Episode 02 : Une vieille amie
Personnages : Elena, Logan, Céline
Logan
Elena est à l'hôpital, et je n'ai pas eu le droit de rester avec elle. D'après ce que les docteurs ont dit hier soir elle est dans un coma profond, mais il m'est impossible de leur expliquer ce qu'il s'est passé. Cela mettrait sa vie en danger car les expérimentations sur les mutants sont toujours autorisées. Nous ne sommes pas considérés comme des êtres doués de conscience.
J'essayais vainement de me concentrer sur les pièces du moteur d'une de mes motos, mais l'inquiétude me rongeait. J'ai finalement décidé d'arrêter les frais après m'être enfoncé un ressort dans la chair. Pestant, les mains couvertes de cambouis et un doigt en sang, je sortais du garage quand une voiture est arrivée. Mon premier réflexe fut l'exaspération : tout au long de l'année nombre de vacanciers se trompaient d'embranchement quelques kilomètres plus loin et se croyaient arrivés à leur hôtel. Je préparai donc un sourire factice sur mon visage, prêt à les détromper.
En voyant descendre un chauffeur en livrée, je m'apprêtais à l'interpeller quand je le vis me faire un signe caractéristique des nôtres. Interloqué, je croisai les bras et le laissai ouvrir la porte arrière. Une vieille femme en descendit. Elle me fit un grand sourire tandis qu'on lui présentait une canne.
'Logan ! ça fait bien trente ans que je n'ai pas vu ton visage, et tu parais presque plus jeune qu'avant !'
Une personne de mon passé ? Il y en avait tellement. Tellement de visages, tellement de noms qu'il m'était presque impossible de remettre chacun dans son contexte. La vieille dame fronça les sourcils et posa son bras sur sa hanche dans une mimique qui me raviva la mémoire.
'Céline ?'
Elle eut un sourire et s'approcha pour m'embrasser.
Céline
En fait, je pense que j'ai toujours voulu venir ici. Rien que l'ambiance de ce lieu mystique me faisait vibrer. Voyant Logan un peu à côté de la plaque, j'ai fini par lui demander où était la cuisine et j'ai fait du chocolat chaud. La recette française à l'ancienne : une casserole, du lait bien frais, du chocolat amer et on rajoute une bonne dose de sucre avant de porter tout ça à ébullition. Il me regarda faire comme si j'étais une extraterrestre, mais vu mon grand âge je pouvais largement me permettre ces petites excentricités.
Je finis par m'assoir face à lui, ma tasse brûlante dans mes mains. Puis je plantai mon regard dans celui de Logan. Il me fixa lui aussi durant un moment avant de plonger ses yeux dans les tréfonds laiteux du chocolat. Je décidai alors d'ouvrir la conversation, réalisant une nouvelle fois à quel point il était économe de parole.
-Tu l'as rencontrée, n'est ce pas ?
Il poussa un soupir.
-Oui.
- Où est-elle ?
-A l'hôpital. Comme tu l'avais prévu.
Je souris. Si tout se passait comme prévu, alors elle allait créer un bordel pas possible là-bas. Heureusement pour Logan, j'étais arrivée à temps pour empêcher les dégâts les plus importants. Je bus une gorgée et soupirai de façon très théâtrale :
-La pauvre chérie.
-Céline. Arrête. Tu sais très bien tout ce qu'il va se passer à l'avance.
-Pas tout. Et il y a plusieurs futurs possibles.
Il leva les yeux au ciel, exaspéré. D'un autre côté, tout ce que je pourrais lui dire serait mérité vu le mufle qu'il avait été lors de notre passé commun. Du moins avant qu'on commence à coucher ensemble.
-Céline, s'il te plaît. Ne joue pas avec moi. Je ne suis pas certain d'être capable d'accepter de la perdre pour de bon. Tout s'est passé si vite. Elle était là depuis une journée quand son pouvoir à commencé à dérailler.
-Quel dommage. Tu n'as même pas pu lui parler de Malicia avant qu'elle ne tombe dans le coma, n'est ce pas ?
Il me jeta un regard noir à la mention du nom de son ancienne protégée. Je vis son visage se raidir un instant avant de redevenir impassible. Il sembla compter jusqu'à dix avant de me répondre :
-Malicia n'a rien à voir là-dedans.
Je savais pertinemment qu'il était blessé de mon insinuation. Je repris une gorgée brûlante tout en pensant aux implications de ce long passé ténébreux que Logan se traînait depuis plusieurs siècles. Malicia était la seule survivante du massacre qui avait eu lieu ici. Logan et elle avaient enterré les cadavres sans vraiment réussir à déterminer si les pièces détachées qu'ils trouvaient sur le sol appartenaient bien à la bonne personne.
A l'époque, le lien amical qui reliait les deux avait permis à Logan de retrouver un peu d'humanité, de réprimer un peu l'instinct animal qui l'animait. Et puis, il y avait eu Sam Bannen. L'archétype du mec bien sous tout rapport. Humain, qui ne souhaitait qu'une chose : faire accepter les mutants parmi eux. Malicia et Logan avaient participé à ses recherches dans la limite de leurs moyens. Jusqu'au jour où ils avaient découverts que Sam avait en réalité utilisé les deux amis pour modifier son propre ADN et stabiliser une ancienne expérience qu'il avait tenté sur lui-même. Sam était celui qui avait tué toute l'école de mutants, dans un acte de pure malveillance.
