Corrigé le 6 septembre 2015.
Cette période de ma vie reste très floue dans ma tête. J'ai l'impression de ne l'apercevoir que couverte d'un voile de brume. C'était il y a bien trop longtemps.
Les premiers jours de notre apprentissage, notre séquestration, personne n'a détecté la moindre anomalie chez moi. Pour cause, il n'y en avait pas vraiment ; Ven ne me connaissait pas, je ne le connaissais pas, nous n'étions rien l'un pour l'autre, rien d'autre que deux êtres unis par quelque chose qu'ils ne comprenaient pas.
À vrai dire, il y avait une autre raison. L'Organisation était au plus mal. Ses membres avaient l'esprit ailleurs. Tourné vers cette plante qui m'avait donné vie. Ils avaient des problèmes. De gros problèmes.
Le dernier enfant – celui qui suivait Ven avant ma création – n'avait jamais eu de « partenaire ». Lorsque sa main s'était posée sur l'écorce, elle avait noirci, couche fine de suie qui s'était étendue jusqu'à la plus haute de ses ramifications. L'enfant, lui, y était resté accroché quelques minutes. Il avait appelé au secours un long moment, avant qu'un homme immense vienne l'en arracher. Aux murmures entendus à la dérobée, il y avait à ses côtés une chose noire et poisseuse, indéfinissable. « Une ombre faite de chair, avait un jour confié l'homme à un de ses camarades. Menaçante. J'en ai eu des frissons. »
Il avait l'air taillé dans de la roche pure. Grand, costaud, un visage neutre et fermé. Pas le genre de mec à avoir peur pour rien.
Personne ne savait ce qui s'était produit alors. Le mystère restait entier.
Tout cela faisait de notre duo le dernier créé par la source. Détruite, malade, personne ne pouvait se douter du mal qui la contaminait. Elle avait donné la vie, elle n'offrait désormais plus que la mort.
Mais ça n'avait aucune importance. Les adultes étaient occupés, ils recherchaient manifestement le disparu. Ils cessèrent de s'agiter quelques temps après. Sans doute l'avaient-ils retrouvé. Deux semaines plus tard, nous n'en entendions plus parler du tout. Un poids inutile. L'Organisation s'en était certainement débarrassé.
Suite à la cérémonie – notre naissance – un type nous a amené à une grande bâtisse en nous expliquant que c'était désormais là que nous allions vivre. Un lieu qui ne semblait pas de premier choix pour passer son enfance. De grands murs gris se dressaient derrière des clôtures immenses, dissuasives. Une première porte qui semblait peser une tonne, un sas, une seconde porte qui ne s'ouvrait que de l'intérieur. Le bâtiment, de l'extérieur, ressemblait à s'y méprendre à une prison. À l'exception près que les dispositifs de sécurités n'empêchaient pas la sortie mais plutôt l'entrée de visiteurs indésirables.
Nous sommes entrés en file indienne, certains émerveillés, d'autres perdus, d'autres encore très perturbés. Ven, lui, gardait un air impassible. Je me souviendrai toujours de cette manière qu'il avait de se tenir le plus éloigné de moi possible, au début. Je me sentais seul dans ce décor peu rassurant.
Nous n'étions plus qu'une vingtaine ; pourtant, au vu du nombre d'enfants arrivés jusqu'à la station, nous aurions dû être plus de trente. Certains parmi eux n'avaient pas été jugés digne d'être liés à un partenaire, d'autres encore n'avaient pas tenu face au froid glacial et mordant du blizzard. Il manquait aussi le garçon qui avait fait naître la chose noire. Personne ne connaissait son nom, mais les membres de l'Organisation l'appelaient entre eux « Epsilon ». Nom parfois ponctué d'éclats de rires sournois.
