2 Décembre – École d'art

- Vous souffrez de stress post-traumatique.

John leva les yeux au ciel. Douze ans de médecine pour en arriver là, ce n'était pas brillant ! Même lui qui en avait fait seulement cinq aurait pu le dire. Ce n'était pas franchement compliqué à déceler.

Il avait signé pour l'armée à l'âge de dix-huit ans, parce que ses parents n'avaient pas les moyens de lui payer la fac et qu'il n'avait pas obtenu de bourse, et que l'armée prenait en charge l'intégralité de sa formation de médecin militaire sur le terrain en échange d'un engagement de dix ans.

Il avait suivi quatre années de formation théorique, sur les bases militaires à travers l'Angleterre, avec entraînement physique à la clé.

Il avait fait un an déployé en Afghanistan pour parfaire ses acquis sur le terrain.

Il avait fait une heure de bataille avant de se prendre une balle dans l'épaule. Balle dont il ne s'était même pas rendu compte, occupé qu'il était à essayer de sauver un de ses camarades. Il n'avait pas réalisé tout de suite que le corps qu'il étreignait était celui d'un mort, et que le sang rouge sur le sable blanc était le sien, s'écoulant de son épaule au même rythme que sa vie s'écoulait hors de lui.

Le trou noir l'avait pris mais la Faucheuse l'avait finalement rejeté.

Il avait vingt-trois ans quand il avait été rapatrié à Londres. Il avait toujours vingt-trois ans quand le médecin avait étudié la cicatrice disgracieuse et difforme qui déformait son épaule gauche. Il avait toujours vingt-trois ans quand il avait surpris les regards inquiets que ses confrères médecins militaires s'échangeaient à son sujet. Son épaule ne les inquiétait pas du tout. En revanche, sa maigreur, ses cernes, sa colère, et sa jambe tremblante à tel point qu'il avait besoin d'une canne pour marcher, les inquiétaient beaucoup plus.

Demain, il aurait vingt-quatre ans et le verdict, pourtant si évident, venait de tomber : stress post-traumatique.

- J'imagine que vous comprenez la suite, poursuivit le médecin.

John la connaissait très bien mais ne ferait pas l'affront de la dire à voix haute. Son médecin, l'un de ses anciens enseignants, avait l'air réellement peiné lorsqu'il attrapa le tampon rouge sang sur son bureau, et lui adressa un regard désolé avant de l'apposer sur le dossier de John.

« Réformé » s'étalait déjà en lettres de sang, presque baveuses, en bas de la liasse de feuilles blanches qui étaient le résumé de la vie de John.

« Réformé », et par ce simple mot, la vie de John toute entière n'existait plus.

- Nous avons l'obligation d'assurer votre formation, conformément aux accords que nous avons signés, poursuivit l'homme. D'une certaine manière, c'est avantageux pour vous. L'armée continue de financer vos études de médecine jusqu'à la fin, mais vous ne devez plus rien à l'État. Il vous sera versé une pension d'ancien militaire, bien sûr, et de blessure de guerre. Cependant, vous ne pouvez évidemment plus suivre nos enseignements sur les bases militaires. Vous serez donc inscrit à une université publique, dont tous les frais seront à notre charge.

Il y eut un temps de silence, comme s'il attendait que John dise quelque chose, mais ce dernier garda le silence. Qu'aurait-il pu dire ? Qu'il ne voyait pas la chance là-dedans ? Que même si ses frais universitaires étaient réglés, il devait quand même vivre quelque part, se nourrir, réviser et que ce ne serait pas sa pension qui paierait tout ça ? Que sa vie était finie ? Quelle importance que de dire tout cela ? Cela ne changerait rien au tampon sanglant apposé en bas de son dossier et qui mettait fin à toute sa vie.

- Nous avons également l'obligation d'assurer votre suivi psychologique. On va donc vous assigner une psychologue et vous fixer des rendez-vous hebdomadaires dans un premier temps. Après, ce sera elle qui décidera.

Toujours aucune réponse.

- Vous pouvez conserver votre logement actuel pendant encore un mois. Ensuite...

Ensuite, il serait à la rue. L'homme ne finit pas sa phrase. Il n'y en avait nul besoin pour que John comprenne ce dont il retournait.

- Un dernier point. Nous vous avons inscrit à l'école d'art.

- Pardon ?

C'était le premier mot que John prononçait depuis le début de l'entretien et il était franchement incrédule. Il voulait être médecin, pas artiste !

- Cela fait partie de notre programme obligatoire dans un cas comme le vôtre...

- Quel cas ? Le fait que je sois réformé avant la fin ? Mon stress post-traumatique ? Que je continue à coûter à l'armée alors que je ne lui apporte plus rien ? cracha-t-il.

Le médecin en face de lui eut la décence de baisser les yeux et poser calmement ses mains sur le bureau en un geste de soumission parfaitement calculé face à la colère de John. Ce dernier l'identifia immédiatement comme tel. Lui aussi avait suivi les cours de gestion des patients difficiles.

- Tout cela en fait. C'est un nouveau programme développé depuis peu et qui a pour but, dans certains cas spécifiques, c'est à dire quand certains de nos agents cochent plusieurs cases préétablies, de créer un partenariat entre nous, la thérapie, et l'école d'art. Dans votre cas, vous remplissez les cases nécessaires pour être éligible à cette procédure.

- Je n'ai rien demandé, grinça John.

- Ce sont les nouvelles directives. Il ne s'agit pas d'une option.

- Qu'est-ce que vous voulez que j'aille foutre dans une école d'art ? Je ne sais pas faire la différence entre Picasso et Rembrandt et je suis un danger public avec un crayon de couleur.

- La peinture ne sera pas votre seule option. Si l'inscription et le suivi de certains cours sont obligatoires, le choix de la matière vous appartient. Musique, poterie, peinture, poésie, ce qui vous plaira.

- Combien de temps ?

- Cela va entièrement dépendre de votre avancée avec votre psychothérapeute. C'est elle qui prendra la décision. En accord avec vous bien sûr. N'oublions pas que le but de ce travail est d'éliminer le stress post-traumatique qui est le vôtre, et cela ne pourra pas se faire sans votre consentement et votre adhérence au travail.

John soupira, s'abstenant de répondre. Quel était l'intérêt d'éliminer son PTSD ? Cela ne lui rendrait pas son emploi malgré tout. Autant garder une patte folle et une canne à l'âge de vingt-quatre ans.

- Des questions ?

- Aucune, répondit John du bout des lèvres.

L'entretien se termina ainsi, et avant même que John n'ait eu le temps de dire ouf, il était à la porte du cabinet, du bâtiment, de la caserne. Seul et abandonné au monde, une épée de Damoclès au-dessus de la tête pour son appartement, un planning de ses séances de psy, un autre mentionnant ses cours à la fac de médecine. L'adresse de l'école d'art, et son obligation d'aller s'y inscrire et suivre des cours dans les plus brefs délais de trouvait dans sa main gauche.

Lentement, John se mit en route. Il n'avait plus que cela à faire dans sa vie désormais.


Assez étonnamment, le bâtiment de la plus grande école d'art de Londres ne rebuta pas entièrement John. C'était un endroit moderne, plutôt beau, éclairé et lumineux.

Les gens qui s'y trouvaient, en revanche, étaient plus du genre à faire peur et repousser John. Ce n'était pas qu'il était intolérant (ce serait plutôt stupide de sa part considérant qu'il avait toute sa vie durant protégé sa petite sœur et son homosexualité de l'intolérance de leurs parents), mais il venait de passer les six dernières années de sa vie sur une base militaire. Ses camarades avaient tous le crâne rasé ou les cheveux coupés courts. Tous les lits étaient faits au carré. Tous les baraquements étaient exempts du moindre gramme de poussière. Toutes les bottes étaient cirées et brillaient. La rigueur militaire n'était pas qu'une légende. Bien sûr, sur un champ de bataille ou dans un pays en guerre tout cela était légèrement différent, mais globalement, John avait vécu dans un monde où l'ordre et la discipline n'étaient pas de vains mots. Les premiers cheveux violets qu'il croisa le surprirent. Les tatouages, les piercings, les montres à gousset, les costumes de l'ancien temps ou au contraire des jupes courtes dans des costumes de lycéenne japonaise le surprirent.

Une population de fous hétéroclites se pressait à travers les couloirs, tous différents, tous spéciaux, et pas un qui avait honte de son extravagance. Ils avaient sans doute raison, puisqu'ici ils se fondaient totalement dans le moule.

John, avec sa rigueur et son maintien militaire, sa coupe courte et ses vêtements sobres et brossés, était l'anomalie.

S'il n'avait pas eu l'obligation absolue de renvoyer le jour même la validation de son inscription à l'armée sous peine de perdre le peu de droits qui lui restaient encore, il aurait sans doute fait demi-tour sur le champ.

Au lieu de quoi, il serra les dents et continua de progresser à travers la nuée de gens qui allaient et venaient, aux couleurs de l'arc-en-ciel, sans faire attention à John.

Un panneau attira soudain son attention. Le genre de choses qui se seraient trouvées dans n'importe quelle fac, mais que John n'avait jamais connu : un bête et grand panneau de liège, punaisé de toutes les affiches, petites annonces et autres courts messages d'information. Cœur névralgique de l'école, la plupart des infos importantes transitaient par ce tableau.

John s'approcha, s'attendant à un foutoir complet, mais fut surpris de le voir parfaitement ordonné : les infos officielles de l'école d'un côté, annonces du BDE, affiches pour les concerts et autres manifestations quelconques, petites annonces, elles-mêmes triées par thème : cours de soutien, propositions immobilières, troc et vente de petit matériel.

Ce fut cette partie-là qui attira son regard. Il y avait plein d'annonces de colocations. Après tout, c'était le mois de septembre, et après avoir passé son anniversaire en solitaire la veille dans le minuscule appartement mis à disposition par l'armée, John avait envie de compagnie. Il n'avait jamais vécu seul de sa vie, puisqu'il était passé de chez ses parents à l'armée, où il avait toujours eu au moins deux ou trois frères d'arme pour partager une chambre. Ces quelques jours de solitude forcée depuis son rapatriement avaient eu une conséquence désastreuse sur son humeur. Il n'était pas fait pour ça. Alors un colocataire, pourquoi pas ? À cette époque de l'année, il y aurait plein de possibilités. Et puis partager sa chambre avec un joyeux fou aux cheveux bleus serait toujours plus intéressant qu'un camarade de la fac de médecine à qui il se sentirait obligé de raconter sa vie, ses blessures de guerre etc.

Il rafla plusieurs numéros sur le tableau, qui mentionnait des appartements calmes, tranquilles, bien situés, lumineux, et avec des colocs sympas. John n'en doutait pas une seconde.

Bizarrement, toutes les annonces avaient déjà été déchirées pour récupérer les numéros de téléphone proposés en-dessous, à l'exception d'une seule. John la récupéra quand même, se demandant pourquoi cet appartement avait si peu de succès. Ou bien l'annonce était simplement très récente et personne n'avait encore eu le temps de la lire.

Satisfait à l'idée d'œuvrer pour ne pas se retrouver à la rue dans un mois, il continua sa progression jusqu'au bureau de la directrice, qui l'attendait.


Mrs Hudson n'était pas du tout à l'image que John s'était faite d'elle. Il se serait attendu à voir une dame extravagante, les cheveux roses peut être. Au lieu de quoi une vieille dame tout à fait classique, habillée tout en violet, l'avait reçu et lui avait expliqué que cela faisait bien longtemps qu'elle aurait dû raccrocher, mais qu'elle était incapable de laisser tomber ceux qu'elle appelait affectueusement « les enfants ». Quand bien même les enfants en question avaient entre dix-huit et vingt-cinq ans, pour les plus jeunes.

Ils remplirent ensemble tous les papiers nécessaires à l'inscription de John, précisant qu'il pouvait choisir ce qu'il voulait comme matière.

- La peinture ? hasarda John. Enfin, le dessin, sur un chevalet quoi. Pas l'étude de l'histoire de la peinture.

- Vous êtes dispensé des cours théoriques de toute manière, lui précisa la vieille dame. Ce n'est pas le but de votre thérapie.

