NdT : L'histoire est à versaphile et Merlin à la BBC. Merci à tous et toutes pour vos reviews ;D


Chapitre 3

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— Vous allez m'aider, dit Arthur.

— Oh, vraiment ?

Agravaine semble fatigué et moins suffisant qu'avant, peut-être parce qu'il n'a pas été sauvé comme il s'y attendait. Ses souffrances sont légères par rapport à ce qu'il mérite, mais Arthur acceptera toutes les petites satisfactions mesquines qui s'offriront à lui.

— Et pourquoi ferais-je ça ?

Arthur agit ainsi parce qu'il le doit. Il le fait parce que Merlin a besoin de lui. Et, plus que tout, il le fait parce que c'est la vérité.

— Vous aviez raison, se force à dire Arthur – il a toujours une envie dévorante de faire payer sa trahison à Agravaine. Mon père m'a menti et je l'ai cru. C'était un hypocrite et un menteur, et j'aurais dû le tuer moi-même.

Agravaine se contente de hausser un sourcil.

— Vous attendez-vous vraiment à ce que je vous croie ? Vous savez que je ne la trahirai jamais.

— Vous allez m'aider à trouver Morgana parce qu'elle a tort, lui dit Arthur. Tout ce qu'elle veut, c'est la vengeance, et malgré ses grandes proclamations sur sa légitimité au trône, je ne laisserai pas Camelot souffrir.

— Elle sera reine, dit Agravaine d'une voix teintée de vénération. Elle sera magnifique sur son trône.

Arthur regarde son oncle et une réalisation hideuse s'impose à lui.

— Vous l'aimez, dit-il avec dégoût. Tous ces discours sur la famille, sur ma mère, et tout ce que vous voulez, c'est coucher avec ma sœur !

— Comment osez-vous !

Agravaine se lève brusquement, mais Arthur ne vacille ni ne recule. Il peut sentir les postillons d'Agravaine sur son visage alors qu'il grogne, à quelques centimètres de lui.

Une pensée déplaisante fait se retourner l'estomac d'Arthur.

— Aimiez-vous aussi ma mère ?

Agravaine le regarde comme si Arthur venait de le frapper.

— Elle méritait bien mieux qu'Uther, dit-il calmement.

Arthur se sent malade. Malade que son sang soit corrompu des deux côtés, malade que cet homme soit de sa famille – même éloignée. Son père, sa sœur, son oncle ; tous les membres de sa famille sont-ils donc fous ? Et sa mère ? Est-il condamné à être comme eux ?

Il ravale sa répugnance.

— Si vous l'avez jamais aimée, dit-il laconiquement, si vous avez jamais tenu à ma mère, vous m'aiderez à trouver Morgana. Elle a pris quelque chose qui ne lui appartient pas.

— Est-ce encore à propose de ce stupide garçon ? ricane Agravaine.

— Il est stupide, concède Arthur. Et vous savez ce qu'il est d'autre ? Un Seigneur des Dragons. Le dernier. Et si elle le tue, elle détruira la même magie qu'elle affirme vouloir défendre.

Agravaine pâlit.

— C'est impossible. Balinor…

— Est mort, dit Arthur. Merlin est son fils.

— Vous mentez, dit Agravaine en secouant la tête. Vous mentez !

— Aithusa, appelle Arthur.

Aithusa entre en volant dans la pièce et se pose sur son épaule. Elle gazouille pour Arthur et siffle en direction d'Agravaine avant d'entourer le cou d'Arthur de sa queue, d'une manière protectrice.

Agravaine s'adosse sur le mur de pierre, comme si son monde venait de se renverser. Arthur éprouve une joie malsaine à l'idée que quelqu'un d'autre ressente la même chose que lui. Agravaine regarde Aithusa comme si la petite créature était le plus rare des joyaux, valant bien plus qu'une couronne ou qu'un trône ou même que l'amour d'une femme.

— Je vous aiderai, finit par dire Agravaine.


— Je ne lui fais pas confiance, dit Gwaine.

— Moi non plus, admet Arthur. Mais il est notre seul espoir de retrouver Morgana.

Les quatre hommes – Arthur, Gwaine, Percival et Agravaine – sont partis le matin pour la Vallée des Rois Déchus, là où, apparemment, en dépit du nombre incalculable de patrouilles, Morgana a réussi à se dissimuler. Arthur commence à penser que Merlin a raison sur cet endroit. Rien ne bon ne s'y produit jamais.

Agravaine les regarde par-dessus son épaule.

— Nous ne sommes plus très loin, dit-il.

Il a très certainement entendu ce qu'ils ont dit sur lui. Ses oreilles sont aussi acérées que celles d'une chauve-souris.

Ils trouvent la masure de Morgana au cœur de la forêt – c'est quasiment une grotte avec une porte. C'est tellement différent des appartements riches et lumineux qu'elle avait jadis, avec des fenêtres spacieuses et des fleurs fraîches apportées chaque jour par Guinevere. Tout est sale et morne, et Arthur ne peut comprendre ce qui a mené Morgana à choir et à préférer une vie pareille, ce qui a aigri sa beauté et son esprit. Est-ce de sa faute à lui ? Il s'est demandé tant de fois ce qu'il aurait pu faire pour la sauver, sans jamais trouver de réponse.

L'âtre est froid et il est clair que personne n'est venu depuis plusieurs jours. Ils trouvent la veste de Merlin abandonnée sur le sol, et Aithusa s'enfouit dessous, avec des reniflements et des couinements tristes.

