Chapitre 2 : La mélodie des mains.

Quatre petites têtes virevoletaient en tout sens. Quatre petites têtes, deux blondes, une rouge et une blanche, au loin, fleurissaient le champ de neige. L'une d'elle semblait à l'écart, pure, sereine, calme. Elle dégageait une sensation de tranquillité tandis que les trois autres s'agitaient en tout sens. Contrastant le tableau de leur énergie enfantine. Leurs visages étaient, à tous, à moitié recouvert d'une écharpe. Leur souffle chaud passait à travers et une brume s'échappait dans l'air au rythme de leurs respirations et de leurs mots.

"Allez Toy, passe-moi la balle !, cria le blond empressé

-Non, tu vas la garder pour toi tout seul si j'te la passe, Mello, je préfère amplement la donner à Matt. Au moins, il n'est pas égoïste."

Matt semblait épuisé et ne tarda pas à figurer aux deux autres qu'il comptait rentrer jouer, seul. Sa manette l'attendait. Near le suivit des yeux. Il commençait à avoir froid, il pensa faire comme Matt.

"Bordel, les v'là déjà repartis ! Je ne resterai pas coincé avec toi, je rentre ! " lâcha Mello, agacé.

Toy ne lui répondit pas, se contentant de hausser un sourcil, l'air perplexe. Elle avait tendance à ne pas prendre en compte ce que disait le blond et répondait toujours en haussant du sourcil dans ce genre de situation. Cela faisait maintenant deux semaines qu'elle était à l'orphelinat. Elle s'était habituée à la présence des trois garçons, même si l'un d'eux parlait très rarement et faisait plus figure de plante verte qu'autre chose. Cela dit, elle trouvait sa présence réconfortante, il dégageait quelque chose d'agréable. Pas comme ce Mello prétentieux et égoïste, une vraie tête de mule celui-là. Quand il l'avait accueillie, elle avait d'abord pensé qu'il serait gentil et attentionné. Que nenni. Il n'avait apporté qu'un interêt curieux. Matt, lui, ne parlait pas énormément mais quand il disait quelque chose, c'était assez sympathique. Qu'il tente maladroitement de lui remonter le moral ou qu'il balance une remarque acerbe à Mello quand il dépassait les bornes, dans tous les cas, elle appréciait.

Une fois, Matt n'avait pas réussi à la calmer après que le blond lui a lancé des horreurs à la figure. Lui rappelant son statut d'orpheline, sa chétiveté, sa faiblesse. La fillette n'avait pas supporté et avait fondu en larmes. Il s'était moqué d'elle à ce moment-là. Les yeux de Toy s'emplirent de tout autre chose. Quelque chose de noir et de haineux. Elle se releva, toisa Mello et lui asséna un coup de tête vif, net et précis en plein sur le plastron, coupant le souffle et la parole à cet enfoiré. Il n'avait pas apprécié et avait répliqué avec un coup de poing sur la joue. Qu'elle bloqua avec son avant-bras. Il relança un autre coup de poing de son autre bras, qu'elle bloqua aussi. Il s'était alors énervé de plus belle et avait insulté la petite de tous les noms d'oiseaux qu'il connaissait (et la liste était longue). Néanmoins, il ne retenta pas de frapper Toy. Trop agacé, il s'était enfermé dans sa chambre et n'en ressortit pas avant le souper. Même Matt n'avait pas réussi à calmer son ardeur. Et s'était vu retirer le droit d'accès de la chambre le temps que le blond ait fini de piquer sa crise.

Quand ils furent tous rentrés, les enfants entendirent le bruit d'un moteur de voiture. Ils écarquillèrent les yeux et se regardèrent. Mello et Toy se dirigèrent vers l'entrée pour voir de quoi il en retournait. Matt et Near restèrent là, regards croisés. Ils avaient assez bougé pour aujourd'hui. Ils comprirent leur désir mutuel de s'emmurer dans leur chambre, se firent un signe et se séparèrent. Matt monta au deuxième étage de l'aile Est tandis que Near se dirigea au premier étage. De l'aile Est aussi. Là où se situait sa chambre.
Mello lança un regard compétitif vers Toy.

