Le syndrome d'enfermement est classiquement causé par une atteinte vasculaire du tronc cérébral (typiquement dans la partie ventrale du pont) entraînant une quadriplégie sévère, une diplégie faciale avec anarthrie et des troubles de la déglutition et de la respiration, chez des patients dont la conscience et les fonctions intellectuelles demeurent préservées.
Le grand-frère de Syd était victime du syndrome d'enfermement. Cela faisait quatre ans. Peu à peu, sa situation s'était stabilisée, au point que l'hôpital en face de leur maison les autorisait à l'héberger durant quelques heures les samedis après-midis. Sa mère était docteure et restait au domicile durant ces instants précieux. Son père, maçon, les rejoignait aussi.
Pas sa sœur. Elle s'était cassée il y a deux ans et Syd la méprisait.
Otis pouvait cligner de la paupière gauche. Lui... Syd l'adorait, lui vouait une admiration sans borne. C'était de loin le plus courageux de toute la famille. Et il... il méritait tellement mieux que cette situation injuste !
- Bon, je dois vraiment y aller.
Et Syd se mordit les lèvres, s'enfonça encore un peu plus profondément dans le canapé, pour bien signifier qu'il ne voulait pas partir, fixant les tilleuls verdoyants de leur rue d'un air buté. Faisant tout pour éviter le regard du jeune adulte en fauteuil, qui lui ordonnait clairement de « se bouger les fesses un peu, y en a marre de rechigner comme ça ! ».
Des « bips » stridents de leur PC familial lui indiquaient que la caméra avait capté des battements de paupières ; le nombre, l'enchaînement, dictait des lettres à l'ordinateur, qui affichait à présent sur son écran... « bouge tes fesses un peu, y en a marre de rechigner comme ça ! ».
Alors Syd se redressa en levant les yeux au ciel, attrapant son énorme sac à dos avec une grimace de douleur (ouah mais ce qu'il était lourd, qu'est-ce que sa tante avait fichu dedans ?). Il se tourna vers son frère... saisi de la peine, de l'indignation qu'il enfouissait au quotidien pour ne pas agacer Otis. Elles revenaient comme une claque, maintenant qu'il allait quitter sa famille pendant des mois.
- Tu vas me manquer, déclara-t-il, maladroitement.
Il posa brièvement sa main sur celle de son frère, et leurs yeux ambrés, gouttes de lumières, se percutèrent de plein fouet.
Puis, son frère déclara, « allez ouste ! ».
Syd ne lui avait jamais parlé de son projet. Son projet de lui trouver un remède, durant son Voyage Initiatique. C'était bien la seule raison qu'il partait, sinon il aurait refusé de participer à ce programme... il détestait, détestait quitter sa famille. Sa famille était la seule chose qui avait de l'importance ! Le jeune garçon soupira, s'arrêta au pallier des escaliers, contemplant les portraits de chacun... des années défilaient sous ses yeux. Otis jouant au foot avec Rosa. Lui et sa mère qui cuisinait. Rosa qui lisait sur les genoux de papa. Et après l'Accident, plus que des photos d'Otis en fauteuil...
Si l'on demandait à Otis de décrire son petit-frère, d'ailleurs, le premier adjectif qui viendrait à l'esprit du jeune adulte serait « loyal ». Sa mère ajouterait « intelligent », son père « fort », sa grande-sœur ajouterait un « rancunier » amer et bien senti. Mais ces adjectifs ne feraient qu'effleurer la surface de ce qu'était réellement Syd, car même pour sa famille qui le côtoyait tous les jours, et qui représentait tout son monde, le garçon restait un mystère. Il était le plus discret d'un assemblage de personnalités flamboyantes, mais restait têtu comme une mule et parfois méprisant, il était méfiant à l'égard de tout ceux qu'il ne connaissait pas. Cependant son sens de la justice était profond et immuable, et il savait se battre pour ses convictions.
Syd ne savait pas, à cet instant, combien sa personnalité allait l'opposer à une certaine Élineera Hei.
À contrecœur, le garçon dévala les escaliers de bois, ses yeux s'attachant aux tableaux de sa grand-mère, miroitant sous le soleil couchant. Demain il recevrait son premier Pokémon... il avait le droit, d'être un peu nerveux, excité, à cette idée ? Pourtant connaitre une de ces incroyables créatures signifiait qu'il allait quitter sa famille ; son enthousiasme était tout simplement égoïste... I-Il ne pouvait pas y penser.
Dans le salon aux tons chauds, sa mère, sa tante, toutes deux arborant un sourire complice.
- Ah bah enfin ! déclara la première en ébouriffant ses cheveux crépus. On se demandait si t'envoyais pas Otis à ta place, finalement !
- N'importe quoi, répliqua-t-il durement, la foudroyant du regard.
- Mais ah la la... J'espère que tu nous reviendras avec plus d'humour, mon fils ! soupira l'adulte en levant les yeux au ciel – comme le concerné il n'y pas cinq minutes. Ton frère est le premier à faire ces blagues, en plus !
- C'est différent quand c'est lui.
