Elle poussa un petit cri. Ainsi ce moment était arrivé. Le moment où ce serait trop à supporter pour elle. J'ouvris les yeux, surpris en l'attendant s'approcher. Ces yeux ne reflétaient aucune peur. Non plutôt un émerveillement. Je la rejoignis à pas lents. Elle s'arrêta devant moi, ébahie, me détaillant avec intensité. Puis un sourire se forma sur ses lèvres.

« Tu es magnifique » dit-elle simplement

Une vague d'émotions déferla en moi. Mais la plus importante fut ma joie de constater qu'une fois de plus, elle était différente et qu'elle acceptait tellement de moi. Je lui pris la main et la guidai jusqu'au milieu de la clairière. Je savais qu'elle aimait le soleil alors pourquoi ne pas s'étendre et en profiter un peu. La laisser s'habituer à la vue et l'aspect si particulier de ma peau en plein soleil.

Je m'allongeai et fermai les yeux. En partie pour éviter son regard qui ne quittait pas ma peau scintillante. Fascinée. J'aimais cet air sur son visage. Mais j'avais peur qu'il disparaisse. Je m'attachai à le mémoriser avec soin. Je fredonnai très bas la mélodie qu'elle m'avait inspirée depuis quelques minutes lorsqu'elle caressa le dos de ma main. J'ouvris les yeux pour la regarder, et sourit quand son regard rencontra le mien.

— Je ne t'effraie pas ? demandai-je avec un fausse pointe d'humour. Ma question était très séireuse. Parfois après l'émerveillement venait la réalisation puis la peur.

— Pas plus que d'habitude.
Je souris pleinement, dévoilant mes dents en espérant inconsciemment qu'elle comprendrait le message. Je ne devais pas oublier mon objectif de la journée. Dévoiler pleinement ma nature. Je sentis ensuite ses doigts tremblants qui touchaient mon avant-bras. Si cela avait été possible, j'étais certain que des frissons m'auraient parcouru le corps tout entier. Mais ce que je ressentais était tout aussi délicieux, comme un courant électrique et une agréable chaleur qui persistait même après le contact de ses doigts. Je fermai les yeux pour savourer ses sensations.
— Je t'embête ?
— Non. Tu n'imagines pas les sensations que tu me procures, répondis-je honnêtement
Elle continua donc à caresser mon bras très légèrement, descendant vers ma main. Elle allait la retourner mais je la devançai. Elle se figea soudain. Ah. J'avais bougé à vitesse normale. Normale pour moi.
— Désolé. J'ai tendance à me laisser aller à ma vraie nature, avec toi.
Elle ne s'en formalisa pas. Elle souleva mon poignet et fit jouer le soleil dessus, examina de près mon épiderme. Alors qu'en pensait-elle ?
— Dis-moi à quoi tu penses. L'ignorer est si étrange !
— Je te signale que c'est notre lot commun, à nous autres.
— Votre existence est dure. Dis-moi, répétai-je, ne voulait pas la laisser éluder
— Je songeais que j'aurais aimé savoir ce que toi tu pensais...
— Et?
— Je songeais que j'aurais aimé croire en ta réalité. Et ne pas avoir peur.
— Je ne veux pas que tu aies peur.

Non je ne le voulais pas mais je ne pouvais la blâmer car elle n'était pas en totale sécurité avec moi.
— Pour être exacte, la peur en elle-même ne me préoccupe pas tant que ça. Bien qu'elle ne soit pas négligeable.

Sans lâcher sa main je me redressai, toujours à vitesse normale, après tout aujourd'hui j'étais moi-même, et approchai mon visage du sien.

— Que crains-tu ?
Elle ne répondit pas mais elle s'approcha plus près de moi, le regard absent, je me demandais si je l'avais éblouie sans le vouloir. Mais elle s'approchait toujours plus près, puis elle respira a plein poumon. C'était trop, je n'avais plus d'air, elle était trop proche. La tête penchée vers moi. Je pouvais voir sa carotide se contracter sous l'afflux de sang, d'autant plus rapidement que le battement de son cœur s'était accéléré. Dans une seconde elle allait expirer, saturant mon air de son haleine. Pas d'erreur ! Pris de panique à la simple éventualité, j'arrêtai de respirer et m'éloignai d'un bon jusqu'à la lisière de la clairière. Là je me permis de reprendre de l'air. L'odeur de Bella était présente bien sûr mais rien que je ne pouvais combattre.

— Excuse-moi, dit-elle très bas
— Donne-moi juste un moment.

