Chapitre trois - Étincelle
« Saranghaeyo, Junhee-ssi... » prononça une voix grave et diablement suave.
Conquise, je poussai un long soupir en m'allongeant de tout mon long sur le canapé, abandonnant encore davantage toute notion de fierté. Je fermai les yeux et imaginai ce magnifique Coréen me susurrer à l'oreille ces mêmes mots. « Je vous aime, Hinata » l'entendis-je me dire tandis que je me hissais sur la pointe des pieds pour déposer un chaste baiser sur sa joue et qu'il m'entourait de ses bras forts.
« Encore ? »
J'ouvris les yeux au son de la voix moqueuse de mon colocataire, et, me sentant prise sur le fait, je tombai en bas du canapé dans un bruit peu élégant. Je souris piteusement en me frottant le derrière qui avait accusé le coup.
Hidan se tenait à quelques mètres de moi, entre la porte d'entrée, la cuisine et le salon, de grandes pièces à aire ouverte. Il me regardait, une tasse de thé dans les mains, en ne prenant même pas soin de dissimuler son amusement.
« Non... Tu ne comprends pas... » protestai-je faiblement.
Il s'empara d'un sous-verre en forme de tête de mort et déposa sa tasse dessus. Le goth vint s'asseoir près de moi, sur la moquette du salon, non sans s'emparer d'un coussin qu'il coinça entre sa poitrine et ses genoux.
« Explique-moi alors ! Qu'ont ces Chinois de si passionnant ?
– Ils sont Coréens...
– Oui, enfin, bon, ces Coréens. Je te vois pendue à leurs lèvres chaque fois que je reviens du boulot depuis deux semaines, tu me rends franchement curieux. »
M'enflammant, je me lançai dans des explications dégoulinant de bons sentiments et desquelles suintaient mon fort penchant fleur bleue. Je décrivis par le menu détail les qualités si évidentes du héros, la stupidité agaçante de cette Junhee devant laquelle ils se pâmaient, lui, Kangho, et le second rôle masculin, Sunghyun. Je lui fis même un résumé des quatre épisodes déjà diffusés à la télévision, tant et si bien qu'il n'avait même pas eu à les regarder pour tout connaître. Lorsque j'eus fini mon poignant récit, Hidan me regardait avec de grands yeux, probablement stupéfié de m'avoir entendue enchaîner autant de mots en une seule fois et aussi rapidement.
« Ouah, alors là, je dois avouer que tu m'impressionnes. T'es vachement calée en dramas, c'est comme ça que ça s'appelle ? Je déteste déjà cette connasse de Junhee !
– Hidan !
– Bah quoi ? Si un mec aussi canon que Sunghyun se présentait à ma porte, j'en profiterais à fond au lieu de l'ignorer comme s'il était un chien galeux. Surtout quand on voit comment ce Kangho agit envers elle et tous les autres, c'est-à-dire comme un vrai enfoiré.
– Hidan ! Ils sont faits pour être ensemble, tu sais. Comme dans tous les dramas, on va découvrir que Kangho est en fait un Bisounours refoulé, blessé dans son enfance par l'absence de ses parents riches à craquer. Il gagnera le cœur de Junhee en lui confiant, la voix déchirée par l'émotion, tous ses secrets. Et ils s'embrasseront. Et ce sera la fin.
– Si tu connais déjà la fin de cette série, pourquoi tu la regardes ? Il n'y a plus d'intérêt, je trouve. »
Il reprit sa tasse et en but une gorgée avant de m'adresser un regard interrogateur. J'haussai les épaules pour toute réponse.
« C'est divertissant, je suppose. »
Hidan s'esclaffa et se tourna vers moi.
« En tout cas, je dois t'avouer que j'admire le dévouement qu'a Sunghyun envers son emploi. Moi, j'en peux plus de ce boulot de serveur de merde où je dois me taper Mimi à tous les jours ! Tu savais que j'ai toujours voulu être avocat, comme mon père ? »
Bien sûr que non ! Comment aurais-je pu ?
Voyant que je ne répondais pas et me contentais de l'écouter, il continua.
