Chapitre 3 : L'art de se trouver un coupable

Sebastian avait pour ainsi dire pris ses aises au manoir. Juste après l'épisode de l'incendie, il s'était réveillé dans le hall. Sur le coup, il avait craché toutes les insultes qui lui passaient par la tête, furieux contre Ruvik qui semblait se complaire à le trimbaler d'un lieu à un autre. Il s'était relevé et dirigé vers la sortie, quand une douleur était partie de sa jambe droite, le clouant sur place. Remontant son pantalon pourtant intact, il avait découvert une énorme plaie. Il ne serait pas allé loin avec une telle blessure. Aussitôt, il l'avait attribuée à Ruvik. Il veut me garder ici. Heureusement pour lui, le manoir avait été comme purifié. Il ne croisa pas l'ombre d'une créature. Ruvik ne lui faisait plus non plus de visite surprise, comme si une trêve avait été signée dans cette grange. Sebastian le regrettait presque.

Cependant, Ruvik demeurait présent, d'une certaine manière. Ses souvenirs couraient encore dans les couloirs. Parfois, il avait dix ans ; d'autres fois, la quinzaine. Mais jamais l'adulte ne se remontra. La première nuit qu'il passa au manoir, Sebastian s'allongea dans le lit des parents de Ruvik, mais il ne put fermer l'œil. Il percevait les plaintes de la mère suppliant son mari, sourd à ses prières, de ramener son fils, enfermé et caché comme un monstre. Puis des cris affreux avaient retenti et l'avaient fait sauter du lit. Un Ruvik adolescent, couvert de pansements, se tenait devant le lit, un couteau de boucher dans la main. A ses pieds, ses parents gisaient, poignardés à mort.

- Vous pensiez me contenir si longtemps ?

Le souvenir s'adressait aux morts, mais Sebastian conservait la désagréable sensation que même cette image du passé le fixait, analysait ses réactions. Son degré de peur et de répulsion. Peut-être d'approbation ? Sebastian avait quitté la chambre, les yeux vitreux le suivant, et passé le reste de sa nuit dans une autre chambre, à maudire la plaie qui le contraignait à demeurer entre ces quatre murs. Le lendemain, l'esprit embrumé par sa nuit agitée, il s'était rendu dans la salle à manger. A peine s'était-il approché de la porte que des éclats de voix lui étaient parvenus, à travers le bois. Un homme à l'air grave, richement vêtu, criait. Rien dans son apparence ne laissait supposer qu'il fût prompt à de telles colères. Pourtant, il l'était.

- Chéri, est-ce si grave ? S'enquit une voix féminine dévorée par l'angoisse.

- Tais-toi ! Notre enfant devient un blasphémateur, tourne le dos à Dieu et c'est tout ce que ça te fait ? Toutes ces sottes idées de science doivent venir de toi ! Il faut maintenant que ce soit moi qui les lui sorte de la tête !

Une gifle, de celles capables de faire chanceler un adulte bien portant, claqua. De nouveau, une voix de femme, beaucoup plus jeune, catastrophée.

- Père, qu'avez-vous fait ?

Les portes s'ouvrirent brutalement et la mère et la sœur sortirent d'un pas précipité, emportant loin de la fureur du paternel le garçon inconscient. Sebastian regarda les fantômes gravir les marches quatre à quatre jusqu'à ce qu'ils s'envolent en un nuage de fumée bleuâtre. Pauvre gosse. Un enfant était la chose la plus sacrée au monde à ses yeux. Lui porter atteinte constituait le pire des crimes. Malgré ce germe de colère et de compassion qu'il ressentait, Sebastian s'efforça de se ressaisir. Ruvik ne lui montrait pas cela par hasard. Du conditionnement ? Il veut que j'ai pitié de lui... Je ne dois pas. Même si c'était difficile maintenant.

Puis, tout s'était subitement arrêté. La fréquence des apparitions avait diminué, jusqu'à ce qu'elles disparaissent complètement. Sebastian n'avait alors pas tardé à emprunter le passage, sous l'escalier, dans lequel s'étaient engouffrés Jimenez et Leslie. Il n'avait que trop tardé, mais, avec un peu de chance, vu les crises fréquentes de l'autiste, il les aurait bientôt rattrapés. Les couloirs sombres et inquiétants s'enchaînèrent, mais il n'en avait plus cure. Il était sevré. Il croyait tout connaître de l'horreur et de la bestialité humaine ; il se trompait. Il ne tarda pas à entendre des grondements sourds, des bruits de pas lourds. Des créatures droit devant. Il s'accroupit, maîtrisant sa respiration, le bruit que déclenchait le moindre de ses mouvements. Apparemment, Ruvik ne lui rendrait pas les choses totalement aisées ; il le testait encore. Il arma son arbalète de ses derniers carreaux. Il était tombé à court de munitions depuis un bon moment. Longeant les murs, en silence, il réussit à atteindre la première créature, perfora sa boîte crânienne d'un coup sec de couteau. Le corps tomba mollement dans une flaque boueuse, qui amortit le choc. Il avait appris la violence pour survivre. La violence comme ultime manière de se prémunir. Il avançait vers sa seconde victime quand sa vision s'altéra subitement.