Sa proximité et son abandon m'avait presque fait mourir de peur, si cela avait été possible. Mais j'étais plus fort que je pensais. J'avais réagi plus par anticipation qu'à cause d'un réel danger. Mais peut-être un peu précipitamment, j'allais devoir m'habituer à cette proximité si elle choisissait de me laisser rester dans sa vie. Mais tester mon endurance alors qu'elle était si vulnérable et surtout sans personne alentours n'était pas non plus la meilleure solution. Je revins vers elle et m'assit en tailleur. Je respirai, vérifiant ainsi que j'étais toujours maître de moi. Je me surpris moi-même en constatant que ce n'était pas vraiment difficile.

— Désolé, dis-je. Comprendrais-tu si je te disais n'être qu'un homme ?

Elle hocha la tête mais son expression restait de marbre. Son odeur changea. L'adrénaline. La peur. Ainsi elle comprenait enfin ce que mon existence signifiait vraiment. Elle réalisait enfin que j'étais un danger pour elle. Elle le réalisait pleinement. Cela m'attrista plus que je ne pourrais le décrire et me blessa même si j'avais un peu espéré cet instant. Pour son bien. Le simple fait de savoir qu'elle pouvait avoir peur de moi et se détourner de moi pour de bon me déchira les entrailles mais je ne cillai pas. Je savais que c'était un risque à prendre si je voulais qu'on ait la moindre chance.

— Je suis le meilleur prédateur au monde, n'est-ce pas ? Tout en moi t'attire - ma voix, mes traits, mon odeur. Comme si j'avais besoin de ça ! lançai-je narquois

C'était le moment de lui montrer tout ce dont j'étais capable. Je me levai brusquement et fit le tour de la clairière. Voilà ma vraie vitesse.

— Tu ne pourrais pas m'échapper ! m'esclaffai-je devant la cruelle évidence

J'arrachai une branche de sapin de taille assez remarquable pour un humain, 53 cm exactement, sans effort. Je jouai avec quelques secondes puis la jetai contre le tronc d'un autre arbre où elle explosa. Voilà ma force. Puis, je revins de nouveau vers elle, et me figeai.

— Tu ne pourrais pas me résister, murmurai-je, probablement aussi accablé qu'elle par la réalité.

Elle ne criait toujours pas. Pourtant je voyais la peur peinte sur son visage. Etais-je obligé de l'effrayer à ce point pour lui dévoiler ma vraie nature ? Oui me répondit une voix intérieure. Mais il n'y avait toujours pas de cris. Elle était là. Immobile, les yeux fixés sur moi. Elle devait être en choc. Je devais la rassurer. Je ne lui ferai aucun mal. Pas maintenant. Je le sentais. J'allais la ramener saine et sauve et si après cette démonstration elle ne voulait plus me revoir je l'accepterai tant bien que mal. Après tout c'est ce que n'importe qui ferait. Mais Bella n'était pas n'importe qui. Je devais lui laisser le bénéfice du doute. Lui laisser digérer ce dont elle venait d'être témoin.

— N'aie pas peur, chuchotai-je. Je te promets... Je te jure de ne pas te faire de mal.

— N'aie pas peur, répétai-je puisqu'elle ne disait toujours mot. S'il te plait pardonne-moi. Je peux me contrôler. Tu m'as simplement pris pas surprise. Mais je vais être très sage maintenant.

Elle devait vraiment être en état de choc. Je m'en voulais de lui avoir fait subir ça. Je m'approchai d'elle le plus lentement possible, cherchant un contact avec ses yeux.

— Je n'ai pas soif, aujourd'hui, insistai-je avec un coup d'œil complice
Elle rit mais le son resta bloqué dans sa gorge. En choc définitivement. Ah j'en avais trop fait.

— Ça va aller ? demandai-je d'une voix aussi douce que possible en prenant délicatement sa main dans la mienne.

Le contact direct favorisait la sortie d'un état de choc. Elle ne frissonna pas en sentant ma peau glacée. Ses yeux me regardèrent enfin et elle esquissa un sourire.

— Où en étions-nous, avant que je me comporte aussi mal ?

Je voulais y aller doucement. Et aussi prolonger ce qui pouvait être nos derniers instants.
— Très franchement, j'ai oublié.

Sa voix était calme. La peur semblait avoir disparu.
— Je crois que nous parlions de ce qui provoquait ta peur, en dehors des raisons évidentes.
— Ah oui.
— Alors ?

Elle caressait la paume de ma main, évitant mon regard. Avait-elle décidé que les raisons évidentes n'étaient finalement pas si négligeables que cela ?

— La patience n'est pas mon fort, soupirai-je après quelques secondes.

Si elle me rejetait je préférai le savoir le plus tôt possible. Je n'avais jamais mis à nu mon être comme ça, avec tant d'espérances. C'était nouveau. Et effrayant. Elle plongea ses yeux chocolat dans les miens et sembla y déceler quelque chose. Puis, son air devint résolu.

