Blabla : Ce récit devient de plus en plus prétexte à casser du (futur) frondeur… Je rappelle au cas où que cette fanfic est vraiment du gros nawak sur le plan historique. Je pique des détails véridiques ça et là pour le trip mais c'est tout. Ceci dit, je n'aime vraiment pas les frondeurs. Les vers ci-dessous ne sont pas de moi et, honnêtement, je doute qu'ils soient de la personne à qui je les attribue ^ ^
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Chapitre 3
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"Bourgs, villes et villages,
Le tocsin il faut sonner.
Rompez tous les passages
Qu'il voulait ordonner ;
Faut sonner le tocsin
Din, din, din
Pour pendre Mazarin !"
Le cardinal Giulio Mazzarino interrompit sa lecture pour pouffer joyeusement dans sa barbichette. Il reposa le feuillet sur son bureau et leva ses yeux vifs vers Athos. Le mousquetaire garda une expression prudemment neutre. Il n'était pas certain de la réaction attendue par le premier ministre.
Aucune, a priori, puisque le petit cardinal enchaîna :
"Je suis assez fier de ce couplet, savez-vous ? Notez la légèreté de son rythme et la vigueur de son propos ! Ainsi que l'allusion à nos belles campagnes et aux charges iniques que mon gouvernement rapace fait peser sur elles. Cela plaira beaucoup à ces messieurs de la cour, soyez en certain. Ils aiment à dissimuler leurs convoitises sous des dehors généreux, comme protéger le pauvre peuple opprimé et toutes ces sortes des choses. Je ne parle pas de celui des villes, bien entendu. Comme chacun le sait, les citadins - et surtout les parisiens - sont sales, impolis et rebelles. Mais les paysans… Ah, le sel de la terre ! Un peu crasseux eux aussi, mais si probes, si travailleurs et si dociles. Ecoutez, voici la suite."
"Ce méchant plein d'outrage
A ruiné sans défaut
Vous tous, gens de village,
Vous donnant des impôts .
Faut sonner le tocsin,
Din, din, din
Pour pendre Mazarin !"
"Facile à mettre en musique également. Très important, la musicalité, pour une diffusion réussie auprès des bons bourgeois. À quoi bon un pamphlet que l'on ne peut fredonner ? Le secret d'une bonne calomnie, c'est d'être aisée à retenir."
Mazarin adressa une mimique engageante au mousquetaire.
"Une opinion, capitano ?" demanda-t-il.
Il y avait un accent curieux dans sa voix. Presque taquin. Athos n'avait pas l'habitude d'être taquiné par un premier ministre. Ni par grand monde, à vrai dire. Il trouvait l'ensemble de la situation déstabilisant et déployait de grands efforts pour ne rien en montrer. Avec un succès modéré s'il se fiait à l'amusement manifeste du petit cardinal. Il pesa soigneusement ses mots avant de parler.
"La chute n'est-elle pas un peu radicale ? aventura-t-il.
- Vous pensez ?"
Mazarin abaissa un regard songeur sur sa copie, apportant à cette remarque toute l'attention méticuleuse qu'elle méritait.
"J'avais également envisagé les termes bastonner et mornifler , mais la métrique était moins satisfaisante."
Athos sourit.
Le mousquetaire se reprit aussitôt. Il était presque sûr que le ministre, absorbé dans l'étude de ses vers, n'avait rien remarqué. Il ne voulait pas éprouver de sympathie pour le petit italien. Il ne lui faisait pas confiance et se méfiait de la douceur enjôleuse de ses manières. Athos n'en était pas à regretter Richelieu mais, d'une certaine façon, on savait à quoi s'en tenir avec lui. Le défunt cardinal avait irradié l'intelligence et la soif de pouvoir comme un phare sa lumière. Il inquiétait, mais cette inquiétude pouvait être combattue puisqu'on en connaissait la source. Mazarin avait beau jeu de se gausser des tartufferies des courtisans. Lui-même cachait ses propres capacités et ambitions sous une bénignité impénétrable - discrétion qui le rendait d'autant plus redoutable.
Et pourtant. Il y avait quelque chose chez lui qui rappelait la capacité de séduction hors-norme de cet indécrottable don Juan d'Aramis. Mais si le mousquetaire utilisait exclusivement cette capacité sur la gente féminine, Mazarin en usait sans discrimination avec n'importe quel interlocuteur, quel que soit son sexe. Non pour les attirer dans son lit, mais pour se concilier leur attachement. Ce n'était pas à proprement parler de la manipulation, puisqu'il avait l'ingéniosité de ne pas déguiser sa manoeuvre, mais cela s'en rapprochait assez pour qu'Athos se cabre mentalement pour résister. Las, être conscient du phénomène n'en anesthésiait pas complètement les effets...