— Il te manque, dit Arthur.

La petite dragonne fait poindre son museau sous la veste. Arthur se rappelle à quel point elle est jeune. Dans un certain sens, Merlin est censé prendre soin d'elle. L'a-t-il abandonnée dans les bois, toute seule, parce qu'il ne pouvait prendre le risque d'amener un dragon à Camelot ? Uther est mort et Arthur est le roi. Merlin aurait pu lui dire la vérité, il aurait pu lui faire confiance.

Mais Merlin a essayé de lui dire la vérité sur Agravaine, et Arthur a été très clair. Entre l'abandonner et la voir mourir, Merlin a fait le seul choix possible. Toutes ces fois où il disparaissait, il devait faire ce qu'il pouvait pour elle. Quand Merlin sera de retour, les choses vont changer. Arthur peut imaginer ce que les seigneurs et les conseillers penseront lorsque leur nouveau roi chamboulera des décennies de traditions pour permettre à un dragon et un Seigneur des dragons de vivre dans le royaume, au sein de la citadelle. S'il ne fait pas attention, certains pourraient se révolter. Mais si Merlin a sauvé Camelot du Grand Dragon – cela devrait apaiser leurs craintes.

— Où a-t-elle pu l'emmener ? demande Arthur en se tournant vers Agravaine.

L'homme semble désemparé et Arthur se demande s'il pense avoir été abandonné par Morgana. C'est possible que ce soit le cas. Arthur lui-même s'attendait à ce qu'elle essaie au moins de secourir Agravaine, et rien ne s'est produit, pas même un murmure. Mais une fois encore, pourquoi un traître s'attendrait-il à ce qu'on lui soit loyal ?

— Je ne sais pas, dit Agravaine d'un air perdu.

Gwaine attrape Agravaine par sa cape et se rapproche de lui.

— Ne nous mentez pas, dit-il d'un ton menaçant.

— Ne me touchez pas, gronde Agravaine.

Il le repousse mais Gwaine ne fait que prendre son geste comme un défi. Il plaque Agravaine contre le mur et appuie son bras sur sa gorge.

— Votre neveu est peut-être trop noble pour vous faire quoi que ce soit, mais moi ? Je suis un homme aussi commun que de la boue. Me salir les mains ne me gêne pas.

Percival le soutient en surplombant Agravaine de toute sa taille et en croisant les bras pour montrer ses muscles saillants. Quelque chose dans la crispation de sa mâchoire indique à Agravaine que Percival serait très heureux de le voir essayer de s'échapper, parce qu'il adorerait rouer de coups un ver pleurnichard comme lui jusqu'à ce qu'il gise dans la poussière.

— Arthur, supplie Agravaine avec un air désespéré. Je vous en prie. Si je savais quoi que ce soit…

— Je suis sûr que vous me le diriez, dit Arthur en laissant son mépris teinter sa voix. Vous devez avoir un moyen de la contacter. Comment communiquez-vous ?

— Je viens ici, dit Agravaine d'une voix étouffée par la pression du bras de Gwaine. Je sort du château la nuit. Je lui dis ce que je sais.

— Pas d'oiseaux ? Pas de messagers ?

Agravaine secoue la tête.

— Trop de risques d'être intercepté. Et si elle ne…

— Si elle ne quoi ? le presse Arthur.

En dépit de la prise de Gwaine, Agravaine semble se redresser, et une étincelle de fierté éclaire ses yeux.

— Je suis le seul en qui elle a confiance.

Arthur se détourne, dégoûté. Il repense à ce qu'il sait, essaie de donner sens à tout ce qu'il a appris. Aithusa sort de sous la veste de Merlin et la tire avec elle en voletant jusqu'à une table, comme un bambin refuserait de lâcher sa couverture préférée.

— Pourquoi avez-vous enlevé Gaius ? lui demande Arthur. Vous connaissiez déjà nos défenses et nos faiblesses. Était-ce uniquement pour écarter les soupçons ? Pourquoi le torturer et ne pas vous contenter le tuer ?

— Morgana cherche quelqu'un, admet Agravaine. Un vieux sorcier appelé Emrys. Il l'a attaquée et Gaius devait l'avoir aidé, il savait pour le Fomorroh…

— Le quoi ?

Agravaine se fige.

— Peu importe.

Arthur se rapproche et Gwaine resserre sa prise.

— Parlez, ordonne Arthur.

— Votre serviteur… dit Agravaine avant de déglutir. Le Seigneur des Dragons. Morgana avait mis en lui une créature pour le contrôler. Il devait vous tuer. Gaius a dû comprendre et a demandé de l'aide à Emrys. Emrys a détruit la créature.

— Merlin ? dit Arthur sans y croire. Elle a envoyé Merlin pour me tuer ? C'est la chose la plus ridicule…

Mais il s'arrête en se rappelant le comportement étrange de Merlin. La façon dont Guinevere et Gaius n'ont pas arrêté de venir pour emporter Merlin avec eux. Même Guinevere lui a menti !

Arthur peut comprendre pourquoi Merlin et Gaius avaient besoin de lui cacher Aithusa ; il peut comprendre pourquoi Merlin avait peur d'avouer à Arthur qu'il était devenu un Seigneur des Dragons. Mais si Morgana a enchanté Merlin, ils n'ont aucune excuse pour ne pas le lui avoir dit. Il n'aurait certainement pas pensé que c'était de la faute de Merlin.

