Chapitre 3

Attention, ce chapitre décrit des scènes très sombres : âmes sensibles s'abstenir. Je remercie chaleureusement les lectrices anonymes ou non, en particulier celles qui ont pris la peine de m'envoyer un commentaire. Rassurez- vous je n'ai pas l'intention de dénaturer complètement le merveilleux roman de Jane Austen…Même si ma vision du monde est moins sereine. Bonne lecture aux plus endurcies…

Calazzi

Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne? (Le chant des partisans)

Septembre 1943

«Voyons ma chère, pourquoi te mets- tu dans cet état? Que me vaut l'honneur de trouver si tôt une telle agitation dans ma maison ordinairement si... paisible? L'armistice n'a-t-il pas été signé? M. Bellet feignait un quelconque intérêt dans la cause de cette confusion grandissante, ce qui ne calma pas madame son épouse, qui frôlait déjà la crise d'hystérie.

- Oh, mon Dieu merci, Jacques tu es enfin là! Je frémis d'horreur, j'ai vu des empreintes, plein, partout, là, autour de la maison... Elle montrait la porte d'entrée d'un geste large, à l'image de l'amplitude de sa nervosité croissante. Je suis certaine qu'on nous épie la nuit! Ils doivent croire que nous avons quelque chose à cacher...Mme Bellet tenait sa tête entre ses mains, tout en la tournant d'un côté puis de l'autre, dans un mouvement de balancier assez spectaculaire. Oh, mais oui, bien sûr! Nous allons tous être arrêtés et déportés en Allemagne! Ou même pire encore! Les propos de Mme Bellet trahissaient le bouillonnement émotionnel sous- jacent, sa voix montait dans les aigus au fur et à mesure. C'est alors que Jeanne retrouva assez d'esprit pour prendre les choses en main.

- Papa, va voir dehors ces traces de pas, je t'en prie. Nous, nous prendrons soin de maman. Sa voix à la fois douce et ferme permit à tous les spectateurs de revenir à la réalité. Maman, je crois qu'il serait préférable que tu te reposes dans ta chambre pendant que papa s'occupe de cela.

- Je t'accompagne» Lança Élisabeth à son père, car elle voulait s'assurer qu'il s'agissait bien de ses empreintes à elles.

Malencontreusement, les traces que leurs yeux observaient, paraissaient être l'œuvre de plusieurs personnes, de tailles différentes. En effet, certaines semblaient appartenir à une personne de grande taille tandis que les autres trahissaient un gabarit nettement plus petit. Élisabeth comptait au moins trois individus, elle- même comprise. L'énigme résidait dans cette question cruciale: qui pouvaient bien être les deux autres? A première vue, elle imaginait un couple d'amoureux, en raison de la disposition des empreintes mais aussi de la variation de leurs dimensions. Laquelle de ses sœurs pouvait bien prétendre à un soupirant sans qu'elle le sache? Non, Jeanne lui aurait confié le moindre frémissement de son cœur; quant à Marie cela paraissait peu concevable. Ne restaient que les deux benjamines, pourtant si jeunes. Élisabeth chassa cette pensée dérangeante.

Les bras tendrement fraternels de François et l'attachement qu'elle lui vouait parvinrent seuls à lui rendre confiance mais il ne l'autorisa à participer aux actions insurrectionnelles qu'après plusieurs longues semaines, afin de s'assurer qu'aucune menace sérieuse ne pesait sur la famille Bellet, ni sur le groupe. On n'était jamais trop prudent en cette trouble période où le citoyen non collaborationniste était à la merci d'une dénonciation.

Septembre 1943

Lorsqu'elles sont enfin arrivées chez elle, elle les attendait dehors puis les a conduites à l'intérieur de la petite ferme, s'arrêtant dans la cuisine, rudimentaire mais propre, certainement nettoyée pour l'occasion. Le rideau était tiré bien sûr. Pas de témoin. Sur la table leur hôtesse avait préparé un spéculum et une poire à injection prolongée d'une canule, posés à côté d'une bassine d'eau savonneuse et recouverts d'un linge immaculé.