Deux hommes, l'un grand, cheveux grisonnants, air glacial – le patron, ou le boss, comme ils l'appelaient – l'autre au teint cireux, d'apparence peu commode, sont arrivés devant nous. J'étais haut comme trois pommes ; inutile de dire qu'ils m'impressionnaient plus que cette horde d'enfants curieux. Le second – Xaldin, c'était son nom – nous a parlé pendant près d'une heure. Son discours s'est très rapidement effacé de ma mémoire, sans importance. Il nous a expliqué, dans les grandes lignes, que nous allions vivre dans cet endroit durant une dizaine d'années. Que ce serait notre seul refuge, notre maison ; que c'était là que nous allions manger, apprendre, dormir, rêver, grandir. Qu'il nous était interdit de sortir sans autorisation. Qu'il fallait obéir aux ordres des membres de l'Organisation, ainsi qu'à ceux de toute personne faisant autorité. Que nous serions bientôt informés du programme de nos journées, et qu'il faudrait le respecter à la lettre. Bien.
Rapide visite guidée. Là une classe, ici une salle de repos. Plus loin, un unique dortoir. Il contenait exactement le nombre de lit nécessaire. Mystérieux.
Dans ma tête, c'était le brouillard complet. Je ne comprenais qu'un mot sur deux. Mon crâne était aussi vide que celui d'un nouveau-né. Avide d'apprendre. Tout enregistrer. J'amassais le plus d'informations possibles : la couleur des murs, le plan de l'aile, le prénom de chaque personne, humaine ou non, associé au visage correspondant, l'utilité des pièces, des objets, le spectre de chaque voix, l'identité de l'autorité et les limites à ne pas franchir. Il me fallait tout savoir, tout apprendre. Voir chaque chose qui pouvait être vue. Entendre tous les sons que le monde générait. Connaître chaque respiration, chaque sentiment associé. Chaque regard, chaque sourire, chaque expression, chaque inflexion qui pouvait m'informer sur l'humeur de mes compagnons. Les yeux vides, le cerveau en ébullition, j'ai posé la main sur le bras de Ven. Un frisson – peur, froid, surprise ? Je le serre et j'enregistre. Tout ce qu'il ressent se grave dans ma mémoire au fer rouge. Il faut que je connaisse tout de lui. Chaque détail. Ma vie en dépend. Sans lui, je vais me perdre – tant au sens propre qu'au sens figuré.
La suite des événements est de moins en moins claire ; rien que des bribes de souvenirs, sans ordre apparent, se bousculent dans mon crâne. Une table où on s'est assis, un regard, un mot. Un geste incompréhensible, des éclats de rires, des enfants qui découvrent peu à peu leurs nouveaux amis. Des liens qui se tissent, petit à petit. Une nuit, un matin, une journée qui passe. Je ne parle peu ou pas. Pour le moment, j'écoute.
Un autre souvenir. Plus tard, quelques jours seulement. Une conversation.
Une explication, en fait ; je me suis installé dans une petite salle, la petite fille rousse, première d'entre nous à avoir connu la vie, à mes côtés. La première fois qu'on nous informe, qu'on répond à nos questions muettes : « Qui suis-je ? » et « Pourquoi suis-je là ? »
Un homme se trouve devant nous. Blond, coupe nickel, barbe de quelques jours, la quarantaine. Une impression sérieuse malmenée par deux boucles d'oreilles blanches. Luxord, c'était son nom. Je ne suis pas certain que c'était lui, mais sa manière de parler telle que je m'en souviens semble me conforter dans cette hypothèse. Il avait la fâcheuse habitude de toujours commencer ses phrases par « Bon », « Alors » ou « Eh bien ». Ça m'a toujours perturbé. C'est sans doute pour cette raison que son souvenir est gravé en ma mémoire volatile de l'époque.
« Bon, a-t-il dit. Paraît que je dois vous expliquer un truc ou l'autre. »
Il a pris une inspiration. « Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Vous (il insista lourdement sur le mot) n'êtes pas humains. Vous n'êtes pas censés exister. En gros, vous n'êtes rien du tout. »
Le délire total. Merci pour ces douces paroles, quelle chaleureuse entrée en matière.
