Le « pire » dans tout ça, c'est que l'attitude des autres cuistos m'a même pas gêné. Une fois dans le bain de toute façon, on a franchement pas le temps de réfléchir au pourquoi du comment. Enfin là, la pression est retombée et je suis claqué. J'ai qu'une envie, m'effondrer dans mon lit et comater. J'ai même du mal à rentrer tellement j'ai les yeux qui se ferment tout seuls. Mais au moment où je passe la porte, mes oreilles sont agressées par un bruit épouvantable qui a une origine : AH au milieu du salon, en train de « jouer » de la guitare, l'ampli à fond et de brailler (on peut pas appeler ça chanter) des paroles délirantes.
Je pose bruyament mes clés. Pas de réaction. Je me racle la gorge. Pas de réaction.
- Oh !
Pas de réaction. Je répète plus fort.
- OH !
Agacé à use de la fatigue, je claque des mains tout près de lui. Cette fois ça marche. Il fait un bond pas possible et me regarde d'un air effaré... avant de redevenir désagréable.
- Oi, Masuda, t'es pas dingue de gueuler comme ça nan ?!
- En même temps, j'y peux rien si t'es sourd comme un pot. Ca fait deux minutes que j'essaye d'attirer ton attention.
- Qu'est ce que tu fous là d'abord ?
- Alors déjà, de un, c'est aussi chez moi. De deux, je rentre du boulot. Et de trois, t'es pas marteau de faire un barouf pareil à deux heures trente du mat' ?!
- On s'en tape, on a pas de voisins je te signale, rétorque-t-il, moqueur.
- Moi je m'en tape pas. Que tu fasse du bruit dans la journée passe encore, mais la nuit tu la met en veilleuse.
- C'est pas du bruit, ignare, c'est de la musique. Ta graisse bouche aussi tes oreilles ?
- Mes oreilles vont très bien et te disent bien des choses. Qualifier ce que tu fais de « musique », c'est insulter la musique. Non seulement c'est du bruit mais c'est désagréable en plus.
- Mais je t'emmerde, mon p'tit pote.
- Ah nan, épargne-moi ça. Je suis pas ton pote et j'ai ni l'envie ni l'intention de le devenir.
- Pareil.
- Génial. Puisqu'on est d'accord, boucle-la.
Je tourne les talons pour me diriger vers ma chambre et l'entend m'agonir d'insultes dont la plus sympa est un truc du genre « boudin à pattes ». Je m'en fous qu'il m'insulte, du moment qu'il arrête son boucan pour me laisser dormir. Jamais mon lit m'a paru si accueillant. J'en peux plus.
Une bonne nuit de sommeil et ça repart comme on dit. Ce matin, c'est mon estomac criant famine qui m'a réveillé. C'est le moment d'inaugurer ma magnifique cuisine dernier cri. Je vais me faire des pancakes au sirop d'érable tiens. Miam, je me régale rien que d'y penser. Je met mon peignoir et mes chaussons et c'est parti. En plus, ça va être rapide, j'ai repéré un super robot mélangeur. Le genre de bidule où on met les ingrédients, on programme le temps qu'on veut et c'est bon. Même pas besoin de se fatiguer. Pas que je sois feignant, hein. En général, je fais tout à la main, parce que j'aime le contact du fouet metallique dans ma main. Mais disons que là, je suis comme un gosse à qui on vient d'offrir un super jouet : faut que j'essaye. Je rentre dans mon petit paradis et là, scène d'apocalypse : il y a de la nourriture gâchée dans tous les coins y compris sur le sol, des plats brûlés et des casseroles attachées dans l'évier... et j'en passe. Totalement ahuri, je scrute mon petit paradis transformé en champ de bataille. Mais il s'est passé quoi ? Qu'est ce qu'il a... Minute, stop, arrêt sur image et rembobinage. Des plats brûlés et des casseroles attachées ? Nan, me dites pas qu'il a voulu... qu'il a essayé de... cuisiner ? Oh Kami-sama... Je savais que ce type était du genre à faire cramer de l'eau ! Et ça... c'est ce qui reste de ma jolie anguille... Pauvre bête, c'est de la barbarie... Bon d'accord Taka, calmes-toi, respire. Au moins, ce crétin t'as pas réveillé pour que tu lui fasse à manger. Mais vu le prix à payer pour cette tranquillité nocturne, je me demande s'il aurait pas mieux fallu.
En retroussant mes manches pour réparer les dégâts (les matériels du moins, parce que la nourriture est foutue), je m'arrête. Pourquoi ce serait à MOI de nettoyer SON foutoir ?! Oh non, pas question de faire le larbin pour ce guignol ! Il va le ranger, son bordel, c'est moi qui vous le dit !
D'un pas décidé, je quitte la cuisine, traverse le salon et entre dans sa chambre sans frapper. Il dort, cet ahuri, j'hallucine...
- NISHIKIDO ! hurlé-je près de son oreille.
Il sursaute comme un timbré, regarde autour de lui d'un air effaré, me voit, puis explose.
- Putain, Masuda, t'as rien à foutre là ! Dégage tes fesses molles de ma chambre ! rugit-il.