— Cet Emrys, dit Arthur en réfléchissant, elle pense que Gaius sait qui il est ? Que Merlin le sait ?

— Gaius a juré le contraire, mais je sais qu'il mentait. Emrys l'a attaquée ! Nous n'avions pas le choix.

Quelque chose se met à tracasser Arthur à l'arrière de son esprit.

— Parlez-moi de lui. Décrivez-le.

— Morgana a dit que c'est un vieil homme. De longs cheveux blancs, une longue barbe. Une grande robe rouge.

Gwaine se tourne vers Percival, puis vers Arthur.

— Ça ressemble à…

— Dragoon, finit Arthur. Ça expliquerait le lien avec Gaius.

— Mais il a tué votre père, dit Percival, confus.

— Apparemment pas, dit Arthur sans savoir quoi en penser.

Dragoon était apparu de nulle part pour servir de coupable quand son père a accusé Guinevere de l'avoir enchanté. Puis Gaius et Merlin l'ont conduit vers le vieux sorcier quand Arthur a voulu guérir son père, et cela s'est fini par la condamnation à mort de Dragoon pour sorcellerie et régicide. Et pourtant, il est resté à Camelot et a pris le nom d'Emrys. Il doit être puissant pour avoir vaincu Morgana.

— S'il a déjà aidé Merlin auparavant, peut-être qu'il nous aidera maintenant ? suggère Gwaine.

— C'est une bonne chose que je sache où le trouver, dit Arthur.

Agravaine en reste bouche bée.

— Vous quoi ?


La hutte de Dragoon est toujours là, à l'extrémité étroite de la vallée, et une fumée charbonneuse s'échappe d'un cercle de pierre devant la maison. Arthur s'avance vers la porte et pénètre à l'intérieur sans frapper, en disant,

— Bon, Emrys, ramenez votre derrière ridé ici...Oh.

Une jeune femme le regarde. De sa main tombe un martinet qui fait un cliquetis en touchant le sol poussiéreux. Un homme tout aussi jeune sort de la chambre dont l'ouverture est dissimulée par un rideau ; il n'a pas de barbe et porte des vêtements bruns de travail ainsi qu'un tablier de cuir.

— Roi Arthur ! laisse échapper la femme avant de se dépêcher de s'incliner.

L'homme se remet juste assez de son choc pour l'imiter.

— Euh, oui. Bonjour. C'est votre cabane ?

— Oui, sire, dit l'homme.

Il relève les yeux, clairement décontenancé par cette soudaine visite royale.

— Sire ?

— Et vous vivez ici depuis longtemps ?

— Quelques mois, sire, dit la femme. C'était la cabane de mon père, mais il… les Dorochas, sire.

— Je vois, dit Arthur.

Il réprime un frisson en entendant ce mot. Des villages entiers ont été massacrés, et il est venu à la cabane peu de temps après que le Voile ait été réparé. Il se tourne pour examiner l'endroit. Le toit a été rénové et plusieurs animaux pendent au plafond, mais c'est assurément le même endroit. Il voit même un éclat de la poterie qu'il a brisée, oublié contre un mur.

— Connaissez-vous un vieil homme ? demande-t-il, les yeux plissés. Longs cheveux blancs, longue barbe, robe rouge ? Très mauvais caractère ? Qui se fait appeler Dragoon ou Emrys ?

Le couple se contente de le fixer sans comprendre.

— D'accord. Désolé de vous avoir dérangé.

Arthur se tourne et se dépêche de sortir, humilié. Merlin l'a emmené ici et ils ont rencontré Dragoon. Ou plutôt, Arthur a rencontré Dragoon, puisque Merlin s'est caché dans les buissons en prétendant uriner, pour une raison incompréhensible. Gaius et Dragoon devaient avoir organisé cette rencontre sur un terrain neutre, ce qui veut dire que c'est une impasse.

Aithusa s'envole de son perchoir sur l'épaule de Gwaine et volette jusqu'à lui.

— Merlin, dit-elle plaintivement.

— Si Morgana ne l'a pas déjà tué, je vais finir son travail, marmonne Arthur.

— Retournons à la cabane de Morgana, suggère Gwaine. Peut-être avons-nous raté quelque chose.

Arthur se dit que ce qu'il veut vraiment faire, c'est laisser Agravaine torturer Gaius jusqu'à ce qu'il révèle la vérité. Mais c'est impossible, et il ne le fera pas, et récolter des informations de Gaius serait comme essayer de serrer une pierre jusqu'à ce qu'elle se mette à saigner. Si Gaius sait où est Merlin, il l'aurait déjà dit, peu importe le nombre de secrets qui s'enchevêtrent. Ils doivent espérer que Morgana a laissé derrière elle quelque chose qui puisse leur dire où elle est partie.


Ils passent le moindre centimètre carré de la cabane au peigne fin et ils trouvent beaucoup de choses, mais rien d'utile. Il y a des potions, des pots et des parchemins couverts de sorts, et rien n'a de sens pour Arthur. Il s'assoit et enfouit sa tête dans ses mains, submergé et perdu. C'est un sentiment horrible et il déteste ça, et si Merlin était là il sortirait une absurdité ou une blague d'autodérision, ou bien il le rassurerait d'un contact ou d'un regard. Ils ont toujours mieux communiqué sans mots, n'ayant besoin que d'un sourcil haussé ou d'un sourire en coin pour faire passer ce qui prendrait des heures et beaucoup d'embarras à dire à haute voix. Mais Arthur se demande si ce n'est pas une partie du problème. Que tout soit si facile avec Merlin, au point qu'Arthur ne veuille rien entendre qui puisse changer les choses.

