Finalement, Clyde comprenait vite. Aux heures de cours suivantes, son cher ami ne s'était pas particulièrement distingué plus qu'il ne le fallait dans ses démonstrations d'amitié ou son impatience d'arriver à la fin des heures d'études.

Juste quelques sourires discrets. Des sourires peut-être un peu mignons aussi. Mais beaucoup moins niais que ces petits mots que Stan et Kyle s'envoyaient parfois, en pensant que personne n'avait remarqué leur petit jeu. Ou que personne à part Craig Tucker n'était assez observateur pour voir cet étrange manège assez romantique, et donc ridicule...

Et qu'ils s'étaient justement envoyés lors de la dernière heure de cours obligatoire, la plus longue et la plus dure à supporter. Sauf quand on avait une relation assez complice avec son meilleur ami, voire ambiguë aux yeux de certains. Ou sinon, un projet assez dévorant en tête pour oublier cet éprouvant cours de mathématiques.

Très bientôt, le grand fan de cochons d'Inde allait se retrouver chez son presque meilleur ami. À jouir d'une invitation très particulière, que beaucoup d'élèves de leur école (ceux qui pouvaient se définir comme intéressés par les femmes, bien sûr) se seraient faits une joie d'accepter sans rechigner.

Sans appréhender ce moment précieux, comme le faisait pourtant l'invité d'honneur.

Ce dernier en était encore à se demander s'il ne pouvait pas trouver en vitesse une excuse bancale pour manquer cette si belle occasion de braver un soi-disant interdit. Mais surtout une brûlante tentation, qui lui ferait poser ses yeux sur son compère au lieu de fixer intensément l'actrice en pleine démonstration de ses talents. Et ses lèvres sur la bouche sûrement entrouverte de son ami, concentré sur son fantasme et tétanisé en comprenant que son complice si cool lui offrait un baiser.

Rien que pour voir la tête adorablement pathétique que ferait Clyde, le gamin s'en retrouvait presque tenté de prendre ce risque. D'oser embrasser son complice, puis se moquer de lui en constatant qu'il l'avait bien eu. Ou en demandant à ce cher Clyde s'il avait eu l'impression d'échanger un langoureux baiser avec la délicieuse Brenda Love !

Et si ce petit baiser avait été mieux qu'une romantique embrassade bien clichée, celle que son ami avait dû partager avec les filles à avoir accepté de sortir avec lui. Par amour sincère ou par intérêt, Clyde cédait de toute façon trop facilement à une jolie jeune fille. Même si cette fille en question n'était pas vraiment amoureuse de ce gars trop naïf, celui-ci restait assez mignon et manipulable pour devenir une source d'intérêt.

Et, une fois la rapide rupture arrivée, il venait toujours pleurer dans les bras de son meilleur ami dévoué, fidèle au poste pour lui remonter le moral. Ou plutôt, le supposé bourreau des cœurs sonnait inlassablement à la maison des Tucker, jusqu'à ce que le fils se décide à venir lui ouvrir. À force de se faire harceler et d'entendre son ami pleurnicher comme un bébé, celui-ci finissait par céder.

Par l'usure, ou parce que Craig n'était pas aussi insensible qu'il voulait bien le montrer. Surtout face à cet ami en particulier. Cet ami qu'il ne supportait pas de voir souffrir, mais dont la crédulité l'agaçait tout autant.

Au moins, le consoler silencieusement en le prenant très amicalement dans ses bras se confirmait être la chose la plus facile à faire. Plutôt que lui expliquer pourquoi il ne fallait pas offrir une montagne de cadeaux à une fille dès le premier rendez-vous. En particulier des paires de chaussures hors de prix.

Une fois un peu calmé et au milieu d'un environnement rassurant, ce séducteur malchanceux écoutait sagement les conseils avisés de son ami.

Peu de personnes pouvaient se vanter d'avoir eu le droit d'entrer dans la chambre ultra privée de Craig Tucker. D'accéder à l'autorisation inespérée de s'asseoir sur son lit. Et, en privilège le plus inouï, détenir le droit de tenir Stripe dans ses bras.