Elle lui a demandé de s'asseoir sur la chaise face à la table et lui a expliqué, en peu de mots et sans émotion, ce qui allait se passer maintenant mais aussi les évènements attendus dans les heures à venir et ce qu'il serait nécessaire d'accomplir pour effacer toute trace de cette compromission. Elle ne demandait pas d'argent mais une enveloppe avait été préparée afin d'être remise au moment du départ.

Contre toute attente, elle lui avait demandé de la secourir, en cherchant «une faiseuse d'anges» d'abord, puis en l'accompagnant le long de ce chemin de douleur. Elles ne parleraient plus jamais ensemble de cette funeste journée, ce jour où l'innocence avait fui corps et esprits.

Le retour à la maison s'effectua en silence, les deux jeunes femmes serraient leurs poings pour refouler les pleurs qui sourdaient du fond de leurs entrailles. Aussi imparfaite qu'ait été leur éducation, elles n'auraient jamais imaginé vivre une telle épreuve, qui les assaillait de doutes, de craintes et de honte. La noirceur du monde les accablait d'autant plus douloureusement que profanation sur l'autel de la féminité devait rester secrète, même auprès de leur famille, si aimante soit- elle. La compassion n'appartenait décidément plus à ce monde en voie de destruction. Partout, la mort et la peur assombrissaient les pâles couleurs de l'amour, du plus chaste au plus charnel. Les ventres des femmes ne portaient rien d'autre que des morts en devenir.

Les sentiments d'Élisabeth ne la laissaient pas en paix, des ombres apparues sous ses yeux trahissaient le manque de repos de son corps mais aussi de son esprit qui empruntait chaque nuit, chaque minute d'inaction, les méandres tortueux de sa conscience: trop d'actes, pour si peu d'analyse. Elle ne savait que faire de ces souvenirs voluptueux qui l'assaillaient chaque heure de la nuit où elle était éveillée. Le parfum de la pluie grisait sa mémoire qui se remémorait les caresses partagées avec son amant d'une nuit. Le désir de retrouver ces sensations d'une exquise ardeur embrasait son corps impatient. Jamais elle ne pourrait se défaire des liens invisibles qui les unissaient malgré le silence et la guerre qui dévastait son pays, et son cœur aussi. Puis une profonde tristesse s'emparait de son être tout entier, depuis ce jour si tristement ensoleillé où une vie avait été prématurément empêchée. Les femmes devront-elles toujours assumer les actes d'amour les aliénant aux hommes? Même leur participation à l'insurrection contre l'occupant et ses complices vichystes, était sous contrôle de leurs compagnons. Peu d'entre elles jouaient un rôle décisif dans la résistance intérieure française.

Et finalement venait François, intrépide image masculine de ses rêves d'enfant, quel rôle pouvait- il encore jouer dans cette tragédie qu'était devenue sa vie? Il lui offrait sécurité et tendresse mais partageait les plaisirs «libertins» avec d'autres. Depuis toujours. Il l'aimait comme un frère plutôt que comme un homme transi d'amour. Mais son cœur à elle, ne battait-il pas la chamade pour un seul de ses sourires éblouissants? Ce fut sur ces pensées que les yeux d'Élisabeth se fermèrent le temps d'une courte nuit.

Le pays prenait des airs de guerre civile, les conflits faisaient rage, opposant armée allemande, leurs complices miliciens et armée de libération aux couleurs des forces alliées et celle qui œuvrait clandestinement. Comme de nombreux groupes de résistants, celui-ci fut victime de la sauvagerie nazie et de leurs sbires miliciens qui les encerclèrent par une nuit de fin d'été, le sol exhalait encore la chaleur accumulée dans la journée, ils furent assaillis par des centaines de soldats qui avaient reçu l'ordre de ne pas faire de quartier. Presque tous ces courageux soldats de l'ombre perdirent la vie (ce qui était de loin préférable) dans ce combat inégal, les autres furent capturés, torturés et déportés vers les camps de la mort. François en faisait partie.

