Un message, sur son répondeur. C'était elle. Il n'avait pas décroché, comme d'habitude, mais il était curieux de savoir ce qu'elle avait à lui dire.
Vous avez : 1 nouveau message. Aujourd'hui à 15h32. bip
"Vincent, c'est Youffie. J'espère que tu auras ce message, vu que tu ne m'as pas répondue, je me demandais si ça te parvenait, enfin bon...Voilà, je t'appelle parce que je me marie dans un mois ! Je suis tellement contente, je voudrais que vraiment tout le monde vienne, et j'aimerais beaucoup te revoir, ça me ferait vraiment très plaisir. Je sais que tu n'as jamais aimé les fêtes, mais bon...Allez, s'il te plaîîît ! La cérémonie est le 15, au temple de Leviathan, à 13h ! S'il te plaît, je veux vraiment que tu viennes ! Je compte sur toi !" clic
Le bras de métal de Vincent semblait subir une attraction gravitationnelle hors du commun, tandis que sa main restait crispée sur le combiné. Il n'écouta pas la voix automatique résumer l'état de sa messagerie, trop interloqué. C'était une mauvaise blague ?...Il réécouta le message. De nouveau ce même choc. Pourtant il savait sans problème déceler les mensonges dans la voix d'autrui - déformation professionelle - mais la voix familière de Youffie ne contenait que de l'entrain et de la joie. Peut-être même encore plus que d'habitude.
Il se décida à raccrocher. Il s'assit sur le lit de sa chambre d'auberge, les coudes sur les genoux, le menton sur ses mains croisées. Il essayait de se calmer. Calmer ? Pourquoi ? Pourquoi se sentait-il inhabituellement agité ? Et il ne savait ni pourquoi, ni comment se raisonner. Il perdait le contrôle, et une douleur se faisait de plus pressante sur sa poitrine. Il plongea son visage dans ses mains. Il n'osait pas se l'avouer. Ce message l'avait fait souffrir. Il tenta de se reprendre, mais une vanne était ouverte. Il n'arriva à se dominer qu'en se blâmant, comme il l'avait toujours fait.
"Tu n'as que ce que tu mérites. Comment as tu osé espérer un peu de bonheur ? Tout est de ta faute. Il fallait t'y attendre ! Tu n'as jamais rien fait pour elle alors qu'elle t'avait tant offert..."
Il réussit au moins à contenir une larme. Il se lançait mille injures. Un souvenir refit surface, inopinément.
"Vincent. Tu dis t'attacher à un reste de bonheur passé. Mais comment veux-tu avoir d'autres souvenirs heureux si tu refuses le bonheur qui est juste devant toi ?"
Aerith...Comme d'habitude tu avais raison. Et aujourd'hui, alors qu'il avait voulu exclure toute émotion de lui...Il se retrouvait avec un nouveau malheur.
Non. Ca ne va pas. J'ai honte. Je ne devrais pas penser des choses comme ça. Après tout je n'ai jamais voulu m'attacher à qui que ce soit, et il est hors de question que ça arrive. Il se releva. Il chercha dans une de ses poches, et en sortit le bandeau de Youffie.
C'est pourquoi j'irai. Au moins pour lui dire au revoir.
.:¨:.
- C'était une idée idiote, Tifa. Il ne viendra pas.
- Et moi je suis sûre que si !
Youffie aspirait à la paille son sirop de violettes, et Tifa son sirop de rose, à la terrasse du Turtle Paradise. Youffie changea subrepticement de sujet :
- Et Clad ?
Tifa fit la moue. Youffie avait marqué un point.
- Tu sais, quand il part régler ses courses, ça peut prendre quelques jours. Mais il a promis d'être là cet après-midi, en même temps que tout le monde.
- C'est gentil d'être venue en avance.
- Ho, c'est rien. Ca me permet de faire la touriste !
Et ça se voyait. Tifa arborait une robe rouge pétante, imitation Wutaïan, mais imitation ratée.
- Hummm...On retournera chez moi tout à l'heure, je te prêterai une vraie tenue de circonstance...
- Quoi ? Tu n'aimes pas ma robe ?
- Euh, c'est pas ça, c'est que...
- Youffie, Youffie ! entendit-elle appeler derrière elle.
Elle se retourna et vit une bande de garnements courir vers elle.
- Ah, mes petits Tigres, pile à l'heure !
- Quoi, c'était ça ton rendez-vous ? s'étonna Tifa, qui se vit renvoyer un clin d'oeil.
- On attend tes ordres, cheffe ! s'écria le chef des gamins.
- Voilà ce que j'attends de vous. Vous allez vous rendre aux points stratégiques que j'ai indiqué sur votre plan de ville à 14h30 ! Et vous allez chercher dans la foule...
Elle chercha dans une de ses poches, et en sortit une photo de Vincent qu'elle leur tendit.
- Cet homme. Vous attendrez à votre point jusqu'à ce que je vous donne l'autorisation de vous en aller ! Et si vous le repérez, vous m'appelez avec votre talkie walkie, vous me donnez sa position, mais surtout ne vous faites pas remarquer !