Imperturbable, le petit cardinal continuait sa lecture :
"Mettez-vous sur vos gardes,
Chargez bien vos mousquets ;
Armez-vous de hallebardes,
De picques et corcelets.
Faut sonner le tocsin,
Din, din, din
Pour pendre Mazarin !"
"Et le meilleur pour la fin."
"Notre France est ruinée,
Faut de ce Cardinal
Abrégez les années,
Il est auteur du mal.
Faut sonner le tocsin,
Din, din, din
Pour pendre Mazarin !"
"Vous remarquerez que je m'y flatte un peu, souligna le ministre. Mes prédécesseurs n'étaient pas de grands économistes, mais ils n'étaient pas non plus des paniers percés. Il faudrait une certaine forme de génie pour parvenir à vider les caisses du royaume en à peine deux mois."
Il considéra son oeuvre avec une satisfaction évidente.
"Nonobstant ce fait, l'exercice était plaisant, je l'avoue. Je regretterais presque de ne pas m'y être livré plus tôt. Très stimulant sur le plan intellectuel et bénéfique sur celui personnel. Croyez-moi, capitano : ne manquez jamais une occasion de vous mettre dans la peau de l'ennemi. On est toujours content de retrouver la sienne, une fois l'expérience terminée..."
Mazarin tendit le feuillet à Athos.
"Ceci répond-il à vos besoins ? demanda-t-il.
- Oui, éminence, et je vous remercie.
- Un plaisir, je vous l'ai dit. Un plaisir !"
…
L'idée de d'Artagnan était bonne, à défaut d'être facilement réalisable.
Son raisonnement avait le mérite de la sobriété. Puisque Beaufort et l'imprimeur impécunieux n'avaient pas contribué à la publication des cinq milles tracts qui avaient échappé à la vigilance du cardinal, il ne restait qu'une seule piste à explorer : celle de l'auteur. L'idée même du duc en pamphlétaire anonyme était risible. L'homme était connu pour sa prose fantaisiste et son incapacité totale à faire rimer la moindre strophe. Cet handicap ne l'empêchait pas de fréquenter les salons de Paris. Ceux-ci étaient généralement présidés par des dames de vieille noblesse qui, à défaut de beaux esprits, ne dédaignaient pas les belles figures ou les belles armoiries. On y conspuait le nouveau premier ministre avec enthousiasme et chacun rivalisait assidûment dans l'exercice de la médisance élégamment tournée.
Ses penchant naturels ne le disposant pas à côtoyer les milieux littéraires, il était raisonnable de penser que le duc avait dû rencontrer l'auteur des vers ignominieux dans un de ces salons - le plus coté étant celui de la très spirituelle et très sulfureuse duchesse de Chevreuse. Raisonnable également de supposer que le commanditaire de la seconde vague de pamphlets devait hanter les mêmes salons. À moins qu'auteur et commanditaire ne soit une seule et même personne. Une hypothèse plausible, voire probable. Mazarin ne manquait pas d'ennemis à la fois fortunés et dotés d'une plume bien aiguisée.
Ces données étant posées, la démarche à suivre était évidente. Ecrire une quelconque diatribe contre le ministre et l'utiliser comme pied de biche pour forcer l'entrée du cercle de la belle duchesse, en misant sur le prestige de l'uniforme pour compenser l'absence de rang et de richesse. Là, échanger ragots et commérages avec ses nobles habitués et mener l'enquête pour trouver l'auteur du pamphlet. Athos n'avait pas trop d'inquiétude en ce qui concernait cette partie du projet. Il avait peu fréquenté de poètes, mais gardait un souvenir aigre des rares reprises où il s'était frotté à l'aristocratie parisienne. Si l'un de ces hobereaux sans vergogne, ni menton, avait répandu sa bave sur le ministre et la reine, nul doute qu'il s'en était vanté auprès d'un public choisi. Et s'il s'en était abstenu, ses amis l'avaient assurément fait pour lui. Un bon plan. Simple et efficace. Restait une difficulté.
Aucun des mousquetaires n'avait le moindre talent littéraire.
Oh, Aramis était capable de trousser quelques vers langoureux, remplis de mots comme hyménée ouaphrodisiaque , dans le but généralement utilitaire de pousser une jolie serveuse à retrousser ses jupons. Du point de vue d'Athos, ils étaient à la poésie ce que l'eau de vie de prune était au cognac, un substitut médiocre et sirupeux. Lui-même n'avait été jamais été à l'aise avec les mots et se serait bien gardé de rédiger autre chose qu'un rapport militaire. De toute façon, il manquait de l'acidité d'esprit nécessaire pour écrire un pamphlet. Quant à d'Artagnan et Porthos… Inutile même d'y songer. Ils avaient donc un problème et un sérieux.