« Vous n'avez même pas de nom. On vous appelle Nescients, ceux qui ne savent rien. Simili, copies. Heartless, sans-cœurs. Aucun terme n'est vraiment approprié. Ou plutôt, ils le sont tous, à leur manière. Il faudrait inventer un nom qui regroupe chacune de vos caractéristiques : falsification, pouvoir, soumission, inexistence. Pas de chance, ça n'existe pas. Pas de noms pour de telles abominations. »
Pas de noms pour de telles abominations. Je ne suis rien. Je ne sais rien. Je n'existe que par et pour celui qui m'a créé. Je ne peux me soustraire à un ordre direct de sa part. Je ne peux m'éloigner de lui. Je ne peux lui survivre.
« Bien. Vous remarquerez bien vite tout ce que ça implique. Vous n'avez pas votre propre existence. Vous n'avez même pas vos propres sentiments. Vous n'existez que par et pour celui qui vous a créé. Ne l'oubliez jamais. Que ce principe reste à jamais marqué dans votre mémoire. Ça veut dire que vous ne pouvez rien ressentir par vous même. Vous ne ressentirez que ce qu'il ressentira. Cela a pour but de vous aider à le comprendre encore mieux. Mais vous ne devez pas seulement le comprendre, vous ne devez faire qu'un avec lui. Tout repose sur vous. Vous devez protéger votre partenaire. Toujours. Quel qu'en soit le prix. Oubliez-le, et vous serez mis à l'écart. Compris ? »
Quelques hochements de tête.
Je détestais cet homme.
Sa manie de nous parler négativement. Vous n'avez pas votre propre existence – une information dont je me serais bien passé. Sa façon de nous donner des ordres, son intonation, comme si dans chaque mot, chaque geste, il voulait nous faire comprendre que c'était lui le chef, nous les subalternes. Son discours n'était pas terminé. Il a ajouté :
« Cela signifie aussi que si votre maître venait à mourir, vous disparaîtrez. Il ne restera de vous qu'un vague souvenir. Vite oublié. »
Remue le couteau dans la plaie, tiens. Ça fait toujours plaisir.
« Quiconque donne la vie donne aussi la mort. C'est la règle. Vous vivez avec eux. Vous mourrez avec eux. »
Cette phrase a eu l'effet d'une bombe. Un frisson a secoué chacun d'entre nous. Elle a changé quelque chose en moi. Je crois que Luxord a été la première personne que j'ai officiellement détesté. J'ai fermé les yeux et n'ai plus rien pensé.
Vous vivez avec eux.
Dans son esprit, nous n'étions que des choses sans importance. Des objets, des armes – dénués de vie propre, de sentiments. Incapables de faire des choix. C'était le seul homme de l'Organisation qui disait : « vos maîtres ». Dans chaque regard, je pouvais lire le dégoût qu'il nous vouait. Je n'ai compris que bien plus tard que ce n'était pas tout à fait vrai.
Nous nous sommes levés, en silence, et avons rejoint nos partenaires qui patientaient dans le couloir. J'ai observé Ven un court instant. Petit, malingre, deux grands yeux bleus qui ne comprenaient pas ce qui leur arrivait. L'innocence incarnée.
Vous mourrez avec eux.
J'avais de sérieux doutes concernant ses aptitudes à se défendre, à survivre. Pitié, s'il existe un dieu, faites que ça n'arrive pas trop vite.
Nous nous sommes rendus au réfectoire, une grande pièce remplie de chaises et de tables, assez pour nous et chacun des habitants du bâtiments. Si je n'avais alors aucune idée du nombre de personnes qui vivaient là, la bonne centaine de chaises m'en a donné une vague idée.