"Alors, la limace, on se traîne ?

-T'es vraiment immature, Mello..."

Le blond, carnassier, sourit à pleines dents et fonça dehors.
Une longue voiture noire était garée là. Roger se tenait devant. Une silhouette se dessina au loin. Ebouriffée. L'enfant semblait grand. Mais pas plus grand que Mello, et encore moins de Matt.

"Mello, penses-tu qu'il soit plus âgé que nous ?

-Hum, c'est possible mais quand je te vois, petite naine, je me dis que tout est possible.

-Je ne suis pas si petite que ça.

-Que tu crois. Tu es minuscule. Un grain de poussière, Toy.

-..."

Toy sourcilla. Inutile de discuter avec Mello. Elle n'aimait pas les conflits et le blond avait tendance à en créer quand on lui tenait tête plus de vingt secondes. Aussi, elle préféra laisser passer. Elle se dirigea vers Roger pour accueillir le nouvel arrivant.
De près, il lui semblait imposant. Il faisait presque une tête de plus qu'elle. Tête qui était parsemée de mèches noires, rebelles, qui partaient de tous les côtés. Le regard émeraude de l'enfant était pointé en direction de Roger et ne le lâchait pas. Il n'avait même pas balayé Toy quand elle était arrivée.

"Bienvenue à la Wammy's House, petit. C'est ici, ta nouvelle maison. Tu vas aussi obtenir un nouveau nom car ta nouvelle famille, c'est nous. Et cela te gardera en sécurité. "

L'enfant ne broncha pas. Aucun mot de protestation ne sortit de sa bouche. Seules ses mains se mirent à bouger. Effectuant des gestes rapides et précis. Roger ne fut pas étonné le moins du monde.

"Ne t'en fais pas, ta chambre est déjà prête. On va bien s'occuper de toi. Tu as déjà quelques camarades qui sont venus te voir."

Le vieil homme désigna Toy et Mello et l'enfant tourna enfin ses yeux dans leur direction. Il sourit doucement et fit un geste de la main. Une fois pour Toy, et une fois pour Mello. Mello répondit au geste mais la fillette de comprit pas. Elle interrogea le blond d'un sourcil.

"C'est le langage des signes. Tu ne connais pas, la naine ?

-Non... Et je ne suis pas une naine, encore une fois.

-C'est ce que disent toutes les naines."

Toy le fusilla du regard puis se rapprocha du nouveau.

"Bonjour, moi, c'est Toy, et l'idiot là-bas, c'est Mello. Bienvenue, j'espère que tu te plairas ici. Je suis arrivée il y a deux semaines. Tu verras, on s'y fait vite.

-..."

L'enfant se retourna vers Roger, effectuant une série de mouvements avec ses mains. Roger prit ensuite la parole.

"Il te remercie et s'excuse de ne pas pouvoir te répondre autrement. Il peut comprendre ce que tu dis en lisant sur tes lèvres, mais il ne peut pas parler à cause de sa surdité. Il espère faire plus ample connaissance avec toi, ainsi qu'avec Mello. Bon, les enfants, je ne voudrais pas vous presser mais je commence à me geler le nez, ici. Rentrons, conduisons le petit Deaf, à sa chambre.

-Deaf ? Sérieusement ? lança une tête blonde derrière eux.

-Oui, Deaf. Aurais-tu quelque chose à y redire, Mello ?

-J'aurais beaucoup de choses à y redire si vous m'aviez affublé d'un tel nom, mais si ça ne le gêne pas, ça ne me concerne pas. "

Ils accélérèrent leur cadence. Roger les conduisit dans une chambre du troisième étage de l'aile Ouest. Deaf s'y avança lentement, observant tout autour de lui pour s'imprégner de l'endroit. De cet endroit qui serait son foyer pour les années à venir. Il ne semblait pas décontenancé. Roger lui fit le discours habituel sur les habitudes et les règles de l'orphelinat. Deaf hocha la tête et sourit. Le vieil homme prit congé, content de ne pas avoir dû sécher des larmes, pour une fois. L'enfant se retourna vers la fillette et le blond et fit un signe de tête pour leur exprimer sa gratitude. Mello émit une série de mouvements, lui expliquant que s'il avait besoin de quelque chose, il ne fallait pas hésiter puis partit rejoindre Matt dans sa chambre. Laissant Toy, seule avec Deaf.

