Réponses aux RAR à la fin du chapitre


Chapitre 3 : Un père cinglé, un assistant collant et un ami curieux


Mercredi 14 février

Sur le pas de la porte du restaurant, Kensei fait un dernier signe vers ses amis, et s'en va dans la direction opposée à la leur. Il doit s'activer s'il veut ne pas faire attendre son prochain patient. Les pensées rendues confuses par cette histoire de pari, il referme son manteau à cause du froid mordant. S'il s'était imaginé la tournure que prendrait ce déjeuner, il n'y serait pas allé. En règle générale, il ne goûte que fort peu les petits jeux stupides de Kisuke. Lui, il aime les choses carrées et les gens francs, pas les faux semblants et les plans tordus.

Malheureusement pour lui, il est aussi un être orgueilleux qui raffole des challenges. Et une fois de plus, il n'a pas su résister. Résultat, il a le sentiment de s'être embringué dans une galère qui va leur, ou lui revenir en pleine figure. Plutôt lui d'ailleurs. Parce qu'il part avec de sacrés handicaps, monsieur Muguruma. Il est conscient de ne pas être charmeur et manipulateur comme le brun, subtil et lubrique comme le blond et enfin, persévérant et sans limite comme le bleuté.

En outre, il doit reconnaitre qu'il n'est pas très chaud pour aller séduire le jeune rouquin. Non pas que la victime désignée ne trouve pas grâce à ses yeux dans la mesure où le jeune homme est tout simplement époustouflant. Ce qui le gêne, c'est la raison invoquée dans le pari : attirer ce jeune vers le côté 'obscur' du sexe, tant est qu'il y en est un. Il ne crache pas sur le fait de le mettre dans son lit, mais vomit l'idée de le manipuler. Car, bien sûr, il y a le côté moral de la chose. Il pense à ce jeune fleuriste qui n'a rien demandé à personne, et qui va se retrouver avec quatre séducteurs professionnels qui en veulent à ses fesses. Qui sont-ils pour jouer ainsi avec un être humain ? Un être humain qui a des sentiments. Un être humain qui pourrait s'avérer fragile et ne pas s'en relever. Leur plaisir personnel prévaut-il sur le respect d'autrui ? Il a presque l'impression d'être dans la peau de ces personnes qui s'enivrent et se lancent le défi de faire une course sur la route, malgré tous les risques que cela comporte.

Au moment où il arrive devant sa porte, il en vient à se demander si la meilleure tactique pour lui, ne serait pas tout simplement de se retirer du jeu.


Pas un des hommes installés dans le véhicule ne dit le moindre mot. Chacun d'eux est bien trop perdu dans ses pensées pour cela.

Depuis qu'il l'a vu, Aizen est obsédé par le jeune rouquin. Ses yeux habitués à déceler les beautés visibles comme cachées, ont appréciés à sa juste valeur sa fine silhouette. Il peut remercier Kisuke pour cette idée idiote de pari et la chance pour avoir mis cette merveille au bon endroit et au bon moment.

'Ichigo Kurosaki. Ça sonne plutôt bien. Quel beau spécimen et ces cheveux si vivants. Comment ai-je pu rater une telle couleur de cheveux ? Kensei a dit qu'il est fleuriste. Je crois bien que je vais me découvrir une passion subite pour les fleurs.'

Le sourire sur les lèvres du brun est aussi séducteur qu'effrayant. Quelque chose d'assez comparable avec le regard qu'a en ce moment même Jaggerjack.

'Le faire devenir gay, j'm'en tape. Moi, ce que j'veux c'est la mettre dans mon lit et la faire crier cette petite fraise. Je sais reconnaitre un beau petit cul à fourrer quand j'en vois un. Et celui-là, il est de premier choix. Et vierge en plus. Putain, cette journée va finalement s'terminer mieux qu'elle avait commencé. La chasse à la fraise est ouverte !'

Concentré sur la conduite, Urahara repasse en boucle l'arrivée de leur victime attitrée. Quand il a lancé l'idée du pari, il était tout joyeux, pris dans l'échange en forme de duel avec Sosûke. Il refusait de s'en laisser compter par le brun. Ça a toujours été ainsi entre eux. Avantageusement dotés d'une intelligence supérieure à la moyenne, ils n'ont eu de cesse, depuis leur rencontre sur les bancs de l'école primaire, d'être en compétition pour tout. Les dessins en maternelle, les notes un peu plus tard, sans oublier les petits copains, tout a été sujet à l'affrontement entre eux. Et bizarrement, aucun mauvais esprit n'est jamais ressorti de leur rivalité. Aujourd'hui, il n'a hésité à aller plus loin dans la provocation. Voir les yeux de Sosûke flamboyer de bonheur face à cette énième joute amicale l'a galvanisé. Et il a failli commettre l'irréparable, lorsqu'il a proposé de s'en remettre au hasard. Quel pot ils ont eu de tomber sur ce jeune homme aux cheveux roux orangé.