Athos ignorait ce qui l'avait poussé à s'en ouvrir à Mazarin. Le vague espoir peut-être que le ministre trouverait dans ses relations quelqu'un susceptible de leur venir en aide - contrairement à ses deux prédécesseurs, le petit cardinal était réputé pour son intérêt pour les arts et les lettres. Ce qu'il n'avait absolument pas envisagé, c'était la lueur qui s'était allumée dans l'oeil de Mazarin à l'évocation du projet.
Et son sourire gourmand quand il avait demandé :
"Vous n'avez pas besoin que les vers soient réellement bons, n'est-ce-pas ?"
…
"Notre France est ruinée,
Faut de ce Cardinal
Abrégez les années,
Il est auteur du mal.
Faut sonner le tocsin,
Din, din, din
Pour pendre Mazarin !"
L'assistance éclata en salves d'applaudissements guindés - coudes rentrés, paumes bien écartées et visages de marbre. Entre gens de bonne compagnie, il était de mise de ne jamais afficher d'enthousiasme. Et puis, soupçonnait Aramis, des rumeurs persistantes attribuaient au nouveau premier ministre un réseau d'espionnage particulièrement roué. Au cas où la scène remonterait jusqu'à l'oreille aiguisée du cardinal, il serait toujours utile de pouvoir nier toute implication excessive. Le mousquetaire ravala une bouffée de fureur homicide et s'inclina en retour, affichant la modestie blasée de circonstance. Enfoirés de couards hypocrites, pensa-t-il. Pas aussi stupides qu'ils en avaient l'air, pourtant. Bien entendu que Mazarin avait des espions, tiens ! Il était bien placé pour le savoir puisqu'il en était un.
"Charmant, monsieur Aramis, chamant ! Puis-je vous poser une question indiscrète ?"
Le mousquetaire saisit la main exquise qu'on lui présentait courtoisement. Son regard plongea dans le décolleté de Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, et sa grogne s'atténua un peu. Une réaction tout à fait commune. Les plantureux appâts de la duchesse avaient souvent cet effet sur ses interlocuteurs.
"Faites, répondit-il.
- Ces opinions sont-elles partagées par l'ensemble du corps des mousquetaires ?"
Aramis esquissa une grimace de regret non feinte.
"Hélas, madame... Il fait beau temps que l'incorruptibilité n'est plus une vertu militaire."
Cette mesquinerie lâchée, il se sentit tout de suite mieux. Il la savait injustifiée, bien sûr. Athos avait l'esprit si droit qu'il confinait à la rigidité et Porthos n'aurait pas reconnu un pot de vin si on lui avait frotté le nez avec. Il leur en voulait tout de même - d'Artagnan n'était pas inclus dans le lot du fait de son action d'éclat à l'hôtel de Beaufort. Athos, notamment, avait manqué de délicatesse en le désignant "volontaire" pour cette mission d'infiltration au sein du salon de la duchesse de Chevreuse. Aramis avait bien tenté de protester mais le capitaine nouvellement promu des mousquetaires gris avait une façon très personnelle de traiter la contestation. Il vous laissait patiemment dégoiser, l'oeil vide et la mine absente. Puis, une fois certain que vous aviez vidé votre sac, reprenait la conversation interrompue et agissait en tous points comme si la dernière minute n'avait pas eu lieu. C'était à la fois très agaçant et très efficace.
Bon, c'est vrai, Tréville l'aurait foutu au trou pour moins que ça. D'un autre côté, Aramis n'avait jamais ramené Tréville chez lui complètement torché. Il y avait quelque chose de frustrant à se faire tyranniser par quelqu'un qui avait un jour dégueulé sur votre oreiller.
"On m'avait pourtant affirmé, continuait la duchesse, que les mousquetaires du Roi étaient de galants hommes.
- Galants, oui. Fins politiques, non."
La jeune femme eut un sourire souverain.
"Envoyez-les moi, dit-elle. Je vous les convertirai."
Elle était sûre de ses charmes, la belle duchesse, et elle avait de bonnes raisons pour cela. On lui prêtait presque autant de conquêtes qu'il y avait de comtes et de ducs à la cour. Sûrement à tort. Elle était assez séduisante pour faire la fine bouche et, à défaut du titre de parangon de vertu, revendiquait celui de femme de goût. Elle avait été très proche de la reine pendant quelques années avant d'être forcée de quitter la cour. Certains mettaient son différend avec le couple royal sur le compte des avances qu'elle aurait faites à Louis XIII. D'autres, plus mauvaises langues encore, affirmaient que c'était le roi qui avait poursuivi de ses assiduités la duchesse et, après un refus humiliant, l'avait chassée du Louvre. On parlait aussi parfois d'une chute malencontreuse et d'un enfant perdu, mais ces rumeurs-là ne s'échangeaient que sous cape et avec la plus grande parcimonie. Il y avait des limites à la médisance, même à Paris.
