Alexa avait cru, sans doute un peu naïvement, que localiser un lézard de plus de six mètres dans un désert serait facile, mais après toute une journée à marcher plein nord, elle n'en avait toujours pas vu la queue d'un. Et comme si les choses n'étaient pas déjà assez pénibles comme ça, ils s'étaient rapidement aperçu qu'une quelconque particularité magnétique de la planète rendait leurs localisateurs quasiment inutiles. Au-delà de vingt mètres, ils n'affichaient plus qu'une bouillie incohérente de parasites. Au moins leurs communicateurs ne semblaient-ils pas affectés. Et plus heureusement encore étaient-ils à peu près capables de comprendre leurs langues réciproques.
Lorsque la nuit tomba, elle bascula la visière de son masque sur infrarouge et continua la traque, au moins jusqu'au milieu de la nuit où, trop épuisée pour continuer, elle se résolut à s'arrêter, se blottissant au sommet d'une éminence d'où elle pouvait voir tous les environs.
« Scar ? »
Un trille lui répondit sur la radio.
« Je n'ai pas trouvé la moindre trace, ni croisé quoi que ce soit à part des buissons secs et quelques insectes. Je m'arrête pour la nuit. »
« S'yuit-de ooman, pyode guan. » lui répondit-il, moqueur, saturant la ligne de son étrange rire.
Elle sourit, levant les yeux au ciel. Se moquer d'elle et lui souhaiter bonne nuit dans la même phrase... typique.
Il rajouta quelques mots, dont elle comprit davantage le concept que le sens exact.
Lui était assez fort pour continuer à chasser.
« C'est ça, bonne nuit. Que la... les lunes te soient favorables. » répondit-elle, se corrigeant en constatant l'éclat naissant d'une seconde lune sur l'horizon.
Qu'il pouvait être gamin parfois... prendre la peine d'activer son communicateur juste pour qu'elle l'entende rire. Enfin, elle n'allait pas s'en plaindre, même si leurs possibilités de discussion étaient relativement limitée, il était la seule personne à lui adresser la parole, et plus encore à se donner la peine de lui répondre. Le seul d'ailleurs à avoir fait des efforts pour qu'ils puissent communiquer.
Jetant un dernier regard aux astres nocturnes, elle s'allongea sur la pierre encore tiède et ferma les yeux, pour être réveillée en sursaut quelques heures plus tard, un poids écrasant menaçant de lui broyer les côtes. Le souffle coupé, elle tenta d'attraper une de ses lames, en vain. Puis son cerveau accepta enfin d'analyser la silhouette noire qui se découpait au-dessus d'elle dans la lumière rasante du matin et elle cessa de se débattre.
« Scar ! » râla-t-elle, la voix étouffée.
Le Yautja la relâcha, se laissant tomber assis à côté d'elle avec des cliquetis victorieux.
« Tu n'es pas censé explorer au sud ? » ronchonna-t-elle, se relevant avec une grimace alors que ses côtes protestaient.
L'alien se lança dans une grande explication, parlant bien trop rapidement pour qu'elle puisse le comprendre, surtout avec son masque qui étouffait les sons.
«Scar ! Scar ! J'comprends rien, parle plus doucement ! »
Avec un grognement agacé, il se tut, puis se frappa la poitrine du poing.
« D'accord, tu ? »
Il montra ensuite ses yeux de deux doigts, avant de les pointer à l'est.
« Tu as vu quelque chose, à l'est ? »
il acquiesça, puis la désigna.
« Tu m'as vu moi ? »
D'un geste de la main, il la désigna vaguement, puis tendant son avant-bras, lui montra une égratignure toute croûtée de sang vert clair.
« Quelqu'un comme moi qui saigne? »
Hochant négativement la tête, il recommença son geste, puis, avisant une sorte de plante grasse entre deux rochers, la lui désigna.
« Quelqu'un comme moi mais vert ? »
A nouveau, il acquiesça.
« Thwei, setg'in zabin h'dui'se. » articula-t-il ensuite très soigneusement.