Pourtant, il a vite oublié cet aspect de l'histoire, se rengorgeant d'avoir eu cette trouvaille de génie.

'Ce petit Kurosaki est un appel à la luxure. Il a tout pour lui, des pieds à la tête. Etrange qu'il soit fleuriste, il a l'air si jeune. Mais au fond, c'est une bonne chose puisque ça va me permettre de ne pas transgresser ma sacro-sainte règle : pas touche aux étudiants, quels qu'ils soient.'

Les pensées continuent à fourmiller dans les trois cerveaux. Oh, ils n'en sont pas encore à élaborer un plan d'attaque, le challenge est trop récent et l'image d'Ichigo encore toute nouvelle pour eux.

Mais cela ne saurait tarder. Pour le plus grand malheur du pauvre fleuriste.


La porte s'ouvre avec un tel fracas, qu'on pourrait penser qu'un troupeau de mammouths a décidé de revenir à la vie et de piétiner proprement le magasin d'Ichigo. Occupé à confectionner un bouquet de roses, ce dernier retire prestement sa main sous le coup de la douleur d'une épine s'introduisant dans le bout de son index.

- « BONJOUR FILS ! Tu es là, tu vas pouvoir me sauver », s'exclame avec théâtralité un grand brun tout en muscles et à l'air idiot.

Le rouquin lève les yeux au ciel. L'une des plus grandes plaies de l'humanité tout entière (et de sa personne en particulier) vient de franchir le seuil de son modeste commerce, à un moment où il n'a pas vraiment une seconde à perdre à palabrer. Ce qui est souvent le cas lorsque ce grand brun est impliqué dans sa vie. Malheureusement, le gus en question se trouve être son paternel, et par conséquent, il se doit de se comporter avec un minimum de respect.

- « Qu'est-ce que tu me veux encore le vieux ? », crache-t-il avant de se fourrer le doigt dans la bouche pour sucer le sang qui perle, provoquant illico l'inquiétude de son petit papa, médecin de son état.

- « Oh par tous les kamis, tu es blessé fils ! Fais voir. »

- « Non, ce n'est qu'une épine… »

- « Je suis médecin, Ichigo ! », réplique aussitôt le plus vieux un doigt levé en l'air pour donner plus de poids à son argument. « Je dois vérifier qu'il n'y aucun risque d'infection. Rend-toi compte, une piqûre même insignifiante peut s'envenimer au point de tourner la tragédie… »

- « Surtout si t'es dans le coin », marmonne entre ses dents le plus jeune.

- « … une bactérie et hop, c'est la gangrène qui s'installe. Et quand la gangrène est là, c'est l'amputation. Comment tu ferais ces si jolis bouquets avec un doigt en moins, je te le demande ? »

Ichigo pratique son père depuis suffisamment longtemps pour savoir qu'il ne sert à rien de répondre à pareille ânerie et encore moins d'essayer de discuter avec une personne d'aussi mauvaise foi. Sauf si bien sûr, on veut empirer les choses. C'est pourquoi, il préfère sortir tout de suite la petite trousse à pharmacie de sous son comptoir et la tendre à son père. De toute façon, la seule personne à faire plier Isshin Kurosaki, c'est Masaki, son épouse, la mère d'Ichigo. Une perle cette femme. Et chose étonnante, elle ne l'accompagne pas aujourd'hui. C'est même la première fois que son père vient le voir seul au magasin.

- « Maman n'est pas avec toi ? », demande-t-il au brun en train de badigeonner une quantité phénoménale de produit antiseptique sur le trou minuscule au bout de son doigt.

- « Non malheureux ! Je suis venu sans elle exprès », se met à chuchoter le brun en regardant dans toutes les directions. Ils sont seuls dans le magasin, la porte est bien fermée mais le père d'Ichigo semble redouter quelque espion. « C'est d'ailleurs une bonne chose que tu sois là, parce que tu vas pouvoir m'aider. »

- « Une bonne chose ? En même temps, où voulais-tu que je sois un jour de semaine, si ce n'est sur mon lieu de travail ? », soupire le rouquin.

- « Exact ! », reconnait le brun. « En fait, je viens tout bonnement passer une commande. » Il ajoute après un moment : « De fleurs. »

- « C'est bien que tu précises, je n'aurais pas deviné sinon », ironise le plus jeune.

