Chapitre 3 - Déni


Les jours passèrent toutefois. Oikawa continuait de sourire chaque jour, faisant bonne figure, se comportant comme avant. La discussion avec Iwaizumi l'avait obligé à changer son fusil d'épaule : il ne pouvait plus se relâcher et devait faire encore plus d'efforts que d'habitude pour paraître normal. Son masque ne lui avait jamais fait autant de mal mais parfois, étonnamment, il finissait par croire à ses propres sourires et cela lui faisait du bien. C'était une sorte de cercle vicieux dans lequel il s'était inévitablement embourbé sans espoir d'en sortir facilement.

Obéissant au doigt et à l'œil de Makoto, le passeur passait de bonnes soirées en sa compagnie. Son petit ami n'avait pas levé la main sur lui depuis une semaine déjà. Peut-être avait-il compris que son geste était démesuré ? Peut-être allait-il tout simplement arrêter ? Toujours était-il qu'Oikawa avait l'impression de revivre ces derniers temps : l'homme qu'il aimait était de retour et il se sentait bien à ses côtés. C'était comme si tous ses problèmes s'étaient envolés en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire. Bien sûr, certaines marques ne disparaîtraient jamais mais à force de faire semblant, on finit toujours par croire à ses propres mensonges.

Iwaizumi, de son côté, demeurait un peu en retrait, observant son meilleur ami de loin. Oh, il avait bien essayé de lui parler le lendemain lorsqu'il était revenu au lycée. Mais pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient, Oikawa avait élevé la voix et lui avait fait comprendre qu'il n'y aurait pas de discussion parce qu'ils n'avaient pas envie d'en parler et que cela ne le concernait pas. A partir du moment où votre meilleur ami se fait tabasser par son copain, on devrait être en droit d'en parler, non ? Encore une fois, l'attaquant n'avait rien dit et avait accepté les règles du jeu imposées par le passeur. Qu'il lui en voulait d'être à ce point dans le déni et de refuser toute discussion…

Lors des entraînements, rien n'avait changé. Ses passes étaient toujours précises, son attitude souriante et désinvolte. Ce qu'Oikawa ne savait pas toutefois, c'était que tout le monde s'était rendu compte du leurre et plus personne ne le croyait. Ce soir-là, ils restèrent jusqu'à presque vingt heures car le championnat inter-lycée arrivait à grand pas. Le pointu s'était bien gardé de lui parler pendant tout l'entraînement, ne prononçant que des mots utiles comme « j'ai » ou encore « sur moi ». Et même en sortant du gymnase, il avait pris le parti de rester aux côtés de Matsukawa.

Mais à la grille du lycée, il était là, il l'attendait. Le visage d'Oikawa s'illumina en voyant que son petit ami s'était déplacé pour venir le récupérer après les cours. Le jeune homme fit un signe de la main à ses amis et partit le rejoindre en courant. Malgré lui, sans même s'en rendre compte, Iwaizumi avait fait un pas en avant, les poings serrés, le visage crispé, prêt à en découdre pour de bon. Ce type venait jusque devant le lycée pour montrer tout l'empire qu'il avait sur son meilleur ami.

Alors qu'il s'apprêtait à s'avancer vers lui, Matsukawa Issei, le central de l'équipe, l'attrapa par le poignet, lui intimant l'ordre de n'en rien faire.

« Si jamais tu le retiens, ce sera pire. Si confrontation il doit y avoir, tu perdras Oikawa pour de bon car il est totalement sous son contrôle… »

Sa voix était calme et posée, bien qu'il y décela une once de colère contenue. Alors, il l'observa partir sans rien dire, la rage faisant affluer quelques larmes aux coins de ses yeux. Les autres étaient déjà partis, il ne restait que les deux jeunes hommes, l'un face à l'autre.

« Depuis quand tu le sais ? »

Son vis-à-vis poussa un soupir et se frotta la tête avant de répondre : « Disons que j'avais des doutes depuis un moment et que, ce soir, ta réaction m'a confirmé ce que je pressentais. Tu n'es pas du genre jaloux. Donc si tu en veux à ce type c'est qu'il se passe quelque chose. De plus, il y a deux semaines, Oikawa avait un bleu sur le bras. Une fille du lycée lui a demandé ce qu'il avait et il a répondu qu'il s'était blessé à l'entraînement. Mais un bleu ayant quasiment la forme d'une main… Je ne l'ai pas cru. Et comme je n'avais aucune preuve, je voulais attendre de voir. »

Lui qui était généralement aussi souriant qu'Oikawa et ne se gênait pas pour faire l'andouille semblait particulièrement sérieux. Alors comme cela, il n'était pas le seul à s'être fait la remarque ? Il n'était pas le seul à avoir soupçonné le fait qu'il se passait quelque chose d'étrange avec Oikawa ?