C'étaient de jeunes adolescents – je leur donnais treize ans, tout au plus – qui étaient venu nous servir le repas. La « tournée précédente », comme les adultes se plaisaient à les appeler. Ceux qui avaient vécu tout ce que nous vivions alors. J'ai eu une bouffée d'espoir : ils avaient l'air en bonne santé, dans une forme impeccable, plaisantaient entre eux comme des amis de longue date. Heureux, ils avaient l'air heureux. Ven aussi avait remarqué, je le sentais. Il s'est étonné de la qualité du service. Je crois que jamais il n'avait mangé de repas aussi bon. Ce qui ne devait sans doute pas être très compliqué, au fond.
Suite à cela, nous sommes retourné au dortoir. Un homme aux longs cheveux châtains nous a informé: « C'est ici que vous dormirez. Des vêtements sont sur les bords du lit. Vous les mettrez dès demain matin. Il y a aussi de quoi dormir. Demain, réveil à six heures précises. Je ne veux pas de bavardages. Compris ? »
Nous avons hoché la tête avant de nous dévêtir. J'ai pris le lit situé à droite de celui de Ven. Il me semble que je l'aimais bien, à l'époque. Ça semblait être le cas de tout le monde à peu près.
Aujourd'hui, en y réfléchissant, j'ai compris pourquoi je ne le détestais pas. Je pense que c'était juste parce qu'il avait un peu peur de moi. Il ne m'aimait pas. Il était jeune et il était seul. Il n'accordait pas sa confiance aussi facilement.
Il ne m'a pas parlé ce soir-là, ni dans la journée qui a suivi. Je le collais comme son ombre, et lui m'ignorait. Comme si je n'existais pas.
L'organisation de la journée était on ne peut plus claire. Stricte, rien n'était laissé au hasard. Lever : six heures. Déjeuner : six heures et demi. Et puis des cours. On nous a appris à lire, à écrire. On nous a donné des cours qui étaient d'habitude réservés aux gens riches, cultivés – histoire, géographie, politique, religion, société, mœurs, sciences, mathématiques, philosophie, tout ce qui nous permettrait un jour de comprendre, analyser et combattre cette humanité. Dîner : midi et demi. L'après-midi était réservé aux sports. On avait une heure de repos à dix-huit heures. Souper : dix-neuf heures. Coucher : Vingt heures trente.
Un horaire difficile à respecter. Mais le temps aidant, tout devient une habitude. Ce qu'on nous apprenait était exceptionnellement difficile. Pour la plupart des cours, nous étions séparés de nos partenaires. Nous apprenions avec une rapidité déconcertante. Les humains, eux, devaient prendre leur temps. Ils avaient au maximum six ans, et les sujets que nous abordions entre nous ne leur seraient pas compréhensibles avant quelques années. À moi, tout paraissait simple. Beaucoup trop simple.
Les jours se sont succédés, chacun semblable au précédent. Les semaines, les mois ; tous pareils, fades, monotones.
Il a fallu plus d'un an pour que les membres de l'Organisation remarquent le léger problème nous concernant, Ven et moi. À croire qu'ils ne faisaient pas attention à leurs protégés, avant ça. Plus d'une année entière.
C'était un jour de printemps. Seules quelques courageuses fleurs avaient décidé de braver le froid encore bien présent. Les restes de l'hiver couvraient encore le sol par endroit, et les températures ne poussaient guère la nature à s'éveiller. C'était un jour de congé. La plupart des enfants s'amusaient dehors, chaudement couverts. Certains discutaient entre eux, d'autres se lançaient les quelques boules de neiges qu'ils pouvaient encore créer. J'en ai vu plusieurs poser des regards effrayés sur nos aînés. Un duo d'intrépides – leur nom m'échappe – était en pleine discussion avec une jeune fille souriante et son partenaire renfrogné. Main dans la main, ils échangeaient de temps à autres des regards complices. J'ai vu la fille rire, déposer un baiser sur la joue de son voisin, ébouriffer les cheveux des deux gamins qui les observaient, les yeux pleins d'interrogations. Je ne comprenais pas tout. Je me demandais si nous allions tous devenir comme ces deux-là.