"Ca va aller ou tu as besoin d'aide ?" demanda la fillette un peu mal à l'aise.

Le garçon croisa les bras et les relança sur les côtés pour signaler que non, il n'en aurait pas besoin.

"Je vais te laisser t'installer tranquillement alors."

Elle sortit de la chambre et alla s'asseoir sur un des bancs qui se trouvait dans le couloir, s'enroula dans son écharpe et ferma les yeux. Une petite pause, de temps en temps, c'était agréable. Quelques minutes après, elle entendit une petite voix, fluette. Qui, doucement soufflait une mélodie :

" Twinkle, twinkle, little star,
How I wonder what you are.
Up above the world so high,
Like a diamond in the sky.

When the blazing sun is gone,
When he nothing shines upon,
Then you show your little light,
Twinkle, twinkle, all the night. "

La fillette crut halluciner l'espace d'un instant, se secoua la tête, frappa ses joues mais la berceuse était toujours audible :

"Then the traveler in the dark,
Thanks you for your tiny spark,
He could not see which way to go,
If you did not twinkle so.

In the dark blue sky you keep,
And often through my curtains peep,
For you never shut your eye,
Till the sun is in the sky."

Toy suivit l'origine du son et se rendit compte qu'il venait de la chambre de Deaf. Elle se persuada une seconde fois qu'elle avait des hallucinations. Mais, elle ne put s'empêcher d'ouvrir la porte pour vérifier et quelle ne fut pas sa surprise en découvrant le garçon assis au bord de sa fenêtre, chantonnant de plus belle, le regard perdu au loin. Elle resta là sans dire un mot, prenant plaisir à écouter la si belle voix d'un enfant qu'on lui a dépeint comme incapable de parler. Mais il chantait. La petite était perdue. Perdue dans la contemplation. Le petit chanteur entama le couplet suivant avec plus de ferveur, emporté par ses rêveries, sa voix se fit plus juste, et plus haute. Il chantait si aigu que la fillette pensa, durant quelques secondes, que la sienne rivalisait avec celle du fumeur enroué. Quand il eut fini, le petit garçon se retourna, comme pour reprendre son souffle et tirer sa révérence au paysage enneigé qu'il tenait pour public. Ses yeux s'écarquillèrent en rencontrant ceux de Toy. Il montra alors une terreur qu'il n'avait pas manifesté depuis son arrivée. Totalement déboussolé, ne sachant que faire, comment réagir après qu'il a été entendu par une autre personne.

Il aimait énormément chanter. Mais il ne s'entendait pas. Et ce, depuis ses quatre ans. Il n'avait pas conscience de ce qui parvenait aux oreilles des autres. Ca le détendait de chanter. Ca lui libérait la gorge, il se sentait si bien après. Mais il ne voulait pas être entendu. Surtout pas par cette inconnue qu'il ne connaissait pas. Qu'est-ce qu'elle penserait de lui ? Qu'est-ce qu'ils penseraient tous de lui quand elle leur aurait raconté ce qui était arrivé ? Tout en panique, le garçon s'agita et commença à pleurer.

Toy comprit enfin, sans mot, sans signe de la main, ce qui se passait dans l'esprit de Deaf. Elle comprit qu'il était en grand désarroi, pour des raisons légitimes. Elle comprit qu'il n'avait pas conscience de ce talent. Elle comprit qu'elle devait absolument faire ceci. Elle se rapprocha du garçon, un sourire chaleureux sur le visage et le prit dans ses bras, lui tapotant doucement le dos pour calmer son angoisse bien que son visage passait difficilement sur l'épaule du garçon, trop grand par rapport à elle. Elle ne le laisserait pas seul. Le garçon mit un petit temps à comprendre le bien que lui voulait Toy, commençant à se rasséréner dans cette étreinte fraternelle. Une étreinte qu'il n'avait jamais connue avant. Une étreinte qui fut les bras accueillants de la Wammy's House, ces bras auxquels il ne se serait jamais attendu.