« Et maintenant, qu'est-ce que l'on fait ? Il ne veut pas entendre raison. J'ai essayé de lui parler, il y a quelques jours. Il s'est mis en colère et m'a demandé de rester loin de lui. »

« Ce que tu as fait… »

« Ce que j'ai lâchement fait, tu veux dire. Je ne peux pas abandonner mon meilleur ami lorsqu'il se fait frapper par ce type abject. Je… »

Mais ses poings s'étaient déjà serrés et des larmes de frustration brillaient dans ses yeux. Bien sûr qu'il ne voulait pas rester là à ne rien faire, mais comment s'y prendre quand la personne était dans le déni le plus total et qu'elle refusait tout secours ? Il était difficile d'aider quelqu'un qui ne le souhaitait pas.

« On n'a même pas dix-huit ans, c'est quelque chose de difficile à gérer. Autant pour lui que pour nous. Attendons de trouver le bon moment pour lui parler, d'accord ? Mais quoiqu'il arrive, il ne faut pas aller à l'affrontement direct avec le capitaine. Tu sais comment est Oikawa quand on lui rentre dedans, hein ? Rentrons, cela vaut mieux. Nous trouverons une solution. »

Matsukawa avait toujours représenté la raison dans cette équipe. Bien sûr, ce n'était pas ce que l'on voyait de prime abord quand on le rencontrait. Mais cette maturité avait toujours permis à l'équipe de surmonter tous les obstacles.

Les deux adolescents se séparèrent et rentrèrent chacun chez eux.

Chez Makoto

Le retour avec Makoto se fit dans le calme. Le décoloré tenait son petit ami par les épaules sans dire mot, un peu dans ses pensées. Sentant qu'il ne fallait pas le déranger, le passeur prit le parti de se taire : chose qu'il faisait assez peu souvent auparavant. Il avait compris toutefois qu'avec Makoto, il valait mieux ne rien dire pour éviter les conflits. Et d'ailleurs, à peine arrivé chez lui, le serveur posa les clés et se tourna vers lui.

« C'était quoi son problème à ce Iwaizumi ? »

Il avait prononcé son nom comme on aurait prononcé celui de quelque chose de répugnant dont on voulait se débarrasser. Oikawa n'en fit toutefois pas la remarque, un long frisson parcourant son échine. Il voyait déjà le sang battre dans les tempes de son petit ami et la ride du lion naître sur son front. La colère montait peu à peu.

« Oh et bien je ne sais pas moi. Il était peut-être triste parce qu'il est toujours tout seul… »

« Ne me prends pas pour un con. J'ai vu son regard. Il me regardait avec colère. Qu'est-ce que tu lui as dit ? »

Ces derniers mots lui firent l'effet d'un seau d'eau glacé jeté et coulant lentement le long de son dos. Il sentait la sueur perler sur son front. Malgré lui, plus par réflexe qu'autre chose, le passeur se recula tout en tentant de lui adresser un sourire, espérant ainsi faire retomber la tension.

« Rien voyons. Je te promets que je ne lui ai rien dit du tout. »

Mais ses paroles, son sourire, tout dans sa posture sonnaient faux et cela, Makoto le comprit immédiatement lorsqu'il le saisit violemment à la gorge et le plaqua contre le mur du salon.

« Je te préviens, si jamais tu dis quoique ce soit à qui que ce soit, je vais me mettre extrêmement en colère, tu le sais ça ? Tu n'aimes pas que je me mette en colère… Je ne veux plus que tu lui parles, tu m'entends ? »

Son regard. Son regard menaçant et pénétrant luisait d'une flamme effrayante. Ce qu'il ordonnait devait être fait. Mais il lui demandait d'abandonner son meilleur ami…

« Mais Makoto kun, Iwaizumi est mon meilleur ami, je… »

Il serra davantage sa prise sur le cou du passeur.

« Je t'en prie… Je ne peux pas… » Murmura-t-il, implorant, en posant ses mains par dessus celles de son petit ami, espérant ainsi le faire lâcher prise.

Et en effet, Makoto lâcha prise. Mais il l'attrapa brutalement par le bras et le balança contre le mur d'en face. Essayant d'éviter de se prendre le mur en plein visage, Oikawa plaça alors sa main devant lui. Toutefois son petit ami avait tant de force qu'il sentit alors une vive douleur affluer dans tout son corps. Il s'effondra au sol. Et comme tous ces soirs où Makoto était en colère, le calvaire commença.