Depuis le temps, l'ami en détresse faisait cela avec tellement de naturel, comme s'il s'agissait d'un fait totalement banal : ce n'était pas la première fois que Clyde venait en larmes implorer le soutien de son complice. Très souvent, et à n'importe quel moment, son camarade de classe devenu son ami proche faisait office d'oreille attentive et d'épaule dévouée sur laquelle se reposer pour pleurer.

Et Craig savait d'expérience qu'un compagnon animal se révélait être d'une grande aide pour faire face à toute sorte de peine. La chose devenait également moins gênante, de se confier (ou d'en donner l'impression) à un innocent cochon d'Inde, plutôt qu'à son propriétaire qui vous fixait d'un air à la fois désintéressé mais pénétrant.

Le même type de regard que Craig avait servi à son cher meilleur ami lorsque celui-ci l'avait hélé dans les couloirs. La discrétion n'était définitivement pas son fort...

Dès la fin des cours, Clyde l'avait au moins laissé regagner tranquillement son cassier, ranger distraitement quelques affaires, puis le cueillir alors que le petit chanceux à pouvoir se vanter d'être son unique invité allait se faire la malle. Ou, tout simplement, ne voulait pas s'éterniser dans ce lieu d'études juste ennuyeux sans être agréable.

En parlant de choses agréables, son ami si généreux se chargeait de lui rafraîchir la mémoire. Comme si Craig avait pu oublier ce rendez-vous, autant redouté qu'attendu. Et vu le petit sourire espiègle de Clyde, le gamin savait très bien lequel des deux s'impatientait le plus.

Autant que Craig pouvait très bien le comprendre.

Lui aussi, à l'époque de sa relation avec Thomas, était sincèrement impatient de passer du temps avec son petit ami. Bien qu'un tête-à-tête virtuel avec une actrice de X n'avait rien de comparable avec une vraie relation amoureuse...

Ou si, par un profond miracle bien sûr impossible, le gamin le plus insolent de l'école avait finalement décroché un rencart avec Clyde Donovan et que leur premier rendez-vous amoureux allait justement avoir lieu. Là aussi, l'impatience aurait été à son comble. Ajoutée à une douce appréhension, donnant envie de rire nerveusement et à rendre tout ému.

Mais, comme toujours, la réalité se montrait moins glorieuse. Ce moment s'annonçait juste comme un instant entre potes, avec son pseudo meilleur ami qui le croyait attiré par les filles. À qui il pensait donc faire rudement plaisir en partageant une chance sûrement inoubliable, si Craig avait correspondu avec l'image idéalisée présente dans l'esprit de Clyde.

Ce gars cool et mystérieux, qu'il ne fallait pas chercher mais qui pouvait se montrer un très bon ami. Le genre de personne à avoir une seule parole et ne sûrement pas refuser un peu de plaisir facile mais délectable.

Hélas, devant la joie malgré tout presque enfantine de son compère, le moins motivé des deux ne pouvait plus lui faire faux bond.

Ses propres sentiments ne rendaient pas la tâche facile pour contrer ce plan, mais simplifiaient ses émotions actuelles : Même en étant tout content à l'idée de se masturber devant une stupide vidéo porno, Clyde restait adorable. À en donner envie de lui pincer les joues ou se perdre de longues minutes dans son regard rieur et malgré tout innocent.

Peut-être aussi que l'envie de se retrouver dans une ambiance aussi intime avec ce gars en particulier faisait instantanément taire ses doutes. Ainsi que son goût très mesuré pour les situations chaotiques.

Avec un peu de chance, son ami si naïf allait peut-être se déshabiller légèrement. Juste assez pour se mettre à l'aise devant cette actrice tant admirée et pour que le complice de ce méfait puisse à son tour avoir un peu de plaisir.