« J'ai grandi dans l'ombre d'un grand avocat, Richard Madison. C'était un véritable bourreau de travail. On le voyait peu, maman, moi et Sacha, ma petite sœur de dix-neuf ans. Il partait avant que nous quittions pour l'école et ma mère pour l'église et revenait tard le soir, souvent lorsque nous étions déjà couchés. C'était ma mère qui nous contait des histoires avant de dormir, qui nous bordait, qui nous câlinait et qui pansait nos blessures lorsque nous tombions par terre. Mon père n'était presque jamais là. Arrivé à l'adolescence, je m'affirmai davantage. Je devins un véritable fauteur de troubles. Je fus suspendu de mon lycée des dizaines de fois, mais ce n'était jamais assez. Je ramenais des tas de garçons et de filles à la maison et nous organisions d'énormes partouzes et des fêtes sur la plage où l'alcool coulait à flots. Je choquais ma mère qui condamnait mon comportement dérangé et qui tentait d'empêcher Sacha de devenir comme moi. Je m'amusais, c'est vrai, mais avec le recul, je sais que je faisais tout ça pour attirer l'attention de mon père. Peine perdue, il restait indifférent face à toutes mes conneries et laissait à ma mère le soin de tout réparer. Puis, un beau jour, il disparut de nos vies à tous. Il était parti sans un mot, sans un au revoir. Ma mère ne semblait pas plus affectée que ça, ce qui m'a toujours laissé penser qu'elle y était pour quelque chose. Elle n'a jamais rien voulu nous dire, même après toutes ces années. »
Lorsqu'Hidan acheva sa dernière phrase, je le regardai et lui fis part de ma question, flattée qu'il se sente assez en confiance avec moi pour me confier tout cela, mais confuse.
« Mais... Si tu détestes autant ton père, pourquoi veux-tu être comme lui ? Faire le même métier prenant ?
– Ma belle, je ne le déteste pas. Au contraire. Toutes ces conneries que j'ai faites, c'était pour attirer son attention et qu'il me démontre son affection. Je sentais qu'il nous aimait, mais qu'il se retenait. Je ne sais pas pourquoi j'ai toujours eu cette impression, mais c'est que je ressens au fond.
– Alors tu veux être avocat pour suivre ses traces ? Tu te sentirais plus près de lui comme ça ?
– D'une certaine façon, oui. Mais pas seulement... Je ne te l'ai pas dit, mais j'ai déjà accompagné mon père à son cabinet. J'avais tout au plus quinze ans. Il m'a présenté à tout le monde, j'ai même pu consulter quelques dossiers avec lui et je lui apportais mes suggestions qu'il suivait parfois. J'adorais ces petits moments qui n'appartenaient qu'à nous deux. »
Je repensai alors à mon père, aux tendres souvenirs que j'avais de lui, où nous jouions dans le parc sans souffrir du mépris de ma mère. Je sentis une boule d'émotion enserrer mon cœur. Papa...
«... Sarah, une collègue de mon père, m'avait même proposé de venir travailler à temps partiel cet été-là au cabinet. Seulement, c'est tombé à l'eau. Mon père a commencé quelques mois après ma visite à s'éloigner encore plus de la maison familiale. Il lui arrivait même de ne pas revenir dormir ici du tout de la semaine. Même si mes parents essayaient de nous cacher leurs disputes de plus en plus fréquentes, Sacha et moi n'étions pas dupes. On voyait bien que ça n'allait plus entre eux. Puis, la rentrée bien entamée, je rencontrai un groupe de délinquants qui devinrent mes amis et c'est là que j'ai enchaîné connerie par-dessus connerie. Je voulais que mon père me regarde encore une fois. Je le sentais me glisser entre les doigts.
– Pourquoi n'as-tu pas tenté ta chance pour devenir avocat après alors ?
– Les notes, ma Hina, les notes. Le dossier scolaire, la réputation que j'avais acquise, aussi. Et la motivation. J'avais tout fait foiré pendant mon adolescence, travailler avec autant d'acharnement pour tout réparer ne m'intéressait pas. Et maintenant, je n'ai pas le temps pour ça, je dois bien travailler un peu pour survivre. »
En entendant cette phrase, je me sentis coupable. Il m'hébergeait si gentiment depuis un peu plus de deux semaines et je ne l'aidais même pas, du moins financièrement. Penaude, je lui demandai :
« Je... Hidan, je suis désolée d'agir comme un parasite. Il faut que je trouve un boulot pour t'aider, mais je ne sais pas où aller ni où chercher...