— J'ai peur parce que, pour des raisons évidentes, je ne peux pas rester avec toi. Or, j'ai peur d'en avoir envie de manière déraisonnable, avoua-elle en baissant les yeux

Ainsi elle m'acceptait. Totalement. Je savais qu'elle avait perçu le danger que je représentais pour sa vie mais cela n'avait pas suffit à l'éloigner. Au fond était-ce si surprenant ? J'étais censé être plus sage, plus mâture qu'elle vu mon âge mais je ne pouvais pas m'éloigner non plus.

— Oui, désirer ma compagnie est effectivement effrayant. Et vraiment pas dans ton intérêt. J'aurais dû m'éloigner depuis longtemps. Il faudrait que je parte, là, tout de suite. Hélas, je ne suis pas certain d'en avoir la force.

— Je ne veux pas que tu t'en ailles.
— Voilà exactement pourquoi je devrais m'y résoudre. Ne t'inquiète pas, va. Je suis égoïste. Moi aussi, je désire trop ta compagnie pour être raisonnable.
— J'en suis heureuse.
— C'est mal !

Je retirais ma main de la sienne. J'étais heureux de sa réponse mais je l'aimais trop pour accepter qu'elle baisse totalement sa garde en ma présence. Je voulais être sûr qu'elle saisisse la complexité de mes sentiments envers elle.

— Ce n'est pas seulement ta compagnie que je désire, reprit-il. Ne l'oublie jamais. Rappelle-toi que je représente un danger sans égal pour toi, que je suis la menace absolue.

La vision d'Alice s'imposa à moi et je m'interrompis brusquement.

— Je ne suis pas certaine de te comprendre

— Comment t'expliquer sans t'affoler cette fois ?
Sans réfléchir, je replaçai ma main entre les siennes ; elle la serra doucement. Et ce contact ma peau se réchauffa et d'agréables picotements parcoururent mes doigts.
— Cette impression de chaleur est étonnamment agréable, dis-je un moment distrait, absorbé par le spectacle de nos mains entrelacées.

Puis j'essayai de trouver le meilleur moyen de lui faire comprendre l'intensité de mon attirance et surtout son ambivalence.

- Bon, repris-je, tu sais que les gens n'ont pas les mêmes goûts. Certains aiment la glace au chocolat, d'autres préfèrent la fraise.

Elle hocha la tête comme une élève attentive

- Désolé pour cette comparaison malheureuse, je n'ai pas trouvé mieux. Tu vois, chacun a une odeur particulière, une essence personnelle. Si tu enfermais un alcoolique repenti dans une pièce pleine de bière frelatée, il réussirait à résister. Mais supposons que tu remplaces la bière éventée par un verre d'un excellent et rarissime cognac, que tu remplisses la pièce de ce seul et puissant arôme de vieux brandy, comment crois-tu qu'il se débrouillerait ?
Nous nous dévisageâmes un moment, comme pour lire les pensées de l'autre. Comprenait-elle ce que je voulais lui dire ? Combien elle était différente pour moi. Et de bien des façons. Je brisai le silence

— La métaphore est sûrement mal choisie. Il n'est peut-être pas si difficile de résister au cognac. J'aurais dû prendre un héroïnomane.
— Serais-tu en train de me suggérer que je suis ta propre marque d'héroïne ?
— Exactement !

- Cela arrive-t-il souvent ?
Evidemment elle voulait savoir ce genre de détails. Ma famille elle-même avait été surprise par l'intensité de l'effet que son sang avait sur moi
— J'en ai parlé à mes frères. Pour Jasper, vous êtes interchangeables. Il est le membre le plus récent de notre famille, et son sevrage relève du combat. Il n'a pas encore eu le temps de se sensibiliser aux différentes odeurs et saveurs. Soudain je réalisai que je parlai d'elle comme un vulgaire morceau nourriture. Navré..., mexcusai-je
— Ce n'est rien. Écoute, ne te soucie pas de me choquer ou de m'effrayer. C'est votre mode de fonctionnement, et je peux le comprendre, m'y efforcer du moins. Explique les choses comme elles te viennent.

Décidément Bella me surprendrait toujours. Etait-il possible de rencontrer un être humain aussi bon, qui voit toujours le meilleur en vous et vous accepte tout entier. Seule la bonté de Carlisle me paraissait l'égaler.
— Jasper n'est pas sûr d'avoir rencontré quelqu'un qui soit aussi... attirant que tu l'es pour
moi, repris-je. Emmett, qui est, si je puis dire, dans le bain depuis plus longtemps m'a compris, lui. Il m'a avoué que ça lui était arrivé deux fois, dont une de manière très puissante.
— Et à toi ?
— Jamais.
Le mot resta suspendu un instant dans la tiédeur ambiante.
— Comment a réagi Emmett ? demanda-t-elle

Bella posai toujours les mauvaises questions. Du moins celles auxquelles j'aurais préféré ne pas répondre. J'avais promis d'être honnête mais devais-je pour autant décrire à Bella ce qui c'était passé ? Mon poing se serra et je détournai le regard. Je ne voulais pas l'affoler de nouveau. Et cela n'avait rien à voir avec nous. Bella savait que ma famille et moi nous ne nourrissions que de sang animal. Et j'étais persuadé que c'était une des raisons qui la poussait à croire qu'elle n'était pas en danger avec moi. Une des raisons pour lesquelles elle acceptait ma nature. Que ferait-elle si elle apprenait que ça n'avait pas toujours été le cas ? Que certains d'entre nous avaient dérogé à cette règle. Que j'avais dérogé à cette règle !

