Maman regarde encore le cadran de l'horloge qui orne le salon. Elle tourne et retourne sur le tapis immonde que la tante Muriel nous avait offert pour s'en débarrasser. Il s'use à vue d'œil tandis que ma mère frotte ses grosses chaussures dessus. Si elle pouvait le faire disparaître, cela ferait au moins une bonne nouvelle dans cette journée pourrie.

Elle s'arrête une nouvelle fois, fixe le cadran comme si son simple regard pourrait faire bouger les aiguilles, puis soupire. Toutes les aiguilles sont tournées sur maison. Toutes sauf une. Celle de George indique : perdu. Oui, George a disparut. Et c'est ce qui nous inquiète tous.

Cette horloge n'apporte que des malheurs à ma mère. Je me rappelle encore la fois où elle a arraché l'aiguille de Fred. Elle ne supportait plus de la voir figée sur Poudlard. En temps normal, elle en aurait été rassurée. Mais si l'aiguille le trouvait à Poudlard, c'est seulement parce que son corps y reposait. Je me souviens de ce moment. Ça avait été horrible. Maman criait comme une folle tandis qu'elle faisait saigner ses mains en tentant d'arracher l'aiguille de métal. À mes côtés, Ginny pleurait sans retenue et George était devenu livide.

Quel mauvais souvenir...

Je devrais faire quelque chose. L'empêcher de tourner en rond ainsi, lui soulager l'esprit... Mais comment ? Je ne sais jamais quoi faire dans ces moments. Dans la pièce d'à côté, j'entends les discussions de toute la famille. Comme chaque 2 mai depuis ces dix dernières années, tout le monde se retrouve pour fêter ça. C'est notre manière à nous de rendre hommage à ceux qui nous ont quitté. Au début, on ne parlait presque pas, nous nous contentions de manger sans rien dire. Mais depuis que le Terrier est envahi de marmailles, les repas sont gais et les discussions simples et joyeuses.

Je vois Hermione qui passe devant l'embrasure qui sépare le salon de la salle à manger. Elle tient notre fille, Rose, à moitié endormie dans ses bras. S'arrêtant, elle me dévisage puis fait un signe de tête en direction de ma mère. « Parle-lui » articule-t-elle de ses lèvres. Puis, sans attendre de réponse de ma part, elle continue son chemin.

Facile à dire. Moins à faire.

Je m'avance légèrement vers elle mais avant que je ne puisse dire quoique ce soit, quelqu'un entre dans la cuisine, juste derrière nous. L'aiguille que ma mère fixait depuis tout à l'heure bouge enfin.

-Oh ! Salut...

George vient d'entrer. Le regard vide, les mains dans les poches. Il semble déconnecté de la réalité. Ces cheveux sont mal coiffés et légèrement longs, et une barbe de trois jours vient recouvrir ses joues. Il est dans un sale état. Le voir comme ça me fait mal. Je repense à la dernière fois où je l'avais vu si mal. Mais j'étais sûr que tout allait mieux depuis. Il s'était marié, avait eu des enfants et repris son travail... Comment se douter qu'il allait redevenir si... si pitoyable ?

-Salut... ? répète ma mère, incrédule, après s'être approchée de George. Salut ? C'est comme ça que tu salues ta mère après tout ce temps ? Mais où étais-tu passé bon sang ?

Mon frère a un mouvement de recul mais ne se sépare pas de son attitude détachée et neutre.

-J'étais... parti, répondit-il évasivement.

-Parti ? rugit ma mère. George ! Tu as trente ans ! Par Merlin ! Tu as pensé à Angelina ? Tu as pensé à Roxanne, à Fred...

-Ne prononce pas ce nom !

Légèrement reculé, je ne peux m'empêcher de sursauter quand mon frère élève la voix. Mais ma mère ne réagit pas.

-Et ne mêle pas Angie à ça... ! Elle sait très bien comment je me sens ! Elle comprend mon malheur et elle sait que je reviendrai quoiqu'il arrive !

-Arrête d'être égoïste, George.

Le ton de ma génitrice est sec, cassant. Oui, George n'est pas le seul à se sentir mal. Il n'est pas le seul à avoir envie de tout quitter pour s'isoler. Il n'est pas le seul à souffrir.

-Egoïste ? Je suis égoïste si je veux ! J'ai mal, d'accord ? J'ai mal !

Je n'ai jamais vu George ainsi. Il lève les bras en l'air et est devenu rouge à force de crier. J'en ai presque peur.