Cinq jours. Combien de temps peut-il continuer ? Sont-ils déjà en train de chercher un homme mort ? Arthur réalise que son seul espoir est que Morgana ait découvert que Merlin est un Seigneur des Dragons, parce qu'il ne voit aucune autre raison pour qu'elle le garde en vie. Surtout maintenant qu'il sait pour le Fomorroh. Merlin n'a pas échappé aux mercenaires. Morgana l'a laissé partir parce qu'il lui était plus utile vivant. Parce qu'elle pouvait l'utiliser pour tuer.

Il se souvient du choc total qu'il a ressenti quand Morgana s'est alliée à Morgause dans la salle du trône et leur a dit qu'elle était la fille d'Uther, sa sœur. Qu'avait-elle dit ? Qu'elle voulait qu'Uther souffre comme elle avait souffert. Elle se sentait seul et effrayée, dégoûtée de qui et de ce qu'elle était. Ils se connaissaient presque depuis toujours, et il n'avait rien vu de tout cela. Il avait toujours vu Morgana comme la préférée, celle qui récoltait tous les compliments, les sourires et l'amour de son père, et qui ne laissait pas grand-chose à Arthur. Il doit admettre qu'il l'a parfois détestée pour ça, mais il semble qu'elle le détestait encore plus. Qu'elle aussi a eu l'impression de n'être pas assez bien, de ne jamais atteindre les standards impossibles de leur père. Et pire, que son père ne l'acceptait pas comme sa fille. Parce qu'elle avait de la magie, et qu'elle savait qu'aucune quantité de compliments et de sourires ne pouvait se dresser contre. Pour leur père, la magie était la trahison ultime, et tous ceux qui la possédaient méritaient de mourir comme des traîtres.

Il veut croire qu'il peut encore la retrouver. Qu'il peut lui montrer qu'il n'est pas Uther et qu'elle n'a pas à le punir pour les péchés de leur père. Mais elle n'aime plus personne, à présent. Même Agravaine semble avoir été blessé par son absence, la prenant comme une sorte d'abandon même s'il assure avoir sa confiance.

Uther n'oubliait rien et ne pardonnait jamais. Au final, Morgana est un peu trop la fille de son père. Arthur ne sait pas comment la joindre si elle ne veut pas être retrouvée.

Après une heure dans la cabane, Aithusa a touché, senti et léché presque tout ce qu'elle a pu, comme un chien qui chercherait une proie. Elle finit par donner un coup de museau dans une petite poche de cuir, qui tombe au sol et révèle son contenu – un cristal de la taille d'un poing.

— Qu'est-ce que c'est ? demande Percival en le ramassant.

Il le tourne dans ses mains et hausse les épaules avant de le donner à Arthur.

Arthur plonge son regard dans le cristal, en cherchant un indice quant à son utilité.

— Merlin, geint Aithusa en donnant un coup de museau dans le cristal.

Elle prend une grande inspiration, puis souffle une sorte de brouillard étincelant. Arthur manque de lâcher le cristal lorsqu'il se met soudainement à luire. Il est heureux de l'avoir gardé dans les mains quand il voit apparaître Merlin dans le cristal, blême et inconscient mais définitivement vivant, et pour la première fois depuis des jours, le nœud dans sa poitrine s'apaise.

— Il est vivant, dit-il sans pouvoir s'empêcher de sourire.

Il secoue le cristal, comme pour déloger Merlin et le faire apparaître sur le sol.

— Est-il enfermé dedans ?

— C'est un cristal de vision, explique Agravaine.

— Peut-être marche-t-il dans les deux sens, essaie Gwaine en regardant par-dessus l'épaule d'Arthur. Essayez de lui parler. Hé, Merlin ! Réveille-toi !

— Merlin, appelle Arthur en raffermissant sa prise sur le cristal. Merlin, peux-tu m'entendre ? Merlin !

Merlin ne bouge pas et Arthur décide qu'une action plus décisive doit être mise en œuvre.

— Debout, espèce d'imbécile paresseux, incompétent et inutile ! crie-t-il.

Le souffle d'Arthur s'interrompt quand il voit papillonner les cils de Merlin.

— Arthur ? dit Merlin.

Il semble faible et malade mais il ouvre les yeux et Arthur jurerait que Merlin peut le voir.

— Arthur ?

Le petit dragon vole autour du cristal en gazouillant et geignant, et Merlin a un léger sourire.

— Aithusa ? Comment... ?

— Elle m'a trouvé, dit Arthur en sentant une poussée de joie étrange à l'idée que Merlin ait appelé son nom et qu'Aithusa les ait réunis.

— Merlin, où es-tu ? Que s'est-il passé ?

— Morgana, dit Merlin mais ses yeux se ferment à nouveau. Enfermé. Peux pas… Arthur…

— Merlin ? Ne t'endors pas, idiot, nous ne savons pas où tu es ! Merlin !

Mais aucune quantité d'insultes ne le réveille cette fois, et Arthur reste figé devant l'image du Seigneur des Dragons inconscient.

Aithusa ne semble pas déçue. Elle vole dans la pièce en gazouillant avec force, puis passe la porte. Arthur ramène le cristal près de son torse et la suit en courant dans les bois, jusqu'à une clairière immense. Et il s'arrête, manque de tomber à la renverse sous le choc, mais ne lâche pas le cristal.