— Je crois deviner, murmura-elle

— Même le plus fort d'entre nous a le droit à l'erreur, non ? chuchotai-je en espérant à demi qu'elle serait d'accord avec ça. Mais comment le pourrait-elle ?

— Que veux-tu ? Mon consentement ? répondit-elle sèchement

C'était à prévoir.

— Est-ce à dire qu'il n'y a pas d'autre solution ?

— Non, non ! objectai-je. Comment pouvait-elle penser ça ? Plutôt mourir que de céder à l'appel de son sang. Et comment pouvait-elle rester calme à cette éventualité ? Il y en a d'autres, bien sûr. Il est évident que je ne...

Je plongeai mon regard dans le sien et prit une inspiration

— Nous deux, c'est différent. Pour Emmett, il s'agissait... d'étrangers, croisés au hasard. C'était il y a longtemps, et il n'était pas aussi... entraîné ni aussi prudent qu'aujourd'hui.

Je voulais qu'elle comprenne que je me battais constamment contre cet afflux de venin dans ma bouche. Que ce genre d'erreur ne pouvait pas m'arriver. Plus maintenant.

— Donc, si nous nous étions rencontrés... dans une allée sombre, je ne sais pas...
— J'ai été contraint de fournir un effort démesuré pour me retenir... au milieu de cette classe pleine d'élèves. Lorsque tu es passée près de moi, j'aurais pu détruire en une fraction de seconde tout ce que Carlisle a bâti. Si je n'avais pas eu l'habitude de lutter contre ma soif depuis... trop longtemps, j'aurais été incapable de résister.
Je lui jetais un regard coupable. Je ne me pardonnai toujours pas d'avoir pu imaginer tant de façon de mettre un terme à sa vie. Elle si unique. Si … Bella. Mais j'avais dépassé ça.

— Tu as dû te dire que j'étais possédé.

— Je n'ai pas compris cette haine immédiate.
— C'était comme si tu étais une sorte de démon surgi de mon Enfer personnel pour me détruire, expliquai-je. L'arôme de ta peau... j'ai cru devenir fou. Durant toute cette heure, j'ai imaginé mille et un stratagèmes pour t'attirer dehors et t'avoir à moi seul. Je les ai combattus un à un en pensant aux miens, aux répercussions éventuelles. Il fallait que je m'enfuie, que je m'éloigne avant de ne pouvoir retenir les mots qui t'auraient incitée à me suivre...Et tu serais venue.

Je m'interrompis quelques instants. Incertain qu'elle veuille entendre la suite. Incertain que je veuille lui raconter la suite. Je voyais dans son regard que cette première rencontre restait vivement ancrée dans sa mémoire. Mais je voulais lui expliquer comment tout s'était passé. Lui prouver que j'avais été plus fort qu'Emmett. Que c'était totalement différent car elle m'avait changé de façon définitive. Lui faire comprendre qu'elle était désormais toute ma vie. Qu'endurer ce feu constant dans ma gorge n'était rien à côté de ce que j'éprouverai s'il lui arrivait malheur par ma faute.

— Sans doute, répondit-elle calmement

Qu'est-ce que cela était supposé vouloir dire ? L'expression sur son visage ne laissait rien transparaitre et je supposais qu'elle le faisait exprès. Pour que je continue sans avoir peur de l'effrayer. Décidément elle était incroyable, et forte. Très bien.

— Ensuite, j'ai voulu changer mon emploi du temps afin de t'éviter, et tu étais là, dans ce
petit bureau surchauffé, et ton odeur était enivrante. Là aussi, j'ai failli craquer. Il n'y avait qu'un autre humain avec nous, une femme frêle que je n'aurais eu aucun mal à liquider. Mais j'ai résisté. J'ignore comment. Je me suis forcé à ne pas t'attendre, à ne pas te suivre. Dehors, il m'a été plus facile de réfléchir et de prendre la bonne décision, car je ne sentais plus ta fragrance. J'ai
déposé les autres à la maison - j'avais trop honte pour leur confier ma faiblesse. Ils avaient juste deviné que quelque chose de très grave s'était produit - et j'ai foncé droit à l'hôpital pour annoncer à Carlisle que je m'en allais.

