Coeur de Glace

-chapitre 3-


« Elle pensait ne pouvoir reprendre le cours de sa vie sans lui. »

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Il cligna plusieurs fois des yeux, encore hébétés par cette découverte qu'il souhaitait plus que tout voir disparaître. Et en même temps il cherchait à se comprendre. Pourquoi ne voulait-il pas que cette femme soit sa sœur ? Pourquoi n'arrivait-il pas à accepter, maintenant, le fait que quelqu'un pense encore à lui à travers la mort ? Ne devrait-il pas être heureux ?

Il avait peur. Peur d'avoir fait la pire bêtise de sa vie en allant non pas réveiller les cadavres, mais l'âme de sa sœur, encore bien vivante. Elle respirait. Tout comme lui, mais d'une autre manière. Son cœur battait. Comme lui, cependant, c'était différent. Même la Soul Society ne pouvait combler ses quelques différences dont il pouvait s'apercevoir.

-Pourrais-je savoir comment ça se passe ? Pour toi ?

Son ton était bien moins maladroit que la première fois. Elle avait reprit de l'assurance et le fixait droit dans les yeux. De son regard si profond. Celui d'une femme qui avait souffert. Et ce bien plus que lui. Sa question ne l'étonnait même pas, il s'y attendait. Mais comment expliquer sans briser de nouveaux tabous ?

Pendant quelques minutes il ne sut que dire. Cherchant ses mots dans ses rapides coups d'oeils autour de lui. Mais finalement il hocha faiblement la tête avant de resserrer la prise de ses mains sur ses cuisses.

-Je suis mort.

C'était peut être ridicule, mais il tenait à le préciser. Qu'elle sache que non, il n'avait pas survécu pour aller ensuite se cacher quelque part. Mais qu'il avait affronter, droit devant lui, la fin de son existence en tant que simple homme.

Un éclat disparut dans ces yeux. Elle venait apparemment de comprendre qu'à travers sa phrase, il tenait à préciser qu'il ne resterait pas ici, avec elle. Et cela, elle avait tant de mal à l'accepter. Après tant de mois passés à pleurer sur cette dalle de pierre, après avoir commencer peu à peu à oublier, voilà qu'il se tenait devant elle, comme revenu d'entre les morts, le jour de son… Ce jour où il avait perdu la vie. Comme par hasard. Et il repartirait, d'ici quelques heures voir minutes. Elle le sentait, il ne l'appréciait plus. Elle n'était que simple inconnue à ses yeux, un souvenir à effacer. Quelque chose qu'il avait apparemment oublier.

Ca faisait mal.

-Cependant… Comme toutes les âmes… Je… Mon existence continue ailleurs… Enfin…

-Dans une sorte d'autre monde ?

Il acquiesça alors qu'elle baissait la tête, crispant légèrement son corps entier, se mordillant nerveusement les lèvres. Voilà qu'elle recommençait à perdre ses moyens pour de simples phrases. Mais qui n'aurait pas réagit ainsi ? Cependant, maintenant qu'elle connaissait le sort qui l'attendait, la mort lui semblait bien plus familière, plus proche et chaleureuse.

-J'appartiens à une… Classe de personnes dotaient de pouvoirs et je suis… Au service de la société… En quelque sorte… Je suis différent des simples morts…

Pourquoi cela ne la surprenait pas ? Elle sentit même ses lèvres esquissaient une vague esquisse de sourire alors qu'il la dévisageait, apparemment lui aussi assez étonné. Elle s'expliqua d'une simple phrase.

-Tu as toujours ce don de te mettre en avant pas rapport aux autres… Comme la plupart des Hitsugayas.

Une ombre était apparut dans ces yeux bleus qui lui faisaient face. Apparemment, selon son attitude, elle ne se considérait pas comme appartenant à cette classe d'Hitugaya. Et elle se plaçait à un niveau inférieur par rapport à cela. Et pourtant, elle la possédait cette aura d'autorité, de différence. Il l'apercevait du coin de l'œil mais elle semblait incapable de la ressentir.

-Et je suis ici pour une mission… Brève.

Alors ainsi il allait vraiment bientôt partir ? Sinon pourquoi aurait-il volontairement appuyé sur le dernier mot de cette phrase ? Oui. Il ne se sentait pas à sa place ici, il avait besoin d'air, d'aller là où il vivait maintenant, de retrouver ceux qui lui étaient importants. Et elle n'en faisait apparemment plus partit. Mais pouvait-elle lui en vouloir ? Ne réagirait-elle pas ainsi si elle-même se trouvait dans pareille situation ?

-Je vois. Tu vas donc repartir bientôt.

Elle avait fait disparaître l'animosité de sa voix, mais cela ne la rendait que plus faux et dénuée de toute émotion. Elle savait qu'elle ne pourrait supporter correctement ce nouvel abandon de sa part. Elle lui avait déjà tant pardonné. Pourrait-elle le défendre encore une fois, effacer cette horrible douleur ?

-Pourquoi sommes-nous tous si froids ?

