Ces yeux qui existent
Il était étrange, lui, l'enfant au regard dur et aux yeux de blé. Mirajane avait toujours pensé que c'etait un cas dans cet environnement d'aliénés. Peut-être plus bizarre que sa longue main difforme et noire qui assombrissait les courbes angéliques de son regard.
A peine plus âgé qu'elle, il était bien plus discret. Elle l'avait à peine entendu — peut-être une fois, quand il avait demandé une limonade, mais cela avait suffit. La jeune fille le trouvait intriguant sous bien des aspects. La régularité de ses traits, ce visage symétrique et sans défaut, la courbe de sa mâchoire qui commençait tout juste à se rouler en carré, les cheveux blonds et légers qui restaient tirés en pointes sans jamais retomber, les écouteurs qu'il ne décrochait pas de ses oreilles, le va-et-vient régulier de son menton aux rythmes des accords qu'il entendait. Luxus Drear était un condensé de mystère et de secrets pour la jeune Strauss qui faisait un pas dans l'adolescence. Un être étrange qui l'intéressait plus que de mesure.
Son regard le caressait quelques fois dans la matinée ; bien plus souvent l'après-midi. Le soir, elle ne décrochait plus de ces traits concentrés sur une mélodie qu'elle ne pouvait pas entendre. Et pourtant, jamais il n'avait levé les yeux vers les siens, jamais il ne l'avait envahi de cette couleur qu'elle devinait à peine — un mordoré doux comme la chair d'une mirabelle, jamais il n'avait daigné lui donner l'impression d'exister.
Il restait fermé, fermé aux perles bleues, fermé à l'engouement général, fermé aux murmures qui perçaient son sillage. Mirajane savait que des histoires sombres pesaient sur ses épaules, mais elle ne comprenait pas pourquoi bien des bouches l'entachaient des erreurs de son père. Luxus n'était que Luxus, un air mélancolique sur un visage de pierre.
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Un matin très tôt, quand elle le regardait un peu, Natsu s'était rapproché de lui pour lui crier au visage.
« Viens te battre contre moi ! Je vais te montrer que t'es éclairs sont ridicules ! »
Luxus n'avait pas bougé. Le dragon avait recommencé. Alors l'air s'était fendu d'un grand claquement et le jeune mage s'était retrouvé quelques mètres plus loin, sonné et perclu de douleurs.
La salle se scandalisait déjà que l'adolescent se levait, toussant un grand coup dans son poing et disparaissait dans les toilettes. Le cercle qui entourait un Natsu goguenard après un bon coup de jus n'empêcha pas Mirajane de suivre les traces de l'attaquant. Filer un homme aux toilettes n'attestait pas d'une grande finesse d'esprit, mais la démone était jeune, et elle estimait que servir ce prétexte excusait tout.
Elle n'eut même pas à passer la porte qui menait aux parties communes des nécessités pour comprendre ce qui arrivait au mage ; il vomissait son dernier repas dans des distorsions sonores abominables. La jeune fille recula d'un pas, écœurée et passablement choquée. Elle chercha à s'echapper — vraiment — mais le clapotement hideux cessa et Luxus ouvrit la porte quasi immédiatement.
Les filets d'eaux rougissants qui perlaient sur son menton volaient la vedette à ses grands yeux. Mirajane avait écarquillé les siens, d'abords de surprise, puis d'inquiétude, avant de faire ce pas en avant qui l'avait écarté tout à l'heure.
Il ne lui donna pas l'occasion de s'approcher plus ; il effaça le liquide de sa manche et murmura à voix basse :
« Fouineuse. »
Et il s'enfuit, laissant aux autres le soin de relever Natsu.
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Il ne vint pas les jours qui suivirent. La première semaine sans sa présence sembla courte ; le maître était assez mécontent et inquiet, Mirajane était partie en mission avec sa fratrie. La deuxième s'était faite ajoutée des jours tant elle paraissait ennuyante ; longue et insipide. Quelques mauvaises commères manifestaient leur soulagement de façon bruyante et les conversations à propos de sa disparition roulaient sur les langues des plus intéressées. Mirajane, elle, ne savait plus quoi regarder, et un mois finit par s'écouler.
La jeune femme avait enfin réussi à résorber une partie de sa malédiction ; son bras, de l'épaule au coude, avait retrouvé un aspect humain. Il ne lui restait plus qu'un avant-bras déformé et une main griffue.
Satisfaite de ses avancées, elle admirait ses efforts dans un coin sombre du grand hall, soigneusement cachée par un énorme poteau. Les griffes luisantes qui perçaient le bout de ses doigts ne lui paraissaient plus aussi tranchantes et elle avait grand espoir que la distorsion s'efface d'ici un mois ou deux.
« Mira ! »
La jeune Lisana venait la chercher avec empressement, lui laissant à peine le temps de cacher ses démons sous sa cape.
« Luxus est revenu ! »
La plus jeune des Strauss semblait complètement ébahie par la nouvelle et tira sa sœur par les vêtements pour la lever immédiatement. Pourtant, Mirajane prit son temps, elle se leva avec précaution et rejoignit l'attroupement d'un pas posé.
Quand son regard se posa sur Luxus, elle rencontra un œil désabusé, un poil amusé peut-être. Au lieu de croiser deux flammes vaillantes, Mirajane ne pouvait qu'attraper une mirabelle facétieuse, l'autre s'était cachée sous un épais voile de pansements. Une plaie rouge et fraîchement cicatrisée se présentait timidement sur sa joue droite et disparaissait sous un rond de bandage. Secret, son rictus satisfait se cachait à moitié dans sa plaie couverte, tout à l'attention d'une assemblée trop curieuse ; tout à l'attention d'une Mirajane troublée qu'il faisait vivre pour la première fois.
Les murmures formaient un fouillis bruyant et Lisana en profita pour murmurer à l'oreille de sa sœur :
« Mira, qu'est-ce qui lui est arrivé ? »
La surprise passée, Mirajane devait avouer qu'elle n'en avait aucune idée. Alors, pour se donner contenance, pour se débarrasser de cet œil qui la fixait enfin, pour cesser d'exister, là, maintenant, elle dit très fort :
« Il a sûrement affronté un dangereux petit chaton ! »
Et elle ricana en s'éloignant.
