Il était de nouveau dans ce maudit désert, avec l'arbre mort devant lui. Le corbeau, confortablement installé dans les branches du bout de bois, lui coassait après méchamment dès qu'il tentait de s'approcher. Il avait tenté de chasser l'oiseau, mais il n'y avait pas réussi et il se retrouva donc obligé d'observer l'arbre, la seule chose qui comptait vraiment, depuis une bonne distance. Il était assis au sol, les jambes repliées contre sa poitrine, et il observait. Le corbeau, lorsque laissé tranquile, semblait fusionner avec l'arbre, ne faire qu'un avec lui, et il n'avait pu s'empêcher de remarque que la forme des branches commençait à changer. Il avait le coeur serré, une boule dans la gorge, mais il ne pouvait rien y faire. À côté de lui, il l'avait remarqué aussi, avait commencé à s'étirer son ombre. Une ombre noire comme l'abîme et elle semblait avoir une substance, mais il ne s'était pas risqué à y toucher. La présence de l'ombre le réconfortait un peu, mais il aurait préféré rester seul avec l'arbre, se lover contre lui... il aurait préféré être celui qui fusionne avec le bois, qui le change... mais hélas... Il poussa un long soupire et figea. Il entendait un bruit, comme un faible glissement, léger, comme du sable que l'on bouge. Soudain apparut devant lui un serpent doré, magnifique. Lorsque l'animal ouvrit les yeux, il vit que ceux-ci étaient d'un magnifique bleu. Ils se regardèrent en silence un moment, puis le serpent tourna la tête et regarda l'arbre et le corbeau. Le serpent se dirigea vers l'arbre, qu'il monta en s'enroulant autour. Il monta, monta... jusqu'à la branche où reposait le corbeau... et il bondit, la gueule grande ouverte, sur l'oiseau. Un coassement strident retentit et il se réveilla en sursaut. Il s'était encore endormi sur son bureau. Derrière lui, la lumière du soleil couchant déclinait rapidement. On pouvait entendre des corbeaux coasser et le bruit des gens dans le château. Lorsqu'il reporta son attention devant lui, Lucile se tenait là, lui souriant tendrement, le toisant d'un regard bienveillant.
"Vous devriez utiliser votre lit si vous voulez dormir, Majesté," lui dit doucement le blond, s'approchant lentement.
Sion soupira en se massant les tempes. "À quoi bon, puisque ce que j'aimerais qui s'y trouve n'y retournera jamais plus," murmura-t-il sans réfléchir, frottant ses yeux pour tenter d'en chasser le sommeil. Il s'endormait beaucoup trop sans s'en rendre compte, et il en avait un peu marre de refaire toujours ce rêve avec le désert et l'arbre.
Lucile, qui s'était approché jusqu'à se tenir à côté de lui, passa ses doigts sous le menton du souverain et lui souleva le visage. "Vous désirez quelque chose qui est déjà sensé être vôtre... Ryner Lute, n'est-ce pas?"
Sion soutint le regard que lui lançait les yeux bleus sans broncher. "Si je continue à le poursuivre, j'irai à l'encontre de tes plans me concernant et tu devras me tuer, c'est ça?"
Lucile garda le silence un moment, puis sourit en caressant le visage du roi. "Pas du tout. La seule chose qui contrarierait mes plans serait sa mort inopinée, ou la vôtre. Votre proximité ou votre éloignement avec lui n'affecte en rien mes plans, Majesté. Je... ne me mêlerai pas de cette histoire. Je me suis simplement dit que vous aimeriez peut-être un peu de compagnie, au vue de votre mine déconfite depuis hier."
"J'apprécie l'attention, mais ça va. Je suis juste fatigué et... je fais des rêves étranges. Rien d'allarmant, Lucile," lui dit le roi en reprenant sa plume et en se penchant à nouveau sur sa paperasse.
"J'en suis ravis, Majesté," dit le blond avec une courbette, avant de faire un mouvement et dedisparaître.
Les bougies sur le bureau de Sion s'allumèrent toutes seules, mais il n'y porta pas attention. Il voulait se changer les idées, oublier que Ryner lui avait été volé... Miran ne broncha pas en sentant soudain une présence derrière lui. Il continua tranquillement à retirer sa tunique, comme si de rien n'était. Après tout, si l'autre voulait jouer aux voyeurs, qui était-il pour le contrarier? Mais le noiraud se doutait bien que Lucile Eris avait une excellente raison pour venir le voir. Le blond avait toujours une bonne raison pour chacune de ses actions et c'était un homme que Sion respectait, quoiqu'avec un certain mélange de crainte. N'ayant lui-même jamais vu le Eris à l'oeuvre, il ne se considérait pas digne d'en juger.
"Sacré numéro que tu as fait à Sa Majesté, Miran Froaude," dit finalement le blond.
Un frisson parcourut le dos du noiraud, mais il refusa de s'y attarder et retira simplement son pantalon. "Je ne vois pas du tout de quoi tu parles," contra-t-il, un peu sur la défensive.
Il ne savait pas ce que c'était exactement, mais quelque chose dans l'atmosphère, dans la seule présence du blond lui hérissait le poil, faisait retentir les sirènes d'allarme dans sa tête et tous ses sens. Le blond n'était même pas dans son champ de vision, pourtant... Il sentit soudain une main l'empoigner à la gorge, mais en baissant les yeux il ne vit rien. Il y avait bien quelque chose qui le tenait à la gorge, qui l'empêchait de respirer, mais il ne voyait rien, ne touchait rien. Il ne comprenait pas. Il se retourna et regarda le blond, qui lui lançait un regard meurtrier. Miran fit quelques pas en arrière pour tenter de s'éloigner, mais il trébucha et tomba sur son lit. Il reçu soudain un coup dans l'estomac, qui lui coupa le souffle et il se tourna sur le côté pour tousser. La main invisible sur sa gorge avait disparu.
"Je dois dire, par contre, que je suis quelque peu intrigué par ton plan. Je suis heureux que tu aies eu la présence d'esprit de ne pas t'en prendre directement à la vie de Ryner Lute. Je n'aurais pas du tout apprécié et tu serais sans doute mort avant d'avoir pu réussir, même si ta perte serait sans doute difficile pour Sa Majesté," dit le blond en écartant une mèche rebelle du visage de l'autre homme. "Comprends-moi bien, je n'ai rien contre toi et je n'apprécie pas plus cet imbécile que toi, mais je n'accepterai pas que quiconque se mette en travers de ma route alors que je suis si près du but." Lucile tourna le noiraud sur le dos et joua du bout des doigts sur la peau de son bas ventre, à la limite de son sous-vêtement. "Raconte-moi donc ton plan en détail, cher Miran Froaude. Que comptais-tu faire avec les porteurs des yeux maudits?"
Miran déglutit avec difficulté, mais hocha néanmoins la tête. Cet homme était beaucoup plus dangereux que tout ce qu'il aurait jamais pu imaginer... et d'un certain côté il aimait ça.