Seuls René et une poignée de résistants en réchappèrent car ils participaient à une réunion du CNR (Conseil National de la Résistance) ce soir-là, à plusieurs centaines de kilomètres de là. Quant à Élisabeth, elle se trouvait en compagnie de sa famille, comme à son habitude, puisqu'elle avait choisi de ne pas entrer complètement dans la clandestinité mais plutôt de mener une double- vie. Quand elle l'apprit, un brouillard noir s'abattit sur son esprit. Comment pourrait- elle leur pardonner? Elle ne voulutpas leur offrir l'image de sa douleur, enracinée si profondément en elle que Lizzie ne savait plus si la vie valait vraiment la peine de se battre pour la conserver. Si ce n'est dans le dessein désespéré de vengeance. Voilà comment la haine naît dans l'esprit le moins préparé à l'accueillir.

Ainsi soit- il/ Le châtiment

Mai 1945

Son crâne ressemblait à une balle de billard sous la lumière crue. Alors qu'elle tentait désespérément de conserver son visage baissé, des mains brutales le saisissaient et la contraignaient à affronter celui de ses compatriotes, des regards emplis de haine habitant leurs visages grimaçants ici et là. Aucun d'eux n'éprouvait la moindre once de pitié pour cette créature misérable, dont les cheveux soyeux avaient été tondus en place publique, comme une revanche sur sa féminité. Lui ôter sa chevelure ne leur avait pas suffi, non, l'humiliation devait continuer, alors, ces hommes vils l'avaient promenée, à moitié dénudée, des croix gammées dessinées à l'aide d'un bâton de rouge à lèvres sur le front et la nuque, le long des rues de la ville. Ils l'exhibaient comme un trophée témoignant de leurs frustrations, de leur lâcheté qu'il fallait à tout prix camoufler et faire oublier à leurs semblables. Cette épuration nommée «sauvage» eut lieu dans de nombreuses communes de France, triste témoignage du bruit et de la fureur d'anciens vaincus ayant accumulés les rancunes, le ressentiment envers les autres mais pour eux- mêmes aussi probablement. Ces scènes d'une rare brutalité visaient des femmes comme celle- ci, qu'Élisabeth n'avait jamais vue auparavant. Peut– être ne la reconnaissait- elle pas en raison des supplices que ces hommes, encouragés par les autres femmes, lui avaient infligés. N'avaient- ils pas anéanti leur humanité, en voulant la lui ôter? Pitoyable pantin qui ne se débattait même pas entre leurs mains indignes. S'étaient-ils battus pour se perdre à ce point- là? D'ailleurs avaient- ils lutté contre l'ennemi ceux qui profanaient ce corps sans conscience de la gravité de leurs actes? François et tous les autres avaient- ils sacrifié leurs vies pour si peu? Elle, Élisabeth s'était- elle battue pour assister à cette abomination? Mue par la rage qu'elle ressentait au plus profond de son être, elle s'interposa entre ces bourreaux et la femme qu'ils malmenaient. «Arrêtez ça immédiatement! Je vous interdis de toucher encore une fois cette femme! Qui êtes- vous pour lui infliger cela? Élisabeth tentait de ne pas montrer la peur qui commençait à ramper dans son esprit. Sa voix s'était péniblement frayé un chemin parmi les cris poussés par cette foule hystérique.

- Cette chienne a couché avec l'occupant! Elle mérite tout ça! Et toi aussi si tu prends sa défense!» Les voix de la foule et des bourreaux s'entremêlaient, se répondaient en grondant. Élisabeth sentit des mains la saisirent, d'abord par les bras puis les cheveux alors qu'une douleur vive traversait son crâne. L'incrédulité l'empêchait d'articuler le moindre son, pourtant tout en elle hurlait. C'est alors que René apparut, plein de fureur et surtout accompagné de ses compagnons de résistance. Le respect et la crainte qu'ils inspiraient aux badauds leur permit de sortir Élisabeth des griffes de ces barbares. Voilà la première expérience de la Libération pour Élisabeth qui trouvait ainsi une nouvelle cause à défendre : les droits de la femme.

Peut- on décrire ce rugissement de l'être qui fait trembler toute une foule, comme l'exhalation intense d'une joie complète, débordante et incontrôlable? L'euphorie avait à la fois précédée et amenée la vindicte populaire où la nécessité d'une catharsiscollective prenait de multiples formes. Les Alliés libérateurs paradaient en cortège trop heureux d'accueillir cette liesse, cette vague d'amour venu d'un peuple encore à genoux. Cette vitalité, cette faim insatiable de paix et cette déshumanisation coexistaient en ce pays où les résistants de la dernière heure faisaient valoir leur animosité de façon si bruyante. Ces tontes furent décrites par la presse, même Radio Londres (émissions des 20 et 30 août 1944). Quant à l'épuration officielle, elle prit fin au début des années 50 via les lois d'amnistie.