Le fond du problème était que Marie de Rohan était une aventurière dans l'âme. Elle aimait parader en robe de soie au milieu de sa petite cour personnelle mais appréciait encore davantage courir les campagnes en tenue masculine, un pourpoint boutonné sur son ample poitrine et ses cheveux noirs dissimulés sous un chapeau à plumes. Elle aimait le drame, le secret, mais aussi le bruit et fureur. Or quoi de plus délicieusement secret et bruyant à la fois qu'une bonne petite conspiration ?
Aramis était en train de visualiser mentalement la jambe fine de la duchesse moulée dans des chausses de cavalier, quand une voix dans son dos conclut triomphalement :
"... quand on la fout !"
Le mousquetaire retint un tressaillement nerveux. On applaudit derechef, mais les vivats se teintaient cette fois-ci d'une note d'embarras. Un nuage de contrariété assombrit le beau front de la duchesse de Chevreuse. Elle croisa le regard d'Aramis et eut la bonne grâce de paraître brièvement gênée.
"Pauvre Anne, murmura-t-elle. Elle ne mérite sans doute pas ça.
- Sans doute." confirma sèchement le mousquetaire.
Son interlocutrice écarquilla ses yeux gris qu'elle avait magnifiques, comme toutes les autres parties de son anatomie. Mais Aramis n'était plus d'humeur à s'en esbaudir. Aux premiers mots du vers honni, sa bile était remontée en flèche. Il se retourna et posa les yeux sur un prélat de belle mine entouré d'un petit groupe d'admirateurs - essentiellement de sexe féminin. Le personnage était vêtu d'une soutane trop brodée pour être honnête et flirtait sans scrupule avec la jeune baronne dépoitraillée qui se pendait à son bras. Détail étonnant, il portait l'épée. Plus étonnant encore, il semblait savoir s'en servir. Sans l'air fat que lui donnait à cet instant l'autosatisfaction, il aurait pu incarner le type parfait de l'homme d'esprit mondain.
"Ce bon Jean, soupira la duchesse. Quel convive merveilleux ! Malheureusement, il ne se lasse jamais de citer ses propres vers. Une fois, c'est excellent. Deux fois, c'est bien. Mais six fois dans la même soirée, c'est frôler la faute de goût. Quelque chose vous dérange, monsieur Aramis ?"
L'oeil noir, l'intéressé se demandait quelles seraient les retombées s'il traversait le salon bondé de nobliaux emperruqués pour coller un pain au séduisant ecclésiastique. La même initiative n'avait pas trop mal réussi à d'Artagnan. Mais le maudit petit italien accepterait-il de payer pour celui-ci comme il avait payé pour le duc de Beaufort ? Peu probable. La manoeuvre serait trop coûteuse. Les hommes d'église se laissaient moins facilement acheter que les princes de sang. Ils savaient mieux gérer leur argent.
"Nullement, madame, répondit-il. Qui est ce monsieur ?
- Le coadjuteur Jean-François Paul de Gondi.
- Une bonne plume ?
- Brillante. Un peu bavarde peut-être."
Aramis fit un effort héroïque sur lui-même et ravala une suggestion acerbe sur les divers orifices où Jean-François Paul de Gondi pouvait se planter sa brillante plume. Sa propension au bavardage en serait probablement exacerbée. Il serra le poing, se mordit l'intérieur de la joue jusqu'au sang et sourit mielleusement à la duchesse.
"Je vous prie, madame, présentez-moi…"
…
"Dites, éminence, ça fait longtemps que je me pose une question…
- Posez, signore Porthos !
- Être premier ministre, ça vaut vraiment le coup ?
- C'est-à-dire ?
- Ben, presque tout le monde vous déteste. Ceux qui ne vous détestent pas vous craignent. Et ceux qui ne vous craignent pas vous méprisent. Sauf votre respect, bien sûr. M'a pas l'air très épanouissant, comme boulot."
Le petit cardinal leva les yeux de ses cartes et tirailla sa barbiche, le temps de réfléchir sérieusement à la question.
"Ma foi, il y a des compensations…
- Comme ?
- De bons vins, une excellente cuisine et le meilleur tabac de France à votre disposition."
Porthos était homme à comprendre et à apprécier ce type d'avantages, mais il n'était pas non plus né de la dernière pluie. Il jeta un regard soupçonneux au ministre qui s'était replongé dans l'examen pensif de son jeu.
"Seulement ?"
Mazarin sourit.
"Non pas seulement, convint-il. Et mousquetaire ?
- Quoi, mousquetaire ?
- Cela vaut le coup ?
- Foutre, oui !
- Fascinant… À vous de jouer, signore Porthos."