John fit la grimace. Savoir que chaque personne qu'il rencontrait était parfaitement au courant de sa situation et le regardait avec pitié ne faisait définitivement pas partie de ce qu'il préférerait.

- Je sais bien que vous n'êtes pas là de votre plein gré, mon garçon, mais si cela peut vous rassurer, je n'ai aucunement l'intention de vous contraindre dans quelque chose qui ne vous plairait pas. Vous serez libre de changer de matière si vous le souhaitez, ne devez être présent que pour les cours pratiques. Bien sûr, les enseignants seront mis au courant de votre situation, il s'agit d'une procédure expérimentale, après tout. Mais vous n'avez aucune obligation de le dire aux élèves. Ils ne seront pas informés. J'imagine qu'avec tout ce que vous avez vécu, vous avez la sensation d'être plus âgé que les gamins que vous avez dû croiser dans les couloirs...

John baissa les yeux, vaguement gêné. Il avait beau savoir que la plupart des étudiants avaient un âge proche du sien, il s'était en effet senti pompeusement plus âgé et mature que ces gamins agités. Il avait fait la guerre, lui. Et il en était revenu brisé.

- ... et c'est une chose normale. Mais j'ose espérer que vous découvrirez parmi vos condisciples des élèves tout aussi matures que vous, qui se sont tournés vers une forme d'art ou une autre pour surmonter leurs épreuves de leurs vies. La statistique d'élèves homosexuels ayant embrassé une carrière artistique pour oublier les violences de leurs proches au moment de leur coming-out est sans doute bien plus importante que ce que vous pourriez imaginer.

John n'en doutait pas une seule seconde. Sa sœur Harry s'était tournée vers l'alcool quand leurs parents l'avaient rejetée, mais c'était plutôt une bonne chose de savoir que d'autres jeunes comme elle faisaient quelque chose de plus constructif de leur vie.

- Je vais vous faire visiter, vous pourrez prendre une décision définitive concernant votre matière après, voulez-vous ?

John accepta avec plaisir. Ils déambulèrent à travers les couloirs et les bâtiments, découvrant les différents départements. Les couloirs étaient bien plus vides que tout à l'heure, les élèves étant en classe. Les rares qu'ils croisèrent saluèrent Mrs Hudson avec chaleur, et John poliment. Aucun d'eux ne semblait trouver surprenant la présence de John et son classicisme éculé, et le futur médecin en fut bizarrement soulagé. Il pressentait que la fac de médecine ne serait pas aussi tolérante et ouverte d'esprit.

- Et voilà notre dernier bâtiment, celui de musique ! C'est sans doute le seul que je vous déconseillerai de choisir. Nos élèves ont un niveau suffisant pour intégrer le conservatoire pour la plupart et à moins d'être excellent avec un instrument, cela ne sera pas pour vous...

John s'apprêtait à répondre qu'il avait joué de la clarinette au lycée et que cela avait été une terrible catastrophe, et qu'il était entièrement d'accord pour rester le plus loin possible d'une partition, quand l'axe de la Terre changea.

- Oh, il joue. Partons !

Il joue ? Ils jouent ? Qui jouait ? De qui parlait-elle ? Pourquoi devaient-ils partir ? John n'avait jamais rien entendu d'aussi beau que ce son d'un quelconque instrument à corde (violon, violoncelle, contrebasse, John n'était pas assez fin pour dire ce dont il s'agissait plus précisément). Il serait volontiers resté là à écouter la personne (ou les personnes ?) qui jouaient. Il comprenait ce que la directrice avait voulu dire par un niveau suffisant pour intégrer le conservatoire.

- Alors, vous avez choisi votre discipline ? lui demanda aimablement Mrs Hudson une fois qu'ils se furent éloignés de la salle de musique et que le son ne leur parvenait plus que de manière étouffée.

John eut alors le réflexe le plus idiot de toute sa vie. Il réfléchit à toute vitesse à ce qui pouvait être le plus près de cette salle de musique et son son enchanteur, et répondit la peinture de nu avec la plus grande conviction du monde.

- Choix logique, approuva la vieille dame. Après tout, le corps est quelque chose que vous connaissez bien !

John ne l'avait pas du tout envisagé ainsi. Il voulait juste être le plus proche possible de la salle de musique. Mais la vieille dame avait néanmoins raison. Et si peindre des corps dénudés aurait pu gêner un autre que lui, il était sûr qu'il s'y ferait.


John raccrocha après un énième coup de fil, dépité. Il avait commencé ses cours à la fac, et avait découvert une ambiance désagréable de compétition et de stress qu'il n'avait jamais connu à l'armée, et même s'il avait pris quelques petites annonces de colocation, il n'avait pas encore appelé les personnes concernées, préférant se concentrer sur celles récoltées à l'école d'art.

Mais c'était la septième qu'il appelait, et une voix sincèrement désolée lui annonçait que la chambre était déjà louée, ou qu'elles n'étaient que des filles et préféraient une autre fille, ou que le loyer ne correspondait pas à ce que pouvait assumer John, ou que la situation ne convenait pas, ou que... etc.

Il n'en restait plus qu'une, et John ne se faisait aucune illusion. Ça allait être comme les autres, et il allait se retrouver à la rue dans un mois.

Le bruit de la sonnerie résonnait dans le combiné pendant que John rongeait tranquillement son frein, quand soudain une voix répondit.

- Oui ?

- Euh bonjour. John Watson. J'appelle à propos de la chambre à louer...

- La chambre ?

Il y eut un blanc, John se demandant s'il avait bien composé le bon numéro, d'autant plus que la voix à l'autre bout du fil paraissait parfaitement ennuyée, comme réveillée d'un long sommeil. Puis il (puisque c'était forcément un homme, d'après le timbre) dut réaliser ce dont parlait John.

- Ah oui. La chambre. Oui. Bien sûr.

- Elle est toujours disponible ?

- Oui.

L'homme n'était pas bavard.

- Je peux la visiter ?

- C'est une chambre. Il n'y a rien à visiter. Juste une pièce de 19.33m2, un lit, un bureau, une chaise, des lampes et une armoire.

John s'ahurit. C'était bien la première fois qu'on lui répondait ça. Le ton, de plus, était vraiment spécial. À la fois ennuyé et complètement blasé.

- Lumineux ?

- Aucune idée. Je n'y vais pas, ce n'est pas ma chambre.

Que pouvait-on décemment répondre à ça ?

- Et la situation de l'appartement ?

- Premier étage ?

- Non, je veux dire l'adresse.

- Ah. Baker Street.

C'était plutôt une bonne chose. Le centre de Londres ou presque, facilement accessible en transport, rendant possible le fait d'aller à l'école d'art et à la fac de médecine.

- Le prix ? demanda-t-il.

Le chiffre répondu fut si bas que John crut avoir mal entendu. Mais l'autre répéta. John n'y croyait pas. Il y avait forcément un défaut pour qu'un appartement si bien situé soit si peu cher. C'était parfaitement impossible.

- Je dois peut-être signaler que je suis... difficile à vivre ?

Ah.

- Je joue du violon.

- Ça ne me dérange pas.

- Je peux passer plusieurs heures sans parler.

- Ça ne gêne pas non plus.

Le silence n'avait jamais dérangé John, au contraire. Il recherchait une colocation pour avoir une présence, pas forcément de la parlotte sans arrêt.

- Rien de tout cela ne me paraît rédhibitoire, affirma-t-il parce qu'il le pensait à moitié.

Et parce qu'il était complètement désespéré. Un appartement à ce prix valait bien un fou comme colocataire. John imaginait déjà un énergumène aux cheveux arc-en-ciel, un tatouage permanent sur le visage, et des piercings absolument partout. S'il était considéré comme bizarre même par ses pairs de l'école d'art, il devait être sacrément dérangé !

- Vraiment ? répondit-il, à mi-voix, comme vraiment perplexe qu'on puisse trouver ses défauts acceptables.

- Bien sûr. Personne n'est parfait après tout ! s'exclama John joyeusement. Je suis sûr que mes défauts sont insupportables également.

John ne voyait évidemment pas son interlocuteur, il ne savait même pas à quoi il ressemblait (à part la bizarre représentation mentale que son cerveau dérangé avait générée), pourtant il aurait pu jurer sur sa vie que durant le bref instant de silence qui suivit, il sourit dans le combiné.

- Oh, je suis sûr que tes défauts sont plus bien acceptables que les miens, John Watson.

Ledit John essaya de contrôler les frissons qui parcoururent son corps à l'entente de la voix basse qui murmurait son nom. Alors qu'il ne savait même pas celui de son interlocuteur. Qui devait sans doute lire dans ses pensées puisqu'il reprit.

- Demain, 10h. Mon nom est Sherlock Holmes et l'adresse est 221 B Baker Street.

Et sans autre forme de procès, il raccrocha. Laissant John parfaitement pantois, vaguement indigné. Il ne lui avait même pas demandé son avis quant à la date et l'heure de visite ! Et s'il avait eu cours ? Que ça soit à la fac de médecine ou à l'école d'art, d'ailleurs. Bon, le fait était que ça n'était pas le cas et qu'il était libre comme l'air mais c'était pour le principe. Il hésita à rappeler mais se sentit bête.

Et puis il n'avait pas de temps pour ça. Il avait un TP d'anatomie à Saint Bart cet après-midi, la fac de médecine étant située à proximité de l'hôpital et tous les internes (que John était devenu) avaient leurs cours pratiques dans l'enceinte de la clinique. Actuellement ils suivaient encore un volume important de cours théoriques mais cela allait s'amenuiser, au fur et à mesure de l'année, remplacés par la pure pratique et des heures d'internat dans tous les services de l'hôpital, afin de se choisir par la suite une spécialité. Ce n'était pas pour déplaire à John. Même s'il avait ingurgité autant de théorie que ses collègues lors de sa formation militaire, il avait un niveau supérieur à eux en pratique, habitué qu'il avait été d'exercer (sous la tutelle de son supérieur hiérarchique médecin confirmé) sur les bases militaires.


Jusque-là, c'est à dire une semaine, John n'avait eu que des cours théoriques, ce qui lui avait suffi pour découvrir qu'il détestait l'ambiance dans laquelle il évoluait. Le premier cours pratique sous l'égide d'un grand spécialiste de Saint Bart, fut passionnant. Il s'agissait d'anatomie, et ils travaillaient donc sur des cadavres de la morgue ayant légué leurs corps à la science, et John fut plus d'une fois félicité sur la précision de ses actes et la qualité de ses sutures. Leur enseignant ne tarissait pas d'éloges sur lui, à sa grande gêne teintée de joie (il en rougissait un peu trop) et provoquant la jalousie de ses condisciples. Certains ne s'en cachaient pas du tout et le regardaient avec animosité. Rares étaient ceux, comme le gentil Mike, à trouver les capacités de John comme une excellente chose pour qu'il lui explique et lui apprenne ce qu'il avait du mal à faire, dans un contexte d'entraide et de camaraderie qui convenait beaucoup mieux à John.

À la fin du cours, justement, ledit Mike lui proposa de rentrer avec lui.

- Je dois juste aller chercher une copine à la morgue, ça ne te dérange pas ? Crois-moi, elle est beaucoup plus fréquentable que tous les gens de notre classe !

John n'en avait pas la moindre envie. Parce que fondamentalement, il n'avait envie que de rentrer chez lui et s'enfermer dans sa minuscule chambre et dormir jusqu'au lendemain. Mais s'il fallait être lucide, il savait qu'il devait aussi faire des efforts pour se sociabiliser. Son premier rendez-vous chez sa psy était le lendemain, et s'il voulait parvenir à y échapper le plus rapidement possible, il fallait qu'il lui présente des projets encourageants et une volonté de s'adapter à la vie civile.

- D'accord, pas de souci, acquiesça-t-il en emboîtant le pas à son nouvel ami.

À cet instant précis, John ignorait qu'il venait de prendre l'une des meilleures décisions de sa vie.

- Pourquoi on va à la morgue, en fait ?

- Molly y bosse. Elle est interne médecin légiste.

- Tu la connais bien ?

