le repas qui ne me laisse pas le loisir de m'interroger sur les sentiments de personne.

Dès l'entrée, je suis accaparé par Minnie et Vector qui veulent chacune que j'accepte de rencontrer des élèves qui doutent de leur orientation le lendemain matin, et je ne me vois pas refuser. Au rôti, je suis embringué dans une longue discussion technique avec Filius et Severus sur la durée d'existence des sortilèges. Au dessert, Victoria Pasten, la nouvelle professeur d'histoire se lance dans une comparaison des systèmes politiques italien et britannique en me demandant de confirmer à chaque étape. J'ai à peine le temps de retrouver le goût des puddings de mon enfance, que la Grande Salle se vide et que les Rogue partent pour Londres pour leur week-end familial. Les autres professeurs me retiennent néanmoins pour un cherry pendant que Papa va coucher les jumeaux.

Ce n'est que très tard donc que nous sommes finalement seuls Papa et moi. Devant la cheminée qui craque dans la nuit froide de janvier.

« Merci de ta patience », il me souffle.

Je hausse les épaules.

« Je suis venu en connaissance de cause. Je les aime bien tous, tu sais. Ça ne me dérange pas. »

« Ce sera bien de venir te voir à Venise sans tout ce cirque », estime Papa avec un sourire complice.

« Le grand-père de Tiziano est déjà prêt ! », je souris à mon tour. « J'ai dû l'empêcher de vous commander des costumes ! En bref, il ne me manque que la confirmation de Cyrus », je lance de la manière la plus dégagée possible.

Le silence seulement souligné par les craquements du bois dans l'âtre montre que ma demande d'information n'est pas passée inaperçue.

« Il ne veut pas venir ? »

« On dirait », j'indique prudemment.

« Parce que nous venons ? »

Je décide que mes chances de jouer longtemps l'innocent avec crédibilité sont relativement basses.

« J'ai pas bien compris le problème », je souffle. « Il a eu des ennuis avec la police à cause d'une potion ? »

« Il a préparé un potion euphorisante – autant dire de la drogue – pour une soirée d'étudiants », soupire Papa, avec plus de fatigue que de colère. « Il a préparé ça à la Fondation pour des raisons pratiques évidentes et, du coup, la Police a fouillé le labo... »

J'hésite un instant sur plusieurs stratégies. Dois-je soutenir Papa ? Je décide de me concentrer sur les raisons de la colère de Cyrus.

« Il a perdu son poste ? »

« Même Thaddeus et Michael ne l'ont pas envisagé ! Pas parce que c'est mon fils mais parce que les mômes là-bas l'adorent », il réfute avec un geste las.

« Mais comment la Police l'a-t-elle su ? », je change d'angle.

« Un gamin de première année de potions, Ackerley, a été hospitalisé pour un empoisonnement et certains de ses amis ont accusé Cyrus parce qu'ils avaient vu Ackerley boire de sa potion. »

« Mais ce n'était pas lui ? »

« Non, mais la question n'est pas là... ou bien elle est mal posée !», s'agace Papa. « La Police est venue chercher Dora avant même de l'interroger ou de vérifier les accusations. Elle a mené le plan de sauvetage avec toute l'efficacité qu'on peut attendre d'elle … et maintenant... »

« Et Cyrus n'arrive pas à lui dire merci ? », j'essaie de cerner le problème.

« Non, il n'y arrive pas », regrette ouvertement Papa. « J'imagine qu'il a l'impression d'être traité en 'fils de', et que c'est insupportable. Et j'ai rien arrangé en l'engueulant pour avoir préparé sa potion à la Fondation, comme s'il avait besoin de moi pour ça... S'il ne s'enfuie pas à l'autre bout du monde maintenant sous prétexte de faire ses études, nous aurons de la chance... »

J'entends le reproche latent et aussi le regret de Papa de ne pas savoir comment mieux gérer ça.

« Je n'ai pas fui », je compose lentement ma réponse – comme il va protester, je continue plus vite et plus fort : « J'ai saisi l'occasion d'aller voir ailleurs, des choses différentes, de prendre du recul... de voir si j'étais bien celui que je croyais. Trois ans plus tard, je sais qu'on ne se fuit pas soi même et que l'exotisme ne vaut que si tu sais qui tu es et d'où tu viens. Et Cyrus n'a pas besoin de ça: ça fait longtemps que le Brésil a perdu sa nouveauté, ça fait longtemps qu'il sait qui il est... Et ses projets sont ici : sinon il parlerait pas de candidater aux Canons de Chudley ou il ne serait pas moniteur à la Fondation... »

Je m'interromps un peu gêné d'avoir l'impression de lui faire la leçon mais il sourit.