Le décoloré le roua de coups pendant de longues minutes : dans le ventre, dans les côtes, dans les jambes. Jusqu'à ce que finalement, n'en pouvant plus, le passeur lui concède ce qu'il lui avait demandé.

« D'accord… Je ne le verrais plus… Je te le promets… Pardonne-moi… »

« C'est bien. Tu as compris que tu as fait une erreur et que tu étais un méchant garçon… »

Il tendit sa main vers Oikawa qui, sans l'ombre d'une hésitation, la saisit et se releva pour le suivre dans le salon.

Le lendemain

Le passeur retourna en cours le lendemain matin. A peine arrivé au lycée, il croisa son meilleur ami et le salua d'un simple geste de tête avant de partir rapidement. D'ailleurs, son attitude n'échappa pas à Iwaizumi qui l'observa un long moment sans rien dire. Qu'il était difficile de ne plus pouvoir lui parler. Qu'il était difficile de délaisser la seule personne qui avait toujours été là pour lui depuis des années. Mais aujourd'hui, c'était Makoto qui était là pour lui. C'était avec lui qu'il allait construire sa vie… C'était pour lui qu'il devait abandonner son pointu préféré.

Iwaizumi resta un long moment interdit lorsque son meilleur ami arriva face à lui. Il le vit immédiatement détourner le regard avant de s'en aller. Quelque chose n'allait pas. Makoto avait-il remarqué hier le comportement du numéro 4 ? S'en était-il pris à lui après cela ? Un long frisson parcourut son échine.

La cloche sonna et tous deux allèrent en classe sans un mot. Ce n'est qu'à la pause-déjeuner que l'attaquant tenta de lui parler.

« Oikawa kun, j'aimerais te… »

Mais déjà le passeur s'était enfui sans dire un mot. Ça ne devait pas se passer comme cela. Se levant sans attendre, Iwaizumi le rattrapa dans le couloir et parvint à lui saisir le poignet. Le châtain laissa alors échapper un gémissement de douleur. La stupeur se lut alors sur le visage de l'attaquant. Sans plus attendre, il releva la manche du jeune homme et vit que son poignet était contusionné. Par sa faute, Makoto s'était donc vengé.

Pourquoi n'avait-il pas été capable de se contrôler face à cette ordure ? Pourquoi fallait-il qu'Oikawa paye la conséquence de ses actes ? Le passeur tenta de se dégager de sa main mais il ne lui laissa aucune chance et son meilleur ami le conduisit à l'écart. Ils se retrouvèrent dans les vestiaires de l'équipe de volley où il y avait tout ce qu'il fallait pour le soigner.

« Tooru… Ça ne doit pas fonctionner comme cela un couple. Un homme, même très en colère, n'a pas à frapper qui que ce soit... Tu comprends ? »

Le fait qu'Iwaizumi l'appelle par son prénom provoqua une sorte d'électrochoc sur le capitaine qui sursauta. Il ne le regardait pas dans les yeux, ne parvenant pas à affronter la foule de sentiments qu'il voyait dans le regard de son meilleur ami.

« Je suis désolé. C'est à cause de moi si… S'il t'a fait du mal hier… » Murmura-t-il en appliquant consciencieusement de la crème sur son poignet blessé avant de le bander afin de le maintenir en place. « Tu ne peux pas continuer comme cela… »

« Je ne vois pas de quoi tu parles. Je me suis fait mal, ce n'est rien, ça arrive des fois… Et puis, c'est de ma faute si on se dispute avec Makoto. Je ne fais pas assez d'efforts pour lui, tu comprends ? »

Pas assez d'efforts ? Quand bien même Oikawa mourrait sous ses coups, ferait-il à ce moment-là assez d'efforts pour lui ? Iwaizumi prit le visage de son meilleur ami dans ses mains, l'obligeant à lui faire face.

« Regarde-moi dans les yeux, Tooru. Regarde-moi… A mes yeux, tu es parfait. Alors si à ses yeux tu ne l'es pas, c'est qu'il ne te mérite pas. Ce type ne t'a jamais mérité, tu m'entends ? »

Jamais sa voix n'avait été aussi douce et tendre afin de ne pas l'effrayer, de ne pas agir de la même façon que le faisait son soi-disant petit ami. N'y tenant plus, il approcha son visage du sien afin de déposer un baiser sur ses lèvres, mais le capitaine le repoussa, horrifié. Il s'en alla alors en courant, le laissant seul dans les vestiaires.


Je sais que la suite s'est faite attendre mais qu'il m'était difficile de prendre une décision... Voilà donc ce que je vous propose. Malheureusement, cela ne fait pas avancer le schmilblick mais bon...

Qu'en avez-vous pensé ?