En plus de cette incroyable éruption de liberté, les Alliés apportèrent pèle mêle l'espoir, les échanges de baisers, les verres d'alcool partagés et offerts en l'honneur des nations victorieuses, les bals, le chewing-gum, les cigarettes blondes et le coca cola. Le quotidien resterait emprunt de difficultés de subsistance pendant encore de nombreux mois voire années pour certains. La jeunesse était perdue à jamais, les survivants revinrent, en très petit nombre. Leur parole aura bien du mal à percer le mur de silence qui s'était abattu sur les peuples devenus autistes. Comment accueillir ces ombres qui avaient connu puis survécu à l'Indicible?

«Comment peuvent- ils croire que ces humiliations épouvantables s'apparentent à un retour à une quelconque justice républicaine? C'est donc à cela que sont voués les comités de libération? Ils ont tous perdus la tête! La colère ne quittait plus Élisabeth depuis ce funeste jour, d'autant plus que d'autres scènes dégradantes dont elle avait été témoin ou qu'on lui avait rapportées, l'avaient meurtrie.

- Aujourd'hui, j'ai vu des enfants jouer à tondre deux petites filles avant de faire semblant de lyncher un petit garçon qu'ils appelaient «traître collaborateur, STO». Jeanne ne parvenait plus à retenir la détresse qui l'envahissait chaque jour un peu plus. C'en était trop. Même pour elle, l'angélique fille aînée des Bellet. Les deux sœurs s'étreignirent afin de retrouver suffisamment de ressources pour croire de nouveau que demain serait meilleur.

- Oh, Jeanne, j'aurais tant voulu être un homme pour les combattre, les intimider! Je dois absolument faire quelque chose pour retrouver ma dignité...Je vais aller chez notre oncle à Paris pour apporter mon aide aux hôpitaux qui accueillent tous ces pauvres gens. Intérieurement, Lizzie ajouta: et qui sait, peut- être aurais- je des informations sur le sort de François, peut- être fait- il partie des survivants…

- Lizzie, je veux t'accompagner, moi aussi j'ai besoin d'agir, sinon je crains de devenir folle!»

Leur résolution leur permit de tenir bon contre l'incompréhension, les plaintes et finalement les pleurs de Mme Bellet. Rien n'y fit, tous ces stratagèmes dont Jeanne et Élisabeth étaient coutumières, ne réussirent à les faire changer d'avis. Bien que réticent, M. Bellet comprenait leur besoin d'action, de participation à l'œuvre collective de reconstruction de la nation. Elles avaient raison: cela nécessitait d'accueillir et soigner les soldats blessés, prisonniers de guerre et déportés, affluant en masse aux portes des hôpitaux. Les bonnes volontés seraient toujours bienvenues dans les lieux de soins.

A suivre

Paroles du Chant Des Partisans:

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne ?
Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c'est l'alarme.
Ce soir l'ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes.

Montez de la mine, descendez des collines, camarades !
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades.
Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite !
Ohé, saboteur, attention à ton fardeau : dynamite...

C'est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères.
La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère.
Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves.
Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève...

Ici chacun sait ce qu'il veut, ce qu'il fait quand il passe.
Ami, si tu tombes un ami sort de l'ombre à ta place.
Demain du sang noir sèchera au grand soleil sur les routes.
Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute...

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu'on enchaîne ?
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh...

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne ?
Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c'est l'alarme.
Ce soir l'ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes.

Montez de la mine, descendez des collines, camarades !
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades.
Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite !
Ohé, saboteur, attention à ton fardeau : dynamite...

C'est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères.
La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère.
Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves.
Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève...

Ici chacun sait ce qu'il veut, ce qu'il fait quand il passe.
Ami, si tu tombes un ami sort de l'ombre à ta place.
Demain du sang noir sèchera au grand soleil sur les routes.
Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute...

Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu'on enchaîne ?
Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh oh...