J'étais quelque peu gêné d'avouer ma lâcheté. J'avais préféré fuir plutôt que d'affronter ma nature. J'avais préféré abandonné les mien. J'avais tenté de la fuir, elle. C'était quelque peu ironique maintenant que je ne pouvais imaginer ma vie sans elle
— Nous avons échangé nos voitures, il avait fait le plein de la sienne, et je ne voulais pas m'arrêter. Je n'ai pas osé rentrer affronter Esmée. Elle ne m'aurait pas laissé partir sans une scène, sans essayer de me persuader que c'était inutile... Le lendemain matin, j'étais en Alaska. J'y ai passé deux jours, avec de vieilles connaissances... mais la maison me manquait. Savoir que j'avais meurtri Esmée, et le reste ma famille adoptive, m'était insupportable. Dans l'air pur des montagnes, j'avais du mal à croire que tu sois aussi irrésistible. Je me suis convaincu que fuir était minable. J'avais déjà été tenté, pas avec une telle ampleur, loin de là, mais j'étais fort. Qui étais-tu, petite fille insignifiante, (et je ne pus m'empêcher de sourire devant l'absurdité de ces mots aujourd'hui. Bella était tout sauf insignifiante. Elle était tout) pour me chasser de l'endroit où je désirais vivre ? Alors, je suis revenu...

Elle resta muette et j'entendis qu'elle retenait sa respiration.

— J'ai pris mes précautions, chassant et mangeant plus que nécessaire avant de te revoir. J'étais certain d'être assez solide pour te traiter comme n'importe quel autre humain. Malheureusement, c'était de l'arrogance. Qui plus est, mon incapacité à lire tes pensées et à connaître tes sentiments à mon égard n'a fait que compliquer les choses. Je n'étais pas habitué à recourir à des méthodes aussi retorses, comme de t'espionner à travers Jessica... dont l'esprit n'est pas très original et dont je ne pouvais être certain de la fiabilité. Tout ça était très irritant. J'étais agacé de devoir m'abaisser à ce genre de comportement, grimaçai-je à ce souvenir. Je désirais que tu oublies ce fameux jour, et j'ai tenté de te parler comme à n'importe qui. J'avais hâte, même, espérant ainsi réussir à décrypter ton cerveau. Malheureusement, tu étais bien trop passionnante, et je
me suis retrouvé pris au piège de tes expressions... aujourd'hui encore, quand tu agites la main ou secoue tes cheveux, ton odeur m'enivre... Après, bien sûr, tu as failli être écrasée sous mes yeux. En mon for intérieur, je me suis inventé une excuse idéale - si je n'étais pas intervenu, ton sang se serait répandu devant moi, et j'aurais été incapable de me contenir, ce qui aurait montré à tous ma vraie nature. Mais ce prétexte ne m'est venu que tardivement. Sur le moment, ma seule pensée a été « pas elle ».
J'attendis, fermant les yeux. Lui révéler tout ça n'avait pas été si pénible. Je voulais tant qu'elle me connaisse. Presqu'autant que je voulais tout connaître d'elle. Et maintenant elle devait mieux saisir ce qu'elle provoquait en moi. Et j'espérais qu'elle comprenait que si j'avais dû céder à ma soif je l'aurais déjà fait. Que quelque chose de plus fort m'en empêchait.
— Et à l'hôpital ? demanda-t-elle d'une petite voix

— J'étais consterné. Je n'arrivais pas à croire que j'avais mis les miens en danger, que je m'étais livré à ton pouvoir, toi parmi tant d'autres. Comme si j'avais eu besoin d'une nouvelle raison de te tuer.

Je tressaillis en réalisant ce que je venais de dire. Elle en fit autant

— Mais ça a eu l'effet contraire, m'empressais-je d'ajouter. Je me suis battu avec Rosalie, Emmett et Jasper lorsqu'ils ont suggéré que je tenais là une occasion de... Nous ne nous étions encore jamais affrontés aussi violemment. Carlisle s'est rangé de mon côté. Alice aussi. Esmée m'a seulement conseillé d'agir de façon à pouvoir rester parmi eux. Le lendemain, toute la journée, j'ai scanné les esprits de ceux à qui tu parlais, et j'ai été choqué de constater que tu tenais parole. Je ne te comprenais pas du tout. Je savais juste qu'il m'était impossible de m'impliquer plus avant avec toi J'ai fait mon maximum pour m'éloigner. Et chaque jour, le parfum de ta peau, de ton haleine, de tes cheveux... me frappait aussi puissamment que lors de notre première rencontre.
Je la regardai tendrement

— Et c'est pourquoi il aurait été bien plus facile pour moi de nous exposer dès le début que de te blesser ici, maintenant, même sans témoin et rien pour m'arrêter

- Pourquoi ?