– Ah ! Ne t'inquiète pas avec ça, tu ne me déranges pas et si tous les parasites étaient comme toi, j'en accueillerais à la pelle, crois-moi ! » dit-il en riant.
Je ne le laissai pas changer de sujet et revins à l'attaque.
« Arrête... Ça ne se fait pas, je ne peux pas rester ici sans te retourner toute la gentillesse dont tu as fait preuve envers moi ces dernières semaines.
– Tu tiens vraiment à travailler ?
– Oui.
– Bon. Laisse-moi réfléchir, je crois que j'ai quelque chose pour toi...
– Au café ?
– Certainement pas ! Je ne t'amènerai pas travailler dans cette boîte hideuse, pauvre petite chose. Je ne pense pas que tu veuilles te coltiner Mimi chaque jour comme moi, ça rend fou après une semaine, je t'assure. Donc... Que dirais-tu de travailler chez Pandora Inc. ? C'est une entreprise très réputée ici et outre-mer, ils sont propriétaires des boutiques de produits de beauté du même nom. Leur siège social est situé ici même, à Los Angeles. J'ai une amie qui laisse sa place, elle veut rester chez elle quelques temps pour s'occuper de son nouveau-né. Je sais qu'ils donnent des entrevues pour trouver une nouvelle secrétaire aujourd'hui, à 15h. »
Je regardai l'heure sur l'horloge. 13h07. Je sentis le stress m'envahir d'un seul coup. Aujourd'hui ! Il est complètement fou !
« Hidan ! Ça me laisse à peine deux heures ! Tu me fais marcher !
– Mais non ! Tu seras parfaite. Un joli tailleur ou une robe, des escarpins et un peu de maquillage discret, ça suffira. Faut que tu aies confiance, Cendrillon !
– Tu ne comprends pas... (je poussai un petit gémissement plaintif et continuai :) Je suis venue en Amérique avec le minimum, je n'ai rien de tout ça...
– Vraiment ? Alors, il va falloir y remédier au plus vite. »
Il se leva précipitamment et me prit par le poignet pour me remettre sur pied. Il s'empara de la télécommande d'un geste habile, éteignit la télévision et m'entraîna à l'extérieur. J'avais à peine eu le temps d'enfiler mes sandales que nous étions déjà dans la rue.
Pendant plus d'une heure, Hidan m'emmena dans toutes les boutiques qu'il voyait sur la rue. Essayage après essayage, je devais me vêtir si vite que je voyais à peine ce que je mettais. Nous avions adopté une petite routine : je sortais de la cabine habillée des vêtements qu'il m'avait suggéré et me fiais entièrement sur sa réaction. S'il affichait une mine dégoûtée ou s'il pointait son pouce vers le bas, je savais que ça n'allait pas. Au contraire, s'il souriait ou si son pouce pointait vers le haut, je prenais cela comme un signe d'approbation.
Derrière la cabine d'essayage d'une énième boutique, j'interpellai Hidan :
« Hidan, quelle heure est-il ?
– 14h20, chérie ! »
Quoi ?
Affolée, je sortis le plus vite possible de la cabine, manquant de faire renverser un mannequin tout près de la porte. Je levai le regard et croisai celui d'Hidan. Il semblait subjugué. Dans ses yeux brillait une lueur d'intérêt. Il se leva de son banc et s'approcha de moi pour attacher le collier que m'avait offert mon père. Alors qu'il soulevait ma longue chevelure, je lui soufflai :
« Pourquoi me regardes-tu avec autant d'insistance ? Moi qui croyait que tu étais homosexuel...
– Ah très chère... Je sais reconnaître une belle femme lorsque j'en vois une. Et toi, tu es sublime. » murmura-t-il, énigmatique.
Hidan me prit par les épaules et me tourna vers le miroir pour que je puisse juger par moi-même. En effet, et en toute objectivité, je dus bien avouer que j'étais très belle dans cet ensemble.
