Chapitre 2 : Ça vaut quoi la promesse d'un type en qui t'as pas confiance ?
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La nuit était tombée progressivement et il était désormais dans une obscurité quasi complète à l'exception de la petite fenêtre de la cave qui donnait une lueur nocturne minable.
Il avait mal partout, enfin, partout où il pouvait encore sentir quelque chose. Ses bras et ses jambes, à force de rester dans la même position, avaient fini par être totalement engourdis, après l'avoir fait souffrir un très long moment. Son nez était très certainement pété, à en juger par la douleur et la quantité de sang coagulé bloqué dedans et l'empêchant de respirer correctement.
Et voilà. On commençait la journée frais comme un gardon, heureux d'avoir déniché un hôpital intéressant, encore bourré de trucs utiles, et on la terminait attaché trop serré les bras dans le dos à une chaise de merde dans une cave à la con au milieu de nulle part. Chienne de vie. Merle aurait bien craché par terre s'il ne crevait pas à ce point de soif.
Il n'avait rien pu faire, absolument rien. La gamine ne l'avait même pas laissé se retourner, se contentant de lui incruster le canon de son flingue dans la nuque, plus froide qu'un foutu frigo. Finalement, il aurait mieux fait d'être un peu plus superstitieux. Les Dames Blanches existaient bel et bien dans le monde moderne, et de nos jour elles vous maudissaient à grands renforts d'armes à feu. C'était une mécanique bien huilée, il n'avait pas fallu deux minutes pour que ses potes la rejoignent et, une fois Merle désarmé, les mecs l'avaient salement avoiné jusqu'à ce qu'il bouffe la terre, avant de le relever, à moitié sonné, et de lui coller un sac puant sur la tronche, qu'ils ne lui avaient retiré qu'une fois attaché dans cette fichue cave.
Quel con. Il s'était fait avoir comme un bleu. Cette petite salope javelisée était parvenu à l'attendrir, et ça l'avait empêché de réfléchir comme il fallait. Mais il devait admettre que c'était vraiment tordu comme piège. Le dernier truc auquel il aurait pensé en voyant cette gosse bloquée et déconfite à la merci des rôdeurs, c'était qu'elle avait un flingue chargé sur elle. Il fallait être complètement timbrée pour se mettre soi-même en scène comme appât de façon aussi risquée, jamais il n'aurait pu s'imaginer qu'une gamine d'aspect si fragile avait un tel cran.
Quelle petite saloperie, putain. Celle-là, quand il lui mettrait la main dessus, il lui ferait passer l'envie de jouer les demoiselles en détresse.
Pour une fois — une rare fois — qu'il était bienveillant envers son prochain, voilà comment ça se terminait. On ne l'y reprendrait plus.
Quelque part, il pouvait se considérer chanceux, il était encore en vie. Ce qui, devinait-il, n'était certainement pas le cas de la majorité des gens que ces pillards attrapaient. Mais le fait que sa voiture ne contienne quasiment rien d'intéressant pour eux, et, surtout, le fait d'avoir parlé de Woodbury à la fille, lui avait offert un sursis. Ces types pensaient qu'ils pouvaient tirer davantage de lui en le faisant parler, ce qu'ils s'étaient employé à faire — en vain, car Merle n'avait pas desserré les mâchoires pour quoi que ce soit hormis des insultes et des provocations.
Eux, par contre, ils avaient la langue bien pendue. Forcément, un interrogatoire, ça fonctionnait toujours dans les deux sens, en posant une question, on donnait en même temps une information, même involontairement. Merle n'avait rien lâché, même pas son nom, mais il avait écouté et observé attentivement, et à force de les entendre bavasser entre eux, avait eu droit aux présentations indirectes.
Le petit jeune nerveux qui menaçait sans arrêt mais tapait peu, c'était Simon, l'autre type plus vieux avec une espèce de chemise hawaïenne de merde — probablement son frère vu sa gueule — c'était Matt. Le grand noir avec la barbe, les autres l'appelaient juste Rock, il causait pas trop, mais il adorait cogner et tripoter un couteau le reste du temps. Le quatrième, Joel, le meneur, il devait avoir à peu près l'âge de Merle, et c'était le seul à être un peu plus malin, enfin, à lui avoir donné l'impression de réfléchir un peu avant de causer en tout cas. C'était aussi le plus cruel et timbré de la bande, avec un truc assez inquiétant dans le regard. Merle ne pensait pas que les trois autres aient pu avoir la moindre envergure dans leur vie d'avant, mais ce Joel, c'était clair que c'était du résidu de tôle, et il y était pas resté qu'un peu.
