Chapitre 2 : Et la nuit tomba pour l'éternité

La première chose qu'Adélaïde put sentir fut une goutte d'un liquide sur ses lèvres. Par réflexe, elle le lécha. La deuxième chose fut le vide qui l'entourait. Le sol de la forêt semblait avoir disparu sous elle. La troisième chose fut une faim qui apparaissait petit à petit et qui grandissait au point d'occuper toutes ses pensées. Et la quatrième chose qu'elle put sentir, malgré le peu de place qu'il restait, fut une colère sourde. Une de ces colères qui, si on y cédait, dévastait tout sur son passage. Une colère brute et sauvage. Une colère primitive. Une colère qui lui dévorait le cœur. Une colère qui lui fit pousser un immense cri de haine et de désespoir. Qui ne résonna pas. Seul le silence du vide lui répondit. Mais elle sentit qu'une nouvelle goutte lui tomba de nouveau sur les lèvres. Et quand elle la but, elle sentit la faim faiblir. Oh, pas de grand chose, mais un peu, malgré tout.

Elle ouvrit les yeux et se leva, même si elle ne savait pas trop comment. Seul le noir l'entourait, et pourtant, elle se voyait comme en plein jour. Une troisième goutte arriva sur ses lèves sans qu'elle puisse voir d'où elle venait. Le goût du liquide lui disait quelque chose, mais impossible de se souvenir quoi. Tout ce qu'elle savait, c'était que plus elle en prenait, moins elle avait faim.

À la quatrième goutte absorbée, elle vit son Jean avec une femme floue à côté de lui, et il tenait un bébé dans ses bras, près de leur maison. Et d'un coup, elle eut l'impression que le temps s'accéléra. Elle vit son mari et devina la femme vieillir pendant que le bébé laissait la place à une enfant puis une jeune fille qui se développait, pendant que Jean et la mystérieuse femme floue disparaissaient. Quand la femme devint vieille à son tour, Adélaïde se rendit compte que des larmes coulaient sur ses joues. Le temps s'accélérant de plus en plus, elle vit la femme disparaître. Elle vit les années et les siècles qui passaient, les armes qui changeaient, les guerres qui continuaient, la nature qui se dégradait, et la Terre disparaître dans du feu. Elle vit des machines qui n'existaient pas encore, des choses qui n'existeraient pas et des événements qui s'étaient déjà déroulés. Elle vit plusieurs de ses morts, elle vit sa naissance. Elle se vit grandir. Elle se vit évoluer dans des temps lointains. Elle vit toutes ces images qui passaient et repassaient en se superposant. Elle en vit de nouvelles. Cela l'entourait, cela tournait tout autour d'elle. Cela s'accélérait.

Et pendant que cette ronde visuelle continuait, son corps ne réagissait pas, encaissant un peu plus ce qu'elle voyait. Les tragédies qui se passaient. Les moments bonheurs qui se déroulaient. Tout ce qu'elle ratait en étant « ici ». Ce lieu hors de l'espace et du temps.

Une cinquième goutte tomba sur ses lèves. Adélaïde sentit que son esprit était au bord de la rupture. À la sixième, elle ressentit une décharge au niveau de sa tête et tomba au sol. Une voix s'élevait à côté d'elle et lui susurra des mots dans une langue qui lui était inconnue. Puis une deuxième, puis une troisième. De plus en plus de voix se firent entendre. Certaines parlaient en latin, d'autre en grec, d'autres encore en normand, et bien d'autres langues encore. Pendant ce temps, de plus en plus de gouttes de cet étrange liquide tombaient. De plus en plus souvent. Cela devenait une véritable pluie. Adélaïde en fut totalement recouverte. Tentant de s'asseoir sous le déluge, la jeune femme regarda ses mains et vit que le liquide était rouge. Alors, elle comprit. Ce qui tombait était du sang. Mais pourtant, elle n'arrivait pas à s'arrêter d'en boire. Et pendant qu'elle en buvait, une vive lumière apparut dans le lointain et s'approchait de plus en plus pour finir part l'engloutir.