Il y a un autre dragon dans la clairière – un dragon très grand et très, très familier.

— Vous êtes censé être mort ! lui crie Arthur, l'épée levée.

— Heureusement pour nous tous, je ne le suis pas, dit le dragon d'une voix qui sonne comme du tonnerre étonnamment placide. La sorcière a pris ce qui ne lui appartient pas, et si vous ne l'arrêtez pas elle prendra encore plus.

— Que pensez-vous que j'essaie de faire ? dit Arthur avec colère. Où est Merlin ?

— Je ne sais pas, dit le dragon avec ce qui semble être de l'énervement. Il m'est dissimulé, mais votre lien avec Merlin est encore plus puissant que le mien. Même la magie de la sorcière ne peut le cacher à vos yeux.

Arthur se sent étrangement satisfait d'entendre ces mots, même s'ils viennent d'un immense dragon meurtrier.

— Bordel, jure Gwaine qui vient de le rejoindre.

Percival est abasourdi et baisse les yeux vers son épée comme si elle n'était plus qu'un morceau de bois.

— Le Grand Dragon, dit Agravaine avec révérence.

Il baisse la tête comme s'il parlait à un roi.

— C'est un honneur.

Le Grand Dragon regarde Agravaine comme s'il était un moucheron vaguement énervant. Il se retourne vers Arthur.

— Vous avez parcouru un long chemin, jeune roi, mais vous devrez aller encore plus loin pour accomplir votre destinée.

Arthur fronce les sourcils.

— Que voulez-vous dire ? Comment puis-je le trouver ?

— Vous avez déjà tout ce qu'il vous faut. Utilisez le cristal.

Le Grand Dragon écarte les ailes, pensant clairement que la conversation est finie, mais Arthur se sent plus confus que jamais.

— Attendez ! Qu'est-ce que vous voulez dire par « utilisez le cristal » ?

— Aithusa vous guidera. C'est pour cela que je vous l'ai envoyée.

Ses grands yeux semblent creuser en Arthur, et il cille lentement.

— Je n'ai pas le droit de retourner à Camelot, dit-il d'un ton entendu. Échouez et j'oublierai ce fait.

C'est une menace très vague, mais Arthur ne tient pas à savoir ce qu'est une menace explicite du Grand Dragon. Il se souvient encore des journées de fumée âcre et des nuits de chair carbonisée.

D'un grand battement d'ailes, la forme immense du dragon s'élève dans les airs et en un instant il est loin, loin, un simple point noir dans le ciel. Et tout comme pour un Merlin inconscient, aucune quantité de cris ne va le ramener.

— Eh bien, c'était utile, dit Gwaine d'un ton acerbe.


Ils retournent à Camelot. Arthur ne se sent que légèrement apaisé par le voyage. Merlin est vivant, mais ils n'ont aucun moyen de le retrouver. Même le Grand Dragon ne sait pas où lui ou Morgana ont été. C'est comme s'ils avaient disparu de la surface de la terre. Gwaine ramène Agravaine à sa cellule, et Arthur emporte le cristal aux appartements de Gaius.

— Merlin, dit Gaius avec un émerveillement doux, les doigts effleurant à peine le cristal.

Le soulagement prend le dessus sur son stoïcisme et révèle toute son inquiétude et son épuisement.

— Je lui parlé brièvement, dit Arthur. Il n'a pas dit grand-chose, uniquement que Morgana l'a enfermé quelque part. J'espère qu'il va se réveiller. Peut-être pourra-t-il nous en dire plus.

— Mon pauvre garçon, dit Gaius en touchant le visage de Merlin. Que t'a-t-elle fait ?

Aithusa descend de l'épaule d'Arthur pour se poser sur une table et mâchonner des herbes que Gaius a laissées là pour qu'elles sèchent. Elle fait la grimace puis les recrache. Elle a toujours, dans ses griffes, la veste de Merlin.

— Gaius, je sais qu'il y a plus que la révélation que Merlin est un Seigneur des Dragons. Je dois en savoir plus sur Emrys.

— Je ne peux vous renseigner, dit Gaius avec un mouvement de recul.

— Je vous ai dit que je le ramènerai, lui rappelle Arthur. Ce n'est pas ce que j'avais imaginé, mais il faudra faire avec. Si vous avez peur pour sa vie, je vous rappellerais que je ne suis pas mon père. Peu importe qu'il soit un Seigneur des Dragons. Je veux juste le ramener à la maison.

— Oui, dit Gaius avec un sourire amer. Le silence n'est pas une habitude dont on se débarrasse facilement.

Arthur faut tourner le cristal dans ses mains. La tête de Merlin et le haut de son torse sont visibles, et il semble vraiment suspendu dans le cristal. Autour de lui, il n'y a que du blanc éclatant, comme s'il n'était nulle part. S'il l'abaisse ou le donne à quelqu'un d'autre, la vision est perdue. Arthur ne peut pas se résoudre à le laisser, de peur que lorsqu'il le reprenne, Merlin ne revienne pas.

Gaius soupire avec une résignation audible.

— Je vais vous dire ce que j'ai dit à Alator, le Catha qui m'a torturé. Emrys est un homme destiné à accomplir de grandes choses. Un homme qui unira un jour les pouvoirs de l'ancien et du nouveau monde, et qui apportera l'époque dont parlent les poètes. L'ère d'Albion.

— Êtes-vous sérieux ? demande, confus, Arthur. Ce vieil homme ?

