Notre course effrenée à travers la ville nous mène bientôt jusqu'au musée d'Histoire. A travers la baie vitrée, nous pouvons apercevoir une silhouette féminine entourée d'un halo argenté.
« On dirait un carte de Clow, m'écriais-je, stupéfaite !
- En effet, approuve Lionel.
- C'est bizarre, renchérit Kero, cette forme me dit quelque chose. Mais je n'arrive pas à me rappeler quoi.
- Et si c'était vraiment une carte de Clow, commençais-je, est-ce qu'elle n'aurait pas pu s'arranger pour que tu l'oublies ? De la même manière que nos amis et notre famille nous ont oubliés ?
- Impossible, répond Kero. Il n'y a que les personnes dépourvus de pouvoirs magiques qui ont été touchés par le sort. »
Je suis un peu déçue que Kero balaie mon hypothèse d'un coup de patte. Avoir à faire à une carte de Clow m'aurait rassurée. Après en avoir capturé 52 avec succès, je ne me serais pas trop inquiétée. Mais nous sommes toujours dans l'ignorance quant à l'identité de notre ennemi e et de ses intentions.
« Allons-y, suggère Lionel en se dirigeant vers l'entrée ! »
Nous le suivons à pas feutrés. Il se trouve que la porte est ouverte et qu'aucun gardien ne semble surveiller les lieux.
« Qu'est-ce qu'elle vient faire dans un endroit rempli de vieilleries, ronchonne Kero en regardant autour de lui ?
- Ce sont des souvenirs, Kero, répondais-je, agacée »
Et à ce moment, tout prend sens dans mon esprit.
« Mais bien sûr, m'écriais-je alors ! Elle veut les effacer !
- Quoi, s'enquit Lionel ?
- C'est un musée, expliquais-je. Un lieu qui rassemble les souvenirs de tout un peuple, qui raconte son histoire.
- Sa mémoire, comprend Lionel.
- La carte de la Mémoire, s'exclame Kero ! Mais comment j'ai pu l'oublier ?
-Une 53ème carte de Clow, s'étonne Lionel ?
- Mais tu as dit que les gens qui possèdent des pouvoirs magiques ne pouvaient pas être touchés par le sort ?
- Elle est très dangereuse, poursuit Kero. Elle est capable de supprimer ou de modifier les souvenirs des gens.
- On avait remarqué, rétorquais-je tristement !
- Comment on la capture, interroge Lionel ?
- ça, je ne m'en rappelle pas. Mais il faut être très rapide, car elle est capable de te faire oublier pourquoi tu la combats ou même comment utiliser les cartes ! »
J'échange un regard inquiet avec Lionel.
« Tout ira bien, m'assure-t-il. »
Et même si j'ai très peur de ce que cette carte est capable de nous faire, je le crois.
Nous explorons toutes les salles du musée, les unes après les autres. De l'époque de Nara à aujourd'hui. Et soudain, au détour d'une colonne, elle est là, s'affairant autour du buste de l'empereur Meiji. Ses longs cheveux gris s'entremêlent autour de ses bras et de ses jambes. De dos, on pourrait croire qu'il s'agit d'une vieille femme. Mais sa silhouette est celle d'une jeune fille. Et quand enfin elle lève son visage vers nous, c'est celui d'une enfant.
« Capture-là, Sakura, me crie Kero ! »
Je sors de ma torpeur et détache la clef que je porte autour du cou depuis deux ans maintenant.
« Clef du sceau sacré, qui recèle les pouvoirs de l'étoile, libère ta puissance ! »
Mon sceptre en main, je lance une première carte en l'air :
« Carte du vent ! »
La carte du vent s'élance vers la femme sans âge. C'est la plus agile des cartes, et pour cela, elle me semble la mieux adaptée. Mais j'ai sous-estimé mon adversaire qui s'éclipse en un éclair. Nous nous précipitons aussitôt à sa poursuite et retrouvons sa trace à l'extérieur du bâtiment.
« Dieu de la Foudre, vient à mon aide, crie Lionel à côté de moi ! »
Des éclairs foncent droit sur la carte de la Mémoire, mais elle parvient à esquiver chacun d'eux avec une agilité déconcertante.
« C'est peine perdue, se lamente Kero. Il faut trouver autre chose.
- Carte de l'arbre, m'écriais-je alors en frappant de mon sceptre une autre carte. »
De gigantesques lianes tentent de s'enrouler autour de la carte, mais cette dernière parvient à s'enfuir à nouveau.
« Rhaa ! C'est pas possible, peste Lionel !
- Vite ! Elle est partie par là, m'écriais-je ! »
Cette nouvelle course poursuite nous conduit finalement au pied du temple. La longue silhouette de la carte de la Mémoire nous nargue depuis le toit.
« Carte du Feu, m'écriais-je en frappant la dite-carte ! »
La carte du feu s'élance vers notre adversaire qui esquive l'attaque avec vélocité.