Quand elle reprit conscience, Adélaïde était accrochée à quelque chose d'où jaillissait un liquide qu'elle buvait goulûment. Elle avait tellement faim qu'elle aurait pu dévorer un bœuf à elle toute seule. Pourtant, alors qu'elle n'était pas encore rassasiée, on lui tira la tête en arrière. Et malgré sa résistance, elle fut violemment projetée au sol, et se cogna contre un mur en bois. Pendant qu'elle tentait de rendre sa vision moins trouble, Adélaïde put voir la pèlerine qui se tenait le bras droit, nue, avec un linge. Et quand Valentine le souleva, la jeune femme y pu voir une trace de morsure extrêmement profonde qui se refermait à vue d'œil. Devant cette horreur, Adélaïde se sentit particulièrement mal et rejeta une partie du sang qu'elle avait avalé. Pendant qu'elle tentait de contrôler les spasmes de son corps, elle sentit une main lui caresser le dos.

« Là ! Là, mon enfant, chuchota presque Valentine. Calme-toi, ça va bien se passer.
- Mais qu'est-ce que vous m'avez fait ? Hurla Adélaïde en rejetant cette main qui tentait de la réconforter. Et qui êtes-vous ?
- Je t'ai offert l'immortalité, répondit doucement la plus âgée des deux. Et qui je suis ? Je ne suis qu'une modeste vampire qui vient de te créer.
- Vampire ? Créer? Non ! NON ! Hurla la jeune femme, complètement paniquée.
- Et bien, dit une voix d'homme qui provenait de l'autre bout de la pièce, tu as toujours autant de tact, ma chère Valentine.
- Et bien, si tu es si fort que ça, vas-y. Je te laisse la place, Luc, répondit un peu agressivement Valentine.
- Mais volontiers, ma chère. »

Adélaïde vit un homme qui avait les cheveux et la barbe blancs et qui s'approchait d'elle. Le vieil homme la souleva pour l'installer sans délicatesse sur une des chaises qui se trouvait autour de la table, au centre d'une pièce qui n'avait pas de fenêtre, juste une porte.

« Bien, jeune femme, déclara le fameux Luc, debout devant Adélaïde, je ne vais pas y aller par quatre chemins, car je n'ai ni tact ni patience. Vous êtes une vampire à partir de maintenant. Valentine ici présente est votre dame car elle vous a infantée. Vous lui devez respect et reconnaissance, surtout au vu de la bénédiction qu'elle vous a faite. On va attendre quelques nuits avant de rentrer chez nous, le temps que vous vous habituiez à votre condition et que vous fassiez vos adieux à votre ancienne vie. Et évidemment, interdiction de revoir pour le moment les humains. Surtout celui qui était votre mari et votre chiard. Si vous avez des questions, Valentine vous répondra. Moi je vais allumer un feu dehors.
- Ah bah bravo, râla Valentine. T'es pas mieux que l'autre vieille peau ! C'est ça ! Casse-toi ! Lâcheur !»

Et Valentine lança un oreiller sur la porte qui se refermait derrière Luc, avant de s'asseoir, dépitée, devant son infante. Une longue conversation commença alors. Valentine tentant de créer un lien de confiance entre les deux femmes, et Adélaïde, elle, tentait de comprendre ce qui lui arrivait. Elle en apprit beaucoup au court de cet échange. Déjà, même si elle ne savait pas les utiliser, la jeune femme avait à présent des pouvoirs les vampires étaient également organisés, entre autres, en clans, et plusieurs membres de clans différents pouvaient se réunir en coterie. Et elle, sa « dame » et Luc faisaient tous les trois partie du clan qu'on surnommait « les fous » et qui s'appelait le clan des Malkaviens. À la fin, sans trop savoir pourquoi, Adélaïde fit un câlin à celle qui avait changé à jamais le cours de son destin. Elle s'y sentit étrangement en sécurité. Comme dans les bras de sa mère et comme si elle était enfant. Elle pensa même qu'un « maman » s'est probablement échappé de sa bouche à ce moment-là. Cela sembla durer une éternité. Jusqu'à ce qu'elles entendent la porte se rouvrir, ce qui les fit se relever d'un coup. Ce n'était que Luc qui rentrait car le soleil allait se lever. Une forte odeur de feu de bois se dégageait de lui et un froid s'installa entre les vampires. Luc déposa une outre pleine sur la table en précisant que c'était pour le lendemain, puis partit se coucher. Les femmes ne tardèrent pas à faire de même.