— Il est bien plus qu'il n'en a l'air, dit Gaius avec une sorte de fierté. C'est le sorcier le plus puissant qui a jamais foulé cette terre.

— Il n'a pas pu sauver mon père, dit Arthur en refoulant la colère et la trahison qu'il avait ressenties alors et qu'il ressent encore.

— Emrys a fait tout ce qui était en son pouvoir pour le sauver, dit Gaius d'un ton plus agacé qu'Arthur ne l'a jamais entendu.

Il se détourne avec ce qui semble être de la frustration, puis se retourne, la main tendue. Il y a une petite chaîne en argent dans sa paume.

— Votre père était déjà mourant, mais voici ce qui a accéléré sa fin.

Arthur la prend avec précaution. Le métal est étrangement froid au toucher.

— Qu'est-ce que c'est ?

— C'est enchanté, dit Gaius. Pour inverser toute tentative de guérir votre père.

Arthur n'a pas besoin de demander d'où elle provient et comment elle est arrivée là. Seules quelques personnes connaissaient le plan d'Arthur d'utiliser la magie pour guérir son père. Trois sont (plus ou moins) dans la pièce, et la quatrième est enfermée dans un cachot. Une lente brûlure de colère s'enflamme en lui.

— Vous auriez du m'apporter ça. Vous auriez du me le dire. Vous n'aviez pas le droit de me le cacher.

Gaius ne répond pas et la colère d'Arthur ne fait qu'augmenter.

— Avez-vous traité mon père de la sorte, après toutes ces années de loyaux services ? Agitiez-vous la vérité devant son nez et vous moquiez-vous de lui dans son dos parce qu'il ne parvenait pas à la voir ?

— Uther était mon roi, dit Gaius avec un calme d'acier. Je l'ai servi du mieux que j'ai pu, et s'il ne voyait pas ce qui était devant lui, c'était parce qu'il choisissait de ne pas le voir. Nous sommes tous coupables d'aveuglement, Arthur.

Et puis, comme si l'usage d'une telle familiarité lui a pris quelque chose, Gaius redevient plus doux.

— Il y a certains secrets que je n'ai pas le droit de révéler.

— Alors, qui le peut ? demande Arthur.

— Ne me le demandez pas, dit Gaius.

Arthur doit se calmer avant de pouvoir reparler.

— Je ne suis plus un nourrisson, Gaius. Je suis votre roi. Dites-moi où est Emrys.

— J'aimerai le pouvoir, sire, dit Gaius avec tristesse.

— Emrys pourrait sauver la vie de Merlin, et vous continuez à me mentir ? dit Arthur.

Du coin de l'œil, il voit Aithusa qui arrête de jouer et les regarde, alarmée par sa voix plus forte.

— Je ne peux vous dire ce que je ne sais pas, dit Gaius en haussant aussi la voix.

— Y a-t-il quelque chose que vous puissiez me dire ? accuse Arthur.

Toutes ses découvertes ont enflé en lui jusqu'à lui donner l'impression qu'il va exploser.

— Vous me parlez de confiance alors que vous m'avez menti toute ma vie ! Vous et mon père !

Gaius se fige et Arthur sait alors, il sait que Gaius comprend exactement ce qu'il veut dire.

— Ma mère est morte à cause de lui, dit Arthur d'une voix basse et furieuse. Il a utilisé la magie. Il a utilisé la magie et puis il a changé d'avis et il…

Les mots lui échappent. Il tremble de rage et se force à se calmer – parce qu'il ne veut pas que sa poigne abîme le cristal.

Gaius s'assoit lourdement, accusant le poids des années.

— Dites-moi pourquoi, dit Arthur. Pourquoi ne dois-je apprendre la vérité que de la bouche de traîtres et d'ennemis ?

— J'ai fait une promesse à votre père.

Arthur rit amèrement.

— Et c'est tout ? Vous connaissiez la vérité. Vous saviez que ce qu'il faisait, c'était… c'était des meurtres. Il a assassiné des centaines de personnes ! Et vous l'avez aidé ! Je l'ai aidé !

Gaius ferme les yeux. Quand il les ouvre à nouveau, ils sont vagues, perdus dans les souvenirs.

— Uther était mon ami. Fût un temps, nous étions presque comme des frè mère… sa mort a failli le tuer. Je ne pouvais pas l'abandonner.

— Et tous les autres ? l'accuse Arthur parce que ce n'est pas suffisant – c'est loin d'être suffisant.

— J'ai fait ce que j'ai pu, dit solennellement Gaius. Sa fureur était absolue et aveuglante. Il était encore dans la fleur de l'âge. Personne ne pouvait lui tenir tête. Et vous étiez… vous étiez si petit.

Une larme coule sur sa joue et il l'essuie.

— J'ai promis à votre mère de veiller sur vous. J'ai choisi de rester et d'aider ceux que je pouvais. Dans ma position, je pouvais faire des arrangements, envoyer des avertissements. Je pouvais m'assurer que l'Ancienne Religion survive.

Arthur essaie de l'imaginer. Gaius a toujours semblé si humble, prêt à courber l'échine devant les moindres caprices d'Uther. Mais ce serait le parfait déguisement. Le conseiller le plus proche de son père, qui lui faisait confiance pour s'occuper de son seul et précieux héritier. Gaius a dû trahir son père un nombre incalculable de fois, sans que son père ne le sache.

— Vous auriez dû me le dire, dit Arthur.

Même à ses oreilles, le reproche est faible.

