Un brouhaha de voix confuses tira peu à peu James Norrington de son sommeil. Il ouvrit les yeux et se demanda un instant où il se trouvait, avant que la mémoire lui revienne. En regardant autour de lui, il s'aperçut qu'il était seul dans l'entrepont. Les autres, sans doute, profitaient du temps durant lequel ils pouvaient monter sur le pont.
James s'étira, bailla, hésita un moment et finit par se lever. Désoeuvré, il monta à son tour sur le pont et regarda autour de lui. Pour le marin qu'il était, tout était familier ici. L'horizon immense, les matelots s'affairant à la manoeuvre.
Will était à la barre et, en le regardant, Norrington se fit encore une fois la réflexion qu'il était désormais très différent du jeune forgeron qu'il avait connu.
Il y eut un froufrou d'ailes et un cormoran vint soudain se poser sur la rambarde, à portée de main de James qui, très surpris, tourna la tête vers lui. L'oiseau parut lui rendre son regard. Machinalement, l'homme tendit la main. Le cormoran fit un petit saut de côté pour l'éviter mais ne s'envola pas.
Suivant l'animal du regard, l'ancien amiral aperçut du coin de l'œil Mercer qui semblait discuter avec animation avec deux des membres de l'équipage. Il n'y aurait prêté aucune attention si, justement à ce moment là, l'espion n'avait pas désigné Will d'un mouvement furtif du menton. Les deux marins sursautèrent et, d'un même mouvement, coulissèrent un regard effrayé en direction du jeune capitaine. Presqu'aussitôt, ils s'éloignèrent précipitamment de Mercer, comme effrayés par ce qu'il avait pu leur dire.
Norrington fronça les sourcils. Son instinct de soldat lui souffla soudain qu'il y avait du louche dans la scène qu'il venait de surprendre. Un instant il se détourna à nouveau vers la mer : en quoi cela le concernait-il ? Mais presque malgré lui, il tourna à nouveau la tête pour chercher Mercer du regard. Le petit homme au visage de fouine avait rejoint Beckett et lui parlait en secouant la tête d'un air déçu.
James Norrington se sentit inquiet sans savoir pourquoi et tourna la tête de l'autre côté, cette fois pour regarder Will. L'homme qui lui avait ravi Elisabeth et son amour. L'homme qu'Elisabeth aimait tant.
Après un moment de réflexion et d'hésitation, Norrington quitta le bastingage et se dirigea dans la direction qu'avaient prise les deux marins avec lesquels s'était entretenu Mercer.
- Ils ont peur ! lâcha l'espion avec mépris.
- De Turner ? releva Beckett avec le mépris arrogant qui le caractérisait. Allons donc !
- Ils disent qu'il a des pouvoirs mystérieux que lui a octroyé la déesse Calypso.
- Tssss… vraiment, vous ne croyez tout de même pas à cela, Monsieur Mercer ?
- Moi non, mais eux oui. Je crois qu'ils font l'amalgame entre Turner et Jones, Monsieur. L'un d'eux à dit : « On ne peut pas se mutiner à bord du Hollandais Volant ».
Cutler Beckett retrouva son petit sourire cruel :
- En effet, j'imagine sans peine ce qui leur serait arrivé s'ils avaient voulu se mutiner du temps de Jones…
- Et il y a pire. Pour nous, je veux dire.
- Quoi donc ?
Mercer hésita. Il s'agissait de choses qu'il ne parvenait pas à comprendre.
- Voilà, dit-il enfin, en hésitant, j'ai cru comprendre….
- Eh bien ?
- Qu'ils éprouvent de la reconnaissance envers Turner, Monsieur.
- Hein ! fit Beckett.
- Ils pensent que c'est à lui qu'ils doivent d'avoir retrouvé leur apparence humaine et il semblerait que Turner leur a offert leur liberté.
Beckett tourna un regard à la fois contrarié, amusé et méprisant en direction de Will.
- En vérité ! murmura-t-il. Eh bien, pour un pirate….
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Will tenait la barre et guidait son navire sans trop y songer, l'esprit au loin. Il pensait à sa femme. Comme toujours. Mais tout à coup, une impression étrange l'arracha à ses pensées aussi douces qu'amères : il lui semblait percevoir un appel silencieux, non, de nouvelles présences. Mais loin d'ici, cette fois.
- Je crois que l'on requiert encore nos service, murmura t-il. Pour ce premier voyage, j'ai l'impression que nous allons avoir du monde à bord.
Il empoigna délicatement la barre, se laissant guider par ses nouvelles perceptions. Le Hollandais Volant répondit docilement à sa main et changea de cap.