- Isabella, dis-je gravement avant de lui passer gentiment la main dans les cheveux. Bella, je ne me supporterais plus si je devais te faire du mal. Tu n'imagines pas à quel point cela m'a torturé, avouai-je en baissant la tête, honteux. T'imaginer immobile, blanche, froide... ne plus jamais te revoir rougir, ne plus jamais revoir cet éclat d'intuition allumer tes yeux quand tu pressens mes mensonges... ce serait intolérable. Je me résolu à soutenir son regard. Tu es désormais l'élément le plus important de ma vie. De toute ma vie.

J'avais été complètement honnête. Je lui avais enfin avoué la profondeur de mes sentiments. Et je me sentais soulagé de l'avoir fait, bien qu'un peu inquiet de sa réponse. Je ne la quittais pas des yeux.

— Tu sais ce que j'éprouve pour toi, finit-elle par déclarer. Je suis ici... ce qui, en gros, signifie que je préférerais mourir plutôt que de rester loin de toi. Je suis une idiote.
— Tu l'es, admis-je en riant

Nos regards se croisèrent et elle rit aussi. Après tout l'improbabilité d'un tel moment devait nous faire rire si nous ne voulions pas être désespérés. Et je n'en avais aucune envie. Pas quand toutes mes espérances se trouvaient comblées.
— Et le lion s'éprit de l'agneau... murmurai-je

Elle détourna la tête mais répondit en soupirant, faussement blasée :

— Quel imbécile, cet agneau !
— Quel fou masochiste ce lion...

Mais ce n'était pas vraiment vrai. Le bonheur qui m'envahissait en ce moment effaçait toute la souffrance que sa proximité infligeait à ma nature. J'accueillais avec plaisir le feu dans ma gorge et le venin dans ma bouche pour ressentir ce bonheur de savoir qu'elle m'aimait en retour pour ce que j'étais. Tout ce que j'étais.

— Pourquoi... commença-t-elle avant d'hésiter.

Je me tournai vers elle et sourit, rassurant. Elle pouvait tout me demander.

- Oui ?

— Dis-moi pourquoi tu t'es enfui tout à l'heure

— Tu sais pourquoi

— Non. Je veux dire qu'est-ce que j'ai fait de mal exactement ! Il va falloir que je sois sur mes gardes, dorénavant. Mieux vaut donc que j'apprenne tout de suite les gestes à éviter. Celui-ci, par exemple, ajouta-t-elle en caressant le dos de ma main, paraît acceptable.
.— Tu n'as rien fait de mal. C'était ma faute, Bella.
— Mais je veux aider à te rendre les choses plus aisées, si c'est possible.
— Eh bien... C'était juste ta proximité. Par instinct, la majorité des humains nous évitent, notre différence les repousse. Je ne m'attendais pas à ce que t'approche autant. Et puis, il y avait l'odeur de ta gorge.

Je m'arrêtai dès que les mots eurent franchi mes lèvres. Je me laissai vraiment trop aller avec elle. Je parlais de sa vie bon sang pas de nourriture. J'espérai de pas l'avoir effrayée de nouveau.
— Très bien, je la cacherai à partir de maintenant, répondit-elle en baissant le menton.

Je ris. Elle prenait ça simplement.

— Non, vraiment, j'ai surtout été surpris

Je plaçai délicatement ma main sur son cou. Le contact de sa peau chaude contre ma main froide comme la glace ne sembla pas la déranger. Moi, je ressentis de petites décharges dans toute ma paume. Des picotements agréables.

- Tu vois, tout va bien

Je sentis que les battements son cœur s'accéléraient, ses artères pompant plus de sang. Mais ça n'avait guère d'importance. Ma main touchait son cou et une douce chaleur gagnait mon bras. J'en voulais plus. Et ces pulsions étaient bien plus difficiles à contrôler que ma soif. Comme si elle l'avait sentie elle rougit, donnant a sa peau une couleur magnifique qui faisait ressortir le rose de ses lèvres, les reflets roux de ses cheveux et ses yeux.