- Ruvik. Pas maintenant... Mierda.

Les couleurs s'alternaient dans des clichés psychédéliques. L'environnement se dégradait à une vitesse affolante. Saisi de vertiges, il manqua de s'effondrer aux pieds de la créature qui l'avait repéré. Il réussit à esquiver la hache qui se planta à deux doigts de son cou. Il grinça entre ses dents, à l'attention de Ruvik :

- Sors de ma tête...

Il était certain que ce salaud le regardait, ravi de l'avoir mis en danger. Sebastian avait été stupide de penser une seconde qu'il l'épargnerait. Il parvint à se redresser et s'empara de son arbalète. Il avait la bête dans son viseur quand elle s'immobilisa. Saisie de convulsions, elle agrippa son crâne, exactement comme Valerio. Mais, cette fois-ci, les doigts s'ancrèrent dans la chair, percèrent l'os et scindèrent le crâne. Une bouillie rosâtre gicla, alors que la tête s'ouvrait. Sebastian n'eut pas le temps de rassembler ses pensées qu'un enregistrement s'enclenchât.

- Mon premier sujet rien qu'à moi...

La voix de Marcelo, suivie d'un grognement imperceptible, celui de Ruvik.

- Si je veux conserver ton cerveau intact, il va falloir que je t'ouvre vivant. J'espère que tu ne m'en tiendras pas rigueur...

Et il rit avec une sincérité abominable. Les bruits de coupure, le gargouillement du sang. L'indifférence de Marcelo à la souffrance qu'il déclenchait. Sebastian fut pris de nausées. Il peinait à imaginer qu'un être humain puisse ne pas perdre la tête après avoir enduré une souffrance aussi intolérable. Mais la folie s'était emparée de Ruvik bien avant. Sebastian tint bon près de cinq minutes. Il tâchait de contrôler ses doigts, mais ils se crispaient. Il n'était pas aussi nerveux d'habitude. Marcelo commentait avec un plaisir sadique le moindre de ses faits et gestes. Ruvik, incapable de parler, devait assister à ce spectacle dans l'impuissance la plus totale. Le tremblement de Sebastian s'accrut. Jimenez qui fournissait les patients à Ruvik et le condamnait à la folie. Jimenez qui le disséquait vivant. L'enfant, l'adolescent, l'adulte, leurs êtres se confondaient dans l'esprit de Sebastian ; il les avait trop observés. Alors quand il imaginait Marcelo faire ça... Sa haine atteignait son paroxysme. Son propre cerveau ne supporta bientôt plus d'entendre cette mélodie morbide.

- Stop !

Et il explosa la machine. L'engin émit un long grésillement avant de s'éteindre tout à fait. Ses yeux tombèrent sur le carton posé juste à côté. Une boîte de cartouches. Le déclic s'opéra facilement. Il réalisa ce que Ruvik demandait. Un échange de "bons" procédés ? Mais fallait-il qu'il cède ?

- D'accord, d'accord... murmura-t-il, craignant de ne pas avoir véritablement le choix, et il ramassa les cartouches.

Il en aurait besoin. Il ne songea pas une seconde à quel point tout était si bien préparé, si calibré. Et pas depuis cet instant, mais dès le début. Il s'était comme engagé dans un long corridor noir ; il pouvait encore faire marche arrière, mais le désirait-il véritablement ? Il était facile de suivre cette route toute droite, qui semblait avoir été dessinée juste pour lui. La descente aux Enfers, à son propre Enfer.


Le troisième chapitre et un grand merci aux lecteurs ^^

Peut-être qu'on progresse lentement, mais je ne tiens justement pas à faire du "cru" et de l'illogique total, où tout se résout comme par magie d'un seul coup. Déjà qu'on nage en plein délire de par l'univers et le psychisme des persos xD

Beast Out

P.S : Le chapitre 4 (et le 5 même) sont déjà terminés. Ils devraient arriver au plus tard d'ici deux jours ;)