Chapitre 3

Cette sensation d'irréalité et de confusion, lorsque son corps flottait toujours sur un matelas douillet, enveloppé par la chaleur d'une couette, que ses bras étaient refermés autour d'un oreiller que son imagination avait remodelé pour lui donner la forme d'un amant, ou d'une petite sœur, que sa langue était encore imprégnée par la saveur d'un rêve qui venait tout juste de passer...

Ces moments où sa tête remuait doucement sur ses draps, ces derniers instants de béatitude où une multitude d'images de bonheur se dissipaient petit à petit, lentement mais sûrement… Des images qui finissaient par se fondre dans un brouillard blanchâtre tandis que ses paupières se relevaient.

Au bout de quelques instants, des contours finissaient par se tracer, donnant un semblant de cohérence à cet océan de blancheur immaculée, des tâches finissaient par apparaître à la surface avant de se colorer, et cette chambre couleur sépia, qui aurait très bien pu être délimitée par les cadres d'une bande dessinée, cette chambre se transformait pour devenir la sienne.

Il y avait la tentation de s'enfouir sous sa couette, pour mettre ses rêves à l'abri de la lumière du jour, ses rêves qu'elle voulait reconstituer pour pouvoir s'y immerger de nouveau avec délice. Quelquefois, elle succombait à ce désir. Son esprit s'enfonçait dans les profondeurs de sa mémoire, pour en extraire les trésors que la nuit y avait fraîchement imprimés, des esquisses que le flot du temps effaçait avec autant de facilité qu'il modifiait les contours de la plus dure des roches.

Arrachant ces sucreries à l'appétit vorace de chronos, Akemi y rajoutait une multitude de détails destinés à les rendre un petit peu plus vraisemblables, un esprit éveillé avait un goût un peu plus exigeant qu'une âme prisonnière des bras de morphée.

Elle aurait voulu être une artiste, pour que son pinceau trace ses scènes sur une autre toile vierge que celle qui était dissimulée derrière ses paupières, ou que son crayon enferme dans quelques mots les émotions qu'elle réchauffait à la flamme de ses désirs.

Oui, Akemi aurait voulu détenir un bonheur qui ne soit pas éphémère, immortaliser ce qui n'était que transitoire, congédier l'espérance et la mémoire de sa vie, pour se contenter du présent, un présent auquel il n'y aurait rien eu à ajouter ou à retrancher.

Mais…l'étrangère avait doucement instillée son poison dans l'âme candide de celle qui était supposée être sa grande sœur. Shiho n'avait pas limitée son expérience de la vie aux universités et aux laboratoires où une organisation l'avait enfermé, ni aux magasins et aux terrasses des café où son aînée l'avait entraînée, elle lisait, elle lisait autre chose que des magazines de modes ou des traités scientifiques.

Cette scientifique cynique, qui commençait à dissimuler les vêtements d'une jeune fille derrière sa blouse blanche ou son manteau noir, au lieu de lui confier les rêves d'une adolescente, elle lui avait dévoilé les désillusions d'un spectre contemplant le monde des vivants avec un mélange d'envie et de rancoeur.

Elle ne s'identifiait pas avec une quelconque actrice, ou une de ces chanteuses que la mode aurait placé au sommet de la gloire et au centre des conversations, elle rêvait d'être une nouvelle Pandore, une Pandore qui aurait enfermé l'espérance au fond de sa boite, après avoir façonné un cadenas que les désirs de ces stupides humains n'auraient jamais pu érafler.

Au lieu de répéter les stupides conseils qui ornaient les pages des magazines de modes, ces magazines auxquels son aînée l'avait abonné à son insu, elle murmurait avec Dante que les souvenirs d'un bonheur passé se transformaient en instrument de torture lorsqu'ils tombaient entre les mains du présent.

