Wouah, déjà le troisième chapitre. Ça prend un temps fou à écrire, ces machins, et ça part trop vite.

J'espère que vous êtes intrigués. J'espère que vous êtes chauds. J'espère que vous avez un doliprane sous la main.

C'est parti.

Bêta-lecteur : Barron P'tit Pois !


Riku rêvait. Il sut qu'il rêvait, parce que l'autre le fixait de ses yeux de prédateurs.

Il faisait sombre, beaucoup trop sombre, comme si la lune, les étoiles et toute la lumière du monde ne brillerait plus jamais, ne laissant plus que le vide, partout, l'obscurité et ces yeux jaunes qui luisaient.

« Te voilà dans le pétrin » musa le garçon.

Il était proche, bien plus que dans tous ses autres songes. Trop ou pas assez. Il n'y avait rien d'autres, juste les ténèbres et Riku et lui, qui lui tournait autour de sa démarche de félin, passant et repassant devant son champ de vision. Proche. Désespérément hors d'atteinte.

Oh, ç'aurait été trop facile... Il essayait, mais Riku ne parvenait pas à bouger, à se mouvoir parmi les ombres. Ce pouvoir ne lui appartenait pas, ou plus.

En revanche, l'autre s'y connaissait, en ombres. Toute son attitude le laissait transparaître : il s'agissait de son royaume. Un frisson le parcourut à cette pensée, pas vraiment de peur. Même s'il avait pu s'enfuir, il ne l'aurait pas fait. Qu'était-ce, exactement, cette sensation ? L'hébétement du cerf face aux phares de la voiture ? La terreur de la souris jetée sans remords dans l'enclos du serpent ? Non...

Non. Riku s'aperçut, vague pensée à la lisière de sa conscience, qu'il voulait rester ici, parmi les Ténèbres, sous ces yeux scrutateurs, qui le mettaient au supplice de leur simple existence.

Pourquoi ? C'était bien la première fois, dans son sommeil, qu'il se posait cette simple question. Pourquoi l'autre lui faisait-il cet effet-là ? Pourquoi est-ce que, cette fois-ci uniquement, il se souvenait de chacun de ses autres rêves le concernant, avec une précision qui le sidérait ?Et pourquoi devait-il chaque fois l'oublier une fois de retour dans le monde physique ?

« Hm ? réagit la voix pleine de sarcasme, comme en écho à ses pensées. Tu ne vas pas te réveiller, cette fois-ci. »

Comment ça ? Riku voulut poser la question, mais ses lèvres ne remuaient pas davantage que ses jambes.

Est-ce qu'il venait de mourir ? Est-ce que c'était ça, la mort ? Toujours si proche et si loin de l'objet de toutes ses pensées, de celui qu'il désirait plus qu'il n'avait jamais désiré quiconque de réel ? Et si oui, s'agissait-il de l'enfer ou du paradis ?

« L'enfer, sans doute » répliqua le garçon, nonchalant.

Riku n'arrivait pas à approuver tout à fait et, d'ailleurs, quelle importance ? L'autre appréciait la situation, sans aucun doute, et Riku avait vaguement conscience que cela n'aurait pas dû le fasciner ainsi. Il étudiait chacun de ses gestes, chaque fluctuation de ses traits, sans parvenir à s'en empêcher.

Et puis une lumière surgit au fond de cet espace vide, minuscule luciole lointaine dans un océan opaque. Même l'autre se tourna vers elle, un demi-sourire crispé sur le visage.

« Tu es en retard... » grinça-t-il.

La lumière se mit à croître jusqu'à ce que Riku parvienne à distinguer une forme, une silhouette et, enfin, à mesure qu'elle s'avançait, la fille. Celle des escaliers.

La lueur émanait de sa peau, de ses vêtements, de ses cheveux, formait un halo doux autour d'elle. Elle se déplaçait aisément dans ces ténèbres, alors que Riku ne parvenait pas à bouger une seule fibre de son être.

Elle tourna la tête vers l'inconnu, qui la fixait avec le même sourire cruel qu'il adressait à Riku un peu auparavant.

« Je vois... » murmura la fille.

Elle parut réaliser quelque chose en le regardant, mais elle ne s'attarda pas sur l'apparition aux yeux jaunes, préférant porter son attention sur Riku.

