Maison Carmichael, Glasgow, Écosse, 1610

Engoncée dans sa robe bleu roi aux manches bouffantes, Ambre mourait de chaud.
Accrochée au bras d'un homme imposant, elle évoluait parmi les nombreux invités en équilibre précaire.
Ils étaient arrivés à Glasgow le matin même, après un périple à cheval de plusieurs jours. Ses épais vêtements de voyage l'avaient préservée des températures glaciales, mais pas de l'inconfort. De fait, peu habitué au corset et aux chaussures à talons, tout son corps criait grâce ce soir.
Elle n'en laissait rien paraître, cependant, et suivait sans broncher l'homme à ses côtés. Elle s'y perdait, parmi tous ces regards déférents posés sur eux. Emportée dans une valse interminable de visages et de noms, elle se figurait au cœur d'un théâtre de marionnettes.
Prisonnière de fils invisibles qui lui enserraient la poitrine. Distribuant sourires et révérences comme on salue son public.

— Vos cheveux.

Elle leva la tête, surprise. Bien plus grand qu'elle, deux fois plus large, la voix grave, l'homme inspirait naturellement le respect. Ou la crainte.
Elle tressaillit quand il tendit une main vers son cou, et il s'immobilisa une seconde. Puis il passa la longue mèche blonde coincée dans son col derrière son épaule.

— Cette tenue vous sied à merveille.

Ses lèvres s'étirèrent, alors que ses yeux bleus gardaient une certaine froideur. Elle n'eut guère le loisir de répondre, car un couple se détacha de la foule, pour les rejoindre.

— Grands dieux ! Euan McKennitt, tu ressembles de plus en plus à un ours.

Le concerné accepta l'étreinte de l'homme qui venait de parler en riant.

— Si cela signifie que je t'impressionne, Kentigern Carmichael, tu m'en vois flatté.

Le maître des lieux passa une main dans ses cheveux châtains et se recula d'un pas fier, pour que l'on puisse l'admirer. Son pourpoint de soie blanche et sa culotte marron bouffante arrachèrent un rictus à la jeune femme. La mode française, si l'on en doutait encore, ne procurait pas le bon goût. À côté, avec son féileadh-mór* au tartan rouge vif, ses cheveux mi-longs d'un noir corbeau et sa barbe fournie, Euan donnait en effet l'image d'un homme hirsute.

— Mon ami, tu l'as aperçue ce matin, tu te souviens bien sûr de ma merveilleuse épouse.

Kentigern balaya l'air de la paume quand il la vit esquisser un début de révérence.

— Oubliez le protocole, très chère, vous êtes une McKennitt.

Elle répondit par un sourire poli. Il détacha son regard d'elle pour passer son bras autour des épaules de la jeune fille à sa droite.

— Je vous remercie encore d'avoir accepté notre invitation. Aileas et moi sommes honorés de vous accueillir parmi nous.

Cette dernière ne semblait pourtant pas si enchantée.
Contrairement à Kentigern, complice inséparable d'Euan depuis leur enfance, ils la connaissaient peu. Le couple ne l'avait croisée que le jour de son mariage, sans avoir eu l'occasion de lui parler. Une grossesse avancée se devinait sans peine, à présent, sous son imposante robe rouge à la taille haute.

— Et toi, mon cher, quand nous présenteras-tu un héritier ?

Ambre évita avec soin le regard d'Euan. Elle sentit toutefois ses doigts s'enfoncer dans son corset, et appuyer sur ses côtes.

— Très bientôt, je l'espère.
— Tout de même. Vous êtes mariés depuis… quoi, six mois ?
— À peu près, oui. Certaines choses prennent du temps, mon ami.

Ce dernier posa ses yeux perçants sur lui, sans cacher son expression amusée.

— Nous aurions presque pu le prédire. Choisir son épouse parmi la plèbe nécessite du courage. Ou de l'inconscience.
— Le peuple peut s'instruire, Monsieur, et s'élever. Nos Universités n'accueillent-elles pas, pour preuve, des fils de paysans ?

Ambre se tut soudain, comme effarée par sa propre présomption. Visiblement amusé, Euan se tourna de nouveau vers son ami.

— Tu comprends, maintenant, pourquoi je m'en accommode.
— En effet. Mrs McKennitt semble avoir du caractère. N'as-tu pas peur qu'elle te surpasse sur ce point ?
— N'aie crainte, elle sait quand elle doit garder le silence.

Le sous-entendu était assez clair pour qu'Aileas, soudain sortie de sa torpeur, lui adresse un discret signe de tête.

.:.

Une fois leurs hôtes partis, Euan entraîna sa femme hors de la salle à manger. Il la plaça entre lui et le mur, elle soutint son regard.