Sans relever la remarque, Isshin jette un œil autour de lui, et tient à préciser : « C'est pour la Saint Valentin. Tu sais, c'est aujourd'hui. »

- « Nooon ? Ça non plus, je ne l'aurais pas deviné ! »

- « Fils, ne te moque pas de ton vieux père. Bon, tu me conseilles quoi ? Pour le bouquet, je veux dire. »

A cet instant, Ichigo sait qu'il tient sa vengeance puisque les connaissances de son père en fleurs et dans les goûts de sa femme sont à peu près nulles.

- « Maman adore les œillets. Elle aime aussi les roses… et les violettes. Je me demande d'ailleurs si ce ne sont pas les fleurs qu'elle préfère. Ah non ! C'est vrai qu'elle raffole des freesias. En plus, elles sentent délicieusement bon. Quoique une orchidée, c'est un cadeau qui peut lui plaire… »

- « Ichigooooo », se met à pleurnicher le brun. « Tu m'embrouilles là ! En plus, moi je n'y connais rien en fleurs. »

- « Ça va, pleure pas. Je te charriais. »

- « Ce n'est pas très gentil ça, fils ! »

- « Oui, bah ma journée a tellement mal commencé, que ça fait du bien. Et puis c'était trop tentant de voir ta tête ! », lâche le fils en pouffant.

- « Tu as eu des problèmes ? »

- « Oui et non. Disons que c'est Renji qui a encore fait des siennes. »

Le rougissement sur les joues d'Ichigo ajouté à la mention du livreur aux cheveux rouges fait envisager à Isshin le pire. Il a le déplaisir de connaitre cette 'grande gueule' qu'il ne trouve pas très sérieux.

- « Oui et bien ? Qu'est-ce qu'il a dit ton Renji ? »

- « Disons qu'il m'a dit un truc… bizarre… mais bon, tu connais Renji, faut pas trop faire attention à ce qu'il raconte. Il débite une connerie à la minute… »

Isshin observe très attentivement son fils. Il connait les signes d'embarras chez lui. L'hésitation, le fait de se gratter la nuque ou de danser d'un pied sur l'autre. Et c'est précisément ce qu'il est en train de faire, et tout en même temps. 'Pas bon signe ça', songe le brun.

- « Une connerie qui t'a quand même touchée. »

Ichigo hausse les épaules puis se retourne, réunissant quelques feuillages pour compléter son bouquet. Doit-il parler de ça avec son propre père ? Il se pose des tas de questions depuis que Kenpachi est parti. Toute la matinée, il a entendu en boucle dans sa tête le 'c'est pas un problème' de Renji et le 'le plus important, c'est pas où s'fourre la queue, c'est c'que tu ressens là' du restaurateur.

Une main vient doucement se poser sur son épaule.

- « Ichigo, tu sais que tu peux me parler, hein ? »

La voix est aussi douce que le geste, et Ichigo finit par abandonner une deuxième fois son bouquet. De toute façon, il n'arrive à rien. Il regarde son père et lâche un long soupir.

- « On parlait de la Saint Valentin et il me disait… qu'il avait deux rancards… »

- « Ça ne m'étonne pas de ce garçon. Et si ta question, c'est de l'envier… »

- « Non, non ! Je lui ai dit ce que j'en pensais. »

- « Tant mieux. J'aime à croire que j'aurais au moins inculqué la notion de respect à mes enfants. Bon, si ce n'est pas ça, c'est quoi le problème ? »

- « On discutait relation et je lui ai dit que ma dernière petite amie, c'était au lycée… »

- « Oh oui, la petite Orihime. Je m'en souviens. Une gentille fille avec une généreuse poitr..., enfin tu vois ce que je veux dire », s'interrompt le brun, les joues un peu rouges de s'être laissé emporter.

- « Ouais, ouais… je me rappelle que tu as focalisé sur ce détail pendant des lustres. Et encore aujourd'hui ? »

- « Mais fils ! Tu te rends compte que l'on ne voyait que ça quand elle était en face de toi… »

- « Oh, tais-toi avec ça et arrête de me couper. Comme cette relation datait et qu'il a dit que je n'étais pas moche, il a suggéré que je serais peut-être… gay. »

Isshin est penché vers son fils, le regard hagard. 'Bah merde, si je m'attendais à celle-là !', traverse l'esprit du père d'Ichigo avant qu'il ne ressaisisse face à la mine angoissée de ce dernier.