-Et tu crois être le seul ? argue ma mère sur le même ton. Tu crois être le seul à souffrir ? J'ai perdu un fils, George... Un fils ! Tu crois que ça peut se remplacer comme ça ? Et tes frères, ton père, ta sœur, tu crois qu'ils n'ont pas mal eux ? Ron a perdu son frère aussi !

Elle me montre du doigt tandis que le regard sombre de George se pose sur moi. « Ne me mêlez pas à vos histoires », j'ai envie de dire. Mais je me contente de rester silencieux.

-Fred était plus qu'un frère pour moi ! se remit à crier George. Il était mon double ! Mon jumeaux ! Personne ne le connaissait mieux que moi !

-Ce n'est pas une raison pour abandonner ta famille, ton travail et tout le reste, s'emporte ma mère. Je ne supporte plus ton comportement...

-Très bien. Alors je n'ai rien à faire ici. Au revoir.

La discussion... disons plutôt, la dispute se termine ainsi. George fait demi-tour et claque la porte d'entrée tandis que ma mère se laisse tomber sur une chaise et cache son visage de ses mains. Personne n'est venu. Pourquoi ? Ils ont sûrement entendu toute la conversation vu les cris de George et Maman. Que dois-je faire ?

Sans réfléchir plus, je m'approche de ma mère et frotte son dos courbé avec affection.

-Je n'aurais pas dû lui dire ça... C'est moi qui aie été égoïste...

Elle ne lève pas la tête dans ma direction. Je sais qu'elle cache ses larmes. Elle veut être forte, malgré tout ce qui se passe.

-Ne t'inquiète pas, lui dis-je, je vais aller m'assurer qu'il va bien.

Et sans attendre, je me précipite dehors. Mais plus rien. George a déjà transplané. Sans réfléchir je transplane à mon tour. Je sais où il est allé. Ça me semble évident.

Quand je rouvre les yeux, les grandes portes de Poudlard se dressent devant moi. Même si le soleil commence à disparaître derrière les arbres de la Forêt Interdite, la grande grille qui sépare l'école au reste du monde est encore ouverte. Tous les 2 mai, les portes de Poudlard s'ouvrent aux visiteurs et à ceux qui souhaitent se recueillir.

D'un pas assuré, je pénètre dans l'enceinte et me dirige directement vers la partie du parc qui est à présent recouverte de tombes. Quoi de plus normal que d'enterrer les héros de guerre à l'endroit où ils ont péri ?

Je m'avance jusqu'à ce que je tombe là où est enterré mon frère. Devant la tombe recouverte de fleurs, George est à genoux. Les mains sur ses cuisses, il a la tête penchée, comme s'il n'avait plus la force de la garder haute. Il pleure. Oui, c'est ce qui me frappe le plus. Je ne vois pas son visage. Pourtant, je vois les larmes s'écraser dans la terre.

Je sens à mon tour une larme rouler sur ma joue. Pourquoi lui ? Pourquoi Fred ? Il respirait la joie de vivre, il était généreux et drôle. Il faisait attention à nous même s'il avait une manière particulière de le faire... Il m'énervait souvent, et je l'ai maudit plus d'une fois. Mais je l'aimais. Lorsqu'il est parti, un trou a envahi mon cœur. Il me manquait une chose. Je me sentait vide. Mais je n'étais pas le seul à ressentir ça ! M'man, Papa, Ginny, Bill, Charlie et Percy, même s'ils n'étaient pas souvent là, et puis George bien sûr. Mais la douleur que George a du ressentir est incomparable.

Mon frère se penche vers la tombe et pose sa main sur la stèle. Tremblant, il parcourt les lettres fines et dorées qui y sont inscrites.

Fred Weasley
1er avril 1978 – 2 mai 1998
En ce jour, certains ont perdu un frère, d'autres un fils, d'autre encore un ami. Mais quoiqu'il arrive, Fred restera une des personnes les plus exceptionnelles, les plus drôles et les plus loyales que le monde sorcier aie connu.

-Pourquoi, Freddie... ? Pourquoi ?

George vient de parler, coupant court à mes pensées. Non, il ne peux pas se mettre à parler maintenant, je ne le supporterais pas. Pourtant, il continue à s'adresser à son jumeau entre ses larmes et ses reniflements.