« Je comprendrais qu'il ait besoin de prendre l'air, tu sais... comme j'ai compris que tu aies besoin d'anonymat et de changement », il murmure. « J'ai mis longtemps à me construire moi aussi... Je voudrais seulement... Je détesterais me rendre compte que je vous entrave avec mes victoires ! »

Sur une impulsion, je prends sa main.

«Eh, je suis fier de tes victoires, et Cyrus peut-être encore plus que moi ! Tu oublies qu'on était là, qu'on t'a vu faire ? Tu oublies qu'on est tes victoires?»

«Comment oublierais-je ? »

On doit avoir l'air ridicules tous les deux, presque en larmes ! On rit en même temps.

«J'avais besoin de te voir, Harry », avoue Papa dans un souffle.

« Je suis content d'être venu », je lui promets et me jurant de secouer mon frère jusqu'à ce qu'il fasse ce qu'il faut pour que Remus retrouve le sommeil.

Ooo

Comme pour confirmer l'étendue des problèmes de communication familiale, Cyrus m'appelle samedi midi pour annuler notre soirée.

« Gin est au-delà du stress, la laisser seule comme la traîner dans un bar avec nous seraient deux très mauvaises idées », il explique avec un peu trop de cheveux devant les yeux, mais bref.

« On pouvait aussi passer une soirée calme », j'essaie en sachant déjà qu'il va dire non.

« On va dire que j'ai en tête un autre type de soirée », il répond faussement complice. « Mais Ron et Hermione ont déjà mis une option sur toi, comme ça on se retrouve au stade, dimanche. J'ai des entrées pour tout le monde ! »

« Super », je commente en pensant qu'il fait bien exprès de ne pas prévoir un temps où nous serions seuls mais je n'ai pas encore dit mon dernier mot.

« Je savais que tu comprendrais », il affirme. « Gin est désolée, tu sais ! »

« Quelle bêtise », je lui assure – parce que j'imagine ma belle-sœur de fait tout sauf désolée. Je me demande même si elle est au courant, et je me promets de mettre Ron sur l'affaire.

« On fera mieux une autre fois », il reprend carrément un peu honteux cette fois.

« A Venise », je tente.

« Ah, oui, Venise... Je ne sais pas si Gin a pu vérifier sa disponibilité... et puis je dois voir à quelles dates vient Aesthelia... »

Et surtout ne nous dis pas que toi, tu nous fuis, je pense sombrement mais je joue le jeu parce que je veux une discussion face à face, pas par miroir interposé.

« Et il serait malvenu d'aller à Venise sans sa fiancée », je concède donc, ignorant la référence à sa marraine : il ne me fera pas croire que ça l'oblige à rater l'intégralité du Carnaval.

Il rit comme il est attendu de lui, et on se quitte sur ça. Je me rends compte après que Mãe est sur le pas de la porte, ayant sans doute fini sa grasse matinée.

« J'en viens à me demander s'il nous en aurait voulu davantage si nous avions attendu que la Police le relâche puisqu'il était innocent », elle soupire en s'asseyant à côté de moi.

« Toi, le laisser enfermé même quelques jours, même en préventive et pas à Azkaban ? », je lui fais remarquer. « C'est là que tu nous aurais déçus ! »

Elle hausse les épaules.

« Ne m'amnistie pas si vite, Harry... J'ai fait exactement ce que j'ai toujours reproché à Fudge et sa clique... Et Cyrus a toujours été le garant de notre intransigeance. »

«Il aurait peut-être été bien inspiré d'être aussi intransigeant dans les précautions qu'il prenait», j'estime en levant les yeux au ciel. « Je croyais l'avoir mieux formé que ça : un fils de directeur ne se fait pas prendre. Point.»

Elle sourit pour la première fois avant de changer de sujet.

«Et toi, Harry, tu nous caches quoi ?», elle me taquine. « Tu te plais à Venise?»

«Beaucoup, et les cours sont bien. Je t'ai dit que j'avais postulé pour un stage à Genève dans une Banque Gobelins, en avril sans doute ? », je bavarde.

«Non, les Gobelins emploient beaucoup de briseurs de sort », elle approuve gentiment.

