CHAPITRE 3

Lorsque Jake se réveilla, il se trouvait dans une pièce sombre et humide. Aucune fenêtre, juste une grosse porte de bois. Le garçon sentait des courbatures dans le bas du dos, on l'avait jeté sans ménagements. Il se souvenait d'une cammionnette blanche sur le bord de la route alors qu'il rentrait de l'entraînement de football. Le conducteur avait klaxonné et pensant qu'il avait besoin d'aide, Jake s'était approché. Compte tenu de la douleur qui l'élançait dans la nuque, il en conclut qu'on l'avait assommé par derrière. Il maudit le coupable. Il consulta sa montre. C'était une vraie montre, avec un bracelet en cuir, et des chiffres et des aiguilles ; pas une montre digitale comme tous ses copains. Cette montre, il la tenait de son grand-père; son grand-père la lui avait donnée la semaine dernière, juste avant sa bar-mitsvah. Il lui avait dit que son grand-père la lui avait donnée parce qu'il était l'aîné. Et Jake était l'aîné de ses frères et ses cousins. Il avait quatorze ans ! Il ne savait pas pourquoi on l'avait emmené ici, mais ce s'était sûrement pas pour l'inviter à dîner. Il grimaça en entendant son ventre gargouiller. Il était deux heures du matin. Son dernier repas remontait à plus de douze heures. Il se leva avec précautions. Il ne semblait pas blessé, mais on ne savait jamais. Il fallait qu'il parte. Il était presque certain d'avoir aperçu une fille quand il était entré dans la pièce. Il avait l'esprit embrumé alors et feignait d'être encore évanouï -il avait commencé à reprendre connaissance dans la voiture. Il avait regardé dans la salle et la fille se tenait, immobile, au milieu de la pièce. Il se souvenait de l'avoir déjà croisée au collège. Elle faisait partie des filles mignonnes qui avaient attiré son attention. Elle aurait dû se précipiter vers la porte quand l'homme le portait encore… Elle avait une chance de s'enfuir… L'homme l'avait prise quand il était parti, il ne l'avait pas encore ramenée… Jake commençait à se dire que, peut-être, elle ne pouvait pas revenir… Il s'approcha de la porte. Il la tâta. Elle paraissait lourde, très lourde. Ses doigts heurtèrent une serrure de fer. Il se pencha et regarda pas le trou. Un couloir faiblement éclairé. Il n'y avait pas le moindre bruit. Alors, il s'appuya de tout son poids sur la poignée. Il y eut un clic ! Mais la porte ne bougea pas. Jake frotta ses mains, souffla dessus et réitéra l'expérience. La porte n'était pas fermée à clefs. Il dût s'y reprendre à trois fois pour ouvrir la porte. Elle émit un grincement et il retint son souffle, surpris que personne ne vint. Il ne parvenait pas à croire qu'ils avaient laissé la porte ouverte ! Il sentait son cœur battre à se rompre. Il se dirigea à droite le plus silencieusement possible. Il passa devant plusieurs portes, toutes fermées. Quand il se retrouva devant un précaire escalier de bois, il n'hésita pas et l'emprunta. Les marches craquaient sous son poids mais personne ne se montra. Il pria pour que la trappe au sommet des marches ne soit pas fermée… Elle ne l'était pas. Elle débouchait dans ce qui ressemblait à une grange. Il referma la trappe et la recouvrit de paille. La grange était déserte, il n'y avait aucun animal. Il n'y avait aucune porte pour la fermer, Jake s'approcha. A quelques mètres, une maison. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient ouvertes et allumées. Il pouvait voir des hommes. Environ une dizaine. Il sentit la peur l'envahir mais refusa d'y céder et de redescendre dans son cachot. Il repéra plusieurs bâtiments sans étages, sans lumières. Une immense grille encerclait le tout. Des voitures et des Jeeps étaient garées un peu partout. Il essaya d'apercevoir un portail, mais rien. Il ne devait pas être du bon côté. Il sortit de la grange et entreprit d'en faire le tour, dissimulé par l'obscurité. Il s'arrêta à mi-chemin, il avait vu le portail. Et les trois hommes armés qui montaient la garde. Il retourna à son point de départ, le ventre noué. Il n'avait pas le choix. Il devait se glisser jusqu'à la grille et l'escalader. Il était plutôt bon en sport, d'ordinaire, mais il n'avait jamais été sous une telle pression. La sueur dégoulinait sur son visage. Il frissonna. Il pouvait courir et se cacher derrière les voitures jusqu'à atteindre la grille. Il respira un grand coup et s'élança. Aussitôt, des aboiements se firent entendre et Jake jeta un coup d'œil derrière lui. Autour, le silence s'était fait. Bientôt, il vit quatre dobermans se précipiter sur lui. Il ne réfléchit pas et monta sur le capot de la voiture derrière laquelle il se cachait. Il n'avait plus aucune chance, ces sales cabots avaient donné l'alerte, mais il ne s'arrêterait pas. Il sautait de voiture en voiture. Il s'allongea dans la remorque d'une jeep alors que les chiens grognaient autour. Il retint sa respiration.