- « Et c'est pour ça que tu t'inquiètes. Mais enfin Ichigo, tu as souffert après que la petite Orihime t'ait plaqué comme une mer… comme un charmant et sérieux garçon que tu étais alors ! », se rattrape le plus vieux, juste au moment où il allait encore dire une grosse connerie.

- « Merci de me rappeler ce douloureux épisode de ma vie ! Je m'en souviens très bien », assène sèchement le rouquin.

- « Je suis désolé, fils. »

- « Ecoute, je sais bien que j'étais trop sérieux à l'époque… mais tu comprends, je ne voulais pas aller trop vite. »

Lorsqu'Ichigo voit le visage de son père prendre une expression catastrophée, il rembobine dans sa tête ce qu'il vient de dire, pour repérer ce que ce bougre d'imbécile a pu comprendre de travers. Très vite, il se rend compte du sous-entendu qu'il vient de lâcher sans l'avoir voulu. Et au moment où il s'en va pour rattraper sa bourde, c'est là qu'Isshin décide de lui poser LA question, les faisant parler ensemble. Ou plutôt crier d'une même voix !

- « TU ES VIERGE ? »

- « JE NE VEUX PAS DIRE QUE JE SUIS ENCORE VIERGE ! »

Un court silence s'installe avant que le brun ne pousse un grand soupir de soulagement.

- « Ah bah tu me rassures ! », reprend le brun la main sur le cœur. « Ecoute Ichigo, tout le monde ne va pas au même rythme. Et le fait que tu privilégies ta vie professionnelle à ta vie sentimentale, n'est pas un mal en soi. Tu es encore très jeune et tu as tout le temps. Etre célibataire à vingt-trois ans est quelque chose de plus répandu que tu ne crois. Cela n'implique pas que tu sois homosexuel. Tu as déjà été attiré par un homme ? »

- « Noon ! »

- « Bah, tu vois ! Et si je peux te donner un conseil : n'écoute plus les théories fumeuses de ton livreur.»

- « Oui mais… papa, si c'était le cas ? »

Le regard d'Ichigo est fuyant et il y a des trémolos dans sa voix. Isshin sait ce que cache cette question. Son fils, la chair de sa chair, est inquiet. Inquiet de découvrir s'il serait renié dans tel cas de figure. Et c'est dur pour lui de lui répondre. Bon sang, il réalise qu'il aurait aimé que sa Masaki soit présente. Elle est tellement compréhensive et câline, que cela lui aurait facilité la tâche à lui et à son fils. Pourtant, il n'hésite pas une seconde.

- « Fils, quoique tu fasses, je serais avec toi pour te soutenir. Tu resteras toujours mon fils. »

Un soupir de soulagement et un pauvre sourire plus loin, et Ichigo retrouve des couleurs.

- « Merci papa. Bon, pour en revenir à ton bouquet, des freesias roses et quelques violettes et maman te retombe dans les bras. »

- « EH dis-donc ! Elle ne les a jamais quittés, mes bras !... dis… je pensais, tu pourrais venir ce soir. Les filles seront ravies de te voir. Elles m'ont dit qu'elles restaient à la maison. »

C'est avec un air renfrogné que le rouquin se tourne vers son père, des pistolets à la place des yeux.

- « Papa ! Je ne suis pas non plus désespéré ! Profite de ta soirée avec maman. »

- « Mais justement ! Je pourrais inviter ta maman dans un restaurant et toi, tu resterais avec les filles. »

- « Bah tu perds pas le nord, le vieux », s'esclaffe le plus jeune. « Mais c'est d'accord, je resterai avec Karin et Yuzu. T'as déjà réservé ? »

- « Non. Penses-tu ! Je viens d'avoir l'idée. »

- « Eh bien, bon courage pour dégoter un restaurant le jour de la Saint Valentin ! », sourit Ichigo en tendant le bouquet magnifiquement emballé.

Ichigo tourne le dos au comptoir et commence à nettoyer les feuilles tombées sur sa table de travail, lorsqu'il entend son père se racler la gorge. Il se retourne et découvre le brun l'air penaud, son bouquet à la main.

- « Euh… fils ? Tu ne connaitrais pas un bon petit restau des fois ? »

- « T'es pas croyable ! », s'exclame le plus jeune.

- « Oh tu trouves ? », fait l'autre en bombant le torse.