Je portais une jupe noire de type péplum qui mettait en valeur mes hanches larges et qui tombait peu avant mes genoux, une bonne longueur pour moi qui n'était pas si grande, mais qui ne voulait pas tenter le diable en mettant une jupe trop courte lors de mon entretien. Une blouse blanche en satin, déboutonnée de deux ou trois boutons, laissait entrevoir ma poitrine généreuse, mais sans trop en faire. Hidan m'avait également suggéré, ou plutôt devrais-je dire imposé, une paire d'escarpins noirs qui me grandissaient d'au moins trois pouces. J'avais d'abord protesté, ne me voyant pas marcher dans de telles échasses, mais je n'avais pas eu d'autre choix devant son insistance. Mon collier en or véritable et un blazer tout aussi noir que le reste venaient compléter le tout. J'avais tout de la working girl toute en élégance et en subtilité.
Je souris à Hidan, le remerciant ainsi de ses efforts pour m'avoir transformée ainsi.
« Allez, il nous reste un peu moins d'une demi-heure, il faut s'attaquer à ton maquillage.
– Pardon ? Hidan, nous n'avons plus le temps. Laissons tomber pour le maquillage, ce ne sera pas nécessaire. »
Par cette phrase, j'espérais surtout que mon nouvel ami stopperait toutes ses machinations pour faire de moi une top-modèle. Tous les regards que j'attirais malgré moi commençaient à me rendre mal à l'aise, bien que c'était flatteur.
« Nan, nan, nan, tu n'y couperas pas ! Tu seras la plus belle working girl de tout Los Angeles ou tu ne seras rien.
– Alors ce ne sera rien... »
Hidan me décocha un regard noir. Après avoir payé mon ensemble, il me traîna sans tenir compte de mes protestations à un salon de beauté à deux rues de la boutique. Je fus chaudement accueillie par une jolie fille aux cheveux bleus comme une sirène. Elle s'approcha de moi pour me faire la bise. Je la laissai faire, bien que j'étais un peu surprise, n'ayant pas l'habitude de ce genre de comportement familier quasi absent au Japon.
« Mia !
– Hidan !
– Je t'amène cette superbe beauté pour un maquillage discret. Elle a un entretien dans... (il jeta un regard à l'horloge qui surplombait l'un des miroirs de la pièce avant d'ajouter :) Exactement 20 minutes. Tu vas donc devoir faire vite, mais je sais que le résultat sera super.
– 20 minutes ? Tu me mets au défi, mon cher ? Parfait, j'adore ça ! »
Sans plus attendre, la dénommée Mia me fit asseoir sur une chaise et entama son travail. Dix minutes plus tard, j'étais prête. La maquilleuse retira un miroir de son tablier et me le tendit pour que je puisse observer le résultat. J'étais maquillée, mais ça ne paraissait même pas. Mon teint avait été uniformisé, du fard à paupières couleur taupe avait été appliqué, un gloss rosé rehaussait la couleur naturelle de mes lèvres et du mascara noir mettait mes yeux en valeur.
Ne pouvant pas m'en empêcher, je jetai un nouveau regard vers l'horloge. 14h48. Plus que douze minutes... Je remerciai rapidement Mia et m'éclipsai encore plus vite pour me rendre au siège social de Pandora. Hidan m'avait donné l'adresse avant que nous partions de l'appartement et heureusement : je n'aurais jamais eu le temps de l'attendre !
Il était 14h58 lorsque j'entrai dans le bureau de l'entreprise. J'attirai involontairement des regards hautains et méprisants de la part des autres candidates qui semblaient condamner mon retard. Avec raison... Mais elles n'étaient pas obligées de me faire sentir aussi minuscule devant elles.
Je m'assis sur la dernière chaise au bout de la file et attendis que l'on m'appelle. Après une vingtaine de minutes, on prononça enfin mon nom d'une voix forte :
« Hinata Hyuuga. »
Nerveuse, j'expirai d'un seul coup. Ma respiration était saccadée, le stress faisant battre mon cœur à 100 milles à l'heure. Je lissai ma jupe d'une main tremblotante et tâchai de regarder droit devant moi, les yeux rivés sur la porte de bois. Un pas, puis un autre et puis un autre.
« Ne regarde pas les autres filles, concentre-toi sur ce que tu vas dire et puis c'est tout. Tout va bien aller, respire. » pensai-je, tentant de me raisonner.
Je poussai la porte et entrai dans le bureau.
« Mademoiselle Hyuuga ! Entrez, entrez. Asseoyez-vous. » s'exclama une voix chaleureuse.