- Depuis toujours. On habitait à côté. On a toujours joué ensemble. On est allés à la même école, au même lycée, on a fait médecine ensemble. Bon, elle est dix fois plus brillante que moi donc elle a déjà deux ans d'avance mais bon...

L'homme n'avait manifestement pas besoin d'invitation pour parler. Il babillait et monologuait tout le temps du trajet, mais c'était bizarrement réconfortant, ce bourdonnement d'une voix humaine. Ça lui rappelait l'armée, le bruit permanent dans les baraquements, sur le camp, dans les bases. À part quand il leur était ordonné de faire silence, lors du rassemblement, du salut et de toutes ces choses, où on pouvait alors entendre les mouches voler, John réalisa qu'il a toujours vécu avec ce genre de bruissement à côté de lui. Avec de la vie.

Il ressentit un élan de gratitude terrible pour ce Mike, et s'apprêtait à lui dire quelque chose quand soudain son camarade poussa une porte et s'effaça pour le laisser entrer dans la morgue.

Le monde changea de nouveau d'axe pour John en cet instant.

Parce que dans la morgue, il y avait une jeune femme qui s'empressa d'attraper son sac et de les rejoindre, et un jeune homme, armé d'une cravache, qui était en train de frapper de toutes ses forces un cadavre.

Ça devrait être bizarre, alarmant, franchement inquiétant, voire carrément flippant, et pourtant la seule chose que John voyait, c'était la concentration de l'autre. Il ne frappait pas au hasard et obéissait à une logique qui le dépassait.

Tout dans la scène le dépassait.

- Oublie pas de ranger Barty avant de partir, cria la jeune femme - Molly - en direction du fond de la pièce.

Et avant même que John n'ait eu le temps de protester, ils étaient déjà repartis en direction de la sortie.

Ils ne parlèrent pas de l'homme qui cravachait des morts sur tout le trajet, et même si John faisait de son mieux pour participer à la conversation (parce que oui, Molly était vraiment gentille. Mike aussi au demeurant.), une partie de son esprit était restée focalisée sur ce drôle d'énergumène.


Le lendemain matin, cependant, l'apparition dans la morgue de Saint Bart avait complètement disparu de son esprit. Au profit d'une nouvelle angoisse. Celle de sa rencontre avec son (futur ?) colocataire, et son premier cours à l'école d'art. Il aurait une journée chargée, entre la visite de l'appartement, la séance de nu, un cours théorique à la fac de médecine, et son rendez-vous avec la psy le soir-même.

Dans le métro, mal réveillé, ayant peu dormi, il continuait de fantasmer sur l'homme qui allait lui ouvrir la porte. Sa dernière lubie en date serait de mettre des mèches violettes à un homme blond platine. Son cerveau était vraiment étrange.

Le 221 B Baker Street était une bête porte noire munie d'un heurtoir, qui ne ressemblait à rien de particulier. Au vu du quartier, John s'était attendu à quelque chose de classique, mais une part de lui ne put s'empêcher d'être déçu. Pas de grands tags ou de la couleur ou quelque chose comme ça qui prouverait qu'un artiste habite ici.

- Tu es stupide, John, se morigéna-t-il. Tu ne sais même pas ce qu'il étudie comme forme d'art ! Si ça se trouve, il est en couture, il ne va pas draper la porte avec de la soie. Tu es vraiment stupide.

- Je confirme.

La nuque de John tourna si vide qu'elle craqua, la rendant douloureuse, passant à deux doigts d'un vilain torticolis. Il n'avait entendu personne s'approcher derrière lui, alors qu'il s'apprêtait à frapper à la porte du 221. La voix, en revanche, n'était pas de celles qu'on oubliait. À la seconde même où elle avait parlé, John l'avait reconnue, ce timbre si caractéristique, pas tant déformé par le téléphone.

Le visage, non plus, n'était pas de celui qu'on oubliait. À la seconde même où ces yeux avaient fait le point sur l'homme, John l'avait reconnu.

Hein ? avait réussi à générer son cerveau avant de définitivement buguer. Pas de piercings. Pas de couleurs de cheveux extravagantes. Pas de vêtements inhabituels. Juste une haute stature, une peau aussi pâle et lisse que le marbre, des pommettes acérées, deux yeux bleus si clairs qu'ils semblaient traverser John de part en part, une chemise pourpre rehaussant la pureté de son teint de porcelaine, une bouche parfaitement dessinée aux lèvres naturellement rouges. John aurait pu tuer pour son arc de Cupidon.

Mais dans l'état actuel des choses, celui qui risquait de se faire tuer était plutôt John, puisque le mystérieuse inconnu, le mystérieux Sherlock Holmes, son mystérieux (futur ?) colocataire était le fou à la cravache de la morgue.

- Que... bafouilla John.

- Aurais-je dû te prévenir que j'aimais me balader à la morgue durant mon temps libre, histoire que tu sois davantage préparé ?

Le malheureux cerveau du médecin n'était pas préparé à ça. Il s'était à peine remis du choc que déjà l'autre lui faisait comprendre qu'il l'avait parfaitement reconnu, ce qui était un peu trop pour lui.

- Hum. De toute évidence j'aurais dû te prévenir. Ça t'aurait évité de faire cette tête.

John referma la bouche, instinctivement.

- Je, bonjour, je, euh, viens pour visiter l'appartement.

Il se faisait l'effet d'un parfait crétin. À voir les yeux levés au ciel de l'homme qui lui faisait face, lui aussi.

D'ailleurs, il ne dit pas un mot et se contenta d'avancer pour ouvrir la porte, obligeant John à se décaler sur le côté. Instinctivement, le jeune médecin suivit le mouvement tandis que l'autre – Sherlock Holmes – entrait dans le hall et commençait à se précipiter dans l'escalier.

- Sherlock, mon garçon, c'est toi ?

Le futur colocataire de John s'immobilisa au beau milieu de l'escalier, une rougeur certaine naissant sur ses joues. John, le pied sur la première marche, abasourdi, vit sortir de l'appartement du bas une vieille dame... qu'il connaissait parfaitement.

- Mrs Hudson ?

- John ?

Elle avait l'air aussi ahuri que lui.

- John, ma logeuse. Mrs Hudson, mon nouveau colocataire.

- Mrs Hudson est ta logeuse ?

- John est ton nouveau coloc ?

Ils avaient parlé en même temps et à voir l'air excédé de Sherlock, il aurait clairement préféré qu'ils se taisent.

- Mais c'est la directrice de l'école ! reprit John.

- Oh, c'est formidable ! Depuis le temps que je lui dis de ne plus vivre seul ! s'écria la vieille dame exactement en même temps.

Ce fut probablement la goutte d'eau qui fit déborder le vase de la patience manifestement très limitée de Sherlock Holmes, puisqu'il soupira bruyamment, leva les yeux au ciel et disparut dans les escaliers.

- Je suis vraiment désolé, j'ignorais vraiment que vous étiez...

- Oh, ne vous excusez pas mon garçon ! Je suis vraiment contente de vous voir ! Sherlock a besoin que quelqu'un vive avec lui ! C'est un gentil garçon ! Oh bien sûr, il a de drôles d'habitudes, mais je suis vraiment, vraiment contente que vous viviez ensemble !

Elle avait l'air tellement ravie, tellement extatique, à des lieux de la vielle directrice respectable que ses élèves saluaient avec sympathie, que John ne se vit plus refuser. Comment aurait-il pu regarder la vieille dame en violet dans les yeux s'il lui annonçait maintenant ne plus vouloir venir vivre ici ? Alors même qu'il ne savait même pas s'il voulait vivre ici en premier lieu.

- Je, euh. J'espère que tout se passera bien, parvint-il à balbutier. Je, euh, je vais le rejoindre ?

- Bien sûr, bien sûr, je ne vous embête pas plus longtemps ! N'hésitez pas à me dire si vous avez besoin d'aide pour déménager !

John ne répondit rien pour ne pas la froisser, mais il ne voyait pas vraiment comment une aussi frêle et petite dame aurait pu être d'une quelconque utilité, et préféra acquiescer par acquis de conscience. Ce n'était pas comme s'il avait beaucoup d'affaires, de toute manière. Ses vêtements tenaient dans deux valises, ses livres de cours et ses rares effets personnels dans une troisième. Un sac de bric-à-brac complétait le tout.

Il monta lentement les marches (dix-sept, il les compta comme toujours quand il était nerveux) et pénétra finalement dans l'appartement qui allait devenir le sien. Et découvrit le plus incroyable fouillis de tous les temps. Pas un millimètre de la pièce n'était épargné par les bouquins, les feuilles de notes, les partitions, les béchers, les tubes à essais, les bouteilles, les tasses à thé, la vaisselle sale, la vaisselle propre, les vêtements, deux tuyaux de cornemuse, trois pains de savons empilés dans un coin, et six pots de miel pleins empilés comme pour un chamboule-tout.

- Waoh, laissa échapper John, parce qu'il ne voyait pas trop quoi dire d'autre.

- Ta chambre est à l'étage, l'informa Sherlock.

Le fou à la cravache était avachi dans le canapé, dans une posture qu'il arrivait pourtant à rendre élégant.

- Ah. Avec ma jambe...

- Ton boitement est psychosomatique. Ça ne devrait pas poser de problèmes, contra aussitôt Sherlock.

- Je te demande pardon ? s'ahurit John.

- Ta jambe. Psychosomatique lié à ton PTSD. Afghanistan ou Irak ?

John n'était plus tout à fait sûr de bien comprendre ce qui lui arrivait. Dans les bonnes journées, il arrivait à se déplacer sans sa canne et c'était une bonne journée aujourd'hui. Il s'était forcé à ne plus prendre l'objet honni pour éviter d'être de manière trop flagrante l'ex-militaire revenu de la guerre.

- Mrs Hudson t'en a parlé, c'est ça ?

- Parlé de quoi ?

- Parlé de moi.

Ils avaient une étrange conversation. John était debout au milieu du bazar, n'osant pas vraiment bouger un orteil au risque d'écraser quelque chose (le quelque chose en question pouvant tout aussi bien être fragile et se casser, que très solide et blesser John). Sherlock était alangui sur son canapé défoncé. Il était donc, selon les règles de communication habituellement applicables, en position de faiblesse et John aurait dû être celui qui dominait la conversation. Sauf que ce n'était pas du tout le cas.

- Non, bien sûr que non, quel drôle d'idée, lui répondit-il. Elle a très à cœur la sécurité de l'identité de ses élèves. Je penche pour l'Afghanistan.

- Oui, répondit John. Mais ce n'est pas la question. Comment...

- Ah ! J'ai raison ! s'exclama le jeune homme, euphorique, se redressant soudainement.

Il avait soudain l'air incroyablement jeune et beau, mais pas d'une beauté classique et purement physique. C'était son intelligence qui transparaissait sur son visage et qui était belle. Parce qu'il était intelligent. John n'en doutait plus.

- Comment tu sais ça ? exigea de savoir John.

C'était parfaitement absurde. Il n'avait même pas visité la chambre ou décidé s'il acceptait la colocation. Et pourtant il était là à discuter avec ce drôle d'énergumène (qui frappait des morts à coups de cravache, il ne fallait pas l'oublier) comme s'ils se connaissaient depuis toujours. Sauf que John ne le connaissait pas le moins du monde... mais que lui paraissait parfaitement connaître John.

- Déduction. C'est ce que je fais. C'est mon truc. Ça et la musique.

- Je ne comprends pas.

L'autre roula des yeux dans ses orbites, un tic qu'il semblait affectionner particulièrement.

- J'observe et je déduis. C'est ce que je fais.

- Comment peux-tu observer et deviner de moi que je reviens d'Afghanistan ?

- Je n'ai pas deviné que tu revenais d'Afghanistan. J'ai déduit que tu étais militaire et je t'ai demandé si c'était l'Afghanistan ou l'Irak.

John se retint à grand peine de lever les yeux au ciel à son tour. Il était franchement agaçant ! Son air supérieur aurait pu énerver n'importe qui. John commençait à comprendre ce qu'il avait voulu dire en précisant qu'il était difficile à vivre.

- Et plus précisément ? Qu'est-ce qui fait de moi un militaire, monsieur le génie ?