Lorsqu'elle jouait son rôle, en essayant de le rendre crédible aux yeux d'une spectatrice blasée, Akemi dissipait ces remarques avec un geste amusé et quelques piques destinées à une petite cynique, qui se comportait comme une vieille fille avant d'avoir atteint le cap de ses vingt ans. Mais dès que des portes métalliques avaient coulissées derrière une adolescente mélancolique, coupant cours à ses au revoir maladroits qui sonnaient toujours comme des adieux, dès l'instant où le métro s'ébranlait, emportant hors du monde des vivants ce fantôme au visage familier, la jeune femme laissait tomber son masque en soupirant.

Dans ces moments là, Akemi fermait les yeux de nouveau, pour effacer le monde extérieure qui se superposait à un souvenir sur le point de se dissiper, le souvenir de cette adulte miniature, la main plaquée sur la vitre d'une porte coulissante, qui lui transperçait le cœur avec le regard d'une fillette, un regard qui n'avait pas tellement changé en huit ans…

Chacune de ses entrevues avaient un arrière-goût d'amertume, chacun des mots désabusés de Shiho se transformait en écharde plantée dans le cœur de son aînée… Est ce que cela fonctionnait aussi dans l'autre sens ?

Est ce que les paroles joyeuses d'une grande sœur bourdonnaient dans les oreilles d'une métisse, faisant naître un semblant de sourire sur le visage d'une ombre ? Est ce qu'une scientifique faisait disparaître des magazines de mode dans la gueule béante d'une poubelle, en les recouvrant des prospectus dont elle avait vidé sa boite aux lettres ? Ou bien est ce qu'une adolescente les feuilletait, caressant ces pages de papiers glacé comme s'il s'agissait des cheveux d'une sœur, en essayant de donner un semblant de sens aux futilités qu'elle lisait, des futilités dignes de celles que lui inculquait son aînée ?

L'absence avait ses bon côtés, elle laissait un vide derrière soi, un vide qui pouvait être comblé par l'imagination, tandis que la réalité n'offrait le plus souvent que des démentis…

Chaque matin c'était la même chose, sa sœur restait le trait d'union entre ses rêveries et la froide réalité, cette petite sœur qui avait sautillée sur ses genoux au cours de la nuit, pour devenir un regret qui assombrissait ses journées.

Et chaque matin, Akemi secouait la tête en s'extirpant de son lit, pour se mettre en quête du café qui lui donnerait l'énergie suffisante pour ne pas retomber, que ce soit dans ses rêveries ou dans son humeur morose.

Ce jour là, elle n'eût pas à fournir beaucoup d'effort dans sa quête, en fait l'objet de son désir se porta tout naturellement jusqu'à elle, par l'intermédiaire d'un intrus, qui profitait sans la moindre vergogne de l'état de faiblesse de sa petite amie.

N'ayant pas encore la force d'éconduire son soupirant jusqu'à l'entrée, la jeune femme accepta la tasse qu'il avait glissée entre ses doigts, après les avoir écarté du murs qu'ils étaient en train de tâtonner, en espérant guider ainsi une morte vivante jusqu'à sa cuisine, et au divin appareil qui aurait distillé le breuvage pouvant la ramener à la vie.

Au fur et à mesure que le liquide noirâtre s'écoulait dans son gosier pour se répandre ensuite dans ses veines, dissolvant ses dernières traces de fatigue, Akemi commença à extirper son âme des brumes de l'indolence et de la mélancolie, pour se rappeler qu'il existait des sentiments tel que la honte ou la rancœur.

La honte d'avoir été surprise au saut du lit (à défaut de pouvoir se recoiffer sur le champ, la jeune femme tira les pan de sa robe de chambre, pour qu'ils recouvrent sa chemise de nuit), la rancœur vis-à-vis de cet étranger qui s'introduisait sans vergogne dans son intimité, pour mieux reluquer des aspects d'elle-même qu'elle aurait préféré maintenir à l'abri de ses regards narquois (son expression de somnambule mais aussi ses cheveux en bataille…et les courbes qu'un voile de tissu révélait plus qu'il ne les dissimulait).

