Chapitre deux

Août

Il y avait trop de touristes sur la plage lors des vacances, d'où l'utilité d'avoir une piscine derrière chez soi pour survivre aux grandes chaleurs dans la plus grande intimité. Guidée par son sens esthétique de fleuriste, la mère d'Ino avait emménagé leur cour arrière pour que fleurs et terrasse en bois masquent les flancs de la piscine hors-terre, ce qui donnait à l'endroit une apparence paradisiaque. Ino se faisait une fierté personnelle d'y emmener ses amis aussi régulièrement que possible, ce qui entraînait une véritable torture mentale pour Choji. D'un côté, il ne pouvait supporter la chaleur cuisante de la saison et désirait de tout son âme plonger dans l'eau clair et fraîche de ce magnifique bassin. De l'autre, il y avait son corps, et nager avec un T-shirt ne découvrait que d'avantage son obésité plutôt que la cacher. Aussi bien souvent se contentait-il de s'asseoir sur le bord de la terrasse en battant des pieds dans l'eau, pendant qu'Hanna et Ino s'éclaboussaient et barbotaient en riant.

Mais cette fois-ci serait différente, parce que cette fois-ci, Kiba serait là. À ce qu'il paraissait, l'adolescent avait harcelé sa sœur comme quoi les vacances touchaient à leur fin et qu'il n'avait pas une fois eut l'occasion de se baigner, contrairement à elle. Poussée à bout, Hana avait alors demandé à Ino la permission pour emporter avec elle son insupportable frère. Et autant Choji était ravi de cette nouvelle, autant la nervosité lui tordait le ventre. Tous deux ne s'étaient pas reparlés depuis leur rencontre au parc et cela allait faire un mois maintenant que Kiba attendait toujours une réponse à sa déclaration. Il n'avait pas poussé la question, d'ailleurs, et Choji lui en était très reconnaissant parce que chaque fois que ses pensées dérivaient vers le sujet, il se retrouvait dans un état confus entre la peur et l'excitation, ce qui ne l'aidait pas du tout à se fixer. Si en plus le jeune homme lui avait mis la pression pour se décider, il aurait probablement cédé à la panique.

Mais voilà, l'été touchait à sa fin, ils allaient commencer leur dernière année de collège, quelque part Choji sentait qu'aujourd'hui serait le moment décisif. Il en venait même à se demander si l'excuse de la piscine n'était pas plutôt un moyen pour Kiba de le voir et l'obliger à donner enfin sa réponse. L'adolescent s'était donc présenté une bonne heure à l'avance chez Ino, histoire de se préparer mentalement à ce qui viendrait, parce qu'il savait pertinemment que dès l'instant où il poserait les yeux sur Kiba, son cerveau allait court-circuiter et l'abandonner dans un moment aussi crucial de sa vie. Bien sûr, Ino avait profité de son avance pour le faire travailler en cuisine, où elle avait besoin d'un coup de main pour préparer la limonade glacée qui accompagnerait leur baignade. Puis on avait sonné à la porte.

- Bonjour Monsieur Yamanaka !

- Hana, bonjour ! Je devine que c'est ton frère ?

- Kiba, enchanté monsieur.

Il avait le teint encore plus brun que d'habitude, comme s'il avait passé ses journées sous le soleil d'été, et ses cheveux étaient toujours dans ce style désordonné par le vent. Plus encore, il se tenait droit et fier alors qu'il serrait la main du père d'Ino et cela semblait l'illuminer d'une aura de prestance. De la cuisine, Choji pouvait voir la musculature fine de ses bras découverts par son débardeur noir et il eut soudain l'impression qu'une enclume s'était décroché de son cœur pour tomber dans ses tripes. Probablement le bouchon qui retenait la salive dans sa bouche, car quand les prunelles noires de Kiba se rivèrent aux siennes, sa langue se dessécha brusquement.

- Yo, Choji.

Est-ce qu'il avait mué durant l'été ? L'adolescent aurait juré qu'il avait soudain une voix plus riche, plus grave, mais ce ne devait être que son imagination.

- Sa… Salut.