- Avec un boitement psychosomatique, compléta ledit génie. Maintien militaire. Coupe de cheveux. Élocution. Bronzage des mains mais pas de vacances. Bruit de tes pas dans l'escalier, mais depuis tu restes debout sans te plaindre. Le placement de ton bras, preuve de ton épaule douloureuse : blessure traumatique. Le tic qui l'agite légèrement quand je dis ça : PTSD. Et puis bien sûr le fait que mon école propose un programme d'art-thérapie pour les anciens militaires.

Il était emphatique, euphorique, le regard fou, et pourtant il brillait comme jamais John n'avait vu briller quelqu'un. C'était fascinant. Il s'était relevé, debout pieds nus sur le canapé, et ses boucles noires dansaient autour de son visage pâle à la manière d'un feu follet. Une toute petite part de l'esprit de John lui murmura qu'il était sacrément beau, mais il la fit taire immédiatement.

- Ah, donc tu n'as rien deviné ! Tu savais parfaitement ! Tu avais demandé à Mrs Hudson.

Le regard bleu pur s'assombrit sensiblement de colère.

- Je n'ai rien demandé à personne. Mrs Hudson a la mauvaise habitude de laisser traîner ses affaires, c'est différent. Mais je ne devine pas. Je déduis. C'est différent.

- Prouve-le, le défia John, moqueur.

- Donne-moi ton portable, je te dirais qui tu es, proposa le génie.

John était persuadé de ne rien craindre, et fit les trois pas (en évitant précautionneusement le bazar) qui les séparaient de Sherlock pour lui tendre son portable. Ce dernier le regarda et l'effleura à peine. Il ne l'alluma même pas, ne consulta aucun message. Mais une minute plus tard, il déballait toute sa vie à John, notamment sa sœur Harriet, hélas alcoolique, qui avait fait parvenir ce téléphone à son frère juste avant son rapatriement, en cadeau de soutien pour ses blessures et dans un élan désespéré pour renouer les liens.

Mis à part qu'il se méprit sur le sexe d'Harriet (dont le surnom d'Harry pouvait en effet prêter à confusion), tout ce qu'il affirma avec morgue était correct.

- Waoh, murmura John, abasourdi. Brillant.

Il eut l'air soudain complètement décontenancé.

- Ce n'est pas ce qu'on me dit d'habitude.

- Qu'est-ce qu'on te dit d'habitude ?

- « Va te faire foutre » ?

John éclata de rire. Il avait l'air si sincère et bizarrement ému qu'on trouve ses déductions réellement brillantes. L'hilarité de John parut un temps le vexer, voire le blesser, mais le médecin lui envoya un lumineux sourire et à son tour, le génie se mit à sourire, d'abord timidement, puis de plus en plus franchement, jusqu'à complètement illuminer son visage, éclaircissant ses yeux et le rendant plus beau encore.

- Je peux m'installer quand ? demanda-t-il une fois sa crise de rire passée.

Il n'avait même pas vu la chambre, mais il était sûr d'une chose. Même si ce Sherlock Holmes semblait pouvoir être un sacré enfoiré, John ne s'imaginait pas une seconde vivre ailleurs qu'ici.


Ce n'était cependant pas la seule épreuve de la journée de John. Après avoir passé bien plus de temps qu'il ne l'avait initialement songé avec Sherlock Holmes, John réalisa qu'il était en retard pour son premier cours à l'école d'art et dut prendre congé et ses jambes à son cou pour arriver, essoufflé et ruisselant de sueur, juste à l'heure.

- Ah, nous voici enfin au complet ! le salua la professeure lorsqu'il arriva. Installez-vous là, nous allons commencer ! Irene ?

Une jeune femme d'une beauté sculpturale se détacha du groupe des peintres et s'avança au milieu de la pièce. John baissa les yeux sur son chevalet, se demandant ce qu'il fichait là. Ils étaient une douzaine d'élèves, disposés en arc de cercle dans une pièce extrêmement lumineuse, une estrade placée au centre. Chacun d'eux avait un chevalet et des toiles devant lui, ainsi que de la peinture, mais ils pouvaient également préférer des techniques au fusain, au crayon ou ce qu'ils voulaient, sur des feuilles volantes ou des books de sketches. John n'avait aucune idée de ce qu'il était censé faire. Les autres semblaient affuter leur matériel et se préparer avec concentration. Au centre de la pièce, Irene se déshabillait sans la moindre once de pudeur.

- Pour les nouveaux ou ceux qui l'ignoreraient, sachez qu'Irene est une de nos élèves. Nous étudions le nu, et la libération des corps. Dans cette optique, chacun de nous sera modèle à un moment ou un autre pour les autres, histoire que nous soyons tous à égalité.

John s'étouffa avec sa salive. Il n'était pas sûr d'avoir bien compris.

- Aujourd'hui nous commençons avec Irene parce que c'est une habituée de l'exercice, comme modèle autant que comme artiste !

John voulait bien la croire sur parole. La jeune femme était désormais nue et ne rougissait pas du tout en prenant la pose et en s'exposant, assise sur l'estrade au centre.

Il regarda discrètement les réactions alentours, et si certains paraissaient un peu gênés, aucun ne semblait complètement opposé à l'idée de se déshabiller devant tout le monde. John, lui, l'était. Au lycée, il n'aurait sans doute pas eu honte de son corps, et certainement pas devant ses amis. Il avait joué dans l'équipe de rugby, et lors des douches communes après match avec ses coéquipiers, la pudeur n'était pas franchement de mise. Inexpérimenté, John aurait sans doute été gêné de le faire en présence de filles, mais il aurait sans doute assumé son corps.

Aujourd'hui, les choses étaient différentes. Son corps était différent. Difforme. Son épaule gauche avait été transpercé par une balle moins de deux mois auparavant. La cicatrice en forme d'étoile formait un vrai réseau autoroutier et était parfaitement disgracieuse. Son bronzage afghan était disparate. Et sa jambe blessée était tout aussi désagréable à regarder.

Les yeux baissés sur ses mains, à cataloguer mentalement tous ses défauts physiques, il ne réalisa pas que tous ses condisciples avaient entamé leur croquis.

- Ça ne vous concernera pas, chuchota une voix à côté de lui.

Il sursauta. L'enseignante s'était approchée de lui sans qu'il ne s'en rende compte.

- Je le présente toujours ainsi en début d'année, mais en réalité nous ne forçons personne. Le présenter ici permet cependant à tout le monde de se faire à l'idée, et finalement très peu de gens refusent. Mais votre situation est différente à bien des égards. Mrs Hudson m'a avertie. Vous n'aurez aucune obligation.

John hocha vaguement la tête, sans très bien savoir s'il devait se sentir soulagé de ne pas avoir à poser, ou irrité que tout le monde sache sa situation et ses blessures physiques. Lui qui faisait tant d'efforts pour ne pas apporter sa canne et être catalogué comme l'handicapé.

Elle se redressa de sa position penchée vers lui pour lui parler en toute discrétion et le regarda, comme si elle attendait qu'il fasse quelque chose. Qu'il dessine, très probablement. Aussi immobile qu'une statue, aussi nue que le jour de sa naissance, Irene Adler le dominait de toute sa beauté parfaite, yeux noirs, lèvres de sang et peau de craie.

John n'avait absolument aucune idée de ce qu'il était censé faire maintenant.

- Allez-y, l'encouragea la professeure. Essayez. Ce que vous voulez, comme vous voulez, et qu'importe les proportions. Le but de votre thérapie est de faire cesser votre stress post-traumatique en trouvant un exutoire dans l'art. Personne ne vous demande de devenir doué. Essayez simplement.

Elle l'encourageait simplement, de nouveau penchée vers lui pour éviter qu'on l'entende et John en fut vaguement reconnaissant. Il prit un crayon, une feuille (l'immense toile lui paraissait trop impressionnante et il n'avait pas la prétention d'être Picasso) et regarda Irene avant de poser un trait maladroit sur sa feuille.

L'enseignante lui lança un immense sourire encourageant, puis s'éloigna de lui, probablement pour aller conseiller un autre élève.

John, habitué des bonnes notes, bon élève et obéissant à ses professeurs, fit ce qu'on lui avait demandé. Il regarda la jeune femme qui posait devant lui.

Il regarda ses lèvres peintes de rouge. Un rouge profond. Un rouge sang magnifique. La vision de John se brouilla. La dernière fois qu'il avait vu des lèvres de sang, c'était celles de Jack, entre ses bras. Et le sang s'écoulait de sa bouche, barbouillait ses lèvres, dessinait des rivières sur son menton.

Il regarda la peau blanche. Très blanche. Comme de la craie. Une teinte magnifique. Un bourdonnement envahit l'esprit de John. La dernière fois qu'il avait vu une peau blanche comme de la craie, c'était celle de Tom, sur la table d'opération du professeur Lister que John avait assisté dans l'opération. Et le blanc cédait peu à peu la place au gris de la mort.

Il regarda les yeux noirs. Entièrement noirs, cernés par des cils démesurés. Des yeux magnifiques. La jambe de John trembla, entraînant dans ses frissons ses mains. La dernière fois qu'il avait vu des yeux noirs, c'était ceux de James, rivés dans ceux de John, dont le noir de l'iris se confondait totalement avec le noir de la pupille et tranchait fortement avec le blanc de la rétine. Des yeux ouverts qui ne voyaient plus, une larme solitaire glissant encore le long de la joue.

Il regarda la position fixe. Totalement figée, une posture parfaite pour un modèle dans un cours de dessin. Son estomac se retourna et de la bile remonta le long de sa gorge. La dernière fois qu'il avait vu un corps si fixe, c'était celui de Ben, et John venait seulement de le retrouver dans une position parfaitement improbable dont il serait désormais impossible de le tirer : la rigidité cadavérique avait fait son œuvre.

La bouche de John se mit à trembler à son tour. Il ne voyait plus rien, son regard empesé par un lourd voile noir, son corps entier tremblait et il était sur le point de vomir.

Stress post-traumatique ? Assurément.

La thérapie par l'art ? Une bonne connerie inefficace en cet instant précis.

Comment était-il censé faire pour oublier la guerre ? Oublier la violence et le sang, oublier la souffrance et les corps, quand chaque détail de ce qu'il était censé peindre lui rappelait quelqu'un qu'il avait perdu ? Il avait été sur le terrain un an et demi tout au plus. Suffisamment longtemps pour voir les pires horreurs que le monde a à offrir.

Il se sentait de plus en plus mal, la tête bourdonnante, incapable de voir plus loin que ses mains, la respiration lourde et douloureuse. Quelqu'un devait le calmer, l'allonger en position latéral de sécurité, lui faire respirer dans un sac en papier du monoxyde de carbone. Non. Pas en position latéral de sécurité. Ce ne serait pas bon pour le faire respirer. Et surtout pas avec un sac en plastique, mais en papier. Y'avait-il seulement un sac en papier quelque part ici ? John avait de plus en plus de mal à respirer, même si une partie rationnelle de son cerveau de médecin savait que sa crise de panique n'avait aucun sens. Sa poitrine le brûlait, ses joues aussi, là où ses larmes roulaient sans qu'il puisse les contrôler.

Personne ne semblait se rendre compte de sa crise. Sa respiration était complètement coupée, et il ne faisait pas de bruit. Il était incapable de bouger, d'appeler à l'aide, et sous peu sa situation allait devenir alarmante.

Il allait chuter sur le sol quand soudain, le monde explosa. De la musique, plus pure et magnifique que tout ce qu'avait pu entendre John de toute sa vie, retentit et envahit la salle.

- Ah, les violons s'entraînent ! Évitons de faire du bruit pour ne pas les déranger ! conseilla leur enseignante, vaine recommandation puisqu'ils dessinaient tous sans bruit.

Elle avait tort, cependant. Ce n'était pas les violons. C'était le violon. Celui que John avait entendu la première fois qu'il était venu. Celui qu'il ne fallait pas déranger.

Et celui qui, subitement, annihila la crise de panique de John et lui rendit sa respiration. L'air qui entra brusquement dans ses poumons fut si douloureux qu'il toussa bruyamment, s'attirant les regards désapprobateurs de tous. Mais John s'en moquait. Il respirait. Il voyait. Il ne tremblait plus. Sa tête ne bourdonnait plus. Tout en lui était remplacé par le son enchanteur et pur de ce violon merveilleux, et il ferma les yeux pour se lancer porter par la mélodie.