Gaius le regarde, les yeux rougis.

— Ça vous aurait détruit. Vous l'avez presque tué.

— J'aurais dû le faire.

— Non, dit Gaius en secouant la tête. Je ne pouvais pas vous laisser subir le même sort que votre père. Vous méritez mieux, Arthur. Vous avez toujours été destiné à mieux.

— C'est de là que Merlin tient ça ? demande amèrement Arthur. Cette idée que je suis destiné à être un grand roi ?

— Il croit en vous parce qu'il vous connaît, dit doucement Gaius. Il connaît votre cœur. Ygraine… Vous avez sa gentillesse, sire. Il y a tant d'elle en vous.

Aithusa se perche au bord de la table et gazouille pour Arthur, ses grands yeux plein d'inquiétude. De quelques battements d'ailes, elle se pose sur l'épaule d'Arthur et enroule sa queue autour de lui, comme pour le protéger. Elle ronronne à son oreille et le son se réverbère dans son torse et son bras. La veste de Merlin pend dans son dos, accrochée aux griffes des pattes arrières de la dragonne.

— Elle vous fait confiance, dit Gaius avec une pointe de jalousie. Les dragons sont des créatures de merveille et de magie. Elle vous fait un grand honneur en vous choisissant. C'est une bénédiction de l'Ancienne Religion.

Arthur lève la main et la caresse, et elle ronronne encore plus fort. Il ne peut s'empêcher de sourire, rien qu'un petit peu. Il se demande si c'est ce qu'a ressenti Merlin quand la licorne s'est approchée de lui, pure et confiante. Si c'est ce qu'il a ressenti en sauvant l'œuf et en faisant éclore Aithusa. Comme s'il lui était accordé un don plus précieux que toutes les richesses du monde.

— Faites-vous confiance, Arthur, dit Gaius. Écoutez votre cœur. C'est ainsi que vous serez un grand roi.


Écouter son cœur. Arthur n'a jamais été très doué pour écouter son cœur. Il a toujours fait confiance à sa tête, et la voix la plus forte y a toujours été celle de son père. Elle lui dit comment être un prince, comment être un roi. Elle lui dit comment être un homme, et il l'a toujours suivie sans même y songer.

Son père n'était ni un homme ni un roi. Ce n'était qu'un enfant qui piquait une colère parce qu'il ne pouvait pas avoir ce qu'il voulait. Il n'a jamais tenu à son royaume, mais s'est contenté de le punir en en extrayant la magie parce que la magie ne lui obéissait pas aveuglément. Parce que son père ne pouvait accepter une loyauté qui ne serait pas absolue, et que ceux qui le contredisaient, qui le remettaient en question, qui osaient se dresser contre lui, en subissaient le prix ultime. Arthur le voit à présent en Gaius, en Morgana, en Agravaine. Même en lui.

Il pensait prendre le plus gros de la colère de son père, mais il avait tort. Des gens avaient donné leur vie pour l'abriter. Pour l'épargner des profondeurs de l'amertume de son père, avant qu'elle ne le rende aussi vide que lui. Même s'il n'a pas fait grand-chose pour le mériter, ils croient en lui. Ils croient qu'il sera mieux que lui. Qu'il sera un grand homme.

Il veut l'être, pour eux. Il le veut plus que tout. Être le roi qu'ils cherchent, guérir les pertes et les souffrances qu'a entraînées sa naissance. Il veut mériter la confiance qu'ils lui donnent. Il veut mériter leur foi.

Aithusa a fait un nid de la veste de Merlin, sur son bureau, et elle s'y installe pour nettoyer ses ailes après leur journée de voyage et de jeu. Il se demande dans quelle mesure elle comprend ce qui se passe. Le Grand Dragon a dit qu'Aithusa le guiderait, qu'il pourrait utiliser le cristal pour trouver Merlin. Mais l'image de Merlin ne se réveille jamais et il ne bouge même pas. Sa respiration est superficielle et lente, et Arthur craint qu'ils ne soient à court de temps.

— Tu ne peux pas mourir, lui dit Arthur.

Il espère que, même inconscient, Merlin l'entendra et lui obéira – bien que Merlin ne l'écoute que rarement même quand il est éveillé.

–- Je suis ton roi et je te l'interdis. Tu dois t'accrocher.

La voix d'Arthur se brise à la fin de sa phrase, et un nœud de chagrin lui bloque la gorge. Si Merlin meurt… Comment Arthur peut-il écouter son cœur s'il se serre de douleur ? Comment peut-il être le grand roi de Merlin si Merlin n'est pas à ses côtés ? Arthur n'a jamais cru à la destinée, mais s'il en a une, il est sûr de n'être pas fait pour l'accomplir seul.

— Le roi Arthur Pendragon et son Seigneur des Dragons, dit Arthur à Merlin en essayant de garder une voix légère pour ne pas l'inquiéter. Ça sonne bien, tu ne trouves pas ? On pourra chouchouter Aithusa tous les deux. Lui donner un nid…

Il doit s'arrêter parce qu'il ne peut plus dire un mot sans s'effondrer. La voix dans sa tête lui a toujours dit de ne pas pleurer, parce qu'aucun homme ne vaut ses larmes. Il a quand même pleuré son père, et maintenant Merlin… Si Merlin meurt, il ne croit pas qu'il pourra s'arrêter.