Thwei, le sang... Setg'in... mortel, dangereux, mais les deux autres mots, que voulaient-ils dire ?
« Je n'ai pas tout compris ? Son sang est dangereux ? Comme celui des r'ka ? » demanda-t-elle perplexe.
Penchant la tête de côté, il lui indiqua qu'il n'en savait rien, puis retira son masque.
« H'dui'se » répéta-t-il, désignant une de ses fentes respiratoires, au dessus de son œil, tout en inspirant bruyamment. (1)
« Sentir ? »
Nouvel acquiescement.
« Il sent la mort ? Zalin ? Sabine? Ça veut dire quoi ? »
« Zabin. Zabin » répéta-t-il lentement, tout en semblant chercher quelque chose à lui montrer alentour.
Après plus d'une minute d'infructueuse observation, il se tourna vers elle, levant six doigts avant de désigner sa jambe.
« Six pattes ? »
Satisfait, il se mit ensuite à émettre un vrombissement, faisant aller sa main de gauche à droite, comme si elle volait.
« Un truc à six pattes qui vole ? Un insecte ? »
L'air très fier de lui, il renfila son masque.
«Je récapitule : tu as vu à l'est un humain vert qui sent la mort, le sang et l'insecte ?! »
Un trille enthousiaste lui apprit qu'elle avait deviné juste.
« Et tu es venu me chercher pour ça ? Parce qu'il y a un gars vert qui se promène à l'est ? » demanda-t-elle, perplexe malgré son cœur qui s'était emballé.
Se redressant, il lui saisit le poignet et la souleva de terre comme si elle ne pesait rien.
« On est censé chasser les gros reptiles, pas un type qui sent bizarre ! » protesta-t-elle, malgré la curiosité qui lui rongeait les entrailles.
Un humanoïde. Une autre espèce sentiente... qui lui ressemblait. C'était trop tentant.
« Thwei h'dui'se ! Nracha-dte sain'ja ! Yin'tekai nain-de ! » insista-t-il, la tirant vers le bord du promontoire.
« Tu veux qu'on le chasse ?! Alors qu'on ne sait rien de lui ?! »
« Thwei h'dui'se ! » gronda-t-il, visiblement de plus en plus impatient.
« J'ai compris, il sent le sang. Mais les anciens nous ont envoyé chasser un gros lézard, pas ce... cet alien ! »
Cliquetant et grondant, le Yautja la ramassa comme un sac à patates avant de sauter les quatre mètres qui les séparaient du sol.
« Scar ! Repose moi tout de suite ! N'ithya, Scar ! N'ithya ! » protesta-t-elle, en vain.
Elle n'avait pas particulièrement envie de se battre contre lui, aussi se résigna-t-elle, le laissant la porter sur son épaule sur près de deux kilomètres.
Lorsqu'il la reposa enfin, elle le suivit en silence. Le fait que son ami semble si heureux de chasser cet alien ne lui disait rien qui vaille, car cela ne pouvait signifier qu'une chose : il devait être très dangereux. Une proie intelligente valait toujours plus qu'une proie de même calibre dénuée d'âme, mais pour qu'une créature de sa taille vaille plus qu'un lézard venimeux géant, il fallait qu'elle soit vraiment redoutable.
L'alien marchait vite, et elle devait presque courir pour rester à sa hauteur, pourtant, elle le voyait bien, il faisait des efforts pour qu'elle ne le perde pas et elle lui en était très reconnaissante.
L'après-midi commençait lorsqu'il lui montra la première trace. Une vague empreinte oblongue dans le sable, qui aurait très bien pu être faite par un pied. Un très grand pied.
Les ombres s'allongeaient alors que l'après-midi touchait à sa fin, et ils n'avaient toujours pas rattrapé leur proie d'opportunité qui, de toute évidence, se déplaçait au moins aussi vite qu'eux.
« Tu devrais me laisser derrière. Sinon on ne le rejoindra jamais. » nota-t-elle aigrement.