Je refermai doucement la porte derrière moi et pris place dans l'un des deux sièges devant le bureau.
« Merci, monsieur... »
Mon regard se promena furtivement sur le bureau du directeur et je remarquai une petite plaque en verre où était inscrit son nom. Je lus : « Sakumo Hatake, Directeur général ».
« Merci, monsieur Hatake.
– Je vous en prie. »
Il m'adressa un large sourire que je perçus comme charmeur. Je dus me pincer discrètement pour m'assurer que je n'avais pas rêvé. Les politesses échangées, il commença à me poser quelques questions plus sérieuses. Parfois, il se cantonnait aux questions clichées d'entretien, mais pas seulement... Il m'interrogea aussi sur des sujets plus personnels, si bien que j'étais de plus en plus à l'aise.
« Donc, je crois comprendre que vous êtes originaire du Japon ?
– C'est bien cela.
– Mon père était Japonais et ma mère est Américaine. Je ne sais pas parler la langue cependant, ce qui est franchement dommage, si vous voulez mon avis. »
Je notai l'utilisation de l'imparfait lorsqu'il avait parlé de son père. Alors comme cela, je n'étais pas la seule à souffrir de l'absence tragique d'un père...
« Vous pourriez m'apprendre ? C'est une très belle langue je trouve, très musicale.
– Bien sûr.
– Bon... Je vais cesser de tourner autour du pot et aller droit au but. Je nourris un projet depuis quelques années, mais je n'ai jamais osé me lancer. J'ai longtemps cherché afin de trouver la bonne personne pour me soutenir dans cette initiative, mais je n'avais encore jamais trouvé la perle rare. Ironiquement, alors que je commençais à désespérer et pensais abandonner ce projet... Vous apparaissez devant moi, sublime et absolument charmante.
– … »
Même si j'étais une complète néophyte en matière de relations amoureuses et de séduction, il me semblait évident qu'il cherchait à me séduire. Tous ces compliments qu'il m'adressait au détour d'une phrase, tous ces regards appuyés qu'il me lançait lorsque j'ouvrais la bouche et tous ces sourires radieux qu'il arborait sur son beau visage... Tout portait à croire qu'il flirtait avec moi. Je lui plaisais. Et il ne tentait même pas de cacher son attirance. Au contraire, il la montrait au grand jour et jouissait du pouvoir qu'il détenait sur moi, intimidée et rougissante, à peine capable de dissimuler son trouble.
Il continua à parler pendant plusieurs minutes. Je ne vis pas le temps passer. J'étais suspendue à ses lèvres, complètement sous le charme. Plus je le regardais et moins je l'écoutais attentivement. Je me perdais dans ses cheveux grisonnants, ses yeux noirs où pointaient de la malice et du désir et ses lèvres bien dessinées. Ses ridules près des yeux ne le rendaient que plus beau et attirant. Je me surpris, un peu honteuse, à m'imaginer entre ses bras, ma tête calée contre sa poitrine. Je m'imaginai l'effet que cela me ferait si nous venions à nous embrasser. Gênée d'entretenir de telles pensées à l'endroit d'un homme qui avait l'âge d'être mon père et qui allait probablement devenir mon patron, mon cœur rata un battement et mon estomac se noua.
« Mademoiselle Hyuuga... m'écoutez-vous ? » me dit-t-il d'un ton espiègle.
Me sentant prise au piège, je fouillai précipitamment dans ma mémoire pour me rappeler de ce dont Sakumo parlait pour lui donner une réponse satisfaisante. Je me rappelai, le cœur dans la gorge, qu'il souhaitait m'offrir une place de secrétaire au sein de l'entreprise, oui, mais en tant que sa secrétaire personnelle. Nous allions travailler ensemble sur son projet.
« O-oui. » bafouillai-je.
Il tapota, l'espace de quelques secondes, du bout des doigts son bureau et se pencha pour ouvrir l'un de ses tiroirs. Il en sortit un contrat et un stylo Bic.
« Si vous voulez faire partie de cette aventure, veuillez apposer votre signature ici (il pointa une ligne vide au bas de la feuille) et vos initiales ici (il déplaça son doigt vers une autre petite ligne dans le coin inférieur gauche). »
Je rapprochai le contrat de moi et fis ce qu'il me demandait. Sans aucune hésitation. J'avais besoin d'un travail et c'était la chance d'une vie. Je devais apprendre à prendre mes propres décisions comme une adulte, sans recourir à une aide extérieure.