Ils avaient tenté de fuir, mais Malicia avait pris une balle mortelle. Logan avait dû se résoudre à partir seul, abandonnant le corps de la jeune fille. Il ne s'était jamais pardonné cette erreur qui avait coûté la vie à son amie. Il était retourné quelques mois à l'état sauvage, jusqu'à ce que parviennent à ses oreilles les rumeurs d'un bébé mutant créé génétiquement et maintenu dans un état de stase totale, source génétique inépuisable pour les expériences de Sam.
C'est ce jour-là que son combat contre Sam avait commencé. Deux cents ans plus tard, l'humain avait trouvé un moyen de prolonger presque indéfiniment sa vie et continuait à étendre son influence maléfique autour du monde. De temps à autre, il surgissait pour détruire un village de mutants et prélever leur ADN afin de créer de nouvelles monstruosités.
Logan ne se pardonnerait sans doute jamais d'avoir abandonné Malicia. Mais pire était pour lui le sentiment de culpabilité avec lequel il vivait depuis. Il avait l'impression que s'il avait refusé de participer au projet, jamais Sam n'en serait arrivé là. Jamais il n'aurait découvert autant de choses sur le génome des mutants. Moi, j'étais persuadée que Bannen aurait trouvé quelqu'un d'autre, qu'il aurait converti plus ou moins de force pour continuer ses recherches.
Mais, quoi que je lui en dise : Logan n'accepterait jamais d'entendre raison. C'est fou ce que les personnes de plus de 500 ans sont têtus.
Logan
A chaque fois que je croise Céline, je me demande quel est son pouvoir réel. Elle est mutante, je n'ai aucun doute là-dessus. Mais, une fois elle prétend lire dans l'avenir, le lendemain elle dit avoir des dons de guérison. En fin de compte, j'ai l'impression qu'elle est diverse et multiple. Ou alors : elle a une jumelle avec un pouvoir totalement différent, et les deux s'amusent à me faire tourner en bourrique depuis presque cinquante ans.
C'est au moment où j'allais lui poser franchement la question que mon téléphone a sonné. En voyant le numéro de l'hôpital, que j'avais pré-enregistré, j'eus un moment de panique. Pourtant, ma voix resta assurée lorsque je répondis.
-Allô ?
-Monsieur Logan ? Heu, c'est l'hôpital. Vous nous avez demandé de vous contacter s'il y avait le moindre changement dans… Aïe, mais !
-Allô ?
-Oui, monsieur Logan. Excusez-nous, nous avons voulu faire une blague à notre nouvel interne. Il a tout pris au pied de la lettre. Vraiment, nous sommes désolés du dérangement.
-Comment ça une blague ?
-Nous avons des fluctuations d'énergie en ce moment. Elles sont dues à la tempête marine qui se trouve au dessus de la centrale hydraulique que nous utilisons. On lui a dit que votre nièce était une mutante et que ça venait d'elle. On est vraiment désolés du dérangement.
Céline attira mon attention et me prit le téléphone :
-Bonjour. Je suis le professeur Céline Le Maitre. Pouvez-vous faire en sorte que la nièce de mon ami soit transférée au Manoir ? Nous avons l'équipement nécessaire pour nous occuper d'elle, surtout maintenant que je suis là.
-Céline Le Maitre ? Comme la Céline qui a eu le prix Nobel l'an dernier pour ses travaux en génétique réparatrice ?
-Tout à fait. Allez-vous faire en sorte de satisfaire ma requête ?
-Ou… Oui ! Bien sûr.
Je regardai mon amie. Ainsi elle pouvait prétendre au titre de Professeur. Encore quelque chose de nouveau à son sujet.
-Et tu songes la mettre où ? Elle a des fils qui la relient à une dizaine de machines ?
Elle me regarda en haussant un sourcil. Encore une attitude qui m'énervait au plus haut point.
-Logan, c'est toi qui m'as donné les plans de ce complexe. Tu sais pertinemment qu'au deuxième sous-sol se trouve une unité médicale parfaitement fonctionnelle. Il va juste falloir y passer un coup de balai pour la rendre stérile.
Je hochai la tête et me levai, ma tasse à la main. Je l'avalai complètement avant de sortir de quoi rendre impeccable l'étage médical. Céline resta dans la cuisine, son éternel petit sourire posté sur le visage. Son chauffeur vint me donner un coup de main tout en restant silencieux.
Céline
Une heure et demie plus tard, l'ambulance se présenta aux portes du manoir. Logan avait suffisamment récuré l'une des chambres de l'unité médicale pour qu'Elena y soit en sécurité. Les deux ambulanciers installèrent la jeune femme dans un lit blanc, sobre. La pièce sentait le désinfectant. Une fois les différents tubes et fils replacés autour d'Elena, les deux hommes repartirent.