Cette simple question lui avait échappé, soufflée avec la plus grande douceur du monde alors que ses doigts se refermaient difficilement sur son jean délavé par le temps.

-Nous sommes la glace. La glace est ce que nous sommes.

Elle releva la tête en sa direction fronçant tristement les sourcils. Cette réponse était la même que celle de son père. Ce père si froid. Marié à cette femme si froide elle aussi. Des parents impassibles, sans aucune émotion, s'éloignant peu à peu de ces encombrants enfants. Et surtout de ce fils qui ressemblait tant à la glace. Avec ces cheveux blanc comme la neige et ses yeux si clairs, tel un reflet sur du verre. Et elle ? Elle l'avait protégé, loins de ces sarcasmes, prête à tout pour l'éloigner hors de ce monde.

-Heu… Comm… Comment suis-je mort ?

Elle écarquilla les yeux, sortant de sa réflexion. Muette par l'étonnement. Il y avait tant d'hésitations à peine cachées dans cette voix qui espérait la réalisation de sa dernière demande. Et cependant, elle ne le blâma pas. Même si cela devait lui faire mal, autant qu'il sache, qu'il se rappelle de ce jour. Cet ultime jour où elle a comprit que toujours, elle resterait seule.

En silence. Elle se leva. Il leva un peu la tête, la suivant du regard alors qu'elle disparaissait dans une autre pièce pour en ressortir quelques minutes plus tard, une enveloppe à la main. Bizarrement, ses entrailles se tendirent alors qu'elle lui tendait le papier à l'encre à demi effacé. Pourquoi ce soudain malaise ? Parce qu'il venait de comprendre. Et qu'il se sentait coupable. Non seulement sa mort avait dû détruire les espoirs de sa… De Mayuri, mais en plus, il avait fallu qu'il… Qu'il… Que ce soit volontaire.

Ses maints tremblèrent quelque peu alors qu'il sortait une feuille couverte d'écriture. Il la contempla pendant un instant avant de se résoudre à la lire, l'esprit embrumé. Décidément, il n'aurait jamais cru faire tant de découvertes sur son passé. Il n'aurait jamais pensé revoir cette sœur, et dans son sillage, son existence, d'avant. Et maintenant, il s'apprêtait à retrouver une nouvelle parcelle de sa mémoire, son propre caractère qui allait forcément se faire ressentir. Surtout dans une lettre comme celle qu'il avait rédigé, avant.

"Onee-san…

Je sais. Je suis un lâche. Je n'imagine même pas la souffrance que je vais encore te causer. A toi qui est si forte. A toi qui n'a de cesse de me protéger, de m'éloigner de ce monde, d'endurer ce que je n'aurais pu. A ma place.

Cependant, continuer à vivre ainsi ne peut continuer. Je ne veux pas te voir pleurer. Je ne pourrais supporter cette énième fois. Je sais que c'est l'amour que tu as pour moi qui te pousse à faire ça, mais maintenant, je voudrais que tu m'oublies. Que tu souris. Et que tu sois heureuse. Que tu quittes ce petit appartement, que tu te trouves des amis et que tu sois heureuse.

Ne pense plus aux paroles de Père et Mère. Ils ne savent même plus à qui ils s'adressent. Je te trouve au contraire bien moins pitoyable qu'eux-mêmes. Ils ne connaissent pas la réalité de la vie. Qu'ils continuent de vivre dans leur prison de verre, et soit tranquille.

Mais ici. Ce n'est pas ma place. Je l'ai ressentit depuis le début. Et il y a cet appel qui ne cesse de résonner en moi. Car, ailleurs, une place m'attend, une place qui me permettrait de rendre heureux ceux qui ne le sont pas. Et moi je ne veux pas que d'autres souffrent autant que toi. Aussi je dois partir. Ne t'inquiètes pas, je suis sûr de ne pas souffrir. Pense plutôt à toi. Je sais que je serai bien là où je vais, je sais que quelqu'un m'y attend et je sais que maintenant je dois le rejoindre.

Qui est-il au point d'égaler ton amour ? Je ne sais. Mais ne soit pas triste. Je sais que c'est facile de dire ça, que je t'impose encore une fois le poids de mes bêtises, mais souris. Pas pitié, souris. J'avoue que j'aimerai encore une fois tes yeux couleur nuit, que je voudrai y revoir une dernière seconde cet éclat qui y brille. Mais je me dois d'être fort. Assez en tout cas pour affronter la mort.

Certes je suis lâche de choisir la fuite. La fuite ailleurs. Mais est-ce vraiment le cas ? Je rejoins simplement mon monde, l'endroit qui m'attend depuis le début et je m'apprête enfin à naître. Sous un nouveau jour.

Et en attendant qu'un jour tu m'y rejoignes, j'espère pouvoir te revoir. Aussi je reviendrai bientôt, le plus vite possible et j'espère t'entendre rire malgré mon geste plus qu'égoïste.

Promis. Au revoir Mayuri…

Hitsugaya taïcho."