« M-di ! » protesta-t-il, pointant un doigt devant eux, avant de mimer le sommeil, puis de désigner le soleil avec un mouvement descendant.
« Tu comptes le rattraper quand il s'arrêtera pour le nuit ? »
« Sei-i. »
« Soit, rattrapons-le dans son sommeil. » soupira-t-elle, relevant son masque pour grignoter un bout de viande séchée, avant d'avoir impérativement besoin de la vision nocturne pour continuer à avancer.
Lorsque le vent tourna, ils durent faire un vaste détour pour ne pas risquer d'être sentis par leur proie, mais ils continuèrent infatigablement la longue poursuite.
Il faisait déjà nuit depuis longtemps lorsqu'ils durent se rendre à l'évidence. L'alien ne semblait pas décidé à s'arrêter pour se reposer.
Peut-être se savait-il traqué. Peut-être son espèce n'avait-elle pas besoin d'autant de repos qu'elle. Toujours était-il qu'ils ne s'étaient pas rapproché d'un iota de leur proie.
Lorsque l'aube pointa, Alexa était épuisée, et ses pieds la faisaient horriblement souffrir. Scar ne l'aurait jamais avoué, mais à sa marche plus lente et à sa posture subtilement abattue, elle le devina également épuisé. Après tout, cela faisait presque quarante-huit heures qu'il marchait sans arrêt.
« Il faut qu'on s'arrête. S'il est si dangereux que ça, il faut qu'on soit en forme pour le combat.» notifia-t-elle alors qu'ils passaient devant un surplomb qui leur permettrait de s'abriter de la chaleur durant la journée qui s'annonçait torride.
Son ami siffla, cliquetant quelques râleries incompréhensibles dans ses mandibules.
« Scar, je ne plaisante pas ! On s'arrête ! »
Le chasseur se figea et la fixa, la défiant d'un regard brûlant qu'elle sentait même à travers leurs deux visières.
Carrant les épaules, lui rendant son regard au mieux, elle le fixa quelques instants puis se dirigea résolument vers le surplomb.
Après quelques instants, elle entendit la démarche outrageusement lourde de l'alien derrière elle.
Avec un faible sourire fatigué, elle s'installa mollement contre la paroi, bientôt rejointe par le Yautja qui se laissa tomber à côté d'elle, posant soigneusement sa lance à portée de main. Elle fit de même, puis fermant les yeux, tenta en vain de s'endormir, le basculement de sa tête qui n'était pas soutenue la réveillant en sursaut à chaque fois. A son troisième réveil, l'alien, avec un grondement réprobateur et posant une immense main sur sa tête, la tira sans ménagement contre son bras musculeux, la tenant une seconde ou deux pour bien lui faire comprendre qu'elle devait appuyer sa tête là, et arrêter de le réveiller en s'agitant.
Reconnaissante de son masque, qui dissimulait parfaitement sa confusion et sa gêne, elle fit ce qu'il voulait, malgré le fait qu'il réussisse l'exploit d'avoir la peau plus chaude encore que l'atmosphère déjà cuisante.
Si elle avait très vite compris que les Yautjas n'avaient pas du tout, mais alors pas du tout le même sens de l'espace privé que les humains, elle avait aussi très vite découvert que le moindre signe de faiblesse, ne serait-ce que le sommeil, ne se partageait pas. Chacun dormait dans son coin, sa porte soigneusement verrouillée, et il fallait déjà une bonne dose de confiance pour qu'un de ces farouches guerriers se laisse toucher.
C'était à la fois désarmant, impromptu et vaguement embarrassant qu'il la laisse, ou plutôt qu'il la force à dormir appuyée ainsi contre lui.
Elle pensait en être quitte avec les surprises, mais elle se ravisa moins de dix minutes plus tard, lorsque visiblement mal installé, il la sortit d'une poussée de l'épaule et d'un cliquetis inquisiteur du sommeil dans lequel elle s'enfonçait enfin avec bonheur.
Elle tenta de comprendre ce qu'il voulait, alors qu'il l'observait, la tête penchée de côté et le bras contre lequel elle s'était appuyée à demi-relevé.