- BON ! Maintenant qu'on est tous là, on va pouvoir passer à la piscine ! Cho, tu t'occupes du…

- Non, laisses, je m'en charge.

Choji n'avait pas fait le moindre mouvement que Kiba avait déjà réduit la distance entre eux, se frayant un passage entre lui et la table pour prendre le plateau où reposait les verres et le cruchon de limonade. Dans l'espace réduit de la cuisine, Choji parvint à peine à se reculer contre le comptoir, entraînant le frôlement accidentel des fesses de l'adolescent contre sa cuisse.

- Je… Je dois passer aux toilettes avant, je reviens.

- Beurk, Cho, je ne tenais vraiment pas à le savoir.

- Désolé, Ino, je… Ne m'attendez pas.

- Penses-tu, il fait bien trop chaud, je ne vais pas… !

Mais Choji n'entendit pas la suite, trop occupé qu'il était de se ruer à la salle de bain. Là, il s'empressa de s'asperger le visage d'eau froide, tentant de reprendre le contrôle de son esprit alors que son cœur tambourinait furieusement dans sa cage thoracique. Il n'allait pas y arriver. Toutes ses émotions montaient si facilement à son visage, comment pouvait-il faire comme si de rien était ? Kiba y parvenait si facilement, avec son attitude relâchée, mais lui non. Merde, et ils allaient être dans une piscine en plus, devant les filles ! Et s'il avait une érection en voyant Kiba en costume de bain ? Non, non, il ne pouvait pas, il allait mourir de honte, il…

Un tapotement discret contre la porte le sortit brutalement de ses pensées et il craignit un instant qu'il ne s'agisse de Kiba. Fort heureusement, ce fut la voix rassurante du père Yamanaka qui raisonna de l'autre côté du battant.

- Choji, est-ce que tout va bien ?

- Oui, oui, je… J'ai fini, ne vous en faites pas, je vous laisse la place.

S'essuyant rapidement le visage, Choji ouvrit la porte pour se retrouver face à Inoichi, qui le scrutait avec un regard inquiet.

- Tu es sûr que ça va ? J'ai cru que tu avais un malaise à cause de la chaleur, tu es devenu blanc comme un linge tout à l'heure.

- … Ouais, c'est pour ça que, l'eau du robinet, sur le visage, pour baisser ma température.

- Très bon réflexe, même si je pense que le mieux aurait été la piscine, tu ne penses pas ?

- Je ne voulais pas… inquiéter les autres.

- D'accord, assure-toi juste de bien boire, ok ? La limonade est là pour ça.

- Merci, monsieur Yamanaka.

- Haha, tu peux m'appeler par mon prénom, depuis le temps !

Choji se sentit terriblement coupable alors que l'homme lui ébouriffait gentiment les cheveux avant de retourner dans son bureau. Rare était les fois où Choji mentait et il détestait cela, encore plus devant quelqu'un d'aussi gentils que le père à Ino. Resserrant ses doigts autour de la poignée de porte, il s'obligea à prendre une grande respiration avant d'aller finalement dans la cour arrière, rassemblant le peu qu'il lui restait de courage pour affronter ce qui allait suivre.

Et il tomba directement sur la scène d'un Kiba retirant son débardeur pour dévoiler un torse athlétique et bronzé, son corps entier semblant attirer à lui tous les rayons du soleil. Balançant négligemment le vêtement dans un coin de la terrasse, le mouvement fit légèrement glisser son maillot de bain trop ample, dévoilant une toison foncée et drue remontant jusqu'à son nombril.

- C'est nul, tu dois bien avoir un ballon gonflable, non ? Ou une bouée en forme d'animal, n'importe quoi.

- Y'a que les gamins que ça intéresse.

- Alors tu veux qu'on fasse quoi, qu'on nage en rond comme de stupides poissons rouges jusqu'à ce que vous décidiez de vous échouer pour bronzer ?

- Ce que t'es chiant quand tu t'y mets…

- Ta gueule, Hana.

- Bon, si c'est si important pour toi, je pense que papa les range derrière le cabanon, mais c'est assez vieux alors va falloir que tu les regonfles.