L'épuisement du corps et du cœur finit par conduire Arthur au lit. Il combat le sommeil jusqu'à la fin, uniquement apaisé par le poids lourd du cristal dans sa main et contre son cœur, et le ronronnement chaud d'Aithusa sur son torse. Elle pose la tête à côté du cristal et il peut sentir son souffle contre sa main, ferme comme une berceuse. Il sombre. Il rêve.

Il est entouré de brouillard blanc, si épais qu'il peut à peine voir sa propre main devant son visage. C'est familier et il réalise qu'il est déjà venu ici.

Il erre pendant ce qui lui semble être des jours. Il sait qu'il essaie d'atteindre quelque chose, mais il n'y arrive pas et ce qu'il cherche se dérobe à lui quand il se rapproche.

Aidez-moi, pense-t-il en appelant quelqu'un, n'importe qui. Je dois le trouver. S'il vous plaît. Je vous en prie.

Une chaleur le picote dans sa main, et il la regarde à travers le brouillard. La chaleur augmente, se propage dans son bras et son torse, et oh, oh. Il ne sait pas ce qui lui arrive, mais il se sent bizarre, acéré et clair comme s'il était plus que vivant. Il avance à nouveau dans le brouillard, trouve une résistance et la déchire comme si elle n'était qu'un voile très fin.

— Merlin, souffle Arthur en se ruant vers lui. Merlin ! Je suis là !

Merlin est allongé sur un socle de pierre, presque aussi pâle que la brume sans fin qui les entoure. Arthur l'attrape et le secoue, trop soulagé pour être doux.

— Debout ! ordonne-t-il en le secouant encore et encore.

Il voudrait prendre Merlin sur son épaule et le ramener à la maison, mais Arthur ne sait pas où il est ou même comment il est arrivé là.

Alors qu'il s'agrippe à Merlin, le picotement chaud s'affermit dans sa main. Cette fois, il peut le sentir sortir de lui pour aller dans Merlin, et il regarde la respiration de Merlin devenir plus profonde, ses lèvres et ses joues retrouver des couleurs. Il s'étire, ses cils papillonnent et il ouvre les yeux.

— Arthur ? dit Merlin, faible et confus.

Arthur sourit, rit.

— Tu es de retour, dit-il tandis que le soulagement l'envahit. Je pensais…

Il secoue la tête.

— J'essaie de te sauver.

— Me sauver ? répète Merlin, toujours confus.

Ce qui les aide ne semble pas l'avoir remis totalement sur pied.

— Vous ne devriez pas être là. Morgana…

— Où t'a-t-elle emmené ? le presse Arthur avec urgence.

— Je ne sais pas. Nous voyagions…

Merlin secoue la tête.

— Je ne pouvais pas l'arrêter. Je suis désolé, Arthur. Je vous ai déçu.

— De quoi parle-tu ? demande Arthur, abasourdi.

— J'aurais dû la tuer. Et maintenant, je crois… Je crois que je suis peut-être mort.

— Non, dit Arthur, consterné. Merlin, tu n'es pas mort.

— J'ai tellement mal, dit Merlin, les larmes aux yeux.

Il pose une main faible sur son torse.

— Je ne sens plus rien. Je ne sens plus ma magie.

Arthur ouvre la bouche pour dire à Merlin de faire preuve d'un peu de bon sens, mais Merlin écarquille soudainement les yeux et agrippe le poignet d'Arthur, si fort que c'en est douloureux.

— Elle va venir pour vous, dit Merlin, terrifié. Quand elle en aura fini avec moi. Je ne pourrai pas l'arrêter. Vous ne serez pas en sécurité.

— Merlin…

— Promettez-moi que vous resterez en sécurité ! le supplie Merlin avant de hurler de douleur et de s'arquer contre la pierre. Non, marmonne-t-il. Non, elle est là. Elle est de retour. Arthur, fuyez !

— Je ne te quitte pas, lui jure Arthur.

Il s'agrippe à Merlin même si Merlin essaie de le repousser. La force qui lui a été rendue se dissout à présent, et ses efforts sont faibles et maladroits. Il s'évanouit à nouveau.

— Non ! crie Arthur.

Il tire sur la chaleur pour en avoir plus, pour la donner à Merlin. Il sent une montée de chaleur l'entourer, et la brume commence à se consumer, révélant un sol de pierre couvert de mousse et de feuilles brunes, des morceaux de pierre taillée tombés au sol.

— Je connais cet endroit, réalise Arthur – mais il vacille alors qu'il est repoussé en arrière, encore et encore.

La brume revient, plus épaisse encore, et Merlin disparaît de la vue d'Arthur. La force qui le repousse devient si puissante qu'elle le met à terre, et il tombe en arrière dans le néant.

Il se réveille en sursaut et s'assoit, ce qui fait tomber Aithusa de son torse. Il est en sueur, la respiration hachée, et il regarde le cristal. Avec horreur, il voit qu'il est craquelé et assombri.

Morgana, pense Arthur avec fureur. Elle lui a pris Merlin. Elle a pris ce qui ne lui appartenait pas, et Arthur va le retrouver.

Il se rue hors du lit, laissant derrière lui le cristal brisé, et enfile sa tenue de combat. Il appelle un serviteur pour qu'il lui prépare son armure et son cheval et pour dire aux chevaliers d'être prêts à partir.

Il sait à présent où est Merlin. Où Morgana l'a emmené. Il a reconnu les ruines où Lancelot s'est sacrifié pour réparer le Voile.

L'île des Bienheureux.

Arthur sort en courant de la chambre, Aithusa voletant derrière lui.


A suivre...