-Tu... Tu n'avais pas le droit de partir... De me laisser tout seul. Comment... ? Comment veux-tu que je vive avec moi-même ? Dès que j'entends ma voix, je pense à toi. Dès que je vois mon reflet, je te vois toi. Dès qu'on demande Mr Weasley au magasin, je t'appelle en disant qu'on te cherche. Tu n'avais pas le droit Freddie, pas le droit...

Il ôte sa main de la pierre et reprend sa position initiale. C'est trop dur. Je ne peux pas supporter de voir George ainsi.

-Et Angie... C'est avec toi qu'elle aurait dû finir. C'est avec toi qu'elle aurait dû avoir des enfants et se marier... Et tu leur manques aussi, tu sais ? Papa, maman, Ginny et les autres... Ils sont tellement tristes de t'avoir perdu. Maman ne s'en remet toujours pas, d'ailleurs... Même si elle joue les dures, je sais qu'en vrai elle a aussi mal que moi.

Je m'approche doucement de mon frère. Mais face à tant de détresse, je ne sais pas quoi faire.

-Peut-être aurais-je dû mourir à ta place.

Cette phrase me déchire le cœur. Non ! George, tu ne peux pas dire ça. Personne n'aurait voulu que tu sois à la place de Fred !

-Si Fred avait été à ta place, il aurait autant souffert que toi, maintenant.

Ma voix résonne dans le silence qui a envahit le parc. Un vent doux traverse les arbres, faisant ainsi danser leurs feuilles. C'est le seul bruit qui, se mêlant à nos respirations, coupe ce calme pénible.

George n'a pas sursauté. Je crois qu'il savait que je l'observais.
Je m'accroupis à ses côtés et passe un bras autour de ses épaules. Je n'ai pas souvent fait ça : étreindre un de mes frères. Même lors de la mort de Fred, je suis resté assez... distant. Mais George me fait de la peine. Même plus que ça. J'ai cette douleur constante qui me pince le cœur. Je me sens impuissant et inutile. Pourtant, mon frère redresse la tête et me dévisage. Des sillons sont tracés sur ses joues. Il a les yeux rouges et ressemble plus à un mort-vivant qu'autre chose.

-Tu es un Gryffondor, George. Alors soit courageux, lui dis-je doucement. Ne laisse pas ta douleur aux autres. Affrontes-la. Fais-le pour nous, d'accord ? Parce que Maman souffre de te savoir comme ça. Ne lui rajoute pas plus de peine.

Je me tais une minute, comme pour lui laisser le temps d'enregistrer mes paroles. À ce moment précis, je n'ai plus l'impression d'être le petit frère, celui qu'on embête pour le plaisir. Non, George a besoin de moi et je sais que ma place est à ses côtés.

-Fred... Fred était formidable. Il avait toujours le sourire aux lèvres et plus que de l'énergie à revendre. Mais il était doux aussi. Et gentil. Tu sais qu'il nous aimait plus que tout au monde... Alors je doute qu'il aurait voulu te voir comme ça.

George hoche la tête et à ma plus grande surprise, vient se blottir dans mes bras. J'en oublis qu'il a trente ans. Non, à ce moment précis, on dirait un petit garçon perdu. Laissant couler ses larmes, il enfouit sa tête contre mon torse. Je n'ai jamais vu mon frère ainsi. Il semble... détruit.

Je passe mon autre bras autour de lui et le berce doucement. Que faire d'autre ?
Puis, il se détache de moi d'un coup. Il se relève et essuie son visage.

-Tu as raison, Ron. Je suis un Gryffondor ! Tu as raison.

De tout mon discours, il n'a retenu que ça... Cas désespérant un jour, cas désespérant toujours. Je lui souris et rajoute :

-Comme toujours, George. Comme toujours...

Il me tend la main et tout en la saisissant avec force, je me relève. Il passe son bras autour des mes épaules et m'entraîne à sa suite. Il est temps de quitter cet endroit. Il est temps de rentrer à la maison.

-Tu penses que M'man va m'égorger ou me transformer en gnome ?

Au souvenir de Fred et George me transformant en cette immondice, un sourire barre mon visage.

-En gnome, j'espère. Comme ça, tu verras ce que ça fait.

Il me sourit à son tour et, bras dessus, bras dessous, nous rentrons à la maison.

Au revoir, Fred. À dans un an. Et cette fois-ci, pas de larmes ni d'exil.
Cette fois-ci, en hommage à ton caractère si joyeux, promis, nous danserons sur ta tombe.