Les jours, les semaines puis les mois se succédèrent à un rythme effarant. Nous étions maintenant en octobre, cinq mois s'étaient écoulés depuis le jour où j'avais tout plaqué pour m'établir en Californie. J'habitais toujours chez Hidan, mais je payais désormais ma part du loyer depuis à peu près deux mois. Nous refusions silencieusement de nous quitter trop longtemps, notre amitié était devenue encore plus forte avec l'épreuve du temps. Il était mon confident, mais surtout ma bouée de sauvetage. Je m'étais très rarement ouverte autant à une personne, mais avec Hidan... Avec Hidan, tout était plus facile. C'était comme s'il savait parfaitement s'y prendre avec moi. Il savait d'instinct comment me faire sentir en confiance et je pouvais me reposer sur lui lorsque les temps étaient plus difficiles.
Au travail, je me sentais bien, mais surtout, appréciée. Mes collègues m'invitaient parfois à déjeuner avec eux dans l'un des nombreux restos du centre-ville. Ils me charriaient un peu, mais je ne prenais pas cela au sérieux. Après tout, j'étais la petite nouvelle ! Ils me testaient, tout simplement. Avec Sakumo, nous travaillions bien ensemble. Nous développions une certaine complicité au fil de nos rencontres. Il n'avait pas cessé de m'envoyer des signaux ambigus depuis le jour de mon embauche, mais heureusement, en public, il se faisait un peu plus discret. Je n'arrivais toujours pas à contrôler l'attirance que je ressentais lorsque je le croisais (comment contrôler ce genre de choses de toute façon, dites-moi ?), mais je faisais de mon mieux. Bien que mon cœur (et mon corps, je dois bien l'avouer) n'était manifestement pas d'accord, ma tête ne souhaitait pas s'embarrasser de tous les problèmes qui pourraient découler d'une relation avec mon supérieur. Oui, en définitive, je me sentais bien. Trop bien, évidemment, il fallait qu'il y ait une ombre au tableau.
Cette ombre au tableau, c'était Suigetsu. Suigetsu était le directeur adjoint du département des ventes. On m'a souvent fait part de ses difficultés à bien gérer la pression et de ses nombreux différends avec ses supérieurs. Il était plutôt du genre esprit libre et ses idées, bien que créatives, manquaient parfois de réalisme au plan plus technique et semblaient un peu trop risquées pour les hommes d'affaires conservateurs de cette entreprise. Moi-même, j'eus souvent l'occasion de le voir se disputer avec Sakumo. Cela arrivait si fréquemment que personne n'y prêtait plus attention. Cependant, un jour bien ordinaire d'octobre, la querelle que je surpris malgré moi me sembla plus violente qu'à l'habitude.
J'étais assise derrière mon bureau à l'accueil et achevais une conversation téléphonique avec l'un de nos plus importants fournisseurs lorsque j'entendis des éclats de voix. Je tournai la tête et vis plus loin les deux hommes qui arboraient des visages méprisants et furieux. Sakumo avait l'air impatient, les mains posées sur ses hanches tandis que Suigetsu agitait les bras dans tous les sens, volubile. La dispute prit brusquement fin et Suigetsu s'éloigna à grands pas en direction de la porte de sortie.
Mal à l'aise, je laissai mon regard s'échapper en direction de Sakumo. En m'apercevant, son visage se détendit instantanément et il m'adressa un sourire taquin. J'esquissai un petit sourire timide avant de détourner les yeux. N'attendant qu'une occasion pour déverser son trop-plein de colère, Suigetsu ne manqua pas cet échange complice et s'approcha de moi. Il se pencha au-dessus de mon bureau, planta son regard droit dans le mien, ses prunelles brillantes de rage, et m'asséna ces paroles comme un coup de poignard dans le cœur :
« Ne crois pas que je ne sais pas ce qui se passe entre vous deux. C'est un jeu dangereux, une telle relation... Je n'ai qu'à en glisser un mot au président et... Tout sera terminé. »
Et alors, il partit en claquant la porte derrière lui, me laissant complètement paniquée.