Elle venait pour lui. Ce devait être de la pitié, dans son regard, dans la courbe triste de ses lèvres...

« Je vois... répéta-t-elle. Excuse-moi, je ne savais pas. Le chemin sera plus difficile que je ne le pensais. »

Elle s'avança alors, le bras tendu vers Riku. Il comprit alors ce qu'elle s'apprêtait à faire, instinctivement. Elle comptait l'emmener loin d'ici, loin des ténèbres.

Il allait encore oublier.

Il se serait reculé, s'il l'avait pu, il se serait débattu, il aurait protesté. Il l'aurait tuée, peut-être. Il en ressentait presque l'envie, mais son regard cherchait le garçon qui, de l'amusement au coin des lèvres, les observaient en silence.

Puis la fille de lumière lui toucha le front. Un contact doux, léger.

Riku eut l'impression de s'éveiller d'un lourd sommeil, un rêve bien trop confus et emmêlé à son inconscient pour qu'il puisse s'en rappeler. Trop perturbant pour qu'il ait le courage de fouiller le labyrinthe de sa mémoire.

La panique commença de l'envahir lorsqu'il ouvrit les yeux.

Il ne se trouvait ni dans son lit, ni dans les escaliers. Le ciel noir l'entourait, mais il ne faisait pas nuit, pas vraiment. La luminosité lui permettant d'y voir clair venait de partoutà la fois, ou d'aucune source en particulier.

À ses pieds s'étalait une plate-forme colorée de cyan et de jaune, scintillante comme le verre des vitraux d'églises. Les deux teintes, disposées de façon chaotique, semblaient lutter l'une contre l'autre pour avaler l'espace. Une plate-forme ronde, et en dessous... Le vide ? Riku n'osa pas s'avancer jusqu'au bord pour vérifier cette hypothèse.

Il flottait au milieu de nulle part.

Riku pinça les lèvres, incertain de l'émotion qu'il devait ressentir. Il se souvenait très bien de la chute, de la fille qui était apparue comme un fantôme, qui le dévisageait comme un vieil ami, mais qui pourtant venait de provoquer sa... mort ?

« Non Riku, tu n'es pas mort » souffla une douce voix juste derrière lui.

Il se retourna et, sans surprise, elle se trouvait là, sur le pallier circulaire, à quelques mètres de lui, l'air toujours aussi irréelle et intangible. Il lui semblait qu'elle pourrait se dissoudre au moindre coup de vent, mais aucune brise ne venait bouleverser la quiétude de l'endroit. La fille le regarda un moment, puis baissa le bleu de ses yeux jusqu'au sol sous leurs pieds.

« Ton pallier de l'éveil est disloqué, constata-t-elle. Ce n'est pas bon.

-Qu'est-ce que tu veux dire ? »

Tournant de nouveau son attention vers lui, l'apparition pointa l'index vers le sol coloré.

« Ce vitrail représente ton cœur. Je crois que vous préférez le mot âme, désormais. Quoiqu'il en soit, il n'est pas... Il est censé te refléter, toi et les choses importantes à tes yeux. Ce qui n'est pas le cas en ce moment. Est-ce que tu sais qui tu es, Riku ? »

Il resta un instant muet de stupéfaction, incapable de lui faire comprendre que la nature de cet endroit constituait la dernière de ses priorités pour le moment. D'autres questions plus pressantes lui venaient en tête, et il ouvrit la bouche pour les expulser.

« Qui es-tu, toi ? Est-ce que je suis mort ? Comment connais-tu mon nom ? Est-ce que... tu m'as tué ? »

L'inconnue offrit un sourire gentil, de politesse peut-être. Sans doute Riku aurait-il dû se méfier davantage, mais il ne sentait pas de malveillance en elle. Curieux.

Étant donné les circonstances, il aurait dû la détester.

« Excuse-moi, dit-elle. Je sais que ce doit être très difficile pour toi, mais je ne peux pas tout expliquer d'un seul coup, et le temps presse. J'ai déjà répondu à l'une de tes questions. Tu n'es pas mort. Je m'appelle Naminé. Tu ne te souviens pas de moi, mais je te connais... »

Elle s'approcha un peu, et le sourire devint plus franc. Plus triste, aussi.