On pouvait le dire : Syd était intraitable quand il s'agissait de son frère. Ce fut à sa tante de s'avancer pour dissiper la tension, l'ex-Championne le scrutant d'un œil professionnel. Lui-même observa les deux femmes, un sourire réticent aux lèvres : sa mère aux cheveux lissés soigneusement, yeux d'ambres pétillants ; et Aloé à l'afro impressionnante, au regard bleu électrique.
Son sourire se brisa bien vite quand Aloé accrocha une énorme poêle en fonte à son sac-à-dos avant de s'éloigner en rigolant. Laissant derrière elle un Syd en complète perte d'équilibre, qui tituba avant de s'écraser contre la table du salon.
- Bon, comme ça tu pourras continuer à cuisiner les plats familiaux ! déclarait la conservatrice du musée avec satisfaction.
- Mais oui très bonne idée ! approuvait pendant ce temps l'autre adulte responsable de la pièce – ignorant totalement le cri de douleur de son pauvre fils –.
Fils qui se redressa difficilement, et persiffla : « si c'est ça je pars pas en voyage initiatique, je fugue ». Un blanc gêné suivit cette affirmation. Puis Aloé se fendit d'un énorme sourire forcé, et déclama avec énergie :
- Bon, trêve de plaisanterie, je t'emmène à la gare ! Fais tes bisous à ta moma et on s'envole, à moins que tu ne veuilles rater le début de ton voyage bien évidemment.
Le nouveau « n'importe quoi ! » de Syd fut enfoui sous l'énorme câlin de sa mère, qui ne le relâcha qu'après quelques longues minutes de tendresse. Il humait son parfum fleuri, il pensait à son enfance, il pensait à quand il était tout petit, Otis n'avait pas encore été percuté par ce camion de livraison.
Tout était normal.
Puis sa mère le relâcha et lui remit un portable, le faisant jurer de lui envoyer plein de textos et de l'appeler souvent, surtout ! S'il avait internet il pouvait toujours essayer le réseau des jeunes, Fessesdebouc, après tout c'était le préféré d'Otis ! Et il fallait utiliser Pioupiou pour contacter Rosa c'était mieux ! Et –
- Bon, on va devoir y aller, Angela, intervint Aloé. Quand même.
Alors sa tante le kidnappa et dix minutes plus tard, il était sur le quai bondé de la gare, parti pour Méanville, sous le regard mélancolique de l'adulte.
- Tu penses à ton propre voyage ? hasarda-t-il sous la lumière du couchant, un peu nerveux, mais se maîtrisant totalement.
Syd savait maintenir une façade totalement calme. Hors de sa famille, il était silencieux. Hors de sa famille il était rêche et allait au plus court et ne laissait rien filtrer. Il ne faisait pas confiance.
- Non, répliqua sa tante d'un air tranchant.
Syd se tendit. Les cris de la foule se turent.
- Je pense au projet dont tu m'as parlé, de chercher un médecin pour Otis avec l'argent du voyage.
Les prunelles ambrées du garçon rencontrèrent les iris électriques de sa tante ; il ne parvint pas à l'affronter, il baissa la tête. Se concentra sur un chewing-gum écrasé particulièrement rose. Ses oreilles bourdonnaient.
- Je vois pas la problème, marmonna-t-il avec mauvaise foi, haussant les épaules. Je t'ai dit que de toute façon j'accomplirai sérieusement mon voyage initiatique, chercher un médecin pour Otis c'est une idée en plus, elle ne va pas « remplacer » le programme...
- Très bien ! répondit Aloé.
Mais elle attrapa son menton et d'une poigne d'acier lui releva la tête, l'observant durement, scrutant son visage à la recherche du moindre mensonge, sondant ses yeux avec méfiance et amour à la fois. Dans la famille Redding-Park, les femmes ne blaguaient pas.
- Je ne suis pas sotte, Syd, si tu m'as demandé de ne pas en parler à tes parents c'est que tu prépares un coup en douce. Alors je te préviens tout de suite, neveu : si tu ne mènes pas ce voyage à son bout je te fiche la rouste du siècle. Et vas pas t'attirer des ennuis non plus !
- N-Non Aloé, j'te l'promets, répondit-il difficilement.
Sa tante le lâcha, et leva les yeux au ciel – ce qui semblait décidemment être un tic familial – avant de l'entraîner dans un immense câlin. Syd se fondit dans l'embrassade, le cœur battant sa chamade. Son train arrivait dans un grincement féroce, un vacarme assourdissant, autour de lui tout le monde se disait au revoir, des enfants jouaient à chat. Le monde était fait de tant de couleurs.
Mais tout l'être de Syd était réduit à une seule pensée.
Guérir Otis.
Et pour cela, recruter le plus grand savant d'Unys, peu importe son passé douteux ou sa disparition mystérieuse...
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Sinon, Angela, Rosa et Otis renvoient à des personnalités noires connus... sauriez-vous deviner lesquelles ? (Bonus : une question sur l'intrigue accordée si vous devinez les trois d'un coup !)