Les 6 gamins se mirent tous au garde à vous :
- Compris, cheffe !
- Rompez les rangs !
Et ils coururent tous d'où ils étaient venus.
- Ca veut dire quoi, ça, Youffie, tu ne disais pas qu'il n'allait pas venir ?
- Hum...7 précautions valent mieux qu'une, lança-t-elle avec un sourire innocent. Allez viens, je vais te donner des vêtements décents !
Alors elle avait dit vrai. Il vit le temple de Léviathan couvert de nombreuses décorations, les gens dresser des estrades, poser des guirlandes, s'affairer en tous coins sous des airs de musiques festifs. Il lui en voulait de n'avoir pas menti. Il posa sa main de fer contre un mur, et soupira. Il n'avait pas le courage. Il avait beau se décider...Il n'osait pas, sa douleur était incontrôlable, et c'était jeter du sel dessus que de venir ici. Il allait s'en aller.
Le talkie walkie de Youffie sonna. Elle se rua dessus, et hurla dans le combiné :
- Oui ! Yoshiyuki ! Tu l'as repéré ?
Tifa regarda affectueusement sa si spontanée amie. Elle se débrouilla pour attacher son obi seule.
- Tu es sûr que c'est lui ? Haaa ! Vite, vite, où est-il ?
- Il est près du petit pont, au-dessus du ruisseau. Mais dépèche toi, il a l'air de s'en aller !
Youffie raccrocha et cria à Tifa "Attends-moi là !". Elle commença à s'élancer, mais dans sa précipitation, oublia qu'elle était vêtue d'un élégant kimono inadapté à l'effort physique et tomba. Elle poussa un cri de rage, se saisit d'un kunaï et déchira sa robe dans toute sa longueur, après quoi elle se rua à l'extérieur. Elle dévala les marches de son palais quatre à quatre, et courut de toutes ses forces.
Elle se faufila comme elle put, mais bouscula surtout la foule de gens dans les rue. Elle courait à perdre haleine, comme si...Non, sa vie en dépendait réellement.
Vincent...Je t'en prie...Ne m'abandonne pas encore une fois...
Elle courait, courait. Enfin elle croisa le petit Yoshiyuki qui lui faisait des grands gestes en direction de la forêt. Elle prit le virage à toute allure et aperçut la silhouette rouge sombre de Vincent. Ce dernier avait déjà passé le petit pont, et s'enfonçait dans le bosquet ombragé. Elle s'élança à toute vitesse et, parvenue sur l'ondulation de la passerelle, sauta de tout son élan. Elle atterrit parfaitement sur le dos de Vincent, et manqua de l'étrangler en s'aggripant à son cou. Après quoi ils s'étalèrent tous les deux au sol.
Il se retourna vivement et lança un regard noir à Youffie qui arborait un sourire triomphal :
- "Yatta !"
- Y, Youffie ! Ca va pas, non ?
- Alors tu es venu ! dit-elle, le sourire jusqu'aux oreilles. Enfin. Il était là...Il ne dit rien, et se contenta de la fixer le moins expressivement possible. On pouvait quand même dénoter un peu d'agacement.
- ...Je ne faisais que passer.
- Nyuk, nyuk...Quand même, ça m'étonne de toi. Te faire avoir si facilement !
- Tu...
Son sourire sincère se transforma en ricanement malicieux.
- Je m'en doutais...
- Pourquoi t'es venu, alors ?
- Espèce de sale petite...!
Il l'empoigna par le col avec sa griffe de fer, la souleva fermement et l'amena au dessus du cours d'eau.
- Whaaa ! Nan ! Tu vas pas faire, ça, c'était qu'une blague !
- C'est précisément pour ça que je vais le faire, figure-toi...
- Ouah, s'il te plaît, déconne paaaaaaaas !...
Plouf.
Vincent rit pour la première fois depuis bien longtemps. Il se sentait infiniment soulagé.
- Rha l'enfoiré ! rugit-elle dès qu'elle eût sorti la tête de l'eau. Elle pensait à des moyens de se venger, mais elle arrêta bien vite, charmée par ce rire aussi rare et précieux que le plus beau des joyaux.
- T'as pas honte, non ? cria-t-elle sur Vincent.
- Et toi ? rétorqua-t-il, son visage à nouveau sombre.
- Me v'la belle, constata-t-elle en observant son kimono trempé et déchiqueté. Pour la peine tu vas m'accompagner.
- Non, tu sais, je...
- Taratata ! T'es venu, alors tu vas rester les quatre jours de la fête ici, mon vieux !
Et sans qu'il puisse à nouveau protester, elle l'empoigna par sa griffe et commença à le traîner. Sur le chemin elle croisa le petit Yoshiyuki. Elle fouilla ses vêtements et trouva ce qu'elle voulait. Elle tendit un gros sachet de chocolats au garnement.
- Tiens, tu as bien rempli ta mission. Prends ta récompense, mais partages-en avec les autres, tu peux leur dire de rentrer à la base.
Le gamin se mit au garde à vous et s'enfuit en courant.