Je commençai par prendre la tension de notre belle au bois dormant, puis je mis des électrodes sur son crâne afin de surveiller de plus près son scanner cérébral. La moindre variation pourrait être à la fois prometteuse mais aussi tellement dangereuse... Dans cet état de stase, la jeune fille pouvait perdre les boucliers et devenir un véritable danger public. Ou alors, tout pouvait bien se passer, et elle pouvait sortir du coma à chaque instant.
Par précaution, je vérifiais que chaque perfusion était correctement dosée et qu'il y en avait suffisamment au cas où la tempête qui approchait dure plusieurs jours. Je rangeai le surplus dans un réfrigérateur, veillant à ne pas les mélanger. La respiration d'Elena était normale. Cependant, je ne comprenais pas le diagnostic de coma qui avait été appliqué : ses ondes cérébrales étaient bien plus actives que celles d'un patient comateux, et il en allait de même pour son rythme cardiaque :il était très élevé.
Au bout d'une demi-heure, les ondes se calmèrent et redevinrent quasiment plates. ECG retomba aussi au strict minimal. J'en déduisis qu'elle était dans une sorte de profond sommeil, et qu'elle subissait des rêves, voire des cauchemars. Cependant, ça pouvait signifier tout et n'importe quoi. Peut-être se battait-elle contre quelque chose à l'intérieur d'elle-même ?
J'hésitais sur la conduite à suivre. Je pouvais soit la laisser dans cet état, soit la réveiller plus ou moins brutalement pour être certaine qu'elle ne perde pas le contrôle de ses dons. Assise sur le rebord du bureau que je m'étais fait installer dans l'aire médicale, je n'arrivais pas à me décider. Finalement, ce furent les faits qui guidèrent ma conduite à ma place.
Elena
Froid.
Vide.
Peur.
Le serpent.
Il grandit.
Il veut sortir.
Non !
Céline
Le pouvoir grésillait autour d'Elena. De fins éclairs s'échappaient et venaient perturber les moniteurs. L'air était devenu extrêmement froid. Je n'avais plus vraiment le choix. Je fermai les yeux et appelai mes propres dons.
Bravant les éclairs, ma canne bien serrée dans ma main, je m'approchai de la zone de turbulences. Une sorte de vent surnaturel tenta de m'en empêcher, mais je finis par arriver auprès de la jeune fille endormie. Je posai mes mains sur son crâne et entrai dedans de force.
Quand je dis 'entrai dedans de force', je parle de mes mains au sens propre du terme. Ce don était à la fois déroutant et indispensable. Mes doigts agiles recherchèrent une zone précise du cerveau et appuyèrent dessus en reprenant un peu de substance. Juste ce qu'il fallait pour enclencher le réveil d'Elena sans pour autant la blesser irrémédiablement.
Comme à chaque fois que j'utilisais mon habilité, j'eus un aperçu de son passé, son présent et son avenir. Le flot d'images se déchaîna en moi, m'amenant jusqu'à la nausée. Je reculai, et me rattrapai au mur avant de sombrer dans l'oubli.
Elena
Un plafond gris. Des tubes partout. Des bips réguliers. Je soulevai lentement ma tête et regardai autour de moi. Mes yeux s'immobilisèrent sur la vieille femme allongée sur le sol. J'espérais au moins que ce n'était pas moi qui l'avais mise dans cet état. J'arrachai les tubes qui reliaient mon nez à une machine d'oxygène et les électrodes sur mon torse et mon crâne avant de tenter de m'assoir. La tête me tournait, mais le serpent ne se manifestait pas.
Je tirai d'un geste sec sur le scotch qui maintenait ma perfusion à mon bras puis sortis les fils de ma chair, provoquant un léger saignement. Lentement, je glissais mes pieds vers le sol, qui d'un coup me paraissait très loin. Je me levais difficilement et fis quelques pas dans la salle, vers la vieille dame évanouie.
C'est alors qu'un homme entra dans la pièce. Il m'était familier. Son nom me revint. Logan. L'homme qui m'avait tiré des griffes d'un psychopathe qui avait tué mon village. Je me tournais vers lui, incapable de me rappeler quel jour on était, depuis combien de temps il m'avait sauvée, et surtout où on était.
Il s'était approché de la vieille femme et semblait rassuré de voir qu'elle respirait. Il l'allongea à ma place avant de se tourner vers moi :
-Elena… ?
J'acquiesçai. Je tournai sur moi-même pour essayer de voir un peu ce qu'il y avait autour. Un bureau derrière une vitre transparente sur la droite. Ma chambre, puis une autre. Il n'y avait aucun mur, on pouvait voir chaque chambre, semblable à la mienne en plus sale.
-Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Pourquoi suis-je à l'hôpital... Ou ce qui ressemble à un hôpital ?
Vu l'air gêné de Logan, je compris immédiatement que j'avais du faire des bêtises. Enfin, que le Serpent avait fait des bêtises.
C'est pas comme si je n''avais pas l'habitude. Il allait sûrement me demander de partir après ça.