Ce jour de congé n'était qu'un prétexte pour pouvoir nous interroger un par un, à leur guise. Ils nous ont appelés chacun à notre tour. Ven et moi étions les derniers, comme d'habitude – nous étions toujours les derniers. Ils respectaient sans doute un certain ordre. Ven est passé en premier. Je suis entré dans la salle à sa suite, clôturant ainsi le défilé qu'ils devaient supporter depuis quelques heures. Un homme était assis derrière un bureau, il m'a adressé un léger sourire, dénué de toute sympathie. Son visage était marqué par plusieurs cicatrices qui rappelaient sans doute certains épisodes glorieux de sa vie. Un de ses yeux était couvert par un cache noir. Il ressemblait un peu à un pirate, maintenant que j'y pense. Je l'avais déjà aperçu, durant l'année, passant rapidement d'un couloir à l'autre. Il s'appelait Xigbar. Il ne s'occupait que rarement de notre aile. Lui était plus généralement affecté à l'aile ouest, qu'on appelait le bloc B.
Je me suis assis en face de lui, boudeur. Cette mascarade commençait à me taper sur les nerfs. J'ai observé attentivement son visage. Il avait l'air satisfait.
« Vanitas, c'est bien ça ? »
J'ai hoché la tête lentement.
« J'ai quelques questions à te poser.
– Qu'est-ce que vous voulez ?
– Éclaircir quelques petites choses.
– Pourquoi ?
– C'est moi qui pose les questions. »
J'ai compris à qui j'avais affaire. Il ne valait mieux pas embêter cet homme-là. Je suis resté sur mes gardes. Il m'a regardé avec un air intéressé. J'ai presque été soulagé lorsqu'il a repris la parole.
« Je n'ai pas envie de perdre mon temps, alors j'attends des réponses claires et concises. Compris ?
– Oui.
– Très bien ! Est-ce que tu vas bien ?
– Oui.
– Tu te plais ici ?
– Oui.
– Et l'apprentissage, ça va ?
– Oui.
– D'accord... »
Il a rapidement écrit quelque chose sur un carnet déjà bien rempli avant de revenir à moi.
« Dis moi... Vanitas, as-tu déjà essayé de partir ?
– Non.
– Et tu n'as pas une seule fois pensé à le faire ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que.
– Ça ne va pas suffire.
– Je pensais que vous n'attendiez que des réponses claires et concises ? »
Il a froncé les sourcils, manifestement peu habitué à des sujets aussi impolis.
« Ne t'avises pas de te foutre de moi, toi. Réponds à mes questions. C'est tout.
– Parce que je ne veux pas avoir mal.
– Vraiment ?
– Bien sûr.
– Tu as peur de souffrir ?
– Oui.
– Intéressant... »
Encore quelques notes, mais la satisfaction peinte jusque-là sur ses traits s'était évanouie. Son regard or semblait ennuyé.
« Parlons un peu de ton partenaire. Ven. »
J'ai dû faire une drôle de tête, parce qu'il a à nouveau froncé les sourcils.
« Un problème ? a-t-il demandé.
– Non. »
Je n'avais pas de réel problème. C'est juste que parler de lui me donnait légèrement la nausée.
« Ah... bon. Ven. Qu'est-ce que tu penses de lui ?
– Rien de spécial.
– Je veux une réponse.
– C'est ma réponse. Qu'est-ce que je devrais penser de plus ? »
Il a eu un rire sans joie.
« D'accord... Tu l'apprécies ?
– Non.
– Non ?
– Non.
– Pourquoi ? »
Je n'ai pas répondu. Je n'avais pas vraiment envie de parler de ça.
« Réponds.
– Il... je ne sais pas. Je ne l'aime pas, c'est tout.