« - Fermez-la ! Sale chiens ! » hurla une voix depuis l'intérieur de la maison.

Jake n'osait croire à sa chance. Les chiens n'abandonnaient pas mais il avait dépassé la maison. Il était presque arrivé à la grille… Encore un effort. Il se redressa et reprit sa course, de capot en capot. Les chiens le poursuivaient toujours, mais se contentant d'émettre de petits grognements. Jake était à présent sur le toit d'une Land Rover grise. Il devait sauter et atteindre la grille. Les dobermans jappaient et sautaient devant. Il s'efforça au calme et s'élança à nouveau. Dans les airs, il eut l'impression fugace de voler. Il tendit les mains et ses doigts agrippèrent la grille. Les crocs d'un des chiens manquèrent de se planter dans son mollet mais il y échappa. Epuisé, il entreprit de grimper. Son cœur battait tellement fort qu'il était étonnant que personne ne l'ait entendu. Ses bras, ses jambes, chacun de ses membres lui faisait mal, pourtant il continuait. Alors qu'il n'était plus très loin du sommet du grillage, les chiens se remirent à aboyer. Certains se jetèrent contre les grilles, les faisant trembler sous leur poids. Finalement, Jake arriva en haut. Il devait se hisser et l'enjamber… Il devait juste…

« - Descends de là, youpin ! Gronda une voix. Descends ou je te descends ! »

Il était à peine sept heures quand Walker et Len arrivèrent au bureau des Rangers. Une réunion était prévue à huit heures, avec les profilers du FBI. Len détestait l'idée qu'ils aient besoin d'aide, mais la vie d'un gamin était en jeu. Ils passèrent devant le bureau de Trivette.

« - Len! » l'appela-t-il.

La jeune femme se raidit. Depuis qu'elle était arrivée, il n'avait pas été des plus agréables, elle craignait presque qu'il lui adresse la parole à présent. Elle le regarda attentivement. Il n'était pas rentré chez lui, cette nuit -elle le déduisait au nombre de tasse de café qui encombraient sa poubelle- et des cernes impressionnantes se dessinaient sous ses yeux bruns. Il se leva et s'étira. Il avait dû rester à son bureau depuis que Walker et elle étaient partis examiner le corps de Tessa, la veille. Elle était surprise qu'il puisse encore s'extirper de son fauteuil. Il lui rendit son regard.

« - Je suis désolé, lâcha-t-il. Je n'ai pas été très aimable avec toi… Tu fais du bon travail, Len. Vraiment. Mais cette enquête stagne et je suis sur les nerfs. C'est plus facile de tout superviser quand on est deux…

- Walker, murmura-t-elle. D'habitude, vous gérez tout ensemble… Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »

Trivette eut un sourire moqueur. Len était la personne la plus observatrice qui lui ait été donné de côtoyer. Elle percevait tout ou presque. Elle alliait à la perfection observation et empathie. Pourtant, dès lors que le problème la concernait, elle devenait naïve et perdait toute son objectivité. Pendant son stage, elle n'avait jamais compris les sautes d'humeur de Walker quand elle était là et son désir de l'empêcher de trop s'approcher du terrain, contrairement aux autres membres de l'équipe qui trouvaient ça proprement hilarant. A ce moment-là, Walker commençait à fréquenter Alex, l'adjointe du procureur. Mais leur relation tourna court. Il était difficile de fréquenter un homme visiblement très amoureux d'une autre.

« - Trivette ? »

Il sursauta.