Arrivés devant les marche du palais, Youffie et Vincent croisèrent Tifa, vêtue d'un superbe kimono bleu nuit.
- Ah bah bravo, cria-t-elle à Youffie. Celle-ci eut un sourire penaud.
- Euh, oui, je sais, j'ai pas l'air très glorieuse...Je vais me changer, attendez-moi ici, je fais vite !
Et elle se rua à l'intérieur. Quelques instants après on put entendre un rugissement mâle qui ressemblait à quelque chose comme : "Youffie, tu veux bien m'expliquer ce que c'est que cette tenue !"
Tifa sourit et regarda Vincent, adossé à une barrière, qui savait que Youffie lui avait attitré une geôlière, rendant la fuite impossible (ce qu'il mourait d'envie de faire).
- Alors te revoilà ! Où étais-tu donc passé, tout le monde s'inquiétait pour toi...
Il lui lança un regard dubitatif.
- Ne fais pas cette tête-là, c'est vrai, ajouta-t-elle.
- J'ai vagabondé un peu partout, dit l'homme, peu enclin à la discussion.
- Et tu t'es décidé à te remontrer, alors, remarqua Tifa avec un sourire malin. Il haussa les épaules.
- Hum...On m'a fait une mauvaise blague.
- Apparemment il fallait bien ça pour te secouer un peu !
- Mais je n'en avais pas la moindre envie.
Tifa, de son sixième sens féminin, nota tout de suite qu'il y avait quelque chose de changé chez Vincent.
- Tss...Alors que tout le monde t'attendait.
Il ricana. Il leva alors de grands yeux, remarquant Youffie qui venait de sortir en trombe, portant un magnifique kimono rouge et or.
- Voilà ! Désolée de vous avoir fait attendre ! Dépêchons nous, il est 15h, la fête va bientôt commencer !
Elle dévala les marches et leur fit de grands signes, alors que les trompettes sonnaient déjà l'approche des festivités. Ils descendirent parmi les cithares hésitantes et les voix de chanteuses. Les cuivres devinrent cors majestueux. La foule se pressait, les costumes flamboyaient, les musiciens trônaient sur les estrades et des rires tonitruaient. Youffie entraîna ses amis dans la foule. Sur un grand pilier de bois, le seigneur de la ville ouvrit les bras et annonça : "Que la fête commence !". Et la matéria rouge qu'il tenait dans la main s'illumina.
Ce fut alors une détonante explosion de magnificence musicale. Tonnèrent tambours et cors, dévalèrent violons et voix. Le peuple piétinait le sol en sauts et danses de liesses. Rubans, toiles et fusées inondaient de coloris festifs, les regards se tournèrent vers le ciel, joignant les mains de félicité. Apparut le grand être vénéré, Leviathan, longeant l'eau du ciel, bénissant son peuple chéri, qui s'inclina et fit monter vers les cieux ces airs sacrés, par toute la foi dont leur coeur battait.
Youffie fit face à Vincent et tint ses deux bras, l'entraînant dans cette danse divine. Lui même ne put rester insensible à cette envoûtante mélodie. La ferveur d'un peuple, un choeur parfait, et le visage extasié de sa jeune amie lui firent perdre pied dans cette ivresse festive. Les chants de femmes apaisèrent la foule tandis que Leviathan disparut en goutelettes dont le peuple se bénissait. Youffie savoura cette eau sur son visage, souriant à Vincent dont les yeux trahissaient l'agréable surprise. Montèrent en trombe les violons une dernière fois en adieux reconnaissants, accompagnés de tout l'orchestre, non dans un autre refrain enivrant mais dans une promesse de retour impatiente. Vincent fut étonnamment déçu lorsque la chanteuse signa l'arrêt de la mélodie. Jamais il n'avait été autant ému par une musique.
- Merveilleux, hein ? sussurra Youffie, l'accent taquin.
- En effet, répondit sobrement l'homme, mais visiblement troublé.
Elle le lâcha, un peu gênée, et admira son visage en souriant, ce visage aimé qui lui avait tant manqué. Elle fut interrompue dans son adoration par l'appel d'une voix bourrue. Ils se retournèrent de concert et virent Cid, accompagné de sa femme Shera, ainsi que Nanaki, Barret et Marlène, Clad et Reeve. Youffie se précipita gaiement vers eux et embrassa tout le monde. Vincent eut le coeur serré par cette vision tandis qu'il se rapprochait d'eux. Il réalisa que ces visages amis lui avait manqués. Il fut d'autant plus touché lorsqu'il vit ces figures lui sourire et l'accueillir chaleureusement.
Il subit les boutades de Cid, reconnut sans l'aide de mots l'amitié de Clad dans ses yeux mélancoliques, ne put toujours pas serrer la main de Barret pour causes mécaniques, apprécia une fois encore la sagace conversation de Nanaki. Il fut seulement surpris de l'étrange proximité affective de Reeve envers Youffie. Tout cela lui avait étonnamment manqué. Et l'éternel être errant qu'il était, pour la première fois, sut où était son foyer.