« C'est fou. souffla-t-elle avec un peu d'émotion dans la voix. Le même nom, le même visage...

-Qu'est-ce que tu veux dire ? »

Mais elle secoua la tête. Comment pouvait-elle le connaître, et pourquoi ne répondait-elle pas ? Pourquoi résonnait-elle à ce point dans son esprit ? Et qu'allait-il arriver, à présent ?

« Pourquoi est-ce que je suis ici ? Pourquoi est-ce que... Mes parents vont me chercher, réalisa-t-il alors.

-Non, ils ne te cherchent pas. Ils t'ont déjà trouvé. Je suis désolée, il n'y a pas de manière douce de te l'annoncer... »

Il ouvrit la bouche, commença à poser sa question, un énième pourquoi, mais déjà l'apparition se dissipait, soustraite de l'équation. La frustration commençait d'enflerdans la gorge de Riku, s'ajoutant à l'inquiétude et au début de panique qu'il essayait de refréner tant bien que mal. En temps ordinaires, il savait se maîtriser. Simplement, à présent qu'il songeait à ses parents, il ne parvenait plus à ôter leur image de son esprit...

« Naminé ! appela-t-il face au vide. Attend ! C'est absurde, ils me chercheront forcément ! »

Comme en réponse à sa détresse, une porte se matérialisa devant lui sans crier gare, appelée du vide, forgée de fins entrelacs de métal qui se superposaient, se chevauchaient, et dont l'un sortait du lot pour former une mince poignée. Elle paraissait consistante, tangible, et, par-dessus tout, il s'agissait de la seule issue possible à cet endroit étrange, bien qu'elle ne soit liée à aucun mur, aucune salle d'aucune sorte... Enfin, il ne s'agissait pas de la chose la plus curieuse qui soit arrivée depuis le début de cette affaire.

Curieuse... Amusant pléonasme. Le pallier, il ne savait pourquoi, lui inspirait une sensation de chaos. Les différentes parties colorées ne bougeaient pas, pourtant, mais elles paraissaient presque se défier entre elles, montrer les crocs, alors même qu'aucun motif particulier ne se dessinait.

Riku se passa une main froide sur le visage. Respira. D'après Naminé, il n'était pas mort... Déjà ça de pris. Il se raccrocha à cette idée comme à une bouée de sauvetage.

Il se passait des choses qui dépassaient sa compréhension, mais sa priorité n'était pas de démêler les tenants et aboutissants de cette étrange... magie, purgatoire, enfer, ou qu'importe. Tout d'abord, il devait saisir ce qu'il venait faire ici, quel rôle il jouait malgré lui dans tout ceci, et ce qu'il adviendrait de son existence. Il se soucierait des questions mystiques plus tard.

Vaguement, tout au fond de son esprit encombré, il se surprenait lui-même, de réussir à garder un minimum de sang-froid dans tout cela. Mais ce qu'il vivait... Tout ceci, ne faisait aucun sens, et l'impression de décalage l'empêchait de perdre l'esprit.

Sans doute existait-il un point, une limite au-delà de laquelle ce qui arrivait semblait tellement étrange qu'il ne nous reste plus qu'à l'accepter, ou à rester prostrés, incapables de fonctionner. Et cette dernière option serait proprement intolérable.

À vrai dire, il se félicitait de parvenir à réfléchir calmement, mais son corps paniquait. Son cœur battait à toute allure et lui remontait au bord des lèvres, son estomac se nouait d'angoisse... Faible réaction, selon lui, face à ce vitrail planté là au milieu du vide, entouré par une nuit éternelle et sans étoiles, à cette porte qui apparaissait soudainement devant ses yeux, et cette fille qui se volatilisait !

Et, évidemment, les escaliers. Le souvenir de la chute défilait en boucle dans un recoin de son esprit encombré de questions.

Finalement, il s'avança, posa sa main sur la poignée bel et bien matérielle, froide sous ses doigts, puis l'abaissa, tendit le bras, ouvrit la porte...


« Hey mon pote, comment tu te sens ? »

Noctis ne répondit pas. Il serait bien en peine de savoirce qu'il éprouvait, alors le formuler ?