« - Tu es arrivée. Voilà pourquoi il n'est pas le chef. Il voulait être absolument certain que tout se passe bien pour toi les premiers temps, et que tu ne risques rien. Quel meilleur moyen pour ça que d'être ton coéquipier ? »

Len s'empourpra. Il avait abandonné son poste de chef pour elle… pour veiller sur elle.

« - Personne n'est censé être au courant.

- Comment ça, « censé »?

- Pff ! ça se voit comme le nez au milieu de la figure qu'il y a quelque chose entre vous.

- Il n'y a…

- Chut. Tais-toi si tu veux mais ne mens pas. »

Len se tût.

« - Quoiqu'il en soit, reprit Trivette. Je ne t'ai rien dit. A propos de Walker. Et de toi. Tu n'es au courant de rien du tout. Tu ne lui dis pas que je t'ai dis ce que je ne devais pas te dire.»

Len marmonna quelque chose, mais Trivette la dévisageait en fronçant les sourcils.

« - Si tu veux être convaincante, commence donc pas effacer ce sourire satisfait de ton visage. »

Len pouffa et rejoignit Walker dans la salle de réunion.

Une demi-heure plus tard, les profilers étaient là. Une équipe de six. Len les jaugea du regard. Ils avaient l'air sympathique. Et compétents. Mais elle n'appréciait pas de devoir partager sa première enquête. Elle aurait bien aimer la résoudre, ou au moins, qu'elle soit résolue par les Rangers, pas par une équipe de civils venue de Quantico. Ils se tenaient devant le tableau. Le plus grand ressemblait à un adolescent, selon Len. Un adolescent à l'allure dégingandée et à l'air gentil. Il portait un pantalon beige qui découvrait des chaussettes amusantes mais dépareillées, des chaussures de villes marrons, une chemise clair et un petit gilet de laine. Len sentait le surdoué. Il posa son regard sur elle et lui sourit. Elle fit de même. Un homme métis, un peu âgé que l'adolescent, se tenait à côté de lui. Il était le plus petit des hommes de l'équipe mais ça ne semblait pas le complexer. Sa largeur d'épaules et ses muscles compensaient. Il avait le crâne rasé, le regard doux et un sourire moqueur. Il faisait tourner sa plaque du FBI entre ses doigts. Une jeune femme lui jetait des coups d'œil agacés ; elle était de taille moyenne, fine, blonde aux yeux clairs. Elle montrait quelque chose dans son portefeuille à sa coéquipière, une femme assez grande, brune, à l'allure athlétique. Compte tenu des soupirs extasiés de cette dernière, Len supposa que c'était les photos d'un bambin. Les deux autres hommes paraissaient déjà plus sérieux ou du moins, davantage dans l'humeur liée à une enquête sur un meurtre. Le plus petit des deux devait avoir la cinquantaine ; ses cheveux grisonnaient mais il y avait quelque chose dans son visage qui le rajeunissait. Sa peau était assez mâte, un teint méditerranéen, et il avait un grand nez. Len le trouva très agréable à regarder. Il dut se sentir observer parce qu'il tourna la tête vers elle. Son collègue semblait être le plus taciturne de l'équipe ; il était le seul à porter le costume réglementaire du FBI. Len admira son regard franc et plutôt sombre, son nez aquilin et sa prestence. Ce devait être le chef. Des mèches de cheveux bruns tombaient sur ses yeux ce qui rajoutait encore à son charme.

Le reste de l'équipe arrivae et s'installa. Sydney observait l'équipe du FBI d'un œil neutre alors qu'à ses côtés, Gage ne semblait pas vraiment satisfait. Comme Len, il aurait largement préféré que l'affaire soit réglée en interne. Trivette les rejoignit et alors, la jeune femme blonde s'éclaircit la gorge.

« - Bonjour à tous ! Lança-t-elle. Je m'appelle Jennifer Jarreau, je suis l'agent chargé des relations avec les médias. Voici les agents Morgan, Prentiss, Hotchner, Rossi et le docteur Reid. »

L'adolescent aux chaussettes dépareillées sourit.

« - Nous avons été appelés suite à l'affaire d'enlèvements d'enfants, poursuivit l'agent Hotchner. Le Ranger Trivette nous a appris que le corps de Tessa Campbell avait été retrouvé et qu'un autre enfant avait été enlevé. Le temps presse.

- Voulez-vous organiser une conférence presse ? Demanda Walker.