À la fin de la séance, il n'avait pas dessiné plus de cinq lignes sur sa feuille et cela ne ressemblait à rien. Mais dans sa tête, le chaos était complètement apaisé, et il se sentait beaucoup mieux. La prof ne lui demanda pas de se justifier sur son dessin à l'état d'ébauche, souriant lorsqu'il lui rendit son papier, et ne fit aucun commentaire.

Ce fut l'esprit apaisé, les oreilles encore pleines de la musique enchanteresse qu'il avait entendue durant presque toute l'heure, qu'il déambula dans les couloirs, lentement, en direction du bureau de la directrice, à qui il devait rendre compte de sa présence durant le premier cours pour valider Dieu savait quoi avec l'armée, avant de vite rejoindre Saint-Bart et son cours à la fac de médecine. Pourtant, il errait, la tête pleine de musique.

- John, tu ne vas pas dans la bonne direction.

Il retomba brutalement sur terre.

- Le bureau de Mrs Hudson est là-bas, poursuivit Sherlock, soudainement apparu devant lui et lui indiquant la direction inverse. Et il faut que tu repartes dans moins de cinq minutes si tu ne veux pas être en retard à ton cours.

Le regard de John tomba sur sa montre.

- Merde ! jura-t-il en constatant que le jeune génie avait raison.

Sans même penser à remercier ou saluer Sherlock, il s'enfuit à toute vitesse, ne prenant pas la peine de se retourner. Ses cours de médecine et l'avenir qu'il construisait était la seule chose qui lui restait, maintenant que l'armée l'avait rejeté, et il était hors de question qu'il en rate un seul.


La longue journée de John touchait enfin à sa fin lorsqu'il entra dans le cabinet de sa nouvelle psychothérapeute, Ella.

La séance fut banale et ennuyeuse. Comme tous les jeunes médecins, John avait suivi des cours de psychologie de base pour apprendre à parler aux familles et aux patients, et le peu qu'elle appliqua sur lui était ce qu'il connaissait parfaitement. John fit cependant des efforts pour ne pas désamorcer toutes ses tentatives. S'il voulait être débarrassé de la jeune femme, il fallait qu'elle note des progrès.

- Merci d'être coopératif, finit-elle par le remercier. J'ai conscience que ce n'est pas facile pour vous.

- Doux euphémisme, grinça-t-il en serrant les dents. Tout le monde décide à ma place.

- Je comprends cela, assura-t-elle. Pouvons-nous aborder le sujet principal des décisions prises à votre place ? L'école d'art ?

- Puisqu'il le faut, soupira John.

Ella sourit gentiment. Au moins était-elle gentille, et reconnaissait-elle sans peine qu'elle n'avait aucunement moyen de réellement comprendre ce qu'il avait vécu à la guerre. En revanche, elle affirmait pouvoir l'aider à surmonter le PTSD et le sentiment de rejet qu'il ressentait d'avoir été réformé.

En rentrant dans son minuscule appartement, John se fit la réflexion que la vie qui s'annonçait pouvait peut-être ne pas être si mal.


Trois mois plus tard, John était plutôt d'accord avec cette affirmation.

Il avait commencé à vivre avec Sherlock moins d'une semaine après sa rencontre avec le génie, et jamais il n'avait autant regretté et adoré avoir pris cette décision. Sherlock était fou, c'était un fait. Il était également un génie.

Il pouvait, dans la même phrase, être un tel connard que John lui aurait volontiers envoyé son poing dans la figure, et si brillant que tout ce que le jeune médecin pouvait faire, c'était bégayer « Waoh. Brillant », des étoiles plein les yeux. Il était l'être le plus étrange que John avait rencontré de toute sa vie, mais également le plus fascinant. Il était également son meilleur ami. Mrs Hudson lui répétait des dizaines de fois par jour, dès qu'elle les voyait, à quel point elle était ravie qu'ils s'entendent si bien.

Bien sûr, il y avait eu des ratés, comme la fois où Sherlock, dans un élan d'ennui profond, avait retourné toute la chambre de John. Ce manque de respect de son intimité alors qu'il était absent était déjà agaçant en soi, mais ce n'était rien à côté de la suite. Sherlock avait trouvé l'arme de service de John, qu'il avait réussi à conserver simplement parce qu'au milieu de toute la paperasse, on avait purement et simplement oublié de lui demander de la rendre. Quand John était rentré de la fac de médecine ce soir-là, Sherlock s'amusait à vider le chargeur dans le mur, et il était tout sauf précis. Il aurait pu se blesser, ou pire se tuer. Ou blesser ou tuer quelqu'un. John, dans un élan d'adrénaline qu'il ne s'expliquait toujours pas, avait réussi à attraper la main armée, la tordre et mettre Sherlock à terre en lui retirant le pistolet, dont il avait aussitôt mis la sécurité et enlevé les balles.

Cela avait été leur première et seule vraie dispute.

Les bouderies et grommellements intempestifs quand Sherlock manquait de faire exploser la cuisine en essayant de cuisiner, ou parce que John avait rangé le salon et jeté une expérience sur les moisissures jugée vitale par le génie, n'étaient finalement pas si grave.

Ils avaient réussi, bon gré, mal gré, à trouver leur rythme de vie, entre les cours de Sherlock à l'école d'art, les cours de John à la fac de médecine, les heures que Sherlock passait à la morgue ou à l'appartement à faire des expériences de chimie, les séances de peinture de nu à l'école d'art de John, les enquêtes minables de Scotland Yard que Sherlock résolvait sans que personne ne lui demande rien, les séances de psychothérapie de John.

Ils se croisaient finalement assez peu à l'école d'art, n'étant pas dans le même département, mais quand ils le faisaient, ils déjeunaient ensemble avec plaisir.

John était cependant bien occupé avec le fait de réussir médecine, et s'il se montrait assurément le plus brillant de sa promotion pour les travaux pratiques, il travaillait très dur pour conserver ce classement dans les épreuves théoriques.

Sherlock, malgré son cynisme et son mépris pour le travail (il était un génie, jamais il ne révisait), était d'une aide précieuse au jeune médecin : il apprenait deux fois plus vite que John les cours d'anatomie ou de chimie moléculaire, et il était d'une rare intransigeance quand il s'agissait de faire réviser son ami.

Les séances avec la psychothérapeute, doucement mais sûrement, avaient fini par s'espacer. Elle était ravie des progrès qu'il faisait, de la canne dont il s'était débarrassé, de la joie de vivre qu'il retrouvait peu à peu, des cauchemars qu'il ne faisait presque plus. Et elle attribuait tout ce mérite et ces réussites à l'école d'art. Cet endroit où il avait rencontré Sherlock, qui avait illuminé sa vie. Cet endroit où il suivait toujours les cours de nus, et progressait d'ailleurs, bien qu'il soit encore très maladroit et parfaitement nul par rapport à certains de ses camarades.

Elle avait cependant entièrement tort. Les cours à l'école d'art étaient à la fois le pire et le meilleur moment de la semaine de John.

Les pires, parce que dès qu'un de ses camarades se mettait à poser, si John le regardait trop longtemps, il finissait toujours par trouver un défaut, un détail, et faire une crise de panique.

Une cicatrice d'appendicectomie un peu trop visible, et c'était toutes les blessures qu'il avait recousu qui lui faisaient tourner de l'œil.

Des grains de beauté en forme d'étoile et c'était les marques que laissaient les balles dans un corps humain qui embrumaient sa vision d'un voile noir.

Un hématome encore un peu rouge, et c'était les souvenirs de tous les entraînements sur les bases qui lui faisaient monter la bile dans sa gorge.

Une peau bronzée et c'était le soleil d'Afghanistan qui se déversait dans sa mémoire.

Un piercing, un tatouage, un symbole, une blessure, une odeur, une couleur, un rien pouvait faire surgir dans son esprit des scènes de l'armée, et alors son souffle se coupait, sa vision s'obscurcissait, et la crise de panique le paralysait lentement.

La professeure avait fini par posséder un stock de sachets en papier pour aider John. Elle, comme les autres étudiants, le faisait avec douceur et compassion, sans jamais juger le malheureux médecin. Bizarrement, cela ne se produisait que lorsqu'il essayait de peindre un des modèles qui prenaient la pose, probablement dû au fait que c'était les seuls moments où il se concentrait aussi intensément sur quelqu'un jusqu'à en cartographier les moindres détails. Quand il s'exerçait à la médecine en tant qu'interne à Saint Bart ce n'était pas la même chose, puisque c'était de la médecine. C'était ce qu'il faisait, ce pour quoi il était bon.

On lui avait proposé, bien sûr, de choisir une autre matière. Même la poterie aurait pu convenir. Mrs Hudson était même prête à essayer de lui ouvrir un cours de broderie si cela avait pu l'aider.

Mais les cours d'art pouvaient également être les meilleurs moments de sa semaine. Parce que, à côté de leur salle, il y avait la salle de musique des violonistes. Qui s'entraînaient, dans presque quatre-vingt-dix pour cent du temps, en même temps que les cours de John. Et qui, souvent, quand il commençait une crise de panique, quand il manquait de mourir, assis sur son tabouret de dessin, quand ses yeux le brûlaient et ses poumons se vidaient de tout l'air qu'ils possédaient, résonnaient. Et John, lentement, se gorgeait de la musique qu'il ne connaissait pas, et recommençait à respirer.

Il ne savait pas qui était le violoniste. Parfois, il y en avait plusieurs, on pouvait l'entendre de par la multiplicité des sons, mais la plupart du temps, le violoniste était seul. Et le son, si pur, de son instrument, faisait vibrer John.

Il avait fini par se l'avouer. Puis à l'avouer à Sherlock, son meilleur ami, la seule personne qui le comprenait parfaitement quand il parlait de ses crises de panique (puisque lui avait fait des crises de manque lié à la drogue dont il avait nourri son sang des années durant, comme il avait fini par le confier à John un jour où il l'avait surpris à se faire une prise de sang. Pour rassurer son frère, un truc comme ça, John n'avait pas tout suivi). Il l'avait reconnu : c'était ce son merveilleux, ces morceaux qu'il ne connaissait même pas, inculte qu'il était en musique classique, qui l'avait sauvé de son PTSD.

C'était cette musique qu'il venait écouter, plusieurs fois par jour, s'installant dans une salle vide de l'école d'art pour réviser au son du violon.

C'était de ce violoniste dont il était tombé amoureux.


- John, cesse d'être aussi dramatiquement heureux, tu me déprimes.

Même la voix lugubre de son meilleur ami ne pouvait pas entamer la bonne humeur de John. Il n'avait pas eu cours, aujourd'hui, aussi avait-il passé sa journée à réviser, dans la salle où il prenait habituellement les cours à l'école d'art. Il avait donc passé une grande partie de la journée à écouter jouer son violoniste bien-aimé, et son travail s'améliorait toujours sensiblement quand il était proche de la musique bénie. Dans trois jours, ils auraient fini leurs examens de fin de trimestre, et ce serait les vacances et Noël. Londres s'était parée de ses plus belles lumières et John adorait cette période de l'année, malgré le froid mordant.

- Cesse d'être aussi bêtement cynique et malheureux, répliqua John en lançant une pichenette sur le nez de son meilleur ami.

Sherlock était passé à l'école aujourd'hui, il avait même déjeuné avec John, mais était rentré plus tôt que lui. Il avait même fait du feu dans la cheminée de leur appartement et préparé du thé, un vrai miracle de Noël.

- Une journée passée avec ton cher William, j'imagine ? grinça le génie.

C'était la seule chose que John savait du violoniste. Son prénom, William. Tout le monde le lui avait dit. Leur meilleur violoniste, premier violon de l'orchestre de l'école et premier prix du conservatoire de musique, était un mec bizarre qui s'appelait William. À part ça, personne ne savait trop quoi dire sur lui, affirmant qu'il était solitaire, pas franchement aimable, et pas souvent là, à part pour s'enfermer dans sa salle de répétition et jouer jusqu'à ce que ses doigts saignent. John n'avait pas vraiment eu plus d'informations, et ne l'avait jamais vu.