Le seul mot qui lui venait à l'esprit, c'était horrible. Qu'est-ce qu'on devait ressentir, lorsque son propre enfant se trouvait entre la vie et la mort ?

Horrible, juste horrible, et il se sentait encore plus horrible de ne pas savoir réconforter Luna. C'était elle, qui avait dû appeler Prompto, pendant que son époux se battait avec les boîtes vocales d'Ignis et de Gladio, tous les deux endormis à une heure si tardive. Il s'était acharné, se trompant sans cesse de touches, les doigts tremblants et la vision floue, son téléphone lui glissant des doigts à maintes reprises, et c'était Luna, encore, qui avait dû le lui confisquer pour le calmer. Elle avait toujours été plus posée que lui dans les situations de crise. Indubitablement plus forte que lui.

Noctis fixait le mur de la salle d'attente de l'hôpital, dans un état de terreur absolu. Cette odeur ignoble d'hôpital n'aidait pas, non plus que l'agitation tout autour de lui et la culpabilité et tous ces murs blancs qui lui blessaient les yeux. Il sentait vaguement la main de son meilleur ami dans son dos, une tentative de réconfort futile. Il entendait Luna pleurer doucement sur l'épaule de Prompto, et Noctis n'était même pas capable de ça, de laisser les larmes écouler un peu de son angoisse. Juste foutu de fixer le mur sans parler, sans bouger, à sentir ses entrailles se liquéfier.

Dans la nuit, ils avaient entendu un bruit sourd, suffisamment fort pour que ça le réveille malgré son sommeil lourd. Il avait crû à un tremblement de terre, et lorsqu'il s'était enfin dépêtré des draps, il avait trouvé son fils immobile en bas des escaliers. Appeler les secours avait pris un temps infini, parce qu'il se trompait sans cesse de numéro, qu'il ne parvenait plus à réfléchir et une heure plus tard, il se trouvait là, dans cette insupportable attente...

C'était dans cet hôpital que Riku était né. Ça faisait vingt ans, et il s'en souvenait toujours comme si c'était hier. S'il devait mourir en ce même endroit... Non, il ne devrait pas penser à ça. Aucun médecin n'avait parlé de danger de mort. Les médecins n'avaient rien dit, en vérité, sinon conseillé d'attendre qu'il ne sorte du bloc. Mais Noctis ne pouvait pas s'en empêcher. Il ne parvenait pas à se sortir cette image de la tête, son fils inconscient, respirant à peine.

Ce putain d'escalier. Il y montait depuis qu'il savait marcher, bordel, comment est-ce qu'il pouvait y faire une chute ? Et puis qu'est-ce qu'il faisait en bas, à une heure pareille ?

Est-ce qu'il se réveillerait un jour pour répondre à ces questions ?

Bruit de porte. Un vieillard en blouse blanche s'approcha d'eux. Comme un ressort, Noctis se leva immédiatement.

« Alors ?

-Eh bien, ce n'est pas bon, annonça le médecin. Votre fils a de nombreuses fractures, quelques déchirures musculaires... Par miracle, sa colonne vertébrale n'est pas touchée, mais il a un sévère traumatisme crânien, qui a entraîné un coma profond. Je suis navré.

-Il est... dans le coma ? » résuma Luna.

La phrase lui provoqua un choc véritablement physique, pire qu'une électrocution. Les explications du docteur lui paraissaient abstraites, sans substances. Même si le mot avait été prononcé pendant son discours, Noctis n'avait pas saisi, pas avant que son épouse ne le formule si simplement. Coma.

« Mais il va se réveiller ? Vous pouvez le réveiller, pas vrai ? »

Sa propre voix lui semblait étrangère, trop aiguë, trop paniquée pour lui appartenir. Le médecin le regarda d'un air de compassion qui lui donna envie de le frapper.

« La situation est compliquée, monsieur. Le coma de stade trois n'est pas le plus grave. Votre fils peut encore tenir sans aide respiratoire. Il est possible qu'il se réveille dans une heure, dans un an, ou jamais. »

Jamais. Pour qui se prenait cet enfoiré, au juste, pour lui dire jamais ? Pour qui est-ce qu'il se prenait ? Avant de pouvoir se contrôler, il s'entendit hurler.