« Dieu de la Foudre, s'écrie Lionel une nouvelle fois ! »
Une seconde pluie d'éclairs s'abat alors sur la carte de la Mémoire, déjà aux prises avec la carte du Feu. Et malgré son agilté, elle se laisse touchée brièvement.
« Bien joué, gamin, s'écrie Kero, enthousiaste !
- Elle semble affaiblie, ajoutais-je plein d'espoir. »
Mais ceux-ci s'envolent aussitôt quand je vois la colère animer son visage. Elle bondit brusquement par-dessus nos têtes pour aller se poster un peu plus loin dernière nous.
« il faut qu'on l'attaque ensemble, déclarais-je sûre de moi. A mon signal, Lionel, toi tu lanceras une attaque d'éclairs comme tu viens de le faire. Et moi, j'utiliserai la carte de l'arbre pour la capturer. A nous deux, on va l'avoir ! »
Je suis confiante. On fait une bonne équipe tous les deux. Je suis sûre que mon plan va marcher.
« Prêt, demandais-je en cherchant du regard, l'approbation de Lionel ? »
Mais celui-ci ne semble pas m'écouter. Il est pris dans la contemplation de son épée, comme s'il la découvrait pour la première fois.
« Lionel ? »
Pourquoi ne me répond-il pas ?
« Lionel, répétais-je alors laissant l'inquiétude transparaitre dans le ton de ma voix ? »
Il lève enfin sur moi un regard hagard et j'ai peur de comprendre ce qui se passe.
« Eh, morveux, s'écrie Kero ! Ressaisis-toi ! On a une carte à capturer ! »
Lionel prend peur en apercevant Kero sous sa forme originelle et recule de plusieurs pas avant de tomber à la renverse. Je me précipite pour l'aider à se relever.
« Lionel ? Est-ce que ça va, demandais-je tremblante, en lui tendant une main secourable ? »
Il me dévisage un long moment avant de répondre :
« Qui es-tu ? »
Et je peux sentir mon cœur se briser en mille morceaux.
« Non, m'écriais-je, les yeux plein de larmes ! C'est pas possible ! Pas toi ! »
Sous le choc, je me laisse tomber sur le sol, le corps secoué de violents sanglots.
« Pas toi, continuais-je. Tu m'avais promis ! Tu m'avais promis !
- Sakura, si tu veux lui rendre la mémoire, tu dois capturer cette carte, me rappelle fermement Kero. »
Je jette un coup d'œil vers mon ennemie par-dessus mon épaule. Ses petits yeux rieurs observent la scène avec attention. D'un geste rageur, j'essuie mon visage ravagé par les larmes, avant de me remettre sur pied et de crier :
« Carte de la Furie ! »
La Furie s'élance vers la Mémoire, l'étourdissant par ses bonds vifs et désordonnés. Mais après quelques instants à observer le manège de la Furie, la Mémoire semble s'en amuser et les deux cartes s'adonnent alors à une sorte de balais étrange.
« Carte du Gel, criais-je de plus belle ! »
D'un bon extraordinaire, la carte du Gel s'abat sur la Mémoire. Mais cette dernière esquive l'attaque au dernier moment et se met à rire. Un rire joyeux et candide comme celui d'un enfant.
« Je me souviens, s'écrie alors Kero !
- Quoi ? Tu te souviens de quoi , le pressais-je ?
- Comment la capturer, répond-il.
- Et bien alors, dis-le-moi, parce que je suis à court d'idée, rétorquais-je !
- Il va falloir que tu-
- Il va falloir que je quoi, reprenais-je agacée, en brandissant mon sceptre de manière menaçante vers notre ennemie. »
Celle-ci pointe son index vers Kero.
« Kero ! »
Mais Kero ne poursuit pas. Je me tourne vers lui et le voit se gratter la tête, l'air ahuri.
« Kero, m'écriais-je, paniquée ? Kero, qu'est-ce que tu disais ?
- Je ne m'en souviens plus, admet-il.
- Oh c'est pas vrai, m'exclamais-je, dépitée ! Mais tu te rappelles toujours de moi, hein, Kero ?
- Bien sûr, assure-t-il. Tu es… Tu es…
- Non, m'écriais-je en me jetant au cou de Kero ! Kero, tu ne peux pas m'avoir oubliée ! Kero, c'est moi, Sakura, la maîtresse des cartes. Toi, tu es leur gardien. Kero, dis-moi que tu t'en souviens, je t'en prie ! »
J'ai beau le supplier, inonder son pelage de mes larmes, mon vieil ami ne parvient pas à se rappeler quoique ce soit. Je suis seule désormais. Toutes les attaques que j'ai tentées ont échoué. Il n'y a plus d'issue. Et soudain, malgré les larmes qui brouillent ma vue, j'aperçois une main tendue vers moi. Je lève les yeux vers son propriétaire. Lionel ! Il m'aide à me remettre sur pieds.