« C'est surtout que la banque Gobelin de Genève est considérée comme la mieux gardée au monde et une des plus importante, je me suis dit que tant qu'à en voir une... »

« Toujours indécis pour la suite, je vois », elle remarque, et je confirme d'un haussement d'épaules. « Et plus de certitude en matière féminine ?», elle reprend en souriant avant de s'inquiéter d'être allée trop loin : « Tu n'es pas obligé de me répondre, tu sais !

«Mais il n'y a rien à cacher, Mãe », je lui promets. « Je sais que Mirna est trop cynique pour moi et que Aurore ne supporte pas le Secret et ses obligations... pourtant toutes les deux... Bref... »

Elle a une petite grimace de compassion avant de souffler :

«J'ai su réellement tard que ce fichu Secret existait. Quand j'étais enfant, je croyais que mes parents cherchaient avant tout à cacher ma capacité de Métamorphomage quand ils me mettaient un bonnet ou m'expliquaient longuement qu'il fallait contrôler ma magie en toute circonstance. »

« Pourquoi l'auraient-ils caché ? »

« J'avais beaucoup de mal à accepter mes transformations... elles me terrifiaient », elle m'avoue dans un chuchotement. « Et ils avaient beau prétendre le contraire, j'avais toujours l'impression qu'ils n'aimaient pas beaucoup cela. Avec le recul, je crois que c'est la violence de mon refus qui les inquiétait... Mais cela n'a plus beaucoup d'importance... »

«Je trouve ça très touchant », je proteste. « C'est allé mieux quand tu les as maîtrisées ? »

« Je les ai maîtrisées quand je les ai acceptées », elle corrige avec un sourire.

« Évidemment », je grimace. Après tout, un tel don témoignait de grands pouvoirs, qui ne pouvaient que demander plus de concentration pour être utilisables. « Et tu penses quoi du Secret maintenant ? »

« En dehors de la nécessité de cacher au monde mon état de métamorphomagus ? », elle rit. « Disons que c'est difficile d'imaginer ce que serait le monde sans. Nos relations avec les Moldus sont unilatérales depuis tellement longtemps ! »

« Mais pas partout ! »

« Tu veux parler de l'Afrique ? Je ne connais pas assez pour répondre. Ce que je sais de mon travail au Ministère, c'est que quand il n'y a pas de Secret, la communauté magique est moins forte, moins autonome, moins organisée... »

« Bref, le Secret sert nos politiques », je conclus d'un air entendu.

« En partie, Harry, en partie », elle concède assez facilement. « Mais les réfugiés que nous accueillons à la Fondation nous rappellent que, sans communauté solide, la transmission des savoirs magiques était remise en cause. Toutes les communautés sont des protections pour les plus faibles aussi. »

«Tant que ces plus faibles ne sont pas des rejetés sous des motifs variés ! », je lui oppose.

«Tout à fait, Harry : une communauté tend à exclure ceux qui diffèrent de son idéal pour elle-même. C'est une vérité universelle, quels que soient les principes affichés par ce groupe. Ça ne fait qu'exiger plus de vigilance de tous», elle conclut.

Comme toujours avec cette discussion que je mène à chaque occasion, j'ai l'impression de m'arrêter au milieu du gué, comme si je ratais un chemin qui me permettrait d'arriver à un point de vue mieux placé pour me faire une idée d'ensemble de la question. Faute de meilleure idée, je me réfugie dans la pitrerie :

«C'est un truc que vous m'avez déjà dit, non ? »

«Va donc voir tes amis, Harry ! Peut-être qu'ils ne se répéteront pas, eux !», elle réplique en riant.

Oooo

1- Rappel systématique des perso non canon
Victoria Pasten
sorcière britannique, professeur d'histoire à Poudlard.

Baldo Everard
sorcier britannique, maître des potions à Poudlard. Il a pris la suite de Mélia Ash qui sévissait dans la saison 4.

Susan Smiley-Rogue
Sorcière britannique, médecin à Sainte-Mangouste, mariée avec Severus, si, si.

2- je rappelle aussi aux distraits que Severus enseigne la Défense contre les forces du Mal dans cet UA depuis la fin de la saison 3.

L'exposition des choses est terminée pour moi, et ne vous inquiétez pas pour Harry, il va faire bientôt beaucoup plus que de la médiation familiale.
Le chapitre 4 nous montre en attendant Cyrus face aux choses qu'il entend se prouver à lui même... à la semaine prochaine !