« C'est votre job de le soigner, non ?! Alors faites votre putain de boulot ! On vous paye pour quoi, bordel ?! »

Prompto s'interposa en le saisissant par les épaules, mais ce fut le contact léger de Luna sur son bras qui le ramena à la réalité.

« Noctis, appela-t-elle doucement. Je t'en prie. »

Comment est-ce qu'elle pouvait se montrer si calme ? Et pourquoi ce connard de docteur ne paraissait-il même pas désolé, ni effrayé ? Tout autour d'eux, il sentit des regards désapprobateurs, mais il n'en avait strictement rien à foutre. L'univers se dérobait sous ses pieds. Le médecin toussota pour se donner contenance.

« Monsieur, je comprends votre peine, mais vous vous trouvez dans un hôpital... Nous sommes en train de déplacer votre fils vers le service adapté, maintenant que nous avons fait le possible pour ses blessures externes. J'imagine que vous souhaitez le voir.

-S'il vous plaît » acquiesça Luna.

Noctis se sentit soutenu alors qu'ils traversaient des couloirs, puis un ascenseur – un ascenseur ! si Riku survivait, alors Noctis s'assurerait d'installer un putain d'ascenseur dans cette putain de baraque – et puis encore d'autre couloirs, jusqu'à ce qu'enfin l'inconnu qui les guidait ne pousse une porte.


Riku eut à peine le temps d'apercevoir une silhouette allongée, de la reconnaître comme son propre corps, avant de se sentir projeté en arrière par une force invisible. La vision s'effaça en un rien de temps, dissipant le blanc de l'hôpital et l'ombre de ses parents et de son oncle. Il se retrouva de nouveau sur le pallier, tout à coup, brusquement. Et Naminé se trouvait à ses côtés, guettant sa réaction. Elle ne se fit pas attendre.

« Pourquoi est-ce que tu me montres ça ? »

Dans l'obscurité qui nimbait les lieux, il ne pouvait s'empêcher de revoir les visages fatigués, morts d'inquiétude, de son père et sa mère.

« Je suis désolée, murmura Naminé. Il fallait que tu saches, pour ne pas que les doutes envahissent ton esprit. Nous avons besoin que tu te concentres sur ce que tu t'apprêtes à vivre.

-Mais... Je vais me réveiller, n'est-ce pas ? »

Un silence. Court, mais empli de non-dits. Elle lui cachait des choses. Au bout du compte, elle finit par répondre :

« Oui. Je te promets que oui. »

Il savait qu'il ne devait pas s'en remettre à sa parole, étant donné les circonstances. Elle l'avait fait tomber de ses escaliers. Pas vraiment poussé à proprement dit, mais l'idée restait la même...

Malgré tout, Naminé restait son seul point d'ancrage pour le moment, et elle dégageait une aura apaisante, peut-être trompeuse, mais il ne pouvait rien faire d'autre que la croire...

S'il se mettait à douter de sa fiabilité, que lui restait-il pour éviter de perdre l'esprit ?

« Et maintenant ? demanda-t-il d'une voix tremblante. Que va-t-il m'arriver ?

-Tu vas vivre des choses... Je ne suis pas supposée t'en dire davantage. Essaie de garder ton calme, quoi qu'il arrive. »

Voilà le seul conseil qu'elle pouvait lui prodiguer ?

« Oh, et Riku...

-Oui ?

-Ne soit pas trop dur avec toi-même, d'accord ? »

Avant qu'il n'ait pu lui demander ce qu'elle entendait par là, ce qu'elle savait, et ce que tout cela signifiait, le monde devint Lumière autour de lui, et puis changea de nouveau.


Et soudain le coucher de soleil l'éblouit, tellement beau que Riku douta un instant de n'être pas vraiment mort. Au-dessus de la mer scintillante s'étalait un dégradé de couleurs, safran, orangé, écarlate, ponctué de nuages violine qui annonçaient la presque-fin du spectacle. Le ciel basculerait d'ici peu vers le bleu foncé, puis le noir moucheté d'étoiles.

Un mouvement sur sa gauche le fit sursauter. À côté de lui, une jeune fille parée de long cheveux rouges s'étirait. Elle lui envoya un sourire un peu moqueur.