- Ces rougeurs sont tes joues sont magnifiques, lui dis-je

Je dégageai gentiment mon autre main de la sienne pour caresser sa joue. Puis je pris son visage dans mes mains. J'en voulais plus.
— Ne bouge pas, chuchotai-je car je ne voulais pas briser l'intensité du moment. Et je n'étais pas sûr que ma voix serait égale tellement les émotions déferlaient en moi. Je me penchai vers elle sans pouvoir détacher mes yeux des siens. Puis je tournai la tête pour poser ma joue contre la courbe de sa gorge. La chaleur de son corps se diffusa lentement sur ma joue. Si agréable. Si doux. Je percevais les battements erratiques de son cœur et me rendit compte que ma respiration suivait le même rythme. Je la calmai. Je fis glisser lentement mes mains le long de son cou jusqu'à ses épaules. Je la sentis frissonner sous ma caresse et un instant je cessai de respirer, saisis à l'idée qu'elle ressentait sûrement ce que j'avais ressenti sous ses doigts un peu plus tôt. Je repris ma respiration, tournai la tête en effleurant du nez sa clavicule, assailli par son odeur de freesia et de rose que j'aimais tant puis j'enfouis ma tête sur sa poitrine pour écouter son cœur. C'était devenu ma musique préférée. Je soupirai d'extase de l'entendre d'aussi près. J'étais quasi sûr de pouvoir le reconnaître n'importe où. Je chérissais ces battements qui révélaient parfois les sentiments de Bella, à défaut de pouvoir lire dans ses pensées. Je chérissais ce qu'ils signifiaient : qu'elle était en vie et bien portante, qu'elle pouvait rougir et donner à sa peau une couleur exquise. Je restai là un moment, absorbé par la mélodie de son cœur qui s'apaisait doucement. Ma joue se réchauffait toujours, les picotements s'étendant même à mon cou. Je respirai normalement, accueillant à chaque inspiration un nouvel assaut de flamme au fond de ma gorge. Mais je le remarquai à peine. J'étais tout à mon bonheur d'être là dans ses bras, de pouvoir la toucher. C'était bien plus facile que ce que j'imaginai. Je m'habituai à son odeur, à sa proximité, à son contact. Pire, mon corps ne s'en rassasiait pas, et cette faim surpassait de loin ma soif. J'étais serein. Une plénitude m'envahit soudain. Je savais que je ne lui ferais aucun mal. Qu'elle ne risquait plus rien avec moi et qu'il y avait peut-être une chance pour que l'on soit heureux tous les deux. Je la relâchai pour pouvoir de nouveau voir ses yeux.

— Ce ne sera plus aussi dur, annonça-t-il, satisfait,
— Est-ce que ça l'a été ?
— Pas autant que je l'aurais cru. Et pour toi ? Avait-elle eu peur de ce contact si intime ?
— Non. Pour moi... non.

Au ton de sa voix je compris qu'elle ne pensait pas du tout à ça.

— Tu sais ce que je veux dire

Elle me sourit. Oui elle savait mais elle n'avait ressenti aucune peur. Comme moi elle en avait apprécié chaque seconde.

— Tiens, dis-je en prenant sa main pour la placer contre ma joue. Tu sens comme elle s'est réchauffée ?

— Reste tranquille, me dit-elle

J'obéis sans discuter, fermant les yeux. Doucement, très doucement, elle caressa mon visage. D'abord ma joue tiède, puis mes paupières et mon nez. Enfin elle effleura mes lèvres et si j'avais pu je savais que j'aurais frissonné. Ce contact était tout nouveau pour moi et ce fut comme une décharge électrique. Je dus entrouvrir mes lèvres pour reprendre mon souffle. Je sentis son corps se pencher en avant puis soudain elle retira sa main et recula. Elle avait bien dit qu'elle ferait attention dorénavant. J'ouvris les yeux pour la regarder, une faim dévorante me tenaillais, et je ne savais pas comment la maîtriser. Le rythme de son cœur s'accéléra de nouveau.

— J'aimerais tant, murmurai-je, j'aimerais tant que tu sentes la... complexité... la confusion... que j'éprouve. Que tu comprennes.

Puis sans pouvoir me retenir je touchai ses cheveux, les replaçant soigneusement derrière ses épaules. C'était fou je n'arrivais pas à me retenir de la toucher.

— Explique-moi, souffla-t-elle.
— Je ne pense pas y parvenir. Je t'ai déjà dit, d'un côté, la faim - la soif - que, déplorable créature, je ressens pour toi. Je crois que tu saisis ça, jusqu'à un certain point. Mais, comme tu n'es pas accro à une substance illégale quelconque, ton empathie ne peut être complète. Mais…

Je ne pus me retenir plus longtemps, j'effleurai ses lèvres, la sentit frissonner à ce contact et appréciai beaucoup trop cette réaction. D'autres faims me dévorent, cependant. Des pulsions qui m'échappent. Qui me sont étrangères.
— Tout ça m'est beaucoup plus familier que tu ne le penses.
— Je ne suis pas habitué à me sentir si humain. Est-ce toujours ainsi ?

Aurais-je toujours cette envie irrépressible de la toucher ? De la sentir ? De…
— Pour moi ? Non, c'est la première fois.

Mes yeux ne quittaient plus ses lèvres. Je pris alors ses mains entre les miennes, cela calmerait sûrement mes envies.
— J'ignore comment être proche de toi. Je ne suis pas sûr de le pouvoir.

Et cela me désespérait plus que je n'aurais pu l'imaginer.