Détournant son regard glacial d'un visage sur lequel elle aurait volontiers abattu son poing, l'étudiante fixa l'horloge suspendue derrière son dos. L'heure tardive l'arracha des limbes du sommeil bien plus efficacement que le café le plus noir qui puisse être distillé un jour, le professeur Hirota allait encore secouer la tête d'un air affligé, à défaut de la sermonner explicitement.

« Depuis…combien de temps…as-tu franchi cette porte…sur laquelle j'aurais du installer un nouveau verrou ? »

« Quelle importance ? »

Si Akemi effectua les quelques pas nécessaire pour se planter devant son…sa koibito, ce ne fût pas pour planter ses lèvres sur les siennes.

« S'il s'avérait que tu venais d'arriver il y a tout juste quelques minutes, je me contenterais de t'étrangler. »

Malgré le ton lourd de menaces avec lequel cette remarque avait été proférée, les sourcils de son destinataire conservèrent leur position sur son visage, sans se hausser d'un seul millimètre.

« Et s'il s'avérait que ma présence ici ne se chiffre pas en minutes, quel serait mon châtiment ? »

« Il serait proportionnel au retard que tu aurais pu m'éviter…si tu avais pris la peine de me réveiller. »

Nul besoin de s'écarter d'un pas pour contempler ce maudit sourire narquois, elle n'avait plus aucun problème à se l'imaginer, les yeux ouverts ou non.

« Je suis censé connaître ton emploi du temps sur le bout des doigts ? »

« Vu la ponctualité dont tu faisais preuve en harcelant une étudiante, à la sortie de ses cours, tu dois nécessairement le connaître. »

Les yeux de Dai se plissèrent, mais dans une expression provocatrice, ce n'était pas aujourd'hui qu'il allait concéder une quelconque défaite face à sa meilleure ennemie.

« Certes, mais contrairement à toi, je ne suis pas tenu de le respecter. »

Une main se crispa, pour ne plus avoir la configuration appropriée à une gifle, des dents se refermèrent sur des lèvres, pour réprimer la tentation d'abattre un poing quelque part et l'envie de tremper dans l'acide les mots qu'une jeune femme avait sur le bout de la langue.

« Et…puis-je savoir…pour quelle raison, tu m'as empêché de m'y plier ? Ayant passé la matinée dans mon lit, je vois difficilement ce que ta présence ici aurait pu t'apporter. »

Bon, elle lui avait au moins arraché un haussement de sourcil, même s'il n'avait rien de spontané.

« Tu ne vois vraiment pas ? Ta facilité à fermer les yeux sur ce que tu ne veux pas regarder en face m'étonnera toujours. Enfin, toute personne qui dort garde nécessairement les yeux fermés, c'est vrai. »

Il ne fallait pas déployer beaucoup d'effort pour rendre cette petite provocation moins innocente qu'elle ne paraissait, Akemi demeura néanmoins stoïque, se permettant tout juste de renifler quand des doigts se mirent à lisser ses cheveux, des doigts qui n'étaient pas les siens.

« T'observer quand tu n'es plus en mesure de dissimuler les aspects les plus agréables de ta personne, ça a toujours été mon petit plaisir coupable…depuis notre première rencontre. »

Que faire ? Détendre ce poing qui commençait à la démanger ou détourner les yeux ? La seconde alternative ressemblait un peu trop à une capitulation, et la première se serait nécessairement achevée par une défaite. Dai dut néanmoins intercepter un bras au beau milieu de sa course vers son visage. Une perspective d'échec assuré ne serait jamais une barrière suffisamment solide pour s'interposer entre Akemi et un acte de rébellion.