Hana et Ino étaient déjà dans la piscine, leurs longs cheveux faisant comme un halo autour de leurs épaules. Elles étaient belles dans leur bikini et pourtant, Choji n'avait d'yeux que pour Kiba. Et visiblement, il n'était pas le seul. Il pouvait voir le regard discret d'Ino qui faisait semblant d'être agacée, mais qui observait en fait le ventre musclé du jeune homme. Choji détesta la lueur d'intérêt qu'il vit dans ses prunelles bleues et il se sentit aussitôt coupable d'avoir une telle pensée. Il n'avait aucun droit d'agir avec possessivité, lui et Kiba n'étaient pas… Peut-être que ce serait mieux ainsi, d'ailleurs. Ino était une très belle fille et c'était bien plus normal que Kiba la trouve intéressante plutôt que lui, non ?

- Tu viens m'aider, Cho ? Je vais peut-être avoir besoin d'un coup de main.

- Hein ? Heu, je ne sais pas, je… Ok, j'arrives.

Les herbes hautes leur fouettaient les mollets alors qu'ils contournaient le bâtiment. Les branches des arbres projetaient leur ombre sur le mur arrière, formant un îlot de fraicheur qui aurait pu être des plus agréables si ce n'était du nombre effarant d'araignées qui y avaient fait leur toile. Machinalement, Choji y libéra un papillon s'y étant empêtré, quand le regard perçant de Kiba lui fit soudain relever la tête.

- Les… les ballons sont juste là, sous la…

- C'était juste une excuse pour que les filles nous laissent tranquille, tu sais ?

- Oh, je… Ok, d'accord.

Il y eut un long silence, Choji évitant soigneusement le regard de Kiba en rougissant. Voilà, le moment était venu, il devait juste tout lui dire, mais dire quoi ? Qu'il n'avait aucune idée de ce qui se passait, que Kiba serait sûrement plus heureux avec quelqu'un d'autre, ou bien lui dire que le voir comme ça le rendait totalement fou et qu'il n'avait jamais eu autant envi de toucher quelqu'un de sa vie ?

- Ça sera la dernière fois que je vais te le demander, promis. Est-ce que tu veux…

- Oui.

C'était sorti avant même qu'il n'ait le temps de régler la confusion dans ses pensées. Il aurait voulu s'expliquer, parler de ses peurs, de ses envies, de son indécision. Mais le reste de ses paroles restèrent coincés dans sa gorge devant le sourire rayonnant de Kiba. Ses dents semblaient briller dans l'ombre alors qu'il se rapprochait de lui et inconsciemment, Choji se recula jusqu'à ce que son dos s'appuie sur le mur du cabanon. Puis il y eut le point d'impact, la rencontre de leurs lèvres et l'univers entier bascula alors que l'adolescent fermait les yeux. Il était maladroit, il le sentait bien, ses lèvres étaient molles et tremblantes, il mettait trop de dents sans trop savoir quoi faire. Mais le corps compacte de Kiba se pressa davantage contre lui, ses mains empressées venant prendre son visage en coupe, et il était si brûlant. Ses baisers étaient impétueux, passionnés, balayant les dernières hésitations de Choji qui se retrouva emporté par la vague. Alors qu'il prenait en assurance, ses bras s'étaient renfermées sur les hanches minuscules de Kiba et il avait envie de le soulever, de se retourner pour le plaquer à son tour contre le mur, de quitter ses lèvres pour mieux dévorer son cou, son corps parfait couleur caramel et…

- Hey les gars, vous en mettez du temps ! Vous êtes en train de creuser sous le cabanon ou quoi !?

Sans le vouloir, Choji repoussa brusquement Kiba en entendant l'appel d'Ino. Le jeune homme ne sembla pas s'en vexer, étirant plutôt un sourire goguenard dévoilant ses canines pointues. Puis, se penchant soudain pour attraper l'un des jouets crevés jonchant le sol, il sortit à l'air libre en agitant l'objet, pestant qu'il était impossible de regonfler une telle merde. Avec son grand sourire, cependant, il ne paraissait pas si crédible. Sa joie semblait plus éclatante encore sous les rayons du soleil, gonflant le cœur de Choji de ce qu'il n'avait eu la chance de vivre jusqu'alors : l'amour.