- Tu es jaloux, chantonna John.

- Jaloux ?

- Jaloux de William ! continua John en enlevant ses gants et en s'asseyant près du feu, réchauffant ses mains engourdies par le froid.

Derrière lui, il entendit Sherlock se lever du canapé où il était couché (son endroit préféré de tout l'appartement, assurément) et venir le rejoindre.

- Peux-tu m'expliquer d'où tu tiens une telle assertion ? Fatigué d'en entendre parler, oui. Las que tu n'aies que ce nom-là à la bouche, oui. Mourant de faim parce que tu es rentré tard à cause de lui et que tu n'as pas fait à manger, certainement. Mais jaloux ? Je ne crois pas non.

Les yeux de John pétillèrent. Il était bêtement heureux, mais il avait, quatre mois après avoir été réformé de l'armée, enfin retrouvé une sérénité dans sa vie. Sherlock, son colocataire et meilleur ami, génie cinglé, avait exalté sa vie. Et William, le violoniste mystère dont il ne connaissait rien, lui avait donné un but, quelque chose à quoi s'accrocher, à quoi croire.

- Tu es jaloux parce que William est respecté, et pas toi, que toute l'école déteste.

- Ce sont des idiots, grommela le génie.

- Le monde est entièrement constitué d'idiots, pour toi.

- Pas faux. Et au demeurant ça n'explique rien. Tu n'aimes pas William.

- Bien sûr que si ! s'insurgea John, outré.

- Tu ne le connais pas. Tu connais sa musique. Tu ne sais rien de plus, ni de son physique, ni de son caractère. Ton amour est une illusion dans laquelle tu aimes te complaire parce que son instrument te permet de gérer les crises de panique que tu fais encore, quand bien même ta jambe ne tremble plus et ton PTSD a été surmonté. Tu refuses de parler de William à ta psy parce que tu sais qu'elle te dirait la même chose que moi. Alors dis-moi, John, pour quelle raison devrais-je être jaloux du stupide béguin que tu entretiens pour un fantôme ?

Le médecin s'empourpra. Il n'avait jamais rien pu cacher à Sherlock. Ce dernier ne comprenait rien à l'amour et aux sentiments de John, et il s'était montré plutôt odieux avec Molly et Mike, qui venaient régulièrement réviser chez John. Le jeune étudiant savait bien que parler de ses sentiments à Sherlock était une erreur et qu'il n'en glanerait aucun bon conseil, mais il avait été tout bonnement impossible de le cacher à cet homme fantastique qui devinait l'humeur de son colocataire en un coup d'œil.

Depuis, il parlait régulièrement de l'objet de son fantasme à son meilleur ami, qui en était au mieux ennuyé, au pire sarcastique.

Mais jamais il n'avait été aussi cynique... et terriblement proche de la vérité. John n'avait pas parlé de William à Ella parce qu'il craignait ce qu'il pourrait entendre.

- Il n'y a pas si longtemps tu m'imaginais avec un tatouage de phénix sur le visage et les cheveux violets, reprit Sherlock. Ton imagination est clairement défaillante. Comment peux-tu affirmer aimer William sans le connaître ? Tu te mens à toi-même.

John baissa les yeux en grognant. Jamais il n'aurait dû avouer à son colocataire les images délirantes et les préjugés qu'il avait eu à l'égard de ses camarades de l'école d'art.

- Je ne te permets pas de juger de quoi que ce soit, et certainement pas mes sentiments, cracha-t-il avec plus de colère qu'il ne l'aurait voulu. Comment pourrais-tu savoir quoi que ce soit ? Tu ne comprends rien aux sentiments. Sociopathe, tu te souviens ? C'est ce que tu dis à tout le monde, tout le temps, pour justifier que tu es un cinglé qui s'amuse à cravacher des cadavres ! Alors comment oses-tu me dire ce que je ressens ? Tu n'as jamais aucune idée de ce que ressentent les gens autour de toi ! Détective consultant, tu veux devenir ? Tu n'es pas prêt d'y arriver si tu es incapable de comprendre, dans le cœur des gens, leurs motivations profondes ! Parce que c'est ça qui fait tourner le monde, Sherlock, le cœur, le cul, et le fric ! Tu veux résoudre des meurtres ? Je te le donne en mille, les mobiles feront partie d'au moins une de ces trois catégories ! Et nouveau scoop, il y en a deux sur trois que tu ne maîtrises pas le moins du monde !

John était sans aucun doute bien trop violent, mais il ne supportait pas quand Sherlock lui gâchait sa journée. Pas quand il avait été heureux d'écouter le violon de son joueur mystère tout une journée, pas quand les vacances arrivaient dans trois jours.

Pas quand John rentrait à la maison avec l'intention de proposer à son meilleur ami d'aller avec lui au concert de Noël organisé par l'école. Les meilleurs musiciens parmi les élèves de Mrs Hudson avaient réussi le miracle d'obtenir une représentation musicale unique, au Royal Opera House. John avait réussi, enfin, à en obtenir deux billets. Parce qu'il voulait aller dans le public, et découvrir, au cours d'un solo annoncé sur le programme comme le point d'orgue du concert, le dernier passage, le visage de William. Le visage du violoniste qui avait illuminé sa vie. Et il voulait le faire avec Sherlock. Avec son meilleur ami. Parce que, malgré toutes ses bravaches, il avait peur, au fond de lui, de découvrir en chair et en os le musicien dont il était tombé amoureux par son seul art, et il voulait se rassurer avec une présence familière. Mais Sherlock venait de tout gâcher.

- Tu sais quoi ? Je voulais te proposer de venir avec moi au concert de fin d'année ! Mais j'irai seul ! J'irai seul, je rencontrerai William, et tu auras de bonnes raisons d'être jaloux !

Il se releva brusquement et s'apprêtait à tourner les talons pour rejoindre sa chambre quand une main le saisit par le poignet et le fit violemment tomber sur le tapis, Sherlock le bloquant sous lui, le dominant de toute sa hauteur, plaquant ses hanches au sol grâce à son bassin.

- Tu vas quoi ? siffla le génie.

- Aller au concert. J'ai eu des places, le défia John.

- Tu ne peux pas faire ça !

Sherlock était blanc. Encore plus que d'habitude. Sa peau d'ordinaire de marbre prenait la teinte de la craie, et si John avait eu toute sa lucidité, il aurait trouvé cela inquiétant. En cet instant précis, il n'y vit simplement que la preuve que Sherlock était jaloux, possessif, qu'il n'avait qu'un seul ami en la personne de John, et qu'il était incapable de le laisser vivre sa vie.

J- e peux, et je vais le faire ! cracha-t-il de nouveau en se débattant.

La prise sur ses poignets et ses hanches était ferme, et Sherlock ne le lâcha pas, mais John n'avait pas essayé de se libérer, simplement de tester la force physique de son ami. À la première occasion, il pourrait se libérer facilement.

- TU NE PEUX PAS FAIRE ÇA !

- C'est quoi ton problème ? C'est toi qui n'arrêtes pas de dire que je ne le connais pas, que je ne sais pas à quoi il ressemble ! Eh bien voilà, je vais le rencontrer et savoir à quoi il ressemble !

- Oui, mais... Non ! D'abord, c'est un garçon et...

John ricana.

- Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, monsieur le génie, l'armée s'est chargée de résoudre le problème de mon orientation sexuelle depuis bien longtemps.

Le regard perplexe de Sherlock était surprenant.

Comme s'il n'avait jamais pu ne serait-ce qu'imaginer que John n'avait aucun problème avec son attirance pour les garçons.

- Mais... tu préfères les filles ? Non ?

- Pour un génie, tu es un vrai crétin ! marmonna John.

- Tu es toujours entouré de filles, tu ne parles que de ça, et Molly est clairement attirée par toi et...

John ne put s'empêcher de laisser échapper un éclat de rire, que Sherlock dut prendre personnellement comme un affront puisqu'il lâcha les poignets de son ami et croisa les bras sur son torse, résolument vexé, sans pour autant descendre de ses hanches.

- C'est par toi que Molly est attiré, idiot ! Elle ne fait pas les mêmes matières que Mike et moi, pourquoi tu crois qu'elle insiste autant pour venir réviser ici, ou pour que je te dise que tu reviens quand tu veux à la morgue ? Tu n'es vraiment pas doué, Sherlock !

Le rougissement brutal du génie brisa soudain le cœur de John, qui prit brusquement conscience, maintenant que sa colère était retombée, de leur position. Et de tout ce qu'elle impliquait. Si Mrs Hudson décidait subitement de venir les voir maintenant (ce qu'elle faisait souvent, s'occupant d'eux comme des oisillons tombés du nid, et complètement oublieuse qu'il s'agissait de deux de ses élèves et que ce manque d'impartialité était peu professionnel), il serait difficile de lui expliquer de quoi il en retournait.

- Molly est... attirée par moi ? bégaya Sherlock.

Il était pourtant assis sur les hanches de John, pas sur sa poitrine, et pourtant ce dernier avait la sensation qu'un étau lui écrasait les côtes, lui broyait le thorax, compressait son sternum. Il n'était pas en train de faire une crise de panique, ça il en était certain, parce que sinon sa vision serait voilée, mais son souffle coupé et chaque laborieuse inspiration le brûlant lui laissait la même douleur dans son corps. Sherlock rougissait. Sa peau de marbre était désormais légèrement coloré d'un rouge soutenu qui s'étendait de plus en plus et conquérait son cou. Il était adorable et John se souvint de sa fascination la première fois qu'il avait rencontré cet énergumène, armé d'une cravache, sous la lumière blafarde de la morgue.

- Oui, crétin.

- Mais...

- Mais rien. Je ne veux rien savoir.

John avait conscience que sa voix contenait plus de fêlures qu'il ne l'aurait voulu, mais il ne pouvait pas faire autrement. Il avait William. Il fallait qu'il se concentre là-dessus. Le violoniste de génie qui faisait céder ses crises de panique, le dieu du violon de toute l'école, premier prix du conservatoire, et qu'il verrait en chair et en os pour la première fois au concert de fin d'année.

D'un mouvement de hanche bien placé, contre lequel Sherlock ne lutta même pas, il repoussa son ami et parvint à se mettre sur ses pieds tandis que son colocataire tombait au tapis.

- Bonne soirée, Sherlock, décréta-t-il avant de s'enfuir en direction de sa chambre.

Tout cela était ridicule. Il était rentré gorgé d'une telle bonne humeur d'avoir réussi à obtenir des places pour ce fichu concert et d'avoir entendu le violon de William toute la journée qu'il n'aurait jamais pu prévoir que les choses tourneraient ainsi. Il ne comprenait pas vraiment ce qui s'était produit. Comment avait-il pu s'énerver autant simplement parce que Sherlock réveillait ses peurs enfouies les plus profondes ? Comment avaient-ils pu en venir au sujet de Molly pour mieux briser le cœur de John ? Comment avait-il réussi à se retrouver, à même pas neuf heures du soir, sans avoir dîné, dans sa chambre, le moral dans les chaussettes, le cœur en berne et des larmes aux coins des yeux. Il se faisait l'effet d'être tellement faible, mais sa prévenance de médecin l'obligea à se coucher sur son lit, prendre un sac en papier et placer l'ouverture sur sa bouche et son nez, et respirer lentement. Et tandis qu'il ventilait ses poumons blessés, il laissa silencieusement couler les larmes en direction du matelas.


Le lendemain, ni Sherlock ni lui n'abordèrent le sujet de la veille. Dans une indifférence polie de « fais-moi du thé, John » « passe-moi le miel » et autre « Seigneur, veux-tu bien cesser de mettre le formol dans la même bouteille que le lait sans étiquette », qui était un dialogue parfaitement habituel chez eux, ils reprirent le cours de leur vie.

John n'avait pas le temps de chômer, puisqu'il lui restait ses deux examens les plus importants à passer, à la fois la partie théorique et pratique, et il entendait bien devenir major de sa promo. Sherlock, même s'il ne révisait et ne s'entraînait jamais (il était étudiant en musique, ça John le savait, mais il ne savait même pas de quel instrument il jouait, parce qu'il ne cessait de dire que l'acoustique de leur appartement était désastreuse) devait bien avoir quelques partiels à valider également avant les vacances, et ils furent donc tous les deux trop occupés pour vraiment se parler durant les trois jours qui suivirent.