« Tss tss tss, depuis une certaine rencontre dans une ruelle obscur, tu devrais savoir que ce genre de tentative sera toujours vaine. Et dire que je m'attendais à ce que tu aies recours à l'un des superbes genoux que tu me dévoiles à l'instant, l'expérience t'as pourtant appris que je peux difficilement leur résister. »

Si une nuance de rouge colora un certain visage, elle était entre la gêne et la fureur.

« Je ne fais d'entorse à l'élégance qu'en derniers recours, et prend garde à ce que tes souhaits ne rejoignent pas la réalité. Ils pourraient le faire d'une manière différente de celle que tu désires. Dans ce cas précis, le contact entre mon genou et l'unique point faible que tu as consenti à me dévoiler…pourrait être dépourvu de la douceur que tu dois t'imaginer. »

Un doigt remonta les lignes d'une chevelure d'un noir de jais, avant de souligner les courbes d'un visage renfrogné, et de relever son menton.

« Oh mais dans les deux cas, je m'estimerais satisfait. Ca ne m'a jamais déplu d'admirer celle qui ne se plie jamais face à l'adversité, pas avant de lui avoir fait comprendre qu'il faudrait déployer un minimum d'effort pour la soumettre, et que même en se payant ce luxe, on ne la réduirait jamais totalement à sa merci. Si je suis parti à la recherche de mon agresseur, une certaine nuit, c'était pour une raison. »

Le pli des lèvres d'Akemi se modifia devant les paroles et les caresses de son compagnon, mais ce fût pour caresser son visage d'un soupir, au lieu de le gratifier d'un sourire.

« Quand je l'ai vu de près pour la toute première fois, je me suis demandé si tu ne m'avais pas menti, pour me dissimuler qu'on t'avais adopté…mais quand on vous regarde d'un peu plus près, on est forcé d'admettre que ce sont bien vos parents qui vous ont fait cadeau d'une sœur. »

Elle regretta de ne pas pouvoir baisser les yeux face à cette remarque formulée d'un ton qui était imprégné d'amertume plus que de douceur. Pendant un court instant, une sœur aînée fût écartelée entre le désir de réduire un étranger au silence, et celui de lui arracher d'autres mots… D'autres mots à propos de cette cadette qui existait en dehors de son imagination et de ses souvenirs, qui continuait d'exister lorsqu'elle était à l'abri des regards de sa seule famille, dévoilant une facette qu'il ne valait peut-être mieux pas contempler…Ne serait-ce que pour le contraste qu'elle offrirait avec la petite sœur qui continuait de hanter ses rêves, qu'elle les fasse éveillée ou non.

« Est ce que tu m'offriras au moins quelques gouttes de ce café que tu as bu à ma place ? »

Bien sûr, il dissimulerait toujours ses rares démonstrations d'affection derrière cette image bourrue. Il n'avait pas préparé ce café pour le lui offrir dès son réveil, il y avait renoncé à contrecœur en constatant qu'elle en avait plus besoin que lui, il l'avait suivi comme une ombre pendant des semaines parce qu'il n'avait rien d'autres à faire, non pas pour la protéger de ces spectres qui la hantaient, il avait rejoint une certaine organisation pour quitter le monde sans but du chômage et rejoindre celui du travail, certainement pas pour extirper une scientifique d'un univers aussi glacial qu'inhumain, et la ramener dans un appartement où son absence se faisait cruellement sentir.

Une image peu crédible, mais elle faisait semblant d'y croire, aussi grande que soit la tentation de titiller ce solitaire qui répugnait à dévoiler ses sentiments.

« Allons donc, je sais très bien que tu ne consomme du café que pour dissimuler au monde l'atroce vérité, tu n'a jamais ressenti le besoin de dormir, au moins une seule fois dans ta vie.»