Ce connard avait l'air de se croire dans un film de Scorsese, il ne l'avait pas touché une seule fois, se contentant d'ordonner à ses sous-fifres soit de lui refaire le portrait, soit de s'arrêter, et s'astiquant mentalement la bite d'être obéi au doigt et à l'œil. Il lui avait promis en partant que c'était juste le hors d'œuvre et que la suite le lendemain allait être bien différente, parce qu'il allait s'occuper de lui personnellement.
Merle pressentait qu'il ne bluffait pas, et il n'était pas tranquille du tout. Encaisser des coups, ça pouvait encore aller, mais Joel, frapper ça l'intéressait pas, ce qui le faisait bicher à lui, c'était torturer.
Ouais, ça craignait.
Il n'avait pas tenu sa langue par fidélité envers le Gouverneur, encore moins pour protéger Woodbury — Joel et ses connards n'étaient pas en mesure de constituer la moindre menace pour eux. Non, il avait fermé sa gueule parce qu'il savait bien qu'à la seconde où il leur donnerait les informations qu'ils exigeaient de lui, il signerait son propre arrêt de mort.
Ce n'était pas rare qu'il parte en exploration pour le Gouverneur tout seul, et même si ce dernier savait où il comptait se rendre, il ne s'inquiéterait certainement pas de ne pas le voir revenir avant un ou deux jours au moins, son statut de bras droit à Woodbury lui conférant une certaine autonomie. Et puis surtout, Merle n'avait pas la moindre idée d'où il se trouvait maintenant. Il n'aurait même pas su dire s'il s'agissait de la cave d'une ferme, d'une maison, ou d'autre chose, et ils avaient fait au moins cinq minutes de voiture durant lesquelles il n'avait rien vu.
Non, aucune aide à attendre de la part de Woodbury. Il était seul, comme il l'avait trop souvent été au cours de sa vie. Merle Dixon contre le reste du monde, ouep, il connaissait le refrain. Ces quatre trous du cul n'avaient pas la moindre idée d'à qui ils avaient affaire.
Son unique option pour le moment était de gagner du temps, même si ça signifiait encaisser des coups, voire pire. Ce qui était, certes, désagréable, mais moins que de mourir. Et puis il n'allait certainement pas donner à ces fils de pute la satisfaction de le voir craquer aussi facilement. Il allait falloir nettement plus que quelques bourre-pifs pour qu'il se mette à table.
Il n'allait pas crever là. C'est ce qu'il se répétait pour se donner du cœur au ventre. Non, il n'allait pas y rester, pas cette fois encore. Il allait trouver un moyen de s'en sortir. Se libérer de là. Il fallait juste être patient, attendre le bon moment. Ils allaient commettre une erreur, tout le monde finissait par le faire tôt ou tard, et ces gars-là étaient stupides, ils allaient forcément commettre une erreur. Le déplacer, le détacher, accepter qu'il aille pisser, n'importe quoi, une chance à saisir pour lui.
Ça allait venir, il suffisait d'attendre qu'ils relâchent leur vigilance, même juste un instant.
Il espérait quand même que ça allait pas trop trainer. Il était patient, très patient même, mais il avait vraiment envie de bouger de la chaise. Il n'avait plus l'âge pour ces conneries, son dos lui faisait un putain de mal, et cette saloperie de corde trop serrée lui sciait l'intérieur des coudes. Il pressentait malheureusement qu'il allait devoir rester comme ça jusqu'au lendemain. Bordel, ça allait être une longue nuit.
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Le bruit qui l'alerta plusieurs heures plus tard était très léger, mais pourtant immanquable dans le silence ambiant. Et dans l'état et la position où il se trouvait, il était bien incapable de dormir.
Les pas de loup descendirent l'escalier menant à la cave, et il entendit la porte s'ouvrir doucement dans le noir, et se refermer.