Elle me regarda intensément, se pencha en avant et posa sa joue sur ma poitrine. Je dus prendre une grande respiration pour calmer le flot d'émotions qui me submergeaient et que ne pouvaient clairement identifier.

— Cela me suffit, chuchota-t-elle

Soudain, mû par ces émotions si fortes qui montaient en moi je l'enlaçai et enfouis ma tête dans ses cheveux. Ils sentaient divinement bon la rose.

— Tu te débrouilles bien mieux que ce que tu prétends, remarqua-t-elle.
— Je conserve de très vieux instincts. Ils sont peut-être enfouis très profondément, mais ils existent.

Puis aucun de nous ne troubla plus le silence. Nous étions bien, seul, au soleil, dans les bras l'un de l'autre. Loin du monde extérieur et de ses réalités. Plongés dans notre bonheur de nous aimer tout simplement. De se toucher. De s'accepter. Je contemplai l'éclat de ses cheveux au soleil. Sa peau aussi changeait de couleur. Et je souris à l'idée que le soleil nous affectait tout les deux. Je ne voulais plus la laisser partir, j'aurais pu rester là éternellement, à humer son odeur, à réchauffer mon corps et à écouter les battements de son cœur. Si le paradis avait pu exister pour moi il aurait ressemblé assez me dis-je sur une note douce amère. Mais le soleil déclinait et Bella allait devoir rentrer chez elle auprès de son père. Elle soupira. Elle devait sûrement l'avoir réaliser elle aussi.

— Tu dois rentrer.
— Je croyais que tu ne pouvais lire dans mes pensées.
— Elles me deviennent de plus en plus claires.

Puis une idée me vint qui m'excita comme un gamin

— Puis-je te montrer quelque chose ? demandai-je avec un sourire amusé en imaginant déjà sa réaction
— Quoi ?
— Comment je me déplace dans les bois. Elle eut un air soupçonneux. Ne t'inquiète pas, précisai-je, tu n'as rien à craindre et nous serons à la camionnette drôlement plus vite. Ca oui !
— Tu vas te transformer en chauve-souris ? s'enquit-elle mi inquiète mi curieuse
Je ne pus retenir un éclat de rire. Décidément ces vieilles légendes avaient la vie dure
— Celle-là, ce n'est pas la première fois qu'on me la sert !
— Tu parles ! Comme si les gens osaient.
— Allez, trouillarde, grimpe sur mon dos.

L'expression sur son visage n'eut pas de prix. Elle n'en croyait pas ses oreilles et était plus qu'embarrassée à l'idée de se faire portée. Je lui tendis la main pour la débarrasser de ses hésitations. A mon contact son cœur s'emballa et un sourire de satisfaction fleurit sur mes lèvres sans que je m'en rende compte. Ses pensées étant inaccessibles, son cœur était un précieux ami, révélateur de ses sentiments. Et ceux-ci me comblaient de bonheur.
— Je pèse un peu plus que le sac à dos moyen

- Ah ! marmonnai-je en roulant des yeux

Comme si cela ferait une différence. Avait-elle oublié que j'avais soulevé un camion avec une seule main ? Je l'aidais à bien s'installer sur mon dos, plus heureux que jamais à l'idée de courir avec elle, et m'assurai que ses bras et ses jambes étaient bien cramponnés. J'attrapai sa paume et la pressai contre mon nez pour respirer son odeur à plein poumon.

— De plus en plus facile, dis-je satisfait

Et je me mis à courir.

J'étais très excité de lui faire partager cette expérience. Je me souvenais de mes premières courses en tant que vampire. Cela avait été grisant. A mon époque les avions commençaient tout juste à être inventés et l'homme touchait enfin des doigts son rêve : voler. Courir était pour moi ce qui se rapprochait le plus de ce rêve. Mes pieds touchaient à peine le sol et tout défilait à une vitesse folle sans que je n'aie aucun problème pour éviter les obstacles. Cette première sensation ne m'avait pas vraiment quitté mais la force de l'habitude faisait que je n'y prêtai plus attention, me servant uniquement de la course pour me vider l'esprit. Mais partager cette expérience avec Bella me rappelait ma première fois. L'allégresse que j'avais ressentie. J'imaginais déjà ces joues rosies par la vitesse, ses yeux plein d'excitation, ses lèvres souriantes. Ses lèvres. Douces, rose, légèrement retroussées. Elles devenaient depuis un certain temps une obsession que j'avais bien du mal à maitriser. Un baiser. Rien qu'un. Mais je ne pouvais me tromper moi-même. La toucher une fois n'avait pas suffit je n'en avais jamais eu assez. Pire, la sentir se serrer contre moi en ce moment même me ravissait. Mais un baiser ne pouvait pas faire de mal. Si ? L'image de ses lèvres ne me quittait pas cependant et je sentis que je ne résisterai pas bien longtemps. Nous étions déjà arrivés.