- Non, pas encore. Nous devons d'abord nous rendre sur les lieux et…

- Je veux que nos équipes travaillent ensemble, l'interrompit Trivette. Il est hors de question que vous nous laissiez de côté ; je reste le chef dans cette affaire. »

Cette déclaration fit remonter Trivette dans l'estime de Len -et visiblement dans celle de Gage aussi puisqu'il leva le pouce en signe d'appréciation.

« - Comme vous voulez, répliqua Hotchner en haussant les épaules. J.J, tu restes ici. Reid, tu vas à la morgue, pour te renseigner sur Tessa Campbell et Najim Nasser.

- Tout est consigné dans le dossier, intervint Sydney, un brin refroidie à l'idée que son travail soit remis en cause. Je n'ai rien omis.

- Nous préférons consigner nous-mêmes nos informations, répondit Rossi. N'y voyez rien de personnel.

- Prentiss et Morgan, vous vous rendrez là où les corps ont été retrouvés. Rossi, tu iras chez les Campbell et j'irai chez les Nasser.

- Qu'est-ce que vous en faîtes de mon équipe ? Ajouta Trivette en fronçant les sourcils.

- Vous les connaissez mieux que moi, fit Hotchner. Mettez-les là où ils seront le plus efficace. »

C'était dit sans méchanceté alors Len décida de ne pas le prendre trop mal.

« - Len, reprit Trivette, tu vas à la morgue avec le docteur Reid. Sydney, avec les agents Morgan et Prentiss. Gage, va avec l'agent Rossi. J'irai avec l'agent Hotchner. Walker, va aux archives et fais des recherches sur notre piste.

- Votre piste ? Releva Hotchner en fronçant les sourcils. Vous êtes censés partager vos informations. »

Len se mordit les lèvres pour éviter de répliquer que cinq minutes auparavant, ils avaient annoncé qu'ils préféraient collecter leurs propres informations. Ce n'était pas le meilleur moyen de commencer un partenariat.

« - Dès que nous aurons quoique ce soit de confirmé, nous vous préviendrons. »

Trivette et l'agent Hotchner s'affrontèrent du regard pendant quelques instants. Len retint son souffle. Elle avait l'impression d'assister au choc des Titans… version muette évidemment. Elle n'avait jamais vu Trivette sous ce jour-là : pugnace. Finalement, Hotchner détourna le regard en haussant les épaules, comme si cela ne l'intéressait plus.

« - J.J, fit Hotchner, appelle Garcia et dis-lui qu'elle aura des ordinateurs à examiner. Les autres, allez-y. »

Le docteur Reid n'était pas un grand bavard, constata Len. Mais l'avantage, c'est qu'il n'avait pas objecté quand elle avait déclaré qu'elle allait conduire. Normalement, la morgue n'était qu'à vingt minutes du bureau, mais les artères principales de la villes étaient encombrées, comme tous les matins, alors le trajet le plus bref durait finalement une éternité.

« - Tu devrais t'arrêter, commenta-t-il alors qu'ils passaient un feu. Ah, tu aurais dû t'arrêter.

- Pourquoi ? Fit-elle en haussant les sourcils.

- Parce que le feu était rouge.

- Il était orange.

- On doit ralentir quand il passe au orange, objecta-t-il avec sérieux.

- N'importe quoi ! Protesta-t-elle, les mains crispées sur le volant et les sourcils froncés. Quand il est orange, on fonce pour ne pas avoir le feu rouge.

- C'est idiot.

- Quoi ? Où est-ce que tu as eu ton permis ? Répliqua-t-elle avec un sourire moqueur. Au Pays des Bisounours ?

- Non, répondit-il sérieusement sans comprendre, de toute évidence, la plaisanterie. A Las Vegas. Et toi ?

- A Vikingland. »

Elle lui sourit. Elle daigna s'arrêter au prochain feu qui passait à l'orange, maugréant intérieurement. Elle conduisait comme une grand-mère ! Reid lui adressa un sourire satisfait ; elle sentit qu'il la dévisageait. Elle se raidit. Si ça se trouve, il était en train de la profiler… Qui sait ce qu'il pourrait dire sur elle… ?

« - Tu fais mon profil ? Demanda-t-elle avec un petit rire.

- C'est ce que tu veux ?

- En fait, je ne suis pas sûre d'y croire, à toutes ces histoires. Pour moi, tous les criminels sont des lâches et des narcissiques. Tôt ou tard, ils commettent une erreur et on est là pour les arrêter. Ce n'est pas plus compliqué. »

Reid eut un petit rire.