Des paroles et un semblant de sourire, c'était un bon début, mais Dai n'allait pas se contenter de lui arracher si peu…

« Je suis démasqué, hein ? Et bien puisque tu partages mon infâme secret, aide-moi à dissimuler au monde l'existence de celui qui ne dort jamais. »

Au cours d'un interlude de quelques secondes, une jeune femme fût autorisée à savourer l'infime dose de nicotine nécessaire à ses besoins, et un étranger savoura le peu de caféine que son organisme lui réclamait pour être pleinement fonctionnel. Deux drogues dont la saveur continua d'imprégner la langue de chacun des deux amants lorsqu'ils se séparèrent, l'une pour se recoiffer, l'autre pour extraire une tige cancérigène de sa poche.

Celui qui se faisait appeler Moroboshi Dai contempla d'un air pensif une certaine porte, celle par laquelle s'était glissé une jeune femme pour se mettre à l'abri de son regard. La multitude de mégot qui ornait un certain pot dénué de toute fleur témoignait amplement du fait que le tabac était loin d'être banni de cette pièce, mais la propriétaire de l'appartement avait établie une frontière que la fumée n'était pas autorisée à franchir, celle de sa chambre.

Une règle tacite qui n'avait pas manquée d'être pesante pour un fumeur invétéré, mais il n'avait pas pu se résoudre à la violer. Pas même au cours des quelques heures où celle qui l'avait instituée était endormie, inconsciente du fait que son sommeil avait un gardien, posté au bord de son lit.

Si la tentation de porter une cigarette à ses lèvres n'avait pas manqué de titiller la conscience de l'étranger, ce n'était rien par rapport à celle de faire glisser ses doigts, pour qu'ils épousent d'autres lignes courbes que celles d'une chevelure d'un noir de jais. Aucune ombre de culpabilité n'avait obscurci les yeux de Dai lorsqu'ils avaient caressé la peau d'une étudiante endormie, plus particulièrement la jambe qui émergeait des draps, l'épaule le long de laquelle avait glissé la ficelle d'une nuisette, et la poitrine que lui dévoilait en partie le vêtement soyeux dont elle était revêtue. Il ne s'écoula néanmoins qu'un court instant avant qu'un bras ne se détende, pour remonter la ligne d'une couette, un geste qui avait fait légèrement remuer le corps qu'il dissimulait à son propre regard.

Ecartant quelques mèches de cheveux pour les ramener derrière l'oreille de sa…cible, le prédateur taciturne avait souligné du doigt les courbes d'un visage, pour être plus précis, une joue et un sourire qu'il aurait volontiers qualifié de naïf, n'étant guère porté à trouver une quelconque beauté à l'innocence comme à la candeur.

Dai secoua la main, pour dissiper le nuage de fumée qui flottait autour de lui, et écarter du même coup l'image qui s'obstinait à perdurer dans son esprit.

Lorsque ses doigts s'écartèrent une énième fois de son visage, ce fût pour laisser le passage à un soupir plus qu'à une bouffée de cigarette.

Un tireur embusqué finissait toujours par éprouver une certaine fascination pour les visages qui lui apparaissaient à travers la lunette de son fusil, et un agent du FBI finissait toujours par éprouver une certaine familiarité avec le tueur en série qu'il traquait, par delà l'ennui qui le tenaillait lorsqu'il étudiait son dossier, et la fureur qui le rongeait lorsqu'il découvrait les indices ou les messages narquois dont étaient parsemés les lieux de ses atrocités, la différence entre les deux étant d'ailleurs des plus floues.

Mais au cours de cette mission, qui risquait de se prolonger encore quelque mois, il avait la sensation désagréable de franchir une certaine ligne, une sensation qui n'était malheureusement pas si désagréable que cela.

Cette tige de papier qu'il tapotait au dessus d'un cendrier, devait-il la bénir pour l'impulsion dont elle avait été à l'origine, quelques minutes plus tôt ? L'impulsion qui l'avait congédié hors d'une certaine chambre, juste avant que son occupante ne s'éveille enfin.

Pourquoi cela ?