L'explosion de lumière d'un briquet l'éblouit et lui fit cligner des yeux. L'adolescente fantomatique, brièvement aveuglée elle aussi, couvrit à demi la flamme de sa main, le temps d'allumer la petite bougie chauffe-plat qu'elle avait apportée et posée au sol.
« Toi ! Espèce de sale pute de… »
La fille se précipita et lui mit les deux mains sur la bouche pour l'empêcher de crier.
« Chut, chut. Arrête de gueuler. S'ils m'attrapent à te parler, je suis foutue. »
Son regard était anxieux, son visage dans la lueur dans la bougie encore plus spectral et étrange que la première fois. Avec sa frange trop longue qui lui tombait sur les yeux, elle ressemblait à une apparition de film d'horreur.
« J'enlève mes mains si tu parles doucement, ok ? »
Après un instant d'hésitation, Merle hocha la tête. La fille s'exécuta.
« Qu'est-ce que tu fous là, salope ?
- Chut, parle moins fort. Je suis venue pour te faire une proposition. Est-ce que tu veux sortir d'ici ? »
Merle accueillit la question avec un froncement de sourcils.
« À ton avis, petite pute ? cracha-t-il.
- Je peux peut-être t'aider. Si tu réponds à mes questions.
- Ben voyons. C'est ça votre nouvelle méthode, à toi et tes copains, pour me tirer les vers du nez ? Bon flic, mauvais flic ?
- C'est pas mes copains. Le coup de la cabine, c'est eux qui me forcent à le faire. Moi aussi je suis prisonnière ici.
- Ah ouais ? J'ai pas l'impression qu'tu soies ligotée à une chaise avec le nez cassé.
- Ils ont tué toute ma famille. Chacun de ces types m'a violée au moins cent fois. »
Elle avait énoncé ça brutalement, avec un regard, non pas ému, mais dur.
« Soit tu réponds à mes questions, soit je m'en vais. Je risque déjà très gros rien qu'en étant dans cette pièce à te parler », reprit-elle.
Voilà, ça y était, se dit-il. L'erreur. L'instant de faiblesse dont il devait profiter.
« Pose tes questions.
- Est-ce que tu peux marcher ? »
La demande l'étonna. Il devait avoir l'air encore plus amoché qu'il ne se l'était imaginé pour qu'elle lui dise ça.
« J'peux même faire des claquettes et courir le marathon, rétorqua-t-il. Question suivante.
- Quand tu m'as emmenée à ta voiture, t'as dit que tu venais d'un endroit où je pourrais aller. C'est quoi cet endroit ? »
Et voilà, se dit Merle. Cette fille avait failli le surprendre avec ses simagrées, mais elle n'avait pas tardé à se démasquer. Il se permit un petit ricanement.
« Alors c'est ça le truc ? M'envoyer la mioche avec une histoire tristounette en espérant que je te dise à toi ce que j'ai pas dit à tes potes ? Vous me prenez vraiment pour un débile mental ! »
La fille soupira.
« D'accord, laisse tomber cette question. De toute façon je m'en fous. N'importe quel autre endroit sera meilleur qu'ici. »
À ce moment, le plancher craqua au-dessus d'eux. L'adolescente plaqua à nouveau ses mains sur la figure de Merle, pas juste sur sa bouche cette fois, mais aussi sur son nez, ce qui lui arracha un grognement de douleur. Elle se tourna en direction de la porte et il put clairement voir la trouille dans son regard, et quasiment lire dans ses pensées. Elle hésitait entre l'envie de rester et l'urgence de se sauver de la pièce. Quelques secondes s'écoulèrent, le silence seulement troublé par le plancher craquant sous les pas d'un homme traversant la pièce au dessus. À ce moment, Merle et la fille se retrouvèrent à partager exactement la même appréhension : entendre les marches de l'escalier de la cave craquer à leur tour.
Après un long moment de silence, la tension retomba. La gamine relâcha la respiration qu'elle avait retenue sans le vouloir, et retira ses mains.
« Je veux juste partir. M'en aller d'ici, peu importe où », souffla-t-elle en regardant Merle droit dans les yeux.
Elle était toujours nerveuse, mais la peur dans son regard s'était effacée pour laisser place à nouveau à de la dureté et de la résolution.
« J'ai un marché à te proposer. Je te libère, je t'aide à récupérer tes affaires et ta voiture.
- Et en échange ?