Quand Adélaïde se leva, la nuit était tombée depuis un bout de temps et l'outre à moitié vide. Elle était seule dans cette cabane. Mais vu l'étrangeté de l'habitacle, une maison sans fenêtre ni cheminée, elle savait où elle se trouvait : dans la maison de la sorcière qui se trouvait en plein cœur de la forêt. Nul n'avait le droit d'y aller. On disait qu'une vieille femme avait l'habitude d'y manger des enfants. D'un coup, elle se demandait si cette femme n'était pas Valentine. Prenant son courage à deux mains, elle décida qu'elle partirait et tant pis pour les histoires qu'elle avait apprises la veille. Elle voulait voir sa fille. Elle voulait voir son mari. Elle voulait leur montrer son amour. Quand elle atteignit le bord de la forêt, elle vit sa maison. Et à travers une des fenêtres, elle devinait Jean qui jouait avec Violaine. Mais au lieu de s'en réjouir, elle sentit son cœur se serrer de chagrin. Alors qu'elle allait sortir de la forêt, elle entendit derrière elle un grondement sourd. Se retournant lentement, elle vit devant elle le loup aux yeux mordorés. Sauf que cette fois-ci, elle était sûre qu'il allait l'attaquer. Mais étrangement, elle le vit grandir, grossir, puis à commencer à se tenir sur ses deux pattes arrières. Adélaïde était comme fascinée par cette transformation. Elle n'arrivait pas à en détacher les yeux, comme si elle était hypnotisée par les changements produits. Soudainement, une main vint se mettre devant ses yeux et la força à baisser la tête.

« Ne regarde pas, ma petite, susurra à son oreille la voix de Valentine. Tu pourrais y perdre bien plus que ta propre folie.
- Va... Valentine ?
- Tout va bien, Adélaïde. Tout va bien, rassura la vampire avant de reprendre vers la bête. Et bien ! Moi qui me demandais pourquoi ma protégée sentait le loup, je crois bien que j'ai ma réponse, maintenant, sire Lupin.
- Ton. Odeur. A. Bien. Changé, répondit à Adélaïde une voix extrêmement gutturale et à grande peine. Tu. T'es. Perdue. Ma. Bru.
- Pierre ? C'est vous ? Demanda Adélaïde totalement désorientée et toujours aveugle.
- Oui. Je t'ai. Cherchée. Depuis. Ce matin, déclara Pierre avec de plus en plus d'aisance, retrouvant une voix pratiquement humaine. Jean est fou. D'inquiétude. »

À ces mots, le cœur d'Adélaïde se serra encore plus. Elle n'avait pas voulu partir. Elle voulait rester, elle aussi, auprès des personnes qu'elle aimait. Elle sentit la main de sa dame s'enlever et l'entendit défaire sa cape. Pierre poussa un petit grognement de désaccord mais prit cette dernière. Alors, Adélaïde rouvrit les yeux. Elle vit son beau-père en colère pour la première fois de sa vie. Elle vit aussi qu'il n'avait pas de chaussures à ses pieds et elle devina alors qu'il n'avait que la cape de Valentine pour se réchauffer. Elle étala alors sa propre cape au sol pour qu'il ne se gèle pas les pieds dans la neige et se fit petite. Elle n'aimait vraiment pas cette situation. Mais ce fut quand Pierre éternua qu'Adélaïde se rendit compte d'un détail important : de la bouche de son beau-père, de la buée, due au froid, sortait, mais pas de la bouche de Valentine ni de la sienne. Elle dut se forcer pour en produire ne serait-ce qu'un tout petit peu. Elle fit attention à sa peau, aussi. Pâle d'origine, c'était pire maintenant. Comme si elle était malade. Mais surtout, ce qui la choqua, c'était que, maintenant qu'elle n'avait plus sa cape sur le dos, elle n'avait pas froid du tout. Elle commençait enfin à entrevoir pourquoi elle ne pouvait plus être avec les mortels. Comme par un réflexe pour se protéger, elle se cacha derrière Valentine pendant que la tristesse la saisissait violemment et lui faisait tressaillir les épaules. Mais aucune larme ne sortait de ses yeux pourtant.