« Tu veux quoi ? » marmonna-t-elle finalement.
Gesticulant vaguement, il mima ramasser quelque chose du bras, et le caler contre lui.
« Je comprend pas et je suis trop crevée pour comprendre. Tu veux quoi?! » grommela-t-elle grincheuse.
Avec un crissement outré, il la cueillit du bras, l'installant à gestes autoritaires contre son torse, laissant sa main griffue reposer mollement dans son dos.
Figée de stupeur, Alexa regardait le sol sans le voir. Que se passait-il ? Elle avait la confuse impression qu'ils venaient de passer une invisible barrière.
Scar ne semblait guère se poser de question, et avec un trille satisfait, il se réinstalla, fermant les yeux.
Après quelques instants, elle se força à se détendre, et prudemment se déplaça un peu, histoire de ne pas avoir le bord de sa spallière plantée dans la joue. Après quelques essais infructueux, elle dut se résigner. Le seul moyen de ne pas avoir de métal enfoncé dans le visage était de s'appuyer sur la peau nue, en plein milieu du torse écailleux et ça, elle ne pouvait pas le faire. C'était beaucoup, beaucoup trop intime. Déjà qu'elle entendait ses deux cœurs battre puissamment dans sa poitrine depuis là où elle se trouvait et qu'elle était totalement noyée dans sa forte odeur musquée ! Odeur de cuir et de métal chaud, et de quelque chose de reptilien et de dangereux, qui lui évoquait un serpent à l'affût.
Doucement, elle se redressa, s'attirant un regard perplexe, alors qu'elle se reculait un peu, pour se rappuyer contre la pierre.
« C'est gentil, mais euh... je préfère pas. Mais merci. » bafouilla-t-elle en réponse au cliquetis vaguement peiné de l'alien.
« M-di chi'ytei ? » demanda-t-il, perdu.
« Heu non... non pas de chi'ytei... trop intime. Tu comprends ? »
« M-di. Lex Mei-jadhi. Gkei'moun pyode oomane Mei-jadhi chi'ytei. »
Il approchait déjà la limite de complexité de ses connaissances en langue yautja.
Une chose était certaine, il l'avait appelée « douce sœur humaine ». Ce n'était pas un titre facilement gagné et il serait sans doute jamais le seul à bien vouloir la considérer ainsi.
Elle réfléchit quelques instants. Le monde des Yautjas était sauvage et hypercompétitif, et Scar se mettait déjà en avant de la mauvaise manière en prenant ouvertement son parti et jamais au grand jamais il ne se permettrait de la traiter d'une manière si « pyode » en présence de ses congénères, mais ils étaient absolument, totalement seuls et pour la première fois, il lui montrait son affection autrement qu'en lui ramenant de sinistres trophées. De plus, elle était si épuisée qu'elle doutait rester éveillée bien longtemps, peu importe comment.
« Bon d'accord. Chi'ytei. Mais tu enlèves ton épaulière .» négocia-t-elle, tiraillant d'une main sur ladite pièce d'armure.
Avec un rire cliquetant, il obtempéra, retirant la plaque de métal avant de se réinstaller, le bras clairement tendu en une invitation.
Avec un soupir, elle vint se réinstaller contre lui, logeant sa tête à la jonction entre l'épaule et le bras. Elle entendait toujours ses cœurs, et sa peau écailleuse frottait doucement contre sa joue, mais au moins n'était-elle pas à moitié vautrée sur lui, la tête posée en plein milieu de son torse. C'était un compromis acceptable.
Un ronronnement cliquetant sembla acquiescer alors qu'elle fermait les yeux, s'endormant presque immédiatement.
(1) Après recherche, il s'avère que l'emplacement de leurs narines n'est pas documenté, mais sur deux figurines, ils ont clairement des trous au niveau de l'extérieur du sourcil. Vu que le masque leur est nécessaire et qu'il n'y a rien à l'emplacement du nez, j'ai décidé de les placer là, le long des sinus.