Elle ne semblait pas s'offusquer de la manière dont il la maintenait constamment sous surveillance, et quoiqu'elle puisse en dire, dans son petit monde, il était plus proche du prince charmant de pacotille que du stalker. Rien d'étonnant puisqu'elle s'obstinait à contempler ce qui l'entourait par l'intermédiaire d'un miroir. Quand est ce que cette idiote comprendrait qu'un reflet était par définition inversé par rapport à la réalité ? Trop tard…Plus tard…

Après avoir brutalement écrasé sa cigarette, Dai se glissa dans l'embrasure d'une certaine porte.

Il serait volontiers resté sur le seuil, peut-être même se serait-il discrètement éclipsé de l'appartement, ayant estimé qu'il s'était suffisamment attardé dans cette chambre sans raison valable, mais la propriétaire des lieux le cloua instantanément sur place.

« Qu'est ce qui t'empêche de rentrer ? Il n'y a pas si longtemps, tu n'avais aucun remords à t'immiscer dans ma vie privé, et maintenant que tu es autorisé à le faire, on pourrait croire que ça te répugne. »

C'était uniquement son dos qu'il pouvait caresser du regard, et aucun bruit, aussi infime soit-il, n'avait pu signaler sa présence, alors comment… ?

En temps normal, aucune de ses proies ne pouvait le remarquer, si ce n'était pas dans ses intentions de la titiller, en lui faisant sentir qu'il était là, toujours sur sa trace, et près à refermer son étau au moment qu'il jugerait le plus opportun. Se pouvait-il que la discrétion qui faisait sa fierté se soit émoussée ? Impossible !

Avait-il sous-estimé sa cible ? Cela se rapprochait un peu plus de l'ordre du probable. N'avait-elle pas évoqué devant lui ce fameux sixième sens qui lui permettait de démasquer n'importe quel membre de cet organisation dès qu'il se rapprochait de trop près, et quel que soit les talents dont il pouvait faire preuve en matière de dissimulation ? Et pour se rapprocher du but, il était passé de l'autre côté de la barrière…

Ridicule ! Quand bien même il accorderait un minimum de crédit à cette baliverne, il restait un loup dans la bergerie, dissimulé derrière une peau de mouton et pas l'inverse. Même si la métaphore n'était guère appropriée, étant donné la nature des moutons sur lesquels il voulait refermer ses crocs. Des moutons qui n'avaient rien en commun avec l'agneau sans défense.

D'un autre côté… Qu'est ce que lui avait murmuré une de ses collègues déjà ? Sa sœur par-dessus le marché. Ah oui…

« Le combat contre le mal est semblable au combat contre les femmes…qui s'achève au lit. »

Un sourire narquois plissa les lèvres du chasseur tandis qu'il pénétrait dans la chambre, un sourire ironique mais qui n'était pas dénué de respect.

Oui, quitte à inverser la métaphore, un agneau ne serait jamais passé inaperçu en se glissant dans la tanière des loups. Il n'aurait jamais pu se ménager une place parmi eux s'il n'avait pas partagé les mêmes griffes, le mensonge, la manipulation, la capacité à tuer si cela s'avérait nécessaire à ses buts ou à sa survie, sacrifier des pions pour avancer sur l'échiquier…

Sacrifier des pions… Plus particulièrement deux pions… Allait-il trop loin ? Pour se rapprocher de sa véritable cible, il avait du se rapprocher de cet agneau qu'ils gardait dans leur enclos, s'en rapprocher d'un peu trop près… C'était une question de bon sens, personne ne pouvait remporter une quelconque partie d'échec s'il s'attachait à ses pions.

En tout cas, c'était plus dur de désirer la victoire, ou même de la savourer après coup, si on commençait à se sentir coupable d'appliquer la seule stratégie susceptible d'y mener.

Akemi tressaillit lorsqu'une main se posa sur son front, pour la forcer doucement mais fermement, à incliner la tête en arrière.