- « C'était pas un compliment ! Je dois trouver les fleurs adéquates parce que t'es même pas fichu de te rappeler celles que maman aime et il faut en plus que je te le dégote ton restaurant. » Le reproche a fait son effet et Isshin a l'air d'un chiot que l'on vient de gronder parce qu'il s'est oublié sur le tapis. Et Ichigo se radoucit face à cette vision. « Je voulais juste dire que tu t'y prends un peu au dernier moment. »

- « Ah mince. Dommage, ta maman aurait apprécié pour une fois de se faire servir. »

Même s'il ne doute pas une seconde qu'Isshin les ait dit pour le faire culpabiliser, les mots touchent Ichigo tant ils sont vrais. Sa mère est un vrai cordon bleu et, même si elle adore faire la cuisine pour toute sa famille, elle ne boude pas son plaisir d'occuper la place de convive une fois de temps en temps.

- « Il y a bien le restaurant d'à côté 'Le numéro 11'. Si j'en parle à Zaraki, le patron, je suppose qu'il te trouvera une petite table dans un coin. Je le connais bien. »

- « Ah fils, viens dans mes bras que je te fasse un câlin pour te remercier. »

- « Non, mais ça va pas ! D'abord, rien ne garantit que tu l'obtiennes cette table. Et puis, j'ai du boulot, alors maintenant que t'as ton joli bouquet, file. Je t'appelle dès que j'ai l'info. »

- « Merci fils. Je te le revaudrai. Croix de bois, croix de fer… »

- « Fiche le camp, j'ai du travail ! »


Lorsqu'il parvient jusqu'à l'étage où se situe son bureau, il est près de quatorze heures et Kisuke a encore des images plein la tête. Des images où prédomine la couleur orange. Un sourire énigmatique sur les lèvres, il pénètre dans la pièce et se dirige directement vers son bureau. Il le contourne pour aller s'assoir sur son fauteuil dans lequel il s'enfonce, les bras croisés derrière la nuque. Encore à l'ouest, il n'a pas réalisé qu'il n'était pas seul.

Un jeune homme aux cheveux couleur des blés est debout devant le bureau. Il était en train de poser plusieurs dossiers lorsqu'il est entré. Il le suit du regard, à la fois émerveillé par le visage aussi expressif et en colère car il n'est pas à l'origine de cette magnifique expression.

- « Professeur Urahara, je vous ai apporté les derniers rapports d'analyse. »

Toujours perdu dans ses pensées coquines, le dit professeur reste muet, accentuant par là-même le ressentiment chez l'autre qui n'aime rien moins que d'être ignoré.

- « Professeur ? PROFESSEUR ! »

- « Hein ? Ah, c'est toi Izuru », répond le chimiste en décroisant ses bras pour revenir dans le monde réel.

Le ton déçu du chimiste fait se tendre l'étudiant debout face à lui. Et le fait qu'il le regarde à peine lui fait contracter mâchoire et poings, geste certes surprenant mais nécessaire pour ne pas laisser éclater sa jalousie. Car Izuru Kira, assistant du professeur Urahara depuis près de deux ans, est amoureux à la folie de son sensei. Et c'est loin d'être un secret, surtout pour le principal concerné.

- « Il fait plutôt beau aujourd'hui, vous avez profité du soleil ? Je ne vous ai pas vu à la cafétéria ce midi. Vous n'avez pas dîné sur le campus ? », demande-t-il sur un ton enjoué, tentant vainement de noyer sa curiosité dans un babillage sans consistance.

Urahara le pratique depuis assez longtemps pour savoir que le démon de la jalousie s'est réveillé chez son assistant. Il sait aussi qu'une attitude normale serait de se débarrasser de lui, car bien qu'il ne le trouve pas réellement dangereux, Kira se révèle de plus en plus agaçant. Seulement voilà, Kisuke apprécie les compétences professionnelles du jeune blond, presqu'autant qu'il exècre ses sentiments dégoulinant d'amour éternel. Le jeune étudiant de troisième année lui a bien entendu fait une déclaration en bonne et due forme, qu'il a rejetée arguant qu'il met un point d'honneur à ne pas sortir avec les étudiants de l'université. Depuis, il fait avec, et en bon manipulateur, il sait comment réagir face aux allusions si peu subtiles, comme il saura comment contourner les accusations qui ne tarderont pas à venir.

- « En effet, Izuru. Les rayons du soleil sont particulièrement chauds aujourd'hui. Une bonne chose puisque par ailleurs, il fait si froid. »

Parler pour ne rien dire est tout un art dans lequel Urahara excelle particulièrement. Mais cela sera-t-il suffisant pour détourner le bull dog qui lui sert d'assistant ?