Quand enfin les vacances arrivèrent, John, dans un sourire gêné, refusa les invitations de ses amis de médecine pour aller prendre un pot (comprendre ici, boire jusqu'à en oublier leurs noms et comment ils faisaient des points de suture pour se féliciter d'avoir survécu à leur premier trimestre d'internat de médecine sans tuer personne), et rentra chez lui le plus rapidement possible. Le concert était à dix-neuf heures, et il avait à peine le temps d'enfiler un costume et de repartir. Il devait d'ailleurs être éternellement reconnaissant à Mrs Hudson pour ça : il n'avait absolument pas les moyens, avec sa maigre pension militaire, de se payer un smoking. Il parvenait à peine à payer le loyer et à manger, les extras n'existaient pas dans sa vie. Mais jamais il n'aurait pu entrer au Royal Opéra House sans une « tenue correcte exigée », comme ils disaient. Elle l'avait aidé à financer l'achat du costume, pas sur mesure et pas aussi luxueux qu'il l'aurait voulu, mais quand même suffisamment pour le rendre beau.

Pourtant, quand il entra dans leur appartement à toute vitesse, même la perspective de sa soirée ne l'enchanta pas : Sherlock était absent. La maison était froide et plongée dans le noir. Cela lui fit un tout petit peu mal au cœur. Même si cela faisait quelques jours qu'il était plus ou moins en froid avec Sherlock, au fond de lui, il aurait voulu lui proposer, au dernier moment, de l'accompagner.

Mais Sherlock n'était pas là et il n'avait pas le temps de l'attendre pour lui demander où il était passé.

La mort dans l'âme, se forçant à s'enthousiasmer pour sa soirée, il passa rapidement dans sa chambre et se changea prestement, se rafraîchissant sommairement, pas le temps pour une vraie douche.

Son costume était beau, et il se sentait à son avantage dedans. Pour la première fois depuis longtemps, il ne claudiquait pas, ne portait pas ses vieux vêtements défraîchis, et même sa cicatrice à l'épaule, toujours aussi difforme, n'était plus douloureuse. Noël avait lieu dans cinq jours et c'est le genre de soirée où tout ne pouvait que bien se passer. Et pourtant c'était en solitaire que John montait en urgence dans le taxi qu'il avait exceptionnellement réservé, et rien ne se passait comme il l'avait prévu.


Il arriva au Royal Opera House parfaitement à l'heure, et fut surpris du nombre de personnes en robes de soirée et costumes trois pièces qui avaient l'air de sortir d'un autre monde. Soit c'étaient les parents de ses condisciples qui jouaient ce soir, soit il aurait dû prêter une oreille plus attentive aux remarques de Mrs Hudson sur le prestige de son école. Quand il songeait que lui n'avait absolument pas demandé à y être alors que certains se battaient peut-être pour une place !

Grâce à son billet numéroté, il n'eut aucun problème pour entrer et être placé par l'ouvreuse à son siège, pas la meilleure place, mais suffisamment bien placé pour ce qu'il voulait. Puis il patienta.

À dessein, il avait laissé la deuxième place sur la table de la cuisine avec un post-it « si tu veux me rejoindre ». Les lumières s'éteignirent soudain et les voix se turent. Dans le film, cela aurait été le moment où Sherlock aurait débarqué et pris place à côté de John. Dans la réalité, la place à côté de John resta désespérément vide, au grand plaisir de l'homme un peu plus loin qui en profita pour y déposer son manteau.

John ferma brièvement les yeux, faisant taire la sourde douleur de son cœur, se concentrant pour se focaliser sur la réalisation de son fantasme. Et puis le concert commença.

En fait de concert complet, il s'agissait plutôt d'un enchaînement de morceaux interprétés par un ou plusieurs musiciens de l'école d'art, tous plus doués les uns que les autres. John n'y connaissait peut-être rien en musique classique, mais jamais il n'aurait jamais pensé que cette fille qu'il connaissait seulement de vue grâce à ses cheveux blonds méchés de violets qui la faisaient difficilement passer inaperçue pouvait être si fine et douée avec un violoncelle.

Il n'y avait pas d'entracte, et personne ne vint s'assoir à côté de John comme un miracle de dernière minute.

- Notre dernier tableau, Mesdames et Messieurs ! 8e concerto pour violon de Strauss, interprété par William ! annonça soudain le présentateur.

John se tendit imperceptiblement vers l'avant, tandis que sa bouche s'asséchait et son pouls s'emballait. Enfin. Il allait savoir.

Il entra sur scène. Arma son violon. Balaya la salle de ses yeux clairs et puis, sans préavis, sans partition, ferma les yeux et joua. Et sur les joues de John, des rivières creusèrent leurs lits.


Le concert était fini. John ne pleurait plus, mais ses yeux étaient gonflés, ses paupières lourdes et ses pupilles rougies.

Il essayait vainement de se frayer un passage jusqu'aux loges, parce qu'il devait essayer, parce qu'il devait savoir, mais le trajet était plus dur qu'il n'y paraissait.

- Hey. Désolée, tu n'as pas le droit d'être là, l'interrompit une voix dans sa progression.

Une femme se dirigeait vers lui, faisant de toute évidence partie du staff, et lui ordonnant de la main et de son regard sévère de faire demi-tour.

- Je... je suis un élève de l'école. Je suis un ami de... du... violoniste. Je...

- Nous n'avons pas reçu de consignes en ce sens. Désolée. Je te prierais de bien vouloir partir.

Elle paraissait parfaitement inflexible et John était trop perturbé pour négocier efficacement.

- Laisse Anthea. Je m'en charge.

Un homme venant de sortir de l'ombre, et dont la seule présence écrasait totalement celle de John. Son seul costume faisait passer celui de John pour une loque trouvée dans une friperie.

La femme haussa les épaules et acquiesça, laissant passer John qui rejoignit l'homme.

- Bonjour, Dr Watson. Enchanté de vous rencontrer enfin.

Il lui tendit une main que John serra par réflexe, sans avoir la moindre idée de qui il s'agissait.

- J'aimerais qu'on discute un instant, toi et moi. Avant d'aller le rejoindre.

John ne répondit rien. Qu'était-il censé à répondre à ça ? Discuter de quoi ? Avec qui ?

Le sourire de son interlocuteur s'élargit un peu plus tandis qu'il s'appuyait négligemment sur le parapluie qu'il trimballait.

- Oh, tu n'as aucune idée de qui je suis, n'est-ce pas ? Il ne t'a jamais parlé de moi ?

- Je...

- C'est encore plus drôle ainsi. Je vais juste me contenter de te mettre en garde, alors. Si tu le brises, de quelque moyen que ce soit, rien ni personne ne pourra te sauver de ce que je déciderai de t'infliger, je peux te le garantir. Sa loge est là, troisième porte à gauche ! Bonne soirée, John !

Et avant même que le médecin n'ait eu le temps d'assimiler ce qu'il venait de dire, il disparut avec un dernier sourire effrayant. Complètement hébété, John ne songea pas une seule seconde à remettre en cause la directive qu'il venait de recevoir, d'autant qu'il avait toujours été habitué à obéir aux ordres. Il compta trois portes sur la gauche, frappa et entra.

- Mycroft, je t'ai déjà dit que je ne voulais plus te voir, siffla la personne assise en face du miroir de la loge, penchée sur ses produits de maquillage, les yeux fermés en appliquant un coton sur ses paupières.

- C'était lui. C'était bien lui. John aurait pu le reconnaître entre mille même de dos.

- Ce n'est Mycroft, murmura-t-il. Qui est Mycroft ?

L'effet fut immédiat. L'autre lâcha tout ce qu'il tenait, la chaise pivota violemment et le regard complètement fou lui fit face. Le regard fou de Sherlock.

- John !

- Alors c'est bien toi, murmura-t-il. Tu ne m'as jamais rien dit. Tu ne m'as jamais. Rien. Dit. Après... après... tout ce temps. Tout ce que je t'ai dit.

- John. Je peux...

- Comment as-tu pu ? Comment as-tu pu oser me faire ça ? Me laisser parler ? Des heures durant ? Tu as dû bien rire, non ? De ma naïveté. C'est pour ça que tu ne voulais pas que je vienne. Pour ne pas que je sache. Pour que tu puisses continuer à te moquer de moi en douce ?

Il était amer, mais sa voix ne tremblait pas. Il était tellement blessé que même la douleur n'existait plus. Il se sentait complètement vidé. Il avait toujours su que Sherlock étudiait dans le département musique bien sûr. Il s'en souvenait aujourd'hui, lors de leur premier appel téléphonique, il avait mentionné le violon. Mais il n'en avait jamais reparlé depuis, et jamais il n'avait vu son ami jouer. L'acoustique de la maison, tu parles. Juste pour mieux cacher son mensonge. Pour mieux pouvoir se moquer de John et ses grandes déclarations grandiloquentes sur son amour pour William.

- John, je...

- William. Ce n'est même pas ton nom, cracha John.

- C'est mon nom ! William Sherlock Scott Holmes. William est mon nom public. Ma façade publique.

John haussa un sourcil surpris.

- Ça ne change rien. Tu m'as menti. Tu as joué avec moi, à dessein, tu m'as manipulé et tu...

Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Sherlock s'était levé, avancé vers lui et avait abattu sa main pâle sur la joue du médecin avec toute la force dont il était capable.

La joue brûlante, surpris par le gifle dont l'intensité étonnante avait réussi à lui faire pivoter la tête, John sentit sa rage nourrir ses veines.

- NE. DIS. PAS. ÇA, siffla Sherlock. Je ne t'ai jamais menti !

Cette fois ce fut au tour de John de lever la main, incapable de soutenir le regard clair de son meilleur ami qui ne cillait pas. Il voulait lui rendre la gifle, mais le violoniste fut plus rapide et attrapa le poignet de John pour l'immobiliser, mais celui-ci, refusant de se laisser dominer, força l'étreinte. Le temps d'un battement de cœur et ils roulaient au sol en se battant comme des chiffonniers. L'avantage fut pour John, le militaire entraîné, et il se retrouva bientôt au-dessus de Sherlock, maintenant son ami au sol par les hanches et les poignets, dardant sur lui un regard furieux.

- Comment oses-tu dire que tu ne m'as jamais menti ? Tu savais parfaitement de qui je parlais... que je parlais de toi ! Et tu n'as jamais... rien dit !

- Tu ne m'as jamais rien demandé ! répliqua Sherlock sur le même ton. Tu ne m'as jamais demandé aucune information, alors que tu en as collectées auprès de tous, ne le nie pas !

- Evidemment que non, je ne le nie pas, mais…

- Tu vois !

- Tu m'aurais menti !

- Mais je ne l'ai pas fait ! Et j'avais d'excellentes raisons pour ça !

John resserra sa prise sur les poignets fins de son ami qu'il tenait en étau dans les siens, et il vit, à la grimace sur le visage pâle, qu'il lui faisait mal, autant qu'il avait mal dans sa poitrine. S'il l'avait voulu, il aurait pu casser les os de Sherlock, ou au moins lui faire une entorse.

- Une excellente raison ? Vraiment ?

- Tu ne parlais que de lui ! céda Sherlock en hurlant. Que de lui ! William par ci, William par-là !

- De toi, idiot ! Puisque c'est toi !

- Mon moi public ! L'image que je dois avoir pour Mycroft, pour Maman, pour les médias ! Parce que le violoniste de génie sociopathe, arrogant et méprisant, ça ne le fait pas ! L'artiste incompris et torturé qui préfère éviter la presse et la foule, ça va encore, mais le fou qui cravache des cadavres ? Impensable ! William est une facette de moi, pas celle que je préfère, mais celle qui, des mois durant, m'a permis de survivre !

- Survivre ?

John était décontenancé, et inconsciemment, relâcha un peu sa prise.