« Tout ira bien, assure-t-il en serrant mes mains dans les siennes. Tu y arriveras.
- Non, c'est faux, m'écriais-je soudain féroce en me détachant de son étreinte. Tu m'avais dit que tu ne m'oublierais jamais. Et pourtant tu vois, tu m'as oubliée, accusais-je !
- Je ne te reconnais pas, c'est vrai. Mais mon cœur lui, te reconnaît. Il bat plus fort lorsque je suis près de toi. Il bondit hors de ma poitrine lorsque tu me regardes. Il ne t'a pas oubliée. »
Et je sais enfin. Mes larmes redoublent alors, tandis que j'abats ma dernière carte.
« Pardonne-moi, Lionel, suppliais-je. Mon cœur aussi te reconnaîtra, j'en suis sûre. »
Ses yeux s'agrandissent devant la réalisation de mes paroles.
« Carte du Changement, m'écriais-je, les yeux fermés !
- Non, hurle Lionel !
- Que fais-tu, s'inquiète la Mémoire en s'interposant entre moi et le Changement ?
- Si je dois vivre oubliée de tous les gens que j'aime, alors je préfère oublier aussi, déclarais-je, déterminée.
- Pas question, rétorque la Mémoire ! ça ne doit pas se passer comme ça !
- Pourquoi, m'écriais-je alors ? Pourquoi tu fais tout ça ? Pourquoi tu t'acharnes sur moi ? Qu'est-ce que je t'ai fait ?
- Tu m'as oubliée, accuse-t-elle simplement.
- Mais il y a encore quelques heures, je ne savais même pas que tu existais !
- Tu m'as oubliée, répète-t-elle ! Tout le monde m'a oubliée ! Maintenant, tu sais ce que ça fait !
- Mais je n'y suis pour rien ! C'est toi qui as supprimé ton souvenir de la mémoire de Kero !
- Je n'ai pas fait exprès, répond-elle, honteuse.
- Tu as du te sentir bien seule, tout ce temps !
- Seule et triste, ajoute-t-elle. Triste de ne manquer à personne.
- Et si tu rendais la mémoire à tout le monde et que tu venais avec moi ? Les autres cartes seraient heureuses de te revoir. Je suis sûre, qu'au fond, tu leur as manqué. »
Ses grands yeux innocents s'illuminent et elle hoche finalement la tête pour signifier son accord.
« Carte de Clow, reprend ta forme originelle ! C'est moi, Sakura, ton nouveau maître, qui te l'ordonne ! »
Dans un ultime bond, la Mémoire s'élance dans ma direction avant de se matérialiser en carte. Et tandis que je la tiens enfin entre mes doigts, je soupire de soulagement.
« Je savais que tu réussirais, confie Lionel.
- Lionel ? Tu te souviens ? »
Il hoche simplement la tête et laissant éclater ma joie, je lui saute au cou.
« Je suis désolé, murmure-t-il, tandis qu'il me rend mon étreinte. J'ai failli à ma promesse. »
Je m'éloigne un peu de lui de manière à le regarder dans les yeux.
« Ce n'est pas tout à fait vrai, corrigeais-je en souriant tendrement.
- A ce propos, je dois savoir. Quand tout à l'heure, tu as dis-
- Bravo, Sakura, l'interrompt Kero ! Encore une fois, tu as prouvé que j'avais fait le bon choix !
- Oh ! ça y est, tu te rappelles de moi, mon Kero, m'écriais-je en sautant au cou de Kero ! »
Alors que j'étais de plus en plus pessimiste quant à l'issue de ce combat, tout est finalement rentré dans l'ordre. Tout va redevenir comme avant.
« Rentrons, maintenant, suggère Kero. »
Nous prenons alors le chemin de la maison, exténués, mais le cœur léger. Je vais devoir rentrer par la fenêtre pour éviter que Thomas ou Papa ne s'aperçoive de mon escapade. Et demain, j'aurai probablement du mal à me réveiller pour aller en cours. Je serai peut-être même en retard. Mais Mr Terada ne dira rien. Et Tiffany me laissera recopier le début du cours sur son cahier. Oui, tout va redevenir comme avant ! Enfin, presque…
Tandis que nous marchons côte à côte en silence, je rassemble mon courage et glisse ma main dans celle de Lionel. Il tourne le visage vers moi, surpris. Je lui réponds par un léger sourire et embarrassée, je finis par baisser les yeux. Il resserre alors son étreinte sur mes doigts. Lorsqu'enfin j'ose à nouveau lever les yeux vers lui, son visage est serein. Il avait raison. « Tout ira bien. » Quoiqu'il arrive, je sais que tout ira bien. Parce qu'ensemble, on forme une belle équipe.
END