- Certainement pas ! Tu vas lever tes miches et aller nettoyer ton bordel dans la cuisine illico !
- Cours toujours ! répond-il avant de disparaître sous sa couette.
Je perd patience et la lui arrache, pour constater qu'il dort à poil. Osef et tant pis pour lui.
- Tout de suite, insisté-je.
- Ca va, tu te rince bien l'oeil ? demande-t-il, énervé.
Il est tellement imbu de lui-même, qu'il croit que les gens le matent... J'hallucine...
- Prend pas tes désirs pour des réalités, répliqué-je sèchement. Et pas la peine d'essayer de changer de sujet, je te lâcherais pas. T'as cru que j'étais ta bonne ?!
- Tu l'es pas ?
- Vas te faire foutre. Maintenant tu décare ton cul de ce pieu et tu file nettoyer ton bordel.
- Mais c'est qu'il devient vulgaire, le petit.
- Le petit se met à ton niveau, puisque visiblement tu pige rien s'il y a pas au minimum une grossièreté par phrase.
- Putain, Masuda, j'vais te défoncer... menace-t-il en se levant pour enfiler un boxer.
- Wouhou t'es debout, champagne ! Allez grouille.
- Tu crois au père noël ? T'as vraiment cru que MOI j'allais ranger ?
- Tu ferais mieux.
- Sinon quoi ? Tu me colle une branlée avec tes bras pleins de fromage blanc ?
- Oh non, la violence, je te la laisse.
- Normal, t'as pas de couilles. Tu ressemble à un mec mais t'es une gonzesse en fait.
Je laisse tomber sa phrase à plat (comme on dit « le train de ses sarcasmes roule sur les rails de mon indifférence ») et reprend.
- Je vais utiliser un moyen que même les brutes comme toi peuvent comprendre.
- La brute t'emmerde.
- J'en ai autant à ton service, figures-toi.
Et sans me presser, je m'approche de sa guitare posée dans un coin, l'empoigne fermement par le manche et la lève bien haut au dessus de ma tête, prêt à la fracasser sur le sol sans aucune pitié. La menace semble faire effet : il pâlit et ses yeux son écarquillés comme des soucoupes.
- Non ! Pas ça ! s'exclame-t-il, toute arrogance envolée. Pose-la !
Je pige pas trop sa réaction, parce que vu le loyer qu'il paye pour nous deux, il doit pouvoir s'en offrir des dizaines, de guitares. C'est peut-être sentimental ou un truc du genre. Même si je doute que ce mec puisse avoir des sentiments. En tout cas, ça m'arrange bien.
- Vas à la cuisine ranger ton bordel et refaire les courses vu que t'as bousillé les miennes et j'y réfléchirais.
- Tu te fous de ma gueule ?! C'est mort !
- Alors elle aussi elle est morte, répliqué-je en baissant rapidement mon otage musical.
- NON ! ok ok, je vais le faire, mais pose-la.
- Parce que tu pense que je vais te croire sur parole ? Me prend pas pour une bille. Je lâcherais ta seule amie quand t'auras fais ce que j'ai dis, pas avant. Et t'as intérêt à le faire bien si tu veux la récupérer entière.
- T'es un enfoiré en fait.
- Encore une fois, je me met à ton niveau. A enfoiré, enfoiré et demi. Allez bouge-toi.
Il me fusille tellement du regard, que je serais mort depuis des lustres s'il y avait eu des armes dedans. Mais je m'en fous, j'ai gagné la partie et en plus je lui ai montré qu'il faut pas me prendre pour un con.
La guitare toujours dans la main, je le suis jusqu'à la cuisine. C'est là que je vais rigoler, parce que je suis prêt à parier qu'il a jamais rien nettoyé de sa vie.
- Commence par jeter toute la nourriture que t'as gâché pour rien, ordonné-je.
Je sens qu'il a juste envie de m'en coller une, mais vu que je tiens toujours mon otage électrique, il fait rien.
- Avec quoi je ramasse ?
Si j'étais aussi méchant que lui, je répondrais « avec tes mains », mais faut quand même pas exagérer.
- T'as qu'à chercher comme un grand si tu veux pas y mettre les mains.
Je sens qu'il ravale les insultes qu'il a sur le bout de la langue. Vaut mieux pour son instrument. Pendant deux bonnes minutes, je le vois fureter partout dans la pièce, avant de réussir à trouver un balai et une pelle... dans le placard à balais. Il est vraiment pas dégourdi. Et vu la façon dont il empoigne le balai...
- Grouille-toi un peu sinon on y est encore demain et ce soir on bosse tous les deux.
- Mais tu vas la fermer oui ?! peste-t-il.
- Oh que non. Tu m'as pris pour un con, tu va piger que t'as frappé à la mauvaise porte.
- T'étais pas sensé être le mec sympa etc ?
- Je suis sympa avec ceux qui le méritent. Ce qui est pas ton cas. Allez arrête de causer, tu perd du temps pour le ménage.
Il faut plus d'une demi heure pour que ma cuisine commence vaguement à retrouver son visage d'avant la catastrophe, mais j'en ai pas fini avec lui.