- Hissez toute la toile ! ordonna Will.
Les marins se hâtèrent d'obéir, le vent gonfla les voiles et le navire bondit sur les flots. Il paraissait fendre les éléments, aussi bien l'air que la mer, pareil à un coursier dont on aurait lâché la bride, et Will ne put s'empêcher d'éprouver une certaine fierté envers son bâtiment. A cet instant, il comprenait mieux l'amour de Jack Sparrow et de Barbossa pour le Black Pearl.
Malgré la vitesse de sa course, le Hollandais Volant ne parvint à son but que dix heures plus tard. Will était descendu dans sa cabine prendre un peu de repos après avoir spécifié le cap à tenir. Il fut réveillé par son père, qui le secouait sans ménagement.
- Tu devrais venir voir, dit seulement Bill le Bottier. Il y a de l'inattendu.
Aucun d'eux n'avait parlé à nouveau de Norrington ni de ce qui s'était passé. Il n'y avait de toute façon pas à revenir en arrière. Will se hâta de monter sur le pont.
Ce que son père appelait « inattendu » s'avéra être un morceau d'épave ballotté par les vagues, sur lequel une petite silhouette chétive agitait désespérément les bras dans leur direction.
- Un naufragé, fit Bill, assez inutilement.
- Préparez-vous à le hisser à bord, répondit Will.
Son père hocha la tête :
- Je me doutais bien que tu dirais ça. Mais qu'allons-nous faire d'un naufragé vivant ?
- Commençons par le sortir de l'eau, nous verrons ensuite.
Mais il était dit que les surprises n'étaient pas terminées.
- On dirait un gosse ! commenta un des marins, surpris, tandis que le Hollandais ralentissait sa course et manoeuvrait de manière à pouvoir lancer un cordage au malheureux.
Ce dernier n'eut pas la force de se hisser lui-même à bord. Ses doigts paraissaient si raides qu'ils étaient incapables de serrer le filin et ses dents claquaient convulsivement. L'un des matelot descendit le long de la coque, l'empoigna à bras le corps et le hissa à bord… ou plutôt, la hissa à bord ! Bien que les vêtements trempés soient ceux d'un mousse, ils étaient si bien plaqués au corps de la naufragée qu'ils ne pouvaient guère dissimuler les courbes de la poitrine et des hanches. Le visage lui-même, illuminé par de grands yeux gris au regard grave, n'avait rien de masculin, même pour un adolescent.
- Vite, une couverture, dit Will. Elle grelotte.
- Vous vous diversifiez, Turner ? interrompit une voix hautaine sur un ton moqueur. Vous ne recueillez pas seulement les morts, mais aussi les vivants ? Il faudra songer à agrandir votre bâtiment !
Beckett et l'indispensable Mercer se tenaient devant l'écoutille qui menait à l'entrepont et observaient la scène, l'un avec un sourire ironique, l'autre en ricanant. Will les ignora et s'approcha de la jeune fille qui tremblait de froid.
- Je suis le capitaine Turner, dit-il d'une voix douce. Sois la bienvenue à bord du Hollandais Volant. Que t'est-il arrivé ?
Elle n'aurait sans doute pas réagi plus violemment s'il lui avait dit qu'il était Satan lui-même : en entendant le nom du navire si longtemps maudit, le navire que tous les marins avaient appris à redouter durant les siècles que Davy Jones avait passé à se venger du monde entier en apportant partout mort et désolation, elle eut un hoquet de frayeur et devint d'une blancheur de cire. Ses yeux s'agrandirent démesurément et une expression de pure terreur se répandit sur son visage.
Elle recula d'un bond, se cogna contre le bastingage, se retourna et commença à l'enjamber, préférant manifestement le froid de la mer et la noyade inévitable à sa situation présente. Will bondit et la rattrapa de justesse par le bras.
- Laissez-moi ! cria t-elle en se débattant de toutes ses forces. Laissez-moi !
Il dut la ceinturer pour l'empêcher de sauter, mais elle ne se débattit que plus furieusement encore, cognant du pied et du poing et tentant même de mordre.
- Calme-toi ! Tu es folle ou quoi ? gronda Will avec une colère contenue.
Cette petite furie était vivante mais il sentait, toute proche, la présence de nombreuses âmes défuntes. Il avait vraiment mieux à faire qu'à essayer de raisonner une adolescente hystérique !
- Quel est ton nom ? demanda t-il lorsqu'il parvint enfin à la maîtriser.
- Je m'appelle Eléna… LAISSEZ-MOI TRANQUILLE !!
Elle parvint à dégager l'une de ses mains et, pareille à un chat en colère, lui griffa sauvagement le visage.