- Tu me sors d'ici avec toi et tu m'emmènes là d'où tu viens.
- Ça peut se faire.
- Il y a une autre clause. Je veux aussi que ces fils de pute crèvent. Tous les quatre. »
Ça par contre, c'était plus inattendu.
« Qu'est-ce qui me dit que je peux te faire confiance ? questionna Merle.
- Rien. Tu peux pas me faire confiance. Et moi non plus j'ai pas confiance en toi. J'ai confiance en personne. T'as juste pas d'autre moyen de sortir d'ici. Moi par contre j'aurais d'autres occasions. »
Elle se redressa et regarda à nouveau la porte.
« C'est ta seule chance de t'en tirer vivant. Ce qu'ils t'ont fait subir aujourd'hui, c'était rien. Demain, c'est Joel qui va s'occuper de toi, et tu n'as pas la moindre idée de ce qu'il va te faire, ce dont il est capable. Les gens qu'ils attrapent, Joel ne les garde jamais, jamais plus que deux jours.
- À part toi on dirait », rétorqua-t-il.
Elle le toisa impatiemment.
« Je peux revenir dans cinq minutes avec ta prothèse et ton arme et te détacher. Ou bien je peux te laisser là où tu es, et je ferai la même offre au prochain qu'ils attraperont. À toi de choisir. Décide-toi vite, parce que dans cinq secondes je vais sortir de cette pièce, et tu n'auras pas d'autre chance. C'est à prendre ou à laisser. »
Merle n'eut pas à réfléchir beaucoup. Il n'avait pas besoin de faire un effort d'imagination pour essayer de deviner ce que l'autre taré lui réservait d'ici quelques heures. Le sol en béton de la cave était maculé de sang à plusieurs stades d'ancienneté. Beaucoup trop pour se permettre le luxe d'hésiter.
« Je prends.
- Et tu vas m'emmener avec toi ?
- Oui.
- Promets-le.
- Ça vaut quoi la promesse d'un type en qui t'as pas confiance ?
- Rien du tout. Mais promets quand même.
- Je promets que j'te sors d'ici vivante si j'peux.
- Et que tu me laisses t'accompagner ?
- Ouais. Maintenant détache-moi. »
Elle le dévisagea longuement.
« Tu viens de faire une promesse, tâche de pas l'oublier. »
Elle lui tourna le dos et se dirigea vers la porte après avoir récupéré sa bougie.
« Hey, qu'est-ce que tu fous ? Détache-moi, bordel ! »
Elle se retourna et lui fit signe de parler plus bas.
« Je vais revenir.
- Détache-moi d'abord, putain !
- Ta gueule et reste tranquille, idiot. »
Elle souffla la flamme, les plongeant à nouveau dans l'obscurité. La seule chose qu'il entendit ensuite fut le bruit de la porte et les pas légers remontant l'escalier.
Dans le noir, l'esprit de Merle turbinait à plein régime. Est-ce qu'il était en train de tomber une seconde fois dans le même panneau ? Après tout cette petite saleté l'avait bien entubé une fois, qu'est-ce qui l'empêchait de remettre ça ? Elle l'avait baisé un coup par derrière, et peut-être qu'elle était en train de le refaire par devant.
Cependant, il avait cru percevoir quelque chose de différent cette fois. Elle n'avait pas du tout joué la carte de la petite chose fragile comme lors de leur première rencontre. Elle n'avait pas cherché à l'apitoyer, et ne l'avait pas supplié de l'aider. Elle avait quitté son personnage d'enfant pour lui montrer un visage incroyablement dur et résolu. Alors, soit elle et ses copains étaient très intelligents et fins psychologues — ce dont il doutait fort au vu du passage à tabac brutal et stupide qu'il avait subi plus tôt — soit cette gamine venait finalement de montrer un tant soi peu de sincérité.
Mais ce qui avait fini par le convaincre, ce n'était pas son histoire, ni le fait qu'il avait le dos au mur, ni la certitude que cette fille avait effectivement une lueur d'angoisse dans le regard à chaque fois qu'elle mentionnait ces types. Non, ce qui l'avait décidé, c'était cette expression qu'elle avait eue, lorsqu'elle avait déclaré qu'elle voulait qu'ils meurent.
Personne ne pouvait simuler un regard comme ça.