- « Oui, on peut dire que c'est une belle journée pour tous les amoureux, vous ne croyez pas Urahara-san ? »

Finalement non, il ne lâchera pas. Urahara est ébahi par son audace. Il ne s'attendait pas à une approche aussi directe, surtout du fait de la timidité d'Izuru. Il semblerait que cet amour dont il l'abreuve depuis bientôt un an, lui donne des ailes.

- « Ah oui, la Saint Valentin. Un truc commercial, si tu veux mon avis, Izuru. Quel besoin a-t-on d'attendre la Saint Valentin pour exprimer son amour ? De la constance et des petites attentions, voilà ce qui prévaut. »

Un sourire éclatant vient illuminer le visage habituellement terne de Kira, obligeant Urahara à se demander à quel moment il fait chou blanc dans sa critique de la fête des amoureux.

- « Je suis tellement d'accord avec vous. Réitérer son amour pour celui qu'on aime, lui montrer chaque jour qui passe combien il est la chose la plus importante qui soit », commence à débiter le jeune énamouré sur un ton tellement écœurant. C'est certain, celle-là, le brillant chimiste ne l'avait pas vue venir. « D'ailleurs, je me disais que ce soir, nous pourrions… »

Soudain, Urahara se remet debout tel un ressort, un peu comme s'il avait été piqué par une aiguille. Il se frappe le front du plat de la main. Le geste est énorme, mais efficace puisqu'il a fait cesser le flot de mièvreries sortant de la bouche de son assistant.

- « Tu as bien dit qu'il s'agissait des dernières analyses ? »

- « Euh… oui, en effet… »

- « Alors ne perdons pas de temps », le professeur vient prendre Kira par les épaules et le pousse avec douceur vers la porte de son bureau. « Je dois m'y mettre tout de suite. Tu veux bien me laisser, s'il te plait. Tu sais à quel point ces expériences me tiennent à cœur. »

- « Mais… et pour ce soir ? »

- « Je n'aurais certainement pas fini. »

- « Vous allez rester ici ce soir ? » De nouveau, les yeux bleus si mous rayonnent d'une joie immense et d'un espoir sans faille. « Je pourrais vous tenir compagnie, pour vous aider… »

- « Non, non, Izuru. Je ne suis pas un tortionnaire. Que dirait le doyen si je t'obligeais à travailler si tard ? Tu ne voudrais pas que j'ai des ennuis? Allez, file Izuru, on se revoit demain. »

Il pousse le blond et referme la porte sur laquelle il s'adosse pour enfin respirer normalement. Cette fois, ce n'est pas passé loin et il a vraiment eu chaud aux fesses.


Est-ce le temps qui s'est mis à défiler plus vite ou lui qui a été trop occupé pour jeter un œil à la petite pendule murale en forme d'arbre ? Il n'en demeure pas moins qu'Ichigo ne l'a pas vu passer. Il n'est déjà pas loin de seize heures et le magasin ne désemplit pas.

L'horloge tourne pour tout le monde, et surtout pour les retardataires qui s'agglutinent dans la petite échoppe, peinant à garder un équilibre stable entre les bouquets envahissants.

- « C'est à qui le tour ? », demande Ichigo, probablement pour la centième fois depuis l'ouverture.

Un homme entre deux âges, de petite taille et au ventre bedonnant, s'avance timidement jusqu'au comptoir derrière lequel se tient le fleuriste.

- « Eh bien…, j'aurais aimé un bouquet de roses… », il jette un ultime coup d'œil aux bouquets multiples, « … mais je vois que vous n'en avez plus… »

- « Si monsieur, j'ai encore des roses dans l'arrière-boutique. Certes, je n'ai plus de bouquets d'avance, mais en cinq minutes, je peux vous en faire un. » Des soupirs de soulagement se font entendre autour d'eux, prouvant encore une fois à Ichigo, que cette année, la rose est à l'honneur. « Avez-vous une préférence pour la couleur ? »

- « Euh… du rose pâle ? »

- « Malheureusement, je n'ai plus de rose pâle. Mais j'ai un rose fuchsia qui rencontre un beau succès aujourd'hui. »

Constatant le peu d'enthousiasme de l'homme, Ichigo ajoute avec un sourire : « Je vais vous montrer, et si ça ne vous convient pas, j'ai de magnifiques roses blanches. »

Il n'en fallait pas plus pour faire renaître un semblant de vie sur le visage perdu du brave petit monsieur, qui s'avère au bout du compte enchanté par les roses fuchsias proposées. Après avoir payé, il s'en va avec un air de contentement absolu, tenant son bouquet comme s'il s'agissait d'un cadeau inestimable.