— S'il vous plaît, Ambre, murmura-t-il, arrêtez. Je ne veux pas que vous regrettiez cette soirée.
— Je crains, Monsieur, qu'il ne soit trop tard.

Il soupira, l'air contrarié.

— Pourquoi persistez-vous à vous montrer si effrontée ? Vous ne manquez de rien, avec moi.
— Votre argent m'a pourtant tout enlevé.

Sa respiration s'accéléra alors que sa main se posait à quelques centimètres de son visage. Pendant un instant, elle crut qu'il allait perdre son calme. Elle se trompait.
Il hocha la tête, lui adressa un ultime avertissement.

Elle ne relâcha son souffle que lorsqu'il s'éloigna. Et avisa seulement la discrète Aileas qui lui tournait le dos, immobile devant l'une des immenses fenêtres donnant sur les jardins. À voir l'extrême pâleur de la maîtresse des lieux, qui grimaçait en touchant son ventre, elle s'estimait chanceuse.
Avoir un enfant était l'obsession d'Euan, pas la sienne. Ambre se savait incapable d'assumer un rôle de mère. Elle était trop éprise de liberté. Trop sauvage.
Bien qu'on ne lui en laisse guère le choix.
Elle décida de se rapprocher de la jeune fille, dont la longue tresse rousse reposait sur l'épaule droite. Celle-ci se détendit, en la voyant.

— J'ai apprécié votre intervention, dit-elle de sa voix claire. Mon mari aussi, sans doute. Il aime les fortes personnalités.
— Je ne maîtrise pas encore toutes les convenances, il m'est parfois difficile de me taire.
— Gardez ce trait de caractère le plus longtemps possible.

De si près, son jeune âge se devinait davantage. Elle devait à peine dépasser les quinze ans.
Trois années de moins qu'Ambre, donc.

— Kentigern prépare cette fête en votre honneur depuis des semaines... Je n'avais pas réalisé à quel point nos époux étaient proches.
— Leurs habitudes aussi, dirait-on.

Les joues de la jeune fille rosirent. Elle venait sans doute de saisir l'allusion à la tache sombre sur sa nuque. Invisible, sauf pour qui avait l'œil affûté.

— Ma maladresse finira par me tuer.

Elle souriait. Sans joie.
Sa voisine posa une main hésitante sur sa propre épaule, pour en découvrir une partie.

— Moi aussi.

Vu son expression quand elle aperçut l'hématome qui se détachait sur sa peau pâle, Aileas avait compris.
Elle resta un instant silencieuse. Puis murmura.

— Vous effraie-t-il ?
— Parfois, oui.

Elle parut soulagée de l'entendre. Difficile, dans ce monde de luxe et d'apparences, de voir au-delà du miroir. Son mariage l'avait sans doute isolée, éloignée de sa famille. Un milieu aisé, si l'on en jugeait sa posture, sa façon de parler, ou même son âge. Seules les unions de convenance impliquaient de si jeunes filles.

— Mrs McKennitt ?
— Ambre, s'il vous plaît.

Sa rectification arracha un sourire à son interlocutrice.

— Pourrais-je vous écrire, une fois votre séjour parmi nous terminé ?
— J'en serais honorée.

Elles se retournèrent d'un même élan en entendant les rires de leurs époux respectifs, qui marchaient dans leur direction. Ambre pressa avec douceur le bras de l'adolescente.

— Aileas, promettez-moi une chose, s'il vous plaît.
— Je vous écoute.
— Quelles que soient les circonstances, ou ce que votre mari peut prétendre… Ne croyez jamais que ce qui arrive est de votre faute. D'accord ?

La future maman hésita. Puis elle hocha discrètement la tête, et se dégagea.
Ambre laissa Euan la contourner. Les doigts qu'il posa sur son dos la brûlèrent.

— Eh bien, mon amour, lui susurra-t-il à l'oreille, qu'avez-vous donc de si important à raconter, qui vous empêche de me rejoindre ?
— Nous avions besoin de nous aérer un peu, répondit-elle avec aplomb. Mrs Carmichael souffre terriblement de la chaleur, dans son état.

Elle s'éventa avec sa main, pour appuyer ses dires. Les yeux d'Euan la scrutèrent.
Il savait qu'elle mentait, c'était une évidence. Mais il resta silencieux et se contenta d'accentuer la pression sur sa colonne vertébrale.
Sans doute le lui reprocherait-il plus tard, dans l'intimité de leurs appartements.
Pour l'heure, soulagée, elle se laissa entraîner à la suite de leurs hôtes, vers les festivités.


* appelé aussi "Grand Kilt", étoffe de laine mesurant entre 5 et 6 mètres, qui se noue autour de la taille et des épaules (ou de la tête)