Il replia la lettre. Un sentiment de malaise s'installant dans la pièce. Du moins pour lui, car elle se contentait de scruter son visage, impassible. Il avait été surpris de voir son titre suivre sa signature. Se doutait-il à ce point de la destinée qui l'attendait ? Avait-il vraiment ressentit cet appel l'attirait inexorablement loin de sa s… Sœur qu'il semblait aimer pourtant profondément ?

-Tu as vraiment volé… Un véritable Ange de glace tombé du ciel, apportant avec lui les premières neiges.

Ses yeux clairs se perdirent dans le regard éteint de Mayuri qui venait de prendre la parole. Le ton sec, comme cherchant à ne pas se laisser entraver par ce souvenir qui devait lui revenir peu à peu.

Il n'avait besoin d'autres détails. Il avait comprit. Cela expliquait même l'origine de son Bankaï. Mais surtout, il venait de comprendre quelque chose d'important. Malgré l'amour qu'elle lui portait, sa présence la gênait. Il avait bouleversé autant qu'elle son existence. Et le lien qui les unissait augmenté leurs souffrances.

Et pour solution, ils devaient se quitter. Définitivement. Et s'oublier. Ainsi seulement ils pourraient continuer à vivre. Il se doutait cependant que cela ne serait pas facile et c'était pour ça qu'il devait accélérer les choses. Au détriment de ce lien.

Aussi il reposa la lettre sur la table basse avant de se lever en silence, bientôt suivit par la jeune femme qui commençait à se douter de sa réaction. Après tout, elle continuait à être sa sœur. Malgré tout ça. Et elle venait de comprendre. Elle arrivait à décrypter chacun de ses gestes, et elle se préparait à ces paroles qui chercheraient à l'atteindre, à la blesser. Par cette démarche maladroite, elle savait qu'il cherchait à les soulager tous les deux. En la blessant suffisamment pour qu'elle le haïsse. Pour qu'elle l'oublie. Car ils avaient beaux faire partit de la même famille, elle avait beau souhaiter au plus profond d'elle-même sa présence définitive en ces lieux, cela n'était possible. Et seule la douleur se ferait ressentir dans cet échange qui contournait les lois de la nature elle-même.

-Alors ainsi. Tu pars. Et ton cœur ? M'a-t-il lui aussi définitivement oublié ?

-Dans mon cœur, il n'y a plus de place pour toi.

Et voilà. La première remarque assassine. Elle avait beau savoir que leur séparation les soulagerait tous deux, elle sentit quand même ses yeux s'embuaient peu à peu, sa dernière muraille se craquelant.

-Nous ne sommes vraiment que glace ?

Ca faisait mal. Tellement mal. Leur famille resterait ainsi. Eloignée des autres. Perdue dans les hauteurs gelées. Dissociée par la mort. Eclatée par sa simple volonté.

-Pourquoi cette question alors que tu possèdes en toi la réponse ? Oublions nous une bonne fois pour toute.

Voilà. Ils s'apprêtaient à s'effacer l'un de l'autre de leurs esprits respectifs. Ils s'apprêtaient à briser ce lien. La dernière chose qui les liait tous les deux.

-J'espère pour toi que la vie saura t'apporter ce que je ne peux te promettre. Nous sommes maintenant trop différents et éloignés. Se revoir ne nous mènerait à rien.

-Je… Je le sais… Bien… Ce sont… Mes larmes, qui coulent toutes seules…

Une dernière fois, il se tourna vers sa sœur. Cette femme portant le nom de Mayuri qui le contemplait, les joues humides, un sourire tendre sur le visage. Ce même sourire que dans son existence il avait tant apprécié. Il le savait, en lui, il le ressentait.

Et après un dernier instant, il quitta prestement l'appartement, la laissant derrière lui, refermant la porte définitivement sur ses anciens souvenirs, faisant face à la mort. Et ce entièrement. Après tout, connaître sa famille d'avant n'était pas une bonne chose, cela faisait trop souffrir, et les regrets n'étaient rien à côté de ces retrouvailles.

-Adieu.

Un dernier mot. Elle glissa à genoux au sol et laissa libre court à sa douleur qui lui brûlait la gorge, enserrant sa poitrine sous un étau invisible. Ca faisait si mal. Et pourtant du bien. Elle ne savait même plus quel était le pire. Elle ne préférait pas le savoir. Se contentant de regarder cette porte. Se trouvant au sol, au milieu de cet appartement où elle avait vécu tant de temps et qui lui paraissait soudainement… Plus vide que jamais.

Il s'arrêta au coin de la rue avant de jeter un dernier regard à l'unique fenêtre de l'endroit où ils avaient vécus. Derniers membres de cette famille de glace. Comme son cœur. Car qu'il le veuille ou non, cela resterait toujours en eux, que ce soit lui ou sa sœur ou encore même ses parents qu'il ne reverrait jamais.

Et cette glace qu'était son amour, ne pourrait un jour fondre.

Jamais.

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« Il savait que jamais 'il ne pourrait continuer à vivre avec elle. »

Owari


Disclaimer : Tite Kubo

- Mayuri Hitsugaya : Xunaly