« Tu pues la corruption à des kilomètres maintenant, reprit Pierre. Si jamais tu fais du mal à mon fils et à ma petite-fille, je te jure que...
- Mais, beau-père, la coupa Adélaïde d'une voix pleine de sanglots, vous me connaissez ! Jamais je ne ferais de mal à mon mari et à ma fille !
- Non, répondit de façon cinglante le loup-garou. Je te connaissais bien avant. Maintenant, c'est différent. L'appel du sang va être plus fort que tout. Et quand tu tomberas, peu importe si c'est ta fille, ton ex-mari ou un parfait inconnu. Tout ce qui t'intéressera sera de boire le sang des humains. Si tu te retiens, tu vas devenir folle et dévorer tout sur ton passage et tu seras un monstre. Si tu ne te retiens pas, tu dévoreras tout sur ton passage et tu seras un monstre. Dans tous les cas, tu seras un monstre.
- Mais beau-père...
- Si tu t'approches de mon fils et de ma petite-fille, …
- Il suffit ! Hurla Valentine. Je n'ai rien dit car ce sont des histoires de famille. Cependant, je ne tolère pas que l'on menace par deux fois mon infante. Maître Lupin, je vous prierai de cesser immédiatement. Je vous promets qu'Adélaïde, ici présente, ne se nourrira pas à son mari, ou ex-mari comme vous dites, ni à sa fille. Et même si, pour vous, ma parole ne vaut pas grand chose, elle est précieuse pour moi. Maintenant, je vous propose qu'on travaille ensemble, afin que cette famille puisse faire son deuil.
- Et que proposez-vous, Vampire ?
- Pourquoi ne pas prétendre que vous avez trouvé des restes de son corps dévoré par une bête ? Et que tout ce qu'il restait de transportable était sa cape ?
- Et après vous partez ?
- Nous partons la nuit prochaine, confirma Valentine.
- On ne peut pas laisser la cape comme ça, elle est en bien trop bon état pour ça.
- Voyons, vous êtes un loup, et nous avons de quoi la tacher. Je ne vois pas ce qui pose problème.
- Très bien. Mais je vous surveillerai si vous revenez dans le coin, menaça Pierre.
- Pas de problème, le rassura la vampire. Adélaïde, chérie, ne regarde pas ton beau-père se transformer. D'ailleurs, ça fera la leçon du soir : ne jamais perdre un lupin de vue, mais on évite de le voir sous certaines formes. »

Et Pierre se changea en loup. Alors que Valentine récupérait sa cape qu'elle mit sur les épaules tremblantes d'Adélaïde, le canidé déchiqueta méticuleusement la pauvre cape restante. Puis la plus âgée des trois versa un peu du contenu de l'outre sur ce qu'il restait du vêtement avant d'ordonner à la plus jeune de boire le reste. La rousse s'empressa de le faire, sous le regard accusateur du marchand, mais cela calma en partie sa faim. Tous les trois mirent de la neige pour que le sang se solidifie plus rapidement, puis le loup partit. Valentine traîna Adélaïde pour qu'elles soient le plus loin possible au moment où Jean serait mis au courant de la nouvelle. Mais elles ne furent pas assez rapides et entendirent un cri de désespoir au lointain. Adélaïde s'arrêta net. Incapable d'avancer plus à cause de la peine. Elle se mit à pleurer. Des larmes de sang coulèrent sur ses joues. Entendre son mari fut de trop pour la jeune femme qui ne put retenir un cri de détresse et de tristesse en s'effondrant au sol. Elle fut relevée de force par Valentine et, moitié marchante, moitié traînée, Adélaïde arriva à la cabane de la sorcière.