« - Ca a l'air plutôt simple, en effet. Tu te cantonnes derrière ce schéma pour oublier que les criminels sont des êtres humains, avec leurs qualités et leurs faiblesses.

- Ca y est, murmura-t-elle. C'est parti pour le profil.

- Tu veux être complètement détachée, mais les victimes te touchent énormément. L'injustice te touche, je dirai, de manière générale. Tu es intelligente, méthodique. Tu aimes les jeux de stratégie. Je te défierai bien aux échecs. Tu détestes perdre, tu aimes contrôler la situation, tu sembles plutôt nerveuse. A mon avis, tu abuses un peu des jeux vidéos.

- Qu'est-ce qui te fait dire ça ? Répliqua-t-elle, touchée malgré elle.

- Tes doigts, tes mains sont crispées, comme si tu tenais une manette de jeu vidéo. Et tu es excitée. Après, je peux aussi dire que tu as à cœur de protéger ceux dans le besoin et tes amis. Tu es loin d'être narcissique, même si tu ne le dis pas, tu prends les autres en compte. C'est tout ce que je peux dire pour le moment. Je ne connais pas beaucoup, après tout. »

Len était bouche-bée, du moins, elle le fût quelques secondes avant de s'exclamer :

« - Comment tu sais tout ça ? En admettant que ce soit vrai…

- Je suis plutôt observateur.

- Je n'aurais jamais deviné, grimaça Len.

- Je t'ai observée pendant la réunion. Et je t'observe maintenant.

- Tu bases ton analyses sur tes ressentis ? »

Il eut l'air plutôt choqué.

« - Sûrement pas, ce ne serait pas fiable. Je me base sur des faits scientifiques avérés.

- Tu ne ressembles pas à un agent du FBI, fit remarquer Len en appuyant sur l'accélérateur.

- A quoi devrait ressembler un agent du FBI ? »

Reid se raidit alors qu'elle « négociait » un virage serré. Len, elle, se délectait de pouvoir enfin conduire la voiture des Rangers. C'était un vrai plaisir ! Elle regrettait que la circulation soit si dense, elle se voyait obligée de se contrôler.

« - A l'agent Hotchner, répondit finalement Len. C'est comme ça que j'imaginais un agent du FBI.

- Je ne suis pas vraiment agent. Je suis docteur. La direction a failli ne jamais m'autoriser à aller sur le terrain.

- Ah bon ? Pourquoi ? »

Elle pila alors que la voiture devant elle s'arrêtait brusquement et émit une série de vieux jurons.

« - Parce que j'étais assez mauvais dans plusieurs disciplines fondamentales.

- Lesquelles ?

- Le tir, le sport. »

Len étouffa un rire. Len braqua le volant à droite et s'engagea dans une rue perpendiculaire.

« - On est à contre-sens. » remarqua Reid.

Elle lui jeta un regard agacé. Elle le savait bien. Mais elle voulait arriver le plus vite possible !

« - C'est contraire à la loi. » ajouta-t-il, voyant que sa première remarque n'avait pas le moindre effet sur elle.

Elle eut un étrange sourire.

« - Plus maintenant. »

Et elle appuya sur un bouton à côté du volant. Aussitôt, un bruit strident les fit sursauter. Len avait enclenché la sirène. Elle avait toujours rêvé de pouvoir utiliser la sirène, mais ce plaisir lui avait toujours été refusé. Il était à craindre qu'elle aurait des remontrances à subir si le docteur Reid la balançait ou si un passant notait la plaque d'immatriculation pour la rapporter au service des Rangers. Cette dernière hypothèse n'avait que peu de chances de se produire, en fin de compte : elle irait beaucoup trop vite.

Len enfonça brusquement l'accélérateur alors qu'à ses côtés, le docteur Reid perdait de ses couleurs.