Si la jeune femme écarquilla les yeux le tout premier instant, elle les plissa dans une expression sereine la seconde suivante.

« C'est curieux…quand tu me regardes comme ça, j'aurais presque l'impression que tu… »

La fin de la phrase se perdit dans le silence, ce qui ne manqua pas d'irriter Dai, sans qu'il en comprenne la raison, le forçant à plonger son regard dans les yeux candides de sa future victime. Celle qu'il surplombait de toute sa taille tandis qu'elle restait assise sur sa chaise.

« Que je ? »

Un sourire plissa les lèvres de la jeune femme qui le regardait les yeux dans les yeux, tout en lui tournant le dos.

« Que tu pourrais devenir mon petit ami pour de bon…Un jour… »

« Parce que ce n'est pas déjà le cas ? »

Perdant leur pli légèrement moqueur, les lèvres d'Akemi s'écartèrent pour laisser le passage à un soupir, qui ne manqua pas d'effleurer les longues mèches noires qui barraient le front d'un étranger.

« Je ne sais pas. Parfois, je me demande si ce n'est pas un de tes jeux. Comme ce petit jeu du chat et de la souris que tu as commencé depuis notre toute première rencontre. Un petit jeu qui t'amuse beaucoup…mais que tu ne prendras jamais vraiment au sérieux, n'est ce pas ? »

Cela n'avait rien d'un jeu, mais elle ne se trompait pas sur un point, il ne pouvait pas se permettre de prendre son rôle trop au sérieux. Moroboshi Dai ? Juste un masque, et rien de plus. Que certains, et certaines, finissent par se l'imaginer comme un visage, au point d'y appliquer leurs lèvres, c'était précisément son but. Bon, peut-être pas dans ce dernier cas, mais cela favorisait ses desseins plus que cela ne leur nuisait.

« Peut-être… Mais il vaut sans doute mieux s'imaginer ça comme un petit jeu sans conséquence. De cette manière, il n'y en aura aucune, aussi bien pour moi…que pour toi. »

Une pointe d'irritation se mêla à l'hésitation dans le regard d'une jeune femme avant de s'effacer derrière une expression mélancolique.

« Peut-être, oui…ou peut-être pas… »

Avant même que Dai n'ait eu le temps de répliquer, une main effleura sa joue avant de glisser le long de sa chevelure…pour mieux appuyer sur sa nuque, de manière à ce que ses lèvres s'applique à celles de sa proie. Sa proie qui prît un malin plaisir à inverser les rôles, non contente d'avoir rendu infime le semblant de distance entre eux, elle se permit de franchir la distance en question.

Piégé par ce baiser volé, le prédateur se laissa soumettre docilement aux désirs de son agneau. Avec le recul, le rôle du loup dissimulé derrière une apparence d'agneau n'était peut-être pas le sien, et celui qui finirait par se servir de l'autre pour parvenir à ses fins…serait peut-être plus proche d'une organisation criminelle que du FBI.

Il y avait toujours une question pour brûler les lèvres de l'étranger dissimulé par un nom qui n'était pas le sien, une question qui se précipita à l'air libre dès qu'Akemi lui en laissa l'occasion.

« Comment as-tu deviné que j'étais là, dans cette pièce, alors que tu me tournais le dos ? »

La question prit de court la jeune femme, avant de la faire pouffer de rire tandis qu'elle se dégageait de l'étreinte de son amant.

« Franchement, est ce que ce n'est pas évident ? La réponse est juste sous tes yeux. »

Moroboshi Dai adressa un rictus narquois à Shuichi Akai. En effet, il aurait du le deviner tout seul. Après tout, il savait qu'elle ne posait les yeux sur le monde…que par l'intermédiaire d'un miroir. Un miroir où se reflétaient ses désirs. Cela finirait sans doute par lui être fatal du reste, mais… Mais dans ce cas précis, cela lui avait permis de dévoiler des facettes de la réalité qui seraient demeurés invisibles autrement.