Moins d'une minute après son départ, et alors qu'Ichigo élabore un nouveau bouquet de roses, un jeune homme brun entre à son tour dans le magasin. Sa silhouette longiligne, la finesse de ses traits et son allure quelque peu féminine attirent de suite l'attention des autres mâles présents, arrachant à la plupart le regard dégoûté qu'ont les gens bienpensants et un air gourmand aux plus ouverts d'esprit et de corps.

Imperturbable, le nouvel arrivant les ignore avec superbe. Yumichika Ayasegawa est beau et il le sait. Et il n'a cure du regard des autres. D'apparence fragile, il a pourtant un mental d'acier et assume pleinement son orientation sexuelle.

Un nouveau client quitte ravi le magasin et Ichigo passe au suivant sans se rendre compte de l'arrivée du cinquième chef du restaurant, comme il aime à se présenter. Ayant en horreur le chiffre quatre qu'il trouve disgracieux, et ayant rejoint l'équipe de Zaraki juste après Ikkaku Madarame, il lui a semblé logique de s'octroyer ce rang compte tenu que le second chef est forcément réservé à la fille du patron. Et tout original qu'il soit, Yumichika ne l'est pas au point de revendiquer la troisième place, ce qui reviendrait à mettre Ikkaku en deuxième et par conséquent à éjecter proprement l'adolescente, digne fille de son père.

Pour en revenir au présent, notre brun s'est caché derrière le pot de glaïeuls, dont il a doucement écarté les tiges pour pouvoir observer Ichigo tout à son aise. Concentré sur sa tâche, il ne voit pas les expressions interrogatives des autres. Il est vrai que son attitude d'espionnage ou de matage en règle est tout bonnement déplacée.

Les clients continuent de défiler devant le comptoir et désertent les uns après les autres le magasin. Si bien qu'au bout d'une vingtaine de minutes à s'activer pour Ichigo et regarder pour Yumichika, il n'en reste qu'un seul devant le brun.

Malheureusement pour ce dernier, l'homme a arrêté son choix sur une composition exposée juste devant le fameux pot de glaïeuls. Ichigo est obligé de se baisser pour la saisir et c'est en remontant qu'il découvre le beau visage de son ami entre les tiges écartées. Le brun a le bon goût de rosir de s'être fait démasquer aussi sottement tandis que le rouquin marque un temps d'arrêt, avant de se reprendre très vite, non sans avoir lancé une œillade assassine.

La composition est soigneusement emballée et le paiement rapidement encaissé. Ichigo va même jusqu'à ouvrir la porte au client encombré, tout en suivant des yeux de temps à autre le brun qui fait semblant de s'intéresser aux étals.

La porte claque un peu plus qu'à l'accoutumée, faisant sursauter Yumichika qui se tourne vers un fleuriste plutôt remonté.

- « Ça va Ichigo ? »

- « Qu'est-ce que tu veux Yumichika ? Et depuis combien de temps t'es là à m'espionner ? »

- « Je n'espionnais pas ! », s'offusque l'autre en haussant les épaules avec nonchalance.

- « Mais oui, c'est pour ça que tu te planquais derrière mes fleurs ! Ne me prend pas pour une bille ! »

- « Bon d'accord, d'accord. Je ne vais pas insulter ton intelligence. C'est toi le plus fort, tu m'as démasqué et… »

- « Arrête de me passer de la pommade. Ça ne marche pas non plus ! »

Piqué par les répliques acerbes du rouquin, le brun croise ses bras et préfère la jouer rentre-dedans. Il n'est pas dit qu'on lui reprocherait de ne pas avoir tenté la finesse.

- « Très bien. Allons droit au but ! »

- « Enfin une parole censée », s'exclame son adversaire en croisant ses bras à son tour. Car adversaire est bien ce qu'il est présentement.

- « Pourquoi suis-je le dernier à le savoir ? »

- « Hein ? Savoir quoi ? », fait l'autre en décroisant ses bras dans l'incompréhension la plus totale.

- « Que tu es gay bon sang ! », s'écrie le brun. Encore sonné alors qu'il devrait pourtant avoir l'habitude de ce genre de déclaration, Ichigo reste muet, permettant à l'efféminé d'enfoncer le clou. « Tu imagines ma déception de l'avoir appris par mon boss. Mon boss, tu te rends compte ! Je pensais qu'on était pote Ichigo ! Et toi… »

- « YUMICHIKA ! »

- « Quoi ? »

- « Tu vas m'écouter attentivement, parce que je me le répèterai pas. Je. Ne. Suis. Pas. Gay ! »

- « Mais le boss a… »

- « C'est une connerie de Renji que j'ai eu la bêtise monumentale de relater à ton boss comme tu dis ! Et ne me demande pas pourquoi, s'il te plaît », fait Ichigo en se pinçant l'arrête du nez.