- Allez la plonge maintenant, ordonné-je de nouveau.
- T'es au courant que tout ça, tu vas me le payer au centuple, Masuda ? fait-il entre ses dents.
Oh ça oui, j'en doute pas. C'est pas le genre de type a laisser passer sans rien dire une humiliation aussi cuisante. Enfin de son point de vue. Parce que du mien, il fait juste ce que toute personne ayant plus de QI qu'un bulot avarié, aurait fait d'elle-même. Et que lui, fait sous la menace, ce qui prouve qu'il a encore moins de QI qu'un bulot avarié. De toute façon, quoi qu'il prépare comme vengeance, je me laisserais pas faire.
- Cause toujours. Grouille-toi, j'ai pas envie de passer la journée là.
- On a un lave-vaisselle, crétin, c'est pas fait pour les chiens, alors ta plonge, tu peux te la carrer bien profond !
- Pas de bol, Nishikido, les casseroles se lavent pas au lave-vaisselle. Alors tu t'y met ou c'est moi qui te les carre bien profond et tu le sentira passer.
Il me toise avec haine, moi aussi. J'ai pas l'intention de m'écraser, on verra bien qui craque le premier.
- Allez, laisse-moi faire ta putain de vaisselle, crache-t-il en ouvrant le robinet de l'évier.
Yeah, j'ai gagné ! Victoire totale sur toute la ligne ! Enfin… avant le retour de bâton.
Je le vois s'emparer d'une éponge, puis d'une poêle. On dirait une poule qui a trouvé un couteau (comme aurait dit mon grand-père), tellement il a pas l'air de savoir s'y prendre. Et ben, on est pas couchés, c'est moi qui vous le dit. Enfin, façon de parler.
Il vient à peine d'entamer la deuxième casserole lorsqu'une voix se fait entendre dans l'entrée.
- Ryo ? T'es là, mon chou ?
Kaori. Je suis content qu'elle soit là, mais elle choisit mal son moment pour débarquer. Je vais être surpris en plein accès d'autorité. Et en présence d'un tiers, surtout d'un tiers qu'il connait, c'est sûr qu'AH va se plaindre et se faire plaindre.
- Dans la cuisine !
Une minute plus tard, le claquement de ses talons hauts résonne sur le carrelage de la cuisine et elle contemple son « employé » (j'ai vraiment des doutes à ce sujet) avec des yeux ronds. Sûr qu'elle l'a jamais vu comme ça, les mains dans l'eau mousseuse.
- Tu fais la vaisselle ? Qu'est ce qui se passe, t'es malade ? lui demande-t-elle, incrédule.
Je la comprends, j'ai encore du mal à y croire moi-même alors que c'est moi qui l'ai obligé à la faire. Allez j'entame un décompte avant qu'il commence ses jérémiades. Cinq, quatre, trois, deux… J'ai même pas le temps d'arriver à « un ». Trop prévisible.
- C'est lui qui m'a forcé, pleurniche comme prévu mon énervant coloc. Il a ma guitare en otage.
Le regard de Kaori passe de Nishikidiot à ma main qui tient toujours l'instrument et, à ma grande surprise (et à celle d'AH), elle explose de rire.
- Enorme ! J'aurais jamais pensé qu'un jour, quelqu'un serait capable d'un truc comme ça ! Bravo, Masuda-kun ! Tu me plais, toi !
Elle rigole encore en disant ça, mais ses derniers mots m'ont fait virer au rouge tomate, je le sens à mes joues qui me cuisent.
La réaction se fait pas attendre.
- Oi ! T'es sensée être de mon côté, pas du sien, râle-t-il.
- Désolée, mon chou, mais mettre la main aux tâches ménagères de temps en temps ne peut pas te faire de mal.
Cette fille est fantastique. J'espère juste que ses piques vont pas se retourner contre elle. Avec Ryodieux, tout est possible.
- Bon, je te laisse finir, je t'attend dans le salon, ajoute-t-elle en rigolant encore.
Probablement motivé par la présence toute proche de son « employeur », il termine la vaisselle en vitesse et pas trop mal. Ses mains essuyées, il tend la main dans ma direction. Visiblement, l'idée de tout simplement m'arracher son précieux instrument des mains pour le récupérer l'a effleuré à aucun moment depuis le départ. Tant mieux, je peux continuer comme ça.
- Hors de question, asséné-je. T'as vidé le frigo avec tes conneries, maintenant, tu le remplis. Avec les mêmes trucs que ceux que t'as bousillé.
- He ?! Mais comment tu veux que je me souvienne de toutes les saloperies que t'avais acheté ?!
- Des saloperies que t'as tenté de manger, je te signale, alors tes remarques à la con, tu les garde pour toi et tu bouge ton cul fissa.
Une fois de plus, il me foudroie du regard et passe en trombe à côté de moi. Il traverse le salon, se dirige vers la porte et ne s'arrête même pas quand Kaori l'interpelle.
- Chou, tu vas où ? Faut qu'on discute.
- Faire ses putain de courses, grogne AH en se chaussant, avant de sortir.