– Bien... Depuis combien de temps ?
– Quelques mois.
– Et avant ?
– Je l'appréciais. Un peu.
– Et avant ça ?
– Il n'y avait pas d'avant.
– Étrange...
– Quoi ?
– Rien. Sors d'ici. »
J'ai pris congé et suis sorti de la pièce principale. Dans le couloir, j'ai cru entendre un murmure.
« Il faudrait sérieusement que j'en parle à Xemnas. »
J'ai rejoint Ven sans attendre. Il semblait passionné par ce qu'il voyait au sol. Une petite fleur assaillie par une colonne de fourmis. Je l'ai regardé un instant. C'est vrai, je ne l'aimais pas. Mais je ne voyais pas où était le problème.
Il était pourtant simple.
Nous aurions dû être semblables, nous étions totalement opposés. Chaque simili – c'est le mot que je préférais employer – ne vivait que pour son partenaire. Une relation indéfectible. Il devait ressentir exactement les mêmes émotions que l'humain avec qui il était associé.
Moi, je ressentais exactement l'inverse.
Il était triste, j'étais heureux. Il était calme, j'étais en colère. Il riait, je pleurais. Il m'appréciait.
Je le détestais. De plus en plus. Quelques années encore, quelques évolutions et j'atteindrais la limite du supportable.
C'est à partir de ce moment-là que nous sommes devenus, en quelque sorte, les curiosités du centre. Il n'a fallu que quelques jours pour que nous recevions de plus en plus de visites. Des membres de l'Organisation, le plus souvent. Je ne sais pas quel était leur nombre exact, mais ils étaient une fameuse bande. On nous a convoqués plus d'une fois dans le bureau du « Supérieur », Xemnas. Cet homme d'apparence froide et peu avenante, que, pourtant, Ven adorait. À chaque entrevue, je pouvais le sentir déborder d'admiration pour cet homme qui lui avait pourtant arraché sa liberté sans le moindre remord. Il m'énervait au plus haut point, avec ses questions idiotes et ses sourires doucereux. Il forçait notre cœur et notre esprit sans en avoir l'air. Ven était toujours rassuré en sa présence. Moi, je ne pouvais m'empêcher de surveiller chaque porte, de trouver la faille qui pourrait me permettre de fuir en cas d'urgence. Un instinct primaire, sans doute.
Des questions, toujours des questions. Nous sommes passés par l'Organisation au grand complet, c'est ce que j'avais pensé. Je n'étais pas très loin du compte, mais il restait encore quelques personnes qui m'étaient inconnues. Ils écoutaient, ils notaient, et il posaient des questions. J'en aurais été malade. J'ai fini par me mettre en colère, un jour, face à l'un d'eux. Mais rien n'a changé.
Quelques mois plus tard, cependant, le patron nous a annoncé que nous n'aurions plus à subir cette mascarade. J'étais soulagé. À cause de leur connerie, on était non seulement connu par chacun des membres de l'autorité, mais aussi par tous les autres pensionnaires. Comme des célébrités. Mal vues, les célébrités.
Il nous a présenté un jeune homme d'une dizaine d'années plus âgé que nous. Un visage souriant, un physique avenant, des cheveux flamboyants perchés sur le haut de son crâne et deux petits tatouages sous les yeux, larmes triangulaires jamais séchées. Il nous a adressé un grand sourire. Celui-là, il allait faire des ravages. Il s'est présenté : Axel. Il allait s'occuper de notre cas, faire des rapports sur notre évolution à Xemnas. Entre temps, nous pouvions lui parler de tout et n'importe quoi. Il n'avait jamais l'air ennuyé par notre présence, il ne nous regardait pas comme des monstres, il n'était pas comme les autres. Une sorte de parrain. Peut-être notre seul ami.
À cette annonce, j'ai ri. Je trouvais ça idiot. Comme si ça allait changer quelque chose.