« Pardon. Je t'ai fait peur ? »

Riku ne parvint pas à répondre, muet de surprise. Il ne savait pas où il se trouvait, ni pourquoi. L'espace d'un instant, les traits de la fille se superposèrent à ceux de Naminé devant ses yeux. La ressemblance le frappa, mais son instinct lui soufflait que ça ne pouvait pas être elle. Cet état de fait le plongea davantage encore dans la perplexité. Comment pouvait-il savoir ce genre de choses ? Est-ce que, plutôt, son esprit ne lui jouait pas des tours, à force de nager dans ces événements qu'il ne savait pas démêler ?

Ils se trouvaient tous les deux accoudés à une fenêtre de bois usé, dans ce qui semblait être une cabane s'élevant en hauteur, dominant la plage, le sable blanc, fin, et l'eau calme, remuant à peine, modelant des vagues caressantes qui s'écrasaient tout en bas. C'était beau, paisible... une espèce de morceau de paradis.

Ne sachant que faire, il observa la jeune fille, qui, définitivement, n'évoquait Naminé que physiquement. Elle ne paraissait ni mystérieuse, ni mélancolique. Au contraire, il se dégageait d'elle une spontanéité, une joie de vivre que lui se surprenait souvent à envier chez certaines personnes.

« Riku ? Est-ce que tout va bien ? »

Elle connaissait son nom ? Pourquoi est-ce qu'elle s'adressait à lui avec autant de familiarité dans la voix ? Son attitude paraissait moins due à son caractère qu'à une certaine proximité. Et pourquoi sa présence lui semblait-elle si... rassurante ?

Comme une vieille photo poussiéreuse retrouvée au fond d'un très vieil album, qui évoquait un écho de souvenir imprécis, hors d'atteinte.

Ses yeux couleur océan attendaient une réponse.

« Je ne sais pas. »

Elle sourit, et Riku réalisa qu'il s'agissait de la meilleure réponse possible.

« C'est étrange, tout ça, non ? » souffla la fille d'un ton rêveur.

Étrange... Ils ne parlaient sûrement pas de la même chose, mais Riku ne put s'empêcher d'acquiescer.

« Je ne te le fais pas dire... » répliqua-t-il avec une voix remplie d'un sous-entendu que lui seul comprenait.

La fille reporta son regard vers l'horizon.

« C'est notre dernier moment de répit avant un bon moment. »

Elle parlait comme s'il savait à quoi elle faisait allusion. Comme s'ils se connaissaient depuis toujours. Sauf que Riku s'en serait souvenu, non ? Tout de même !

Les seuls amis à être restés avec lui depuis le début étaient Irvine et Dagga. Pourtant, quelque chose lui dictait le contraire. Quelque chose de persistant comme un mot sur le bout de la langue. Il préféra encore une fois garder un silence prudent.

« Ah, Sora arrive... »

Il comprit vaguement ce à quoi elle faisait allusion en voyant un point flou se déplacer sur l'eau, puis ce point flou se transformer en barque, portant quelqu'un qui ramait à toute vitesse à son bord.

« Il a dû oublier, poursuivit la fille sur un ton enjoué. Ou s'endormir, ce fainéant. »

Il devina qu'elle attendait quelque chose de sa part, une remarque ou un rire, mais ça ne vint pas. Il baissa les yeux sur ses propres mains, munies de gants noirs dont il ne se souvenait pas, qui lui remontaient presque jusqu'aux coudes. Le détail le perturba davantage que l'océan, que la fille et le reste, et il dut concentrer son attention sur l'inconnu qui se dirigeait vers leur perchoir pour ne pas prendre encore plus peur.

La personne se rapprocha du ponton qui prenait naissance au bout de la plage et amarra sa barque entre deux autres. Il s'agissait d'un garçon, qui leva le nez vers eux, leur fit un grand signe de la main, que la fille lui rendit en riant, puis il se mit à courir en direction de leur cabane.

Bientôt, le nouveau venu débarqua par l'échelle qui menait à la cabane, et durant un instant le cœur de Riku cessa de battre complètement. Le garçon plissa ses yeux bleus pour leur adresser un énorme sourire, qui aurait semblé forcé sur n'importe qui d'autre.

« Salut ! Pardon, ma mère m'a retenu.