- « Ah, je le savais ! », s'écrie aussitôt l'autre avec un sourire de malade.

- « Quoi donc ? »

- « Bah que tu ne pouvais pas l'être. Figure-toi que je me targue de posséder un radar pour détecter les gays. Et toi, je n'ai jamais rien senti. »

Ichigo est interloqué par ce qu'il vient d'entendre. Il commence à assembler les pièces dans sa tête et, quand il arrive à la conclusion la plus évidente, il ne peut s'empêcher de s'esclaffer.

- « Alors, c'est pour ça la crise que tu viens de me piquer ? T'avais juste peur que ton soi-disant radar n'ait pas fonctionné ? C'est vraiment très drôle ! Toi et Yachiru, vous faites vraiment la paire. J'en viendrais presque à plaindre Zaraki. Bon sang, t'es vraiment barge !»

Pris dans son fou rire, le rouquin ne voit pas son ami se rembrunir et plisser des yeux habités d'une lueur mauvaise. Il apprécie tant de pouvoir relâcher un peu de stress et la fatigue qu'il accumule depuis ce matin, qu'il en oublie de se méfier de celui qui lui fait face.

- « Je n'ai jamais prétendu être infaillible », fait la voix étrangement froide de Yumichika. « Et puis, après tout, on ne peut rien affirmer tant qu'on n'a pas essayé, n'est-ce pas Ichigo ? »

Le ton est doucereux mais menaçant, et l'alarme d'Ichigo s'active trop tard pour lui permettre d'anticiper le geste du brun. Deux lèvres impérieuses viennent s'abattre sur les siennes, sans qu'il ne puisse dire le moindre mot ou faire le moindre geste, si ce n'est de se figer sur place.

C'est le carillon de la porte qui le réveille. En une seconde, il repousse la ventouse brune et lui assène une gifle, marquant la peau délicate de l'empreinte de sa main.

Catastrophé par le vent qu'il vient de se prendre, Yumichika pose sa main sur sa joue endolorie. Les yeux larmoyants, il se met à balbutier : « Mais… tu m'as… giflé… », avant d'être coupé par un Ichigo furax, qui a oublié qu'un client les observe.

- « Et toi alors ? Tu m'as embrassé, espèce de crétin patenté ! Non mais, qu'est-ce qui t'a pris ? »

- « T'étais pas obligé de me frapper. Je voulais… seulement vérifier… »

- « Mais vérifier quoi bordel ? Combien de fois il faudra que je te répète : je ne suis pas GAY ! »

La colère d'Ichigo ravive les couleurs sur le visage de Yumichika et c'est vexé qu'il se dirige vers la porte, restée ouverte et près de laquelle se trouve le fameux client qui s'efface avec politesse.

- « Aucune. J'ai compris. Je te laisse et je ne t'embêterai plus », lance-t-il la tête outrageusement relevée. Ichigo le suit du regard, et, ce faisant, il réalise avec effarement que leur scène grotesque vient de se jouer devant un spectateur, qui semble d'ailleurs plutôt amusé.

- « Désolé que vous ayez assisté à ça », fait-il tout penaud face à l'homme à haute stature et aux cheveux argentés.

- « Ce n'est rien. Il y a des jours avec et des jours sans », répond une voix grave.

- « Ouais, et c'est définitivement un jour sans pour moi », soupire Ichigo en se grattant la nuque. « Que puis-je faire pour vous ? »

- « Peut-être… un bouquet ? », tente avec humour le grand balèze.

Et là, survient l'impensable. Le sourire que lui renvoie le fleuriste chavire le cœur du pauvre Kensei Muguruma. A tel point qu'il finit par ne plus savoir s'il doit ou non abandonner ce foutu pari.


Réponses aux reviews anonymes :

Cha : Merci lecteur ou lectrice anonyme au nom si court et animal pour ce commentaire bardé de compliments !

Anemone33 : je suis bien contente de t'avoir lue. Et deux fois en prime. Bien joué pour la devinette car en effet, la moyenne c'est honorable. Bon, il est vrai que c'était une idée saugrenue que tu as eue d'envisager Ikkaku (le chauve ne peut être que lui, hein?), mais l'idée de Shûhei était plutôt censée. Il est absolument canon le ténébreux. Mon seul hic avec lui, c'est sa personnalité. Je le trouve trop effacé et je ne me vois pas le traiter en OOC, car finalement je suis assez respectueuse des personnages de Tite Kubo. Merci encore de toujours répondre présente.