Au final, je m'y suis habitué. À cette vie d'apprentissage. À Axel. À tous les membres qui passaient leur temps à analyser l'évolution des choses. Ils se sont habitués, eux aussi. Après quelques temps, plus personne ne s'intéressait à nous, exception faite d'Axel et de Xemnas. Les questions ont cessé, les regards aussi.
La présence du roux a fini par se révéler utile, voire même capitale. Ven et moi n'avions aucun point commun, nous n'étions d'accord sur aucun sujet, rien. Ce qui, bien sûr, entraînait quelques petits différends. Je passais mon temps à le provoquer, lui à me répondre. On finissait la plupart du temps par nous disputer ou par nous battre. Axel, lui, s'échinait à nous séparer, nous calmer, nous engueuler. C'était surtout moi qui prenais. Je crois que je ne me suis jamais fait autant crier dessus que lorsqu'il était là. C'est vrai que, d'un côté, je lui pourrissais la vie. Ven aussi, d'une certaine manière, mais il était beaucoup moins virulent.
Les années ont passé, comme ça, entre nos bagarres et nos réconciliations, les remontages de bretelles, les cours.
Un jour, Ven devait avoir onze ans, lui et moi avons eu une petite conversation.
Nous étions dans le dortoir commun, vide à cette heure de la soirée. Les autres étaient toujours attablés, sans doute. Il avait voulu trouver un endroit calme ; je l'avais suivi, sans envie. Une ombre.
Il s'est retourné, et il m'a dit :
« Pourquoi ? »
J'ai levé les yeux au ciel.
« Pourquoi quoi ? Ça te gênerait de faire une phrase complète, pour une fois ?
Excédé, il a tourné les yeux vers moi. « Pourquoi est-ce qu'on est comme ça ?
– Comment ?
– Bah... comme ça.
– Ah, tu veux dire... attends que je retrouve le mot exact... anormaux ?
– Dis pas ça. »
Il a baissé les yeux. Il devait être mal à l'aise. Il n'avait pas l'habitude de se confier. J'ai soupiré.
« C'est le cas, pourtant.
– Non.
– Si.
– Non.
– Ouvre les yeux. T'es idiot ou quoi ?
– Ne cherche pas la bagarre, Vanitas, j'ai encore mal au bras avec la clé que tu m'as fait la dernière fois...
– Pauvre chérie. Elle a mal à son petit bras.
– Vanitas... Je te préviens, je n'ai pas envie d'utiliser la force.
– La force ? Quelle force ? » J'ai appuyé mon index sur son bras. « C'est tout mou. Il n'y a rien du tout, là-dedans. C'est pas avec ça que tu vas me battre !
– Non. Mais je n'ai pas besoin de ça.
– Qu'est-ce que tu vas faire, Ven ? M'interdire de parler ?
– C'est une idée.
– Tu n'oserais pas.
– Pourquoi pas ?
– Tu l'utilises jamais. J'vois pas pourquoi tu commencerais maintenant.
– Tais-toi. C'est un ordre. »
J'ai voulu ouvrir la bouche pour répondre, mais j'étais incapable de sortir le moindre son. Il était très content de son petit effet. Un sourire satisfait a traversé son visage devant mon air défait, puis il s'est changé avant de se coucher.
« Quand on joue avec le feu, on finit par se brûler, hein, Vanitas ? »
Il se foutait de moi. J'ai serré les dents, je l'ai imité en me glissant moi aussi sous les couvertures. Je savais que je ne pourrais pas parler tant qu'il ne m'y autoriserait pas. Je ne pouvais pas m'endormir. Je savais qu'une même question nous torturait, lui et moi, et qu'elle nous empêcherait de trouver le sommeil, qui avait la fâcheuse habitude de nous prendre toujours au même moment.
Pourquoi ?
Chapitre 2 : Ven commence à faire son petit bâtard. Haha. Bref. Merci pour votre lecture !