- Survivre, oui ! Parce qu'en cure de désintoxication, le violon était la seule chose que Mycroft tolérait dans ma chambre, sous haute surveillance pour être sûr que je ne trancherai pas les veines avec les cordes ! J'ai essayé, crois-moi, ça fait mal ! Cette rumeur que tu as entendue sur moi « jouer jusqu'à ses doigts saignent » ? Elle est vraie, d'une certaine manière. Parce qu'à cette époque, plus de quinze heures par jour, je jouais dans ma cellule capitonnée. Je jouais jusqu'à en oublier le jour, la nuit, la faim, la solitude, la douleur, et le manque. Le manque de cocaïne.

John l'avait complètement lâché, abasourdi. Dans les prunelles de Sherlock brillaient trop de douleur pour seulement imaginer que cela puisse être un mensonge.

- Mycroft et Mrs Hudson m'ont obligé à accrocher une petite annonce pour trouver un coloc, mais pas une seule seconde je n'y croyais. Qui voudrait vivre avec moi ? Mais tu as débarqué, tu as dit « brillant » là où les autres disent « taré, va te faire foutre ». Tu as débarqué, et tu m'as regardé pour qui j'étais, pas pour le musicien de génie qui sortait de désintox. Tu as débarqué, et tu avais tes failles aussi assurément que moi les miennes. Et puis tu as eu ton premier cours. Ta première crise. Et tu n'as plus parlé que de William. De ma face publique. De celui que tu ne savais pas que j'étais. Et au lieu de m'apprécier, moi, pour ce que j'étais, moi qui vivais avec toi, c'est de lui dont tu t'es bêtement entiché.

Il avait l'air si brisé, si faible, gisant sur le sol comme une poupée désarticulée que le peu de cœur encore intact de John se brisa totalement.

- Je te l'ai dit. C'est un fantôme que tu poursuis. Je ne suis pas celui que tu cherches. William n'existe pas. Ce n'est qu'un masque, une illusion que j'entretiens, pour continuer à jouer du violon. En attendant qu'un jour, les enquêtes le remplacent suffisamment efficacement pour m'empêcher de replonger dans la cocaïne aussi sec.

Cette fois ce fut John qui le gifla, et Sherlock ne vit pas le coup venir. Sa tête heurta avec un bruit sourd le sol sur lequel il était toujours allongé, et John en fut brièvement désolé.

- Un fantôme ? Une illusion ? Comment peux-tu être un tel idiot ? Comment peux-tu dire une chose pareille ? Tu n'as à ce point rien compris ?

- Compris quoi ? balbutia Sherlock.

John s'empourpra violemment, mais il n'avait pas d'autre choix que de dire la vérité, sinon jamais Sherlock ne comprendrait. Les sous-entendus et les phrases sibyllines, ce n'était pas pour lui.

- Comment fais-tu pour être si obtus ? Le violoniste, William, toi, ta face publique, appelle ça comme tu veux, crois-tu qu'il m'a redonné le goût de la vie ? Qu'il a apaisé ma cicatrice à l'épaule ? Qu'il a brûlé ma canne dans la cheminée un soir en rentrant ? Qu'il a guéri mon PTSD ? Qu'il m'a fait réviser tous mes cours ? Qu'il m'a permis de devenir major de promo ? Qu'il m'a tout donné ? Un avenir ? Un futur ? Qu'il m'a réconcilié avec la vie que je pensais finie quand une balle m'a traversé l'épaule, quand je n'ai pas réussi à sauver les trois quarts des membres de mon escouade ? Qui a fait ça, selon toi ? Qui a illuminé ma vie d'explosions dans la cuisine, de cravache, de dissections de scolopendre, de grands discours grandiloquents sur le fait de devenir le meilleur et le seul détective consultant au monde pour que les incompétents de Scotland Yard reconnaissent ta valeur autrement que pour les vols de bas étage, de thé à toute heure du jour et de la nuit, de cynisme et d'arrogance, de nourriture à emporter et de formol dans la bouteille de lait ?

- Je... euh, je...

Sherlock paraissait à proprement parler abasourdi, incapable de répondre à l'évidente question.

- Oui crétin, toi ! Alors oui, le violon a calmé mes crises d'angoisse, mais si je me suis autant accroché à quelqu'un dont j'ignorais tout, si je me suis forcé à tomber amoureux d'un homme sans visage, simplement à partir d'un son, c'était pour éviter de tomber amoureux de toi, qui grince « sociopathe » dès que quelqu'un fait mine de t'approcher !

L'aveu brûlait la poitrine, les yeux, le cœur. Le corps tout entier de John lui faisait mal, et il sentit la cicatrice de son épaule le lancer difficilement.

- Molly est mon amie, j'essayais de respecter ses sentiments pour toi. TU es mon ami, j'essayais de respecter ce que tu étais. Mais bon Dieu Sherlock, ça aurait été à toi que j'aurais proposé de m'accompagner ce soir ! Et toi... tu n'as fait que me mentir et piétiner mes sentiments.

Complètement dévasté, John relâcha complètement son ami sous lui et commença à se redresser, dans le but évident de fuir cette loge et retourner se terrer sous sa couette, maintenant qu'il avait tout avoué à son ami. Il lui faudrait sans doute déménager et la simple idée de quitter Baker Street et les « fais moi du thé, John ! » impromptus de Sherlock faisait perler des larmes au coin de ses yeux.

Il n'eut pas le temps de se redresser complètement. Sherlock se mit sur ses talons, se propulsa dans sa direction et referma ses bras autour de lui. Ils se retrouvèrent assis au sol, dans un emmêlement de bras et de jambes totalement improbable, serré l'un contre l'autre, torse pressé contre l'autre. Et John n'y comprenant rien.

- Si je suis un crétin, tu es tout aussi idiot que moi, siffla Sherlock.

Et puis il se pencha et posa ses lèvres contre celles de John.

Il faisait cela maladroitement, simplement pression de leurs lèvres ensemble, comme incertain de ce qu'il faisait, mais sans se rendre compte de l'incendie qu'il faisait naître dans le corps de John.

- Mais qu'est-ce que tu fais ? murmura ce dernier.

L'air profondément blessé de Sherlock lui répondit.

- Ne te méprends pas... J'ai apprécié, et si je m'écoutais, je serai en train de t'embrasser et te préparer pour te prendre à même le sol.

Le violent rougissement intempestif de Sherlock fut probablement la chose la plus drôle que John avait vue de sa vie. Confirmant ainsi l'innocence totale du jeune homme.

- Mais j'aimerais comprendre. Vraiment comprendre.

Sherlock comprit immédiatement le sous-entendu. Si, à son tour, il ne disait pas les mots, John n'y croirait pas. Le problème, c'était que le violoniste était très doué avec les mots pour assassiner quelqu'un, mais jamais pour parler de lui-même.

- Tu es la seule personne qui me supporte, murmura-t-il. Depuis toujours, j'ai été rejeté et méprisé. Personne ne m'a jamais compris. Personne n'a jamais envisagé de me supporter plus de dix minutes. Pourtant, toi tu as accepté de vivre avec moi. Pire, tu es resté. Un mois. Deux mois. Trois mois. Sans jamais faiblir. Sans jamais donner l'impression que tu pouvais partir. Tu râlais, tu te plaignais, tu m'engueulais, tu me corrigeais, tu m'as même envoyé au tapis !

- Tu avais emprunté mon arme et tiré dans le mur !

- Mais tu étais là, encore là, toujours là, reprit Sherlock comme s'il n'y avait pas eu d'interruption. Comment étais-je censé faire autrement... autrement que tom... tomb...

Ses joues rougirent encore plus, et il détourna les yeux pour fixer le sol, incapable de finir sa phrase.

- Tomber amoureux ? proposa doucement John en laissant glisser son pouce sur la joue de son ami.

Sherlock ne répondit rien, mais lentement, le médecin le força à relever le visage, en poussant sa main sous son menton.

- Je ne croyais pas ça possible, monsieur le sociopathe...

Et puis doucement, il ferma les yeux, attrapa les joues de Sherlock pour l'empêcher de fuir, et l'embrassa de nouveau, son cœur explosant et une nouvelle vague de lave en fusion traversant ses veines. Lentement, il força les lèvres de Sherlock à s'ouvrir, appuyant sa langue, dessinant l'arc de Cupidon, en découvrant le goût, chaque gerçure, chaque pli. Ses lèvres avaient le goût du thé qu'il buvait par litres entiers, et quand enfin, Sherlock céda et que John put insérer sa langue dans la chaleur moite de la cavité de son ami, il sentit son pantalon devenir trop petit. Enivré par un seul baiser, le self-control du militaire en John était envolé depuis bien longtemps. De sa langue, il vint caresser sa consœur, la titilla, joua avec, mordilla les lèvres et sourit en sentant Sherlock le repousser, haletant comme si l'oxygène lui faisait défaut. Le génie était écarlate, et jamais il n'avait été aussi magnifique pour John. La teinte habituellement de marbre de la peau de Sherlock avait viré à l'écrevisse, et c'était bizarrement adorable.

John était prêt à parier tout ce qu'il possédait que Sherlock n'avait jamais été embrassé comme ça. Et pourtant, ce fut lui qui se pencha et reprit le contrôle de leur étreinte, embrassant à son tour. On pouvait dire beaucoup de choses sur Sherlock, mais le fait qu'il était un génie dans tout ce qu'il entreprenait n'était pas usurpé. Une minute plus tard, il avait mis à profit ce que John venait de lui enseigner et c'était désormais le médecin qui haletait de plaisir, embrassé comme jamais il ne l'avait été.

- Oh mon Dieu, Sherlock. Je ne vais pas pouvoir me retenir si tu fais ça.

- Et si je n'avais pas envie que tu te retiennes ? murmura Sherlock d'un ton si salace que John sentit sa respiration se bloquer dans sa gorge.

Ils étaient toujours collés l'un contre l'autre, assis par terre sur le sol de la loge, torses s'épousant parfaitement, jambes emmêlées, bassins bien trop près. Et érections mutuelles se frôlant.

- Non... Sherlock, on est dans ta loge. N'importe qui peut arriver. Je...

- Personne ne passera, répliqua le génie de sa voix la plus basse, soufflant à l'oreille de John, mordillant la peau tendre. Mycroft est déjà passé. Mrs Hudson aussi. Je n'attends plus personne.

Sa langue dessinait désormais des sillons humides sur la gorge de John, mis à l'agonie, qui ne croyait plus une seule seconde en l'innocence de son futur amant.

- Sherlooooock... souffla John, déjà vaincu.

- Mmmm ? répondit son ami, le visage dans son cou, suçant la peau tendre et marquant durablement John pour le faire sien.

- Je veux te prendre au fond de ton lit. À la maison. Et ensuite, tu me joueras du violon. Je me fous de l'acoustique. Je veux t'entendre. Toi. Et pas William, pas à travers une cloison. Je veux t'entendre, et surtout je veux te voir.

Le programme dut convenir au génie, puisque son regard s'illumina soudain et qu'il se redressa, attrapant ses affaires déjà rangées (il s'était déjà changé, John l'avait su à la seconde où il était entré), et se saisissant du poignet de son colocataire, l'entraîna en direction de la porte.

Ils n'arrivèrent cependant jamais à la franchir. Sherlock commit l'erreur de jeter un œil derrière son épaule pour vérifier si John suivait bien le mouvement, et remarqua pour la première fois de la soirée le costume de son ami, bien plus élégant que d'habitude, cintré, moulant, et parfait. Sa bouche s'assécha, et son sexe réagit face à la vision. Quand ils atteignirent la porte, elle n'était pas ouverte et John plaqua son amant dessus, l'obligeant à le pencher pour l'embrasser, encore et encore, ne pouvant s'empêcher d'insinuer ses mains sous la chemise, caressant les flancs.

Quand les mains de Sherlock déboutonnèrent le pantalon de John et glissa sa paume sous le boxer de ce dernier, lui coupant le souffle, ils comprirent tous les deux qu'ils allaient mettre vraiment beaucoup de temps à pouvoir rejoindre le lit. John regarda Sherlock, lut dans ses yeux toute l'envie qui dilatait ses prunelles, et l'embrassa, envoyant sa main imiter la main de son amant. Ils n'étaient pas près de rentrer chez eux.


Prochain chapitre - Titanic

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