Peut-être même que dans sa grande naïveté, il n'allait rien dire si son meilleur ami adoré le touchait ou se collait un peu trop à lui. Dans le genre câlin enthousiasme et entremêlé. Parfait pour brouiller une amitié trop frustrante. Puis qu'il l'aiderait à atteindre le septième ciel en lui faisant complètement oublier son fantasme premier. Et que, malgré son hétérosexualité supposée, Clyde répondrait positivement à ses caresses...

Au point où il en était, Craig se demandait même si son ami était du genre à d'abord embrasser longuement, en grand romantique perdu. Ou à offrir un baiser seulement après avoir atteint l'orgasme, pour faire durer la sensualité et polir davantage son brillant statut de séducteur émérite... L'idéal serait que Clyde soit du genre très romantique, assez tendre et attentionné, et ne pas hésiter à offrir des câlins. Car, malgré son peu de talent et d'envie à s'illustrer dans les codes sacrés de la romance, le gamin avait besoin de ce genre de marque de tendresse peut-être un peu mièvres mais sincères.

Assez touchantes pour réussir à le troubler et lui faire mentalement rectifier en vitesse que c'était en fait des conneries tout ce romantisme trop fleuri.

De toute façon, ces pensées resteraient dans la case fantasmes. Et le moment était terriblement mal choisi pour songer à ce genre de choses.

Le si imperturbable Craig Tucker commençait même à sentir ses joues chauffer légèrement en se laissant aller à de telles pensées. Des pensées stupides, irréelles, inutiles.

Jamais Clyde n'allait se comporter de cette manière et sûrement pas avec la personne pour laquelle il devait juste avoir des sentiments fraternels. Le seul point à être prévisible serait son amusement en apprenant que l'élève de l'école qui semblait le plus hermétique à l'amour avait jeté son dévolu sur le gars pas encore complètement cool, mais à moitié populaire, et surtout à draguer toutes les filles assez jolies. Bebe en tête de liste, bien que cette dernière n'ait jamais cédé à ses avances.

Cette fois, le gamin au bonnet péruvien n'allait pas offrir une si belle occasion de rire à ses dépens. C'était un amour sans espoir, frustrant, mais agréablement ennuyeux. Que les deux concernés faisaient vivre à leur façon.

Celui qui ignorait tout de cette romance se contentait de hocher joyeusement la tête lorsque le seul à en être au courant déclarait platement qu'ils feraient mieux d'y aller. Tout en évitant volontairement le regard trop envoûtant de Clyde, et en croisant au passage celui d'une personne bien connue. Qu'il avait, là aussi de son plein gré, fait tomber ce matin. Un moment bref mais mémorable. Stan aussi semblait s'en souvenir, vu comment ses yeux le foudroyaient. Peut-être qu'il allait en venir aux mains pour laver son honneur... Et, par la même occasion, faire éviter à son adversaire un moment aussi tentant que gênant. Pour une fois que ce gars insipide pouvait se rendre utile.

Malheureusement, Kyle, guidé par la voix de la raison ou son intuition de super best friend (rectification, de super boyfriend), avait posé sa main sur l'épaule de son meilleur ami pour capter instantanément et complètement son attention. Feindre d'avoir quelque chose de très important à lui confier pour l'éloigner de cet élément perturbateur.

Comme c'était ironique, ce petit rouquin toujours le premier pour se battre contre ceux le taquinant avec un peu trop d'entrain, qui jouait à présent le prêcheur de non-violence, à obtempérer une future escarmouche bien inoffensive.

À moins que Kyle doutait de la force physique de son meilleur ami face à Craig Tucker. Et qu'il ne voulait donc prendre aucun risque.

Cette constatation non prouvée et très insultante pour l'honneur Stan Marsh avait au moins eu le mérite de revigorer l'humeur de son auteur. C'était à présent plus sûr de lui qu'il suivait son propre meilleur ami, sans s'inquiéter sur le programme à l'attendre une fois arrivé chez Clyde. La bonne humeur de celui-ci devait être légèrement contagieuse...