-On peut pas lui en vouloir, vu les circonstances. »

Riku resta muet, tentant de discerner ce qui l'affolait autant. Ce garçon... Il semblait familier aussi, mais pas de la même manière que la fille. Presque... Non, ça n'avait aucun sens. Presque doublement familier. Quoique cette expression veuille dire, elle ne voulait pas quitter sa conscience. Et pourtant, Riku ne savait rien de lui, à part son nom. Sora... Ça ne lui évoquait rien de particulier.

« Ouais, mais j'ai loupé presque tout le coucher de soleil ! bouda le nouveau venu en venant s'installer à droite de Riku. Il va bientôt falloir rentrer.

-Rentrer ? C'est ici, la maison !

-Tu vois ce que je veux dire, Kairi. »

Riku continua de l'observer encore et encore sans parvenir à mettre le doigt sur ce qui clochait. Mais quelque chose n'allait pas, ça, il le percevait. La sensation lui rappela celle qu'il venait de ressentir en découvrant Kairi, lorsque le visage de Naminé se calquait si parfaitement sur le sien. La même chose en plus violent, plus vif, qui lui contractait l'estomac et le cœur. Quelque chose...

Sora tourna vers lui une expression de curiosité innocente, et Riku se surprit à penser Non, ce n'est pas ça, comme un espoir déçu. D'où lui venait ce florilège de ressentis ?

« T'es sûr que ça va, Riku ? J'ai un truc sur la figure ?

-Non, c'est... C'est rien. »

Ce n'était pas rien. C'était quelque chose et ça l'affolait irrationnellement.

« Eh, c'est pas grave, on est tous angoissés, t'inquiète ! Enfin, t'inquiète, euh, façon de parler...

-Et puis, ajouta Kairi avec un sourire doux. On ne laissera plus rien nous séparer, pas vrai ? On sera toujours ensemble, tous les trois. »

Il les laissa dire, hochant un peu la tête par réflexe, et ils reportèrent le regard vers le lointain, qui s'assombrissait doucement, ne laissant plus qu'une trace rouge sur la ligne d'horizon. Le silence lui fit du bien.

Mais... Il faisait nuit, lorsqu'il était tombé dans l'escalier, et il faisait nuit dans la vision qu'il avait eu de ses parents à l'hôpital, pourtant le soleil se couchait à peine sur cette île bordée par l'océan...

Le détail le fit de nouveau songer à sa famille. Ses amis, eux, seraient prévenus dès le lendemain, sans doute. Il repensa à son père, qu'il n'avait jamais vu dans cet état... Son cœur se serra douloureusement.

Il se rappela qu'il se trouvait à l'heure actuelle plongé dans un profond coma, et que pourtant il se trouvait également ici, avec des inconnus dont la présence rassurante l'aidait à se calmer. Comment parvenait-il encore à se mouvoir, à sentir le bois de la cabane et les odeurs de sel et de fleurs, alors que son enveloppe charnelle ne se trouvait pas vraiment là ?

Qu'allait-il advenir de lui, à présent ?

Ce fut ce moment-là que choisit le barrage pour céder face à sa détresse. Il n'avait pas pleuré depuis ses quinze ans, même pas pleuré lorsque les résultats de son année étaient tombés et que son rêve de piloter s'était fracturé en mille morceaux. Et à cet instant, pourtant, il sentit un sanglot s'échapper de sa gorge sans pouvoir l'en empêcher, ou sans le vouloir. Les deux inconnus se tournèrent vers lui d'un même mouvement.

En temps normal, Riku se serait repris, honteux, aurait tenté de retrouver une contenance, esquissé, peut-être, un pâle sourire qui n'aurait trompé personne. Là, pour la première fois, il laissa les larmes couler, il laissa son visage se déformer de chagrin, et ces deux personnes étrangères le réconfortèrent en silence. Il accepta cet appui comme s'il les connaissait depuis toujours et, au fond de lui, il avait bien l'impression que c'était le cas.


Bon, là, normalement, vous l'avez, non ? J'suis pas sûre, alors je préfère rien dire. Mais vous, dites-moi. J'aime bien vous voir vous interroger.

N'oubliez pas de manger cinq fruits et légumes par jour et de laisser des commentaires, c'est bon pour la santé !

À très vite !