Len se gara avec brio sur le parking de la morgue, entre les voitures de Darren et de Sam. Elle éteignit rapidement la sirène et consulta sa montre. Elle avait mis à peine cinq minutes à faire le trajet, depuis qu'elle avait enclenché la sirène. Et ils étaient toujours vivants. Elle, du moins. Le docteur Reid paraissait avoir le plus grand mal à s'extirper de la voiture. Finalement, ils pénétrèrent dans la morgue. La secrétaire leva la tête à leur arriver mais ne daigna pas les saluer ; peut-être parce qu'elle n'avait l'habitude d'avoir des clients vivants. Len ne l'aimait pas. Elle s'appelait Alexa et elle l'avait rencontrée quelques fois lorsqu'elle faisait son stage. C'était le stéréotype de la blonde à forte poitrine et à l'intelligence déficiente. Len la soupçonnait de s'intéresser à Sam. Mais elle aurait eu plus de chances avec Darren, c'était un véritable tombeur qui ne refusait pas les rencontres sans lendemain ; Sam, lui, voulait une véritable histoire.

D'un pas rapide, elle se dirigea vers les salles d'autopsie. Elle entra dans la troisième, la seule à être allumée. Sam remontait le drap jusqu'aux épaules de Tessa. Darren et le docteur Sheperd rangeaient les outils. Le jeune homme lui adressa un grand sourire alors que le docteur lui serrait la main.

« - C'est lui, notre prochain patient ? Demanda Darren avec un air de scientifique fou en désignant Reid qui haussa les sourcils.

- C'est vrai qu'il a l'air mal en point. » ajouta Sam d'un air malicieux.

Puis, les deux jeunes hommes échangèrent un regard avant d'éclater d'un rire moqueur en regardant Len.

« - Quoi ? Bougonna-t-elle. Je n'y suis pour rien.

- Compte tenu des symptômes, fit Sam, je dirai…

-… qu'il a gouté à la conduite de Len ! acheva Darren. Je compatis, vieux, ajouta-t-il en donnant une tape sur l'épaule de Reid. C'est toujours violent, la première fois. Mais au moins, tu as survécu.

- Tout le monde n'a pas eu cette chance. » commenta Sam avec un sourire.

Len fronça les sourcils. Sa conduite n'avait rien de sauvage, elle était juste un peu rapide. A peine. Et puis, elle maîtrisait les voitures comme un as. Elle ne voyait pas vraiment où était le problème.

« - Oh ! Ça va hein ! Protesta-t-elle. Je te ferai remarquer, Darren, que ta conduite n'est pas des plus classiques.

- Pfff je l'admets. Mais je me contente d'être un danger public en dehors de mes heures de travail.

- Danger public? S'étouffa Len. Qui est un danger public ? »

Sam leva les yeux au ciel, les laissa se disputer et s'approcha de Reid qui contemplait la scène, perplexe et lui tendit la main.

« - Salut, dit-il. Je suis Sam Foster, l'assistant du Docteur Sheperd.

- Je suis le docteur Reid, du FBI. Enchanté. On attend qu'ils aient fini, ou on commence sans eux ? »

Sam et le docteur leur jetèrent un regard dépité en soupirant.

« - On commence. Dès qu'ils ne crieront plus, ils participeront, décréta le docteur Sheperd en ôtant ses gants. Donc, je suppose que vous voulez des informations sur Tessa Campbell et Najim Nasser pour savoir s'ils ont été tués par le même homme.

- Oui.

- Oui, répondit le docteur Sheperd. Ces deux enfants ont été tués par la même personne.

- Comment sont-ils morts ? »

Len s'était rapprochée d'eux, toute joie disparue de son visage.

« - Tous deux ont été pendus après leur mort, répondit Sam le regard sombre. Les cordes ont laissé des marques post-mortem. Leurs corps montrent de nombreux… »

Il ne termina pas sa phrase et se dirigea auprès de Tessa, suivi par les autres. Il ôta le drap qui la recouvrait, bien que ce fût prohibé par le règlement, et tout le monde put voir les traces, les bleus, les meurtrissures qui marbraient son corps. Len serra les poings.

« - Dîtes-moi qu'ils lui ont fait ça après sa mort. Dîtes-moi qu'elle n'a pas subi tout ça. »

Reid lui jeta un coup d'œil curieux alors que Darren posait une main sur son épaule.

« - Les traces de brûlure sur ses bras ont été faites avant sa mort, et on lui cassé la jambe avant également.

- Comment ?

- Avec une batte de base-ball, probablement, fit Sam. On a retrouvé des éclats de bois. Elle a un hématome à l'arrière du crâne, donc on suppose qu'elle a été assommée pour être enlevée.

