Quand numéro treize eut quatorze ans, le groupe comptait quinze filles.
A ses quinze ans, il en restait douze.
A ses seize ans, dix.
L'entraînement se faisait plus ardu afin de sélectionner les meilleures. La Chambre Rouge ne se chargeait même plus d'éliminer les éléments les plus faibles car chaque épreuve était en elle-même un jeu de vie ou de mort. L'enjeu résidait dans la capacité à survivre. Ainsi, la logique de terreur jusque-là exercée s'inversa : avant, celles qui réussissaient survivaient, celles qui échouaient mourraient ; désormais, celles qui survivaient réussissaient et celles qui mourraient, de fait, échouaient.
Une enjambée après l'autre.
Natalia se concentrait sur cette unité de mesure afin que l'immensité qui lui restait à traverser ne la décourageât pas. Au bout de la vaste clairière, elle atteindrait la forêt et elle serait sauvée. Une enjambée de plus et elle y serait presque. Chaque pas, une victoire. Chaque victoire, la preuve qu'elle pouvait continuer à avancer.
Un enjambée après l'autre.
Elle prêtait l'oreille au bruissement de la neige écrasée sous ses pieds afin d'ignorer l'oppressant silence autour d'elle. Seule face à l'hostilité de la terre natale, perdue dans une étendue déserte, elle progressait résolument, ses jambes s'enfonçant jusqu'aux mollets dans l'épaisseur blanche.
Une enjambée après l'autre.
Elle gardait les yeux rivés vers le bois salvateur afin d'oublier son corps tremblant sous plusieurs couches de vêtements. En dépit des joues et du nez rougis par le froid, des lèvres gercées, du cou enserrée d'une grosse étoffe, son expression demeurait déterminée et imperturbable.
Une enjambée après l'autre.
Elle tenait fermement, d'une main emmitouflée, la hanse du fusil jeté sur son épaule. L'arme était précieuse : avec, elle pourrait éliminer toute menace, chasser le gibier, ou, en dernier recours, mettre fin à ses jours.
Des vêtements, un couteau, un fusil et quelques cartouches : voilà ce avec quoi numéro treize avait été abandonnée au beau milieu de nul part. « Si tu survies à la Sibérie, tu survivras partout, lui avait-on dit, sinon, tu n'as pas ta place parmi nous ». Personne ne viendrait la chercher, non pas parce que la Chambre Rouge ignorait où elle se trouvait – la puce insérée dans son bras en témoignait – mais parce qu'il lui fallait revenir par elle-même.
Natalia avançait, une enjambée après l'autre, mû par l'instinct brut de l'animal qui ne poursuit comme unique but que celui de sauver sa peau, sans s'expliquer pourquoi cela importe tant.
A l'entrée du complexe de la Chambre Rouge, tous les gardes pointèrent leur arme, en parfaite synchronie, sur une forme qui se mouvait au loin. Ils ignoraient ce qu'ils prenaient pour cible. Au fur et à mesure que la silhouette remontait l'allée, leurs conjectures se précisaient.
« Une bête ? supputa l'un d'eux.
- Presque », affirma un autre.
Il s'agissait d'une femme-animale, une épaisse peau de cerf rabattue sur les épaules, la tête courbée recouverte d'une fourrure, les bras levés en l'air tels de majestueux bois.
Elle jeta aux pieds des soldats une lourde sacoche d'où dépassaient toute sorte d'outils et d'armes en os, puis patienta, sondant d'un regard farouche les hommes qui la menaçaient.
Seules les mèches de cheveux rousses qui encadraient son visage émacié, couvert de terre et de sang séchés, la trahissaient.
« Prévenez Madame Belova que numéro treize est de retour », communiqua un garde ayant attrapé sa radio.
À son retour, rien n'avait changé et tout était différent pour numéro treize.
Sa première douche lui parût un luxe. L'eau semblait trop chaude, le savon trop parfumé, la mousse trop douce contre sa peau. L'hostilité de la nature lui avait rendu ce confort étranger. En revanche, elle avait aiguisé ses sens, de sorte qu'elle ne manqua pas d'entendre quelqu'un entrer dans la salle de bain, malgré son infinie discrétion et le bruit du jet d'eau.
Natalia éteignit le robinet, tira le rideau, et sortit, encore ruisselante. Elle trouva, assise sur un tabouret, les jambes croisées, chaussée d'escarpins vernis, vêtue d'un tailleur élégant, la coiffure impeccable et les lèvres roses, Nadia Belova.
Natalia la sonda en silence afin d'estimer ses intentions puis attrapa une serviette pour s'essuyer une fois qu'elle jugea que la femme ne s'en prendrait pas à elle. En retour, celle-ci se fit observée. Elle ne prit pas la peine de se cacher : ce corps appartenait à la Chambre Rouge.
« Rends-toi à l'infirmerie après notre entretien, ordonna calmement la directrice. Docteur Droski t'examinera »
Numéro treize hocha la tête sans dire un mot.
« Il te faudra manger davantage, petite, ajouta Nadia. Les hommes nous aiment plus en chair que cela. »
Même mouvement d'approbation silencieux.
« Et cesse d'être muette dès maintenant. Que ces cinq mois ne te fassent pas oublier tes bonnes manières ».
Cinq mois. Natalia découvrait combien de temps elle avait été seule dans les bois. Ayant perdu l'habitude de parler, elle redoutait ce que deviendraient les mots qu'elle s'efforcerait d'articuler.
« Oui, Ma... Madame, parvînt-elle à formuler d'une voix rauque et enrouée, avant d'être prise par une violente toux pendant plusieurs minutes.
- Bien », répondit la directrice en se levant pour se diriger vers la sortie.
Il y avait une ironie suprême à ce que les ordres intimant Natasha à faire appel à des soins médicaux, à prendre du poids et à parler, émanaient justement de celle qui avait orchestré le scénario-même au cours duquel elle avait été blessée, elle avait maigri et avait perdu l'habitude d'utiliser sa voix. Cette ironie n'échappait à aucune d'elles et établissait le rapport de force en place. En effet, l'une percevait cette ironie comme une injustice, tandis que l'autre l'instaurait par volonté de provocation. Rien de plus normal que celle qui affame regrette la maigreur de celle qu'elle a affamée : numéro treize était la propriété de l'institution qu'incarnait Nadia Belova. Il fallait qu'elle comprenne que la Chambre Rouge pouvait du jour au lendemain la mettre dans des situations extrêmes puis l'en consoler selon son seul bon vouloir. Il fallait qu'elle comprenne que sa survie dépendait entièrement de sa capacité à se conformer aux attentes de ses supérieurs. Il fallait qu'elle comprenne pour qui elle vivait et à quelles conditions elle continuerait à le faire, pour qui elle développait cet ensemble dangereux de compétences et pour qui elle les utiliserait.
Cette jeune fille aux cheveux roux n'était que l'arme numéro treize de la Chambre Rouge, organe du KGB, au service de la Mère Patrie.
Sur le point de quitter la pièce, Nadia Belova s'arrêta au seuil de la porte pour faire face à la jeune fille.
« Tu es prometteuse, reprit-elle. Bête féroce, bon soldat. Capable de survivre et tuer autant que de patienter et obéir. Pour achever ton entraînement, il ne reste qu'à prouver que tu peux espionner pour notre patrie. Pour cela, deviens une vraie femme. Quand tu maîtriseras l'art de plaire, de te conformer aux désirs d'autrui au détriment des tiens, de mentir en somme, tu sauras t'adapter à toute situation et à tout interlocuteur pour obtenir les informations requises.»