- Quant à la cause du décès, son cœur a été transpercé. Regardez. »

Il leur montra la poitrine de Tessa. La peau était recousue mais ils pouvaient voir la trace laissée par l'arme. Bouleversée, Len détourna le regard.

« - C'est quoi, les marques autour de la blessure ? Demanda Reid.

- Nous pensons qu'elle a été tuée avec un objet brûlant.

- On lui aurait peut-être enfoncé un tisonnier chaud dans…

- Un tisonnier n'est pas pointu. » les interrompit Reid.

Le docteur et ses deux assistants échangèrent un regard.

« - L'arme ne doit pas forcément être pointue, répondit Darren. Il suffit juste d'éxercer une pression suffisante sur le corps.

- Elle a souffert, murmura Len. Ca a dû être atroce.

- Elle a sûrement perdu connaissance. Quand le fer chaud a commencé à entamer la peau, elle s'est sûrement évanouie.

- A quoi sont dûes les autres marques sur son corps ? Demanda Reid en s'approchant de la jeune fille.

- Toutes post-mortem. Des lacérations. Sur la gorge. Sur le torse, les bras et les jambes. Regardez son cou. »

Len ne regarda pas. Elle n'en avait pas la force. Darren la tenait contre lui, comme pour la soutenir, mais elle se sentait de moins en moins bien.

Une fine cicatrice déchirait le cou sombre de Tessa ;cela paraissait encore plus horrible sous la lumière crue de la salle. Len savait que le docteur Sheperd avait fait son possible pour que le corps de Tessa soit rendu visible pour sa famille. Et il avait réussi. Le visage était à présent propre et malgré les ecchymoses, on aurait pu croire que Tessa Campbell dormait. Quant aux blessures sur son corps, après avoir toutes été répertoriées dans le dossier, elle avaient été soigneusement lavées et arrangées.

« - Et à propos de Najim Nasser ? Demanda Reid. J'ai lu rapidement le dossier. Les blessures étaient exactement les mêmes ?

- C'étaient le même genre : lacérations, brûlures. Mais elles n'étaient pas placées exactement aux mêmes endroits. En fait, elles étaient placées de manière aléatoire. Si le coupable avait eu une quelconque formation médicale, il aurait été plus efficace plus rapidement.

- Il se fiche d'être rapide, il veut que ses victimes souffrent, fit Len.

- En fait, pas exactement, lâcha Reid. Ce ne sont même pas ses victimes. Juste des instruments pour atteindre ce qu'il veut. Le problème n'est pas qu'il considère ces enfants comme des objets, le problème, c'est qu'il ne les considère pas du tout. Ils ne méritent pas de vivre à la base, alors ils'ont pas à souffrir. Ce n'est pas un sadique.

- Juste un foutu malade mental. »

La voix de Len avait claqué.

« - Nous avons dû rendre le corps de Najim Nasser à sa famille. Nous n'avons pu pratiquer que des examens externes.

- Pourquoi ça ? Lança Len.

- Ils sont musulmans, répondit Reid. L'Islam proscrit ce genre d'examen interne.

- Il s'agit d'une enquête pour meurtre, rappela-t-elle. Ils ne veulent pas savoir ce qui est arrivé à leur fils ?!

- Il s'agit de leurs croyances, murmura doucement Sam. Ces mêmes croyances qui vont les aider à surmonter la perte de leur fils. »

Len ne répondit pas.

« - Najim Nasser n'a pas été tué par un tisonnier, reprit le docteur Sheperd. Je pencherai plutôt pour une paire de ciseaux. Il avait également des traces de brûlures, de coups. Il avait deux côtes brisées, une entorse et l'épaule droite démise. Son visage avait été brûlé à l'acide. »

Sam recouvrit le corps de Tessa. Le docteur Sheperd, Reid, Sam et Darren sortirent. Len resta quelques instants encore à regarder le drap qui cachait, à présent, Tessa Campbell. Elle ne l'oublierait jamais. Le corps meurtri d'une jeune fille n'était pas quelque chose que l'on pouvait reléguer facilement au fond de sa mémoire. Elle fit également la promesse qu'elle retrouverait bientôt ce meurtrier. Elle ne s'adressait pas à Dieu, s'Il existait vraiment, Il était au Paradis et donc d'aucune utilité à Dallas. Elle fit cette promesse à Tessa et à Najim. Et elle jura de retrouver cet homme avant qu'il ne soit trop tard pour Jake.