Comme promis à Pierre, les vampires partirent la nuit suivante pour aller dans leur résidence, qui se trouvait à une lieue du village d'origine d'Adélaïde et à deux lieues d'une grande ville. Là-bas, elle y apprit les lois qui régissait son nouveau monde, elle apprit aussi à maîtriser ses nouveaux pouvoirs et ses instincts. Mais aussi, et c'est ce qui l'étonna le plus, on lui apprit également différentes histoires du monde. Et dès qu'elle le pouvait, elle sortait en début de soirée pour aller dans la forêt voir sa fille et son mari. Très rapidement, elle vit une nouvelle femme dans la maison. Pierre, qui était toujours là pour la surveiller sous sa forme de loup, parfois accompagné par un autre qu'Adélaïde soupçonnait être son beau-frère, lui apprit que cette femme, Madeleine, était la nourrice. Puis, quelques mois plus tard, la nourrice se transforma en femme. Même si Adélaïde eut un pincement au cœur, elle fut heureuse pour Jean qu'il ait retrouvé quelqu'un dans sa vie. Et puis, ce serait plus simple pour leur fille, comme ça. Cependant, quand elle voulut remercier Pierre avec un câlin, ce dernier recula en retroussant ses babines, comme s'il sentait une mauvaise odeur bien trop forte. Alors, la vampire n'insista pas et repartit vers son nouveau chez-elle. Mais elle fit quand même régulièrement les aller-retours pour voir sa fille et Jean, au plus grand dam de Pierre et des autres vampires. Qu'une des leur s'attache autant à un mortel n'était jamais bon, ni pour elle, ni pour le mortel. Toutefois, son esprit, fragilisé de par son appartenance au clan malkavien, se fissurait quand les autres vampires l'empêchaient de voir sa fille pendant trop longtemps, au point qu'Adélaïde se faisait du mal physiquement. Alors Valentine cédait. À chaque fois. Mais sous condition de faire particulièrement attention. L'Inquisition, même si elle tuait beaucoup plus d'humains que d'êtres surnaturels, pouvait être dangereuse. Surtout quand certains de ses membres croyaient tellement à la puissance de leur dieu qu'ils pouvaient détruire les vampires rien qu'en les touchant. Et Adélaïde promettait. Au moins, quand elle n'était plus là, Valentine pouvait souffler un peu, et retourner à son propre travail. Elle n'avait plus à surveiller son infante pour voir si tout se passait bien et qu'elle utilise correctement ses pouvoirs, et en plus, elle n'avait plus à supporter ses câlins. Non pas qu'elle ne les aimait pas, cela la changeait du comportement des autres, mais elle avait parfois besoin de se retrouver sans contact. Et avec son métier de serveuse, c'était déjà compliqué. Alors, avec une infante qui était démonstrative sur ses émotions... Valentine se faisait pas mal de soucis pour son avenir à cause de ça, d'ailleurs. Les cours vampiriques étaient loin d'être tendres. Alors avec une vampire de basse extraction comme une vampire du clan des Fous, et qui plus est aussi démonstrative, elle allait se faire manger toute crue. Pour le moment, leur propre cour était surtout composée de vampires de basse extraction, et le seul membre d'un clan noble, un membre du clan de la Rose, c'est à dire un toréador, avait autre chose à penser que de se préoccuper de ça. Du coup, il y avait un peu un front commun en restant soudés pour ne pas se faire manger, au sens propre comme au figuré, par les cours d'à côté et surtout contre les clans nobles.

Ce matin-là, Valentine se laissa tomber sur une chaise et poussa un long, très long soupir. Ça faisait longtemps qu'elle n'avait pas eu d'infant, et elle avait oublié à quel point cela pouvait être fatiguant. Mais Adélaïde venait de le lui rappeler de manière forcée. Pas parce qu'elle était indisciplinée, non. Ni parce qu'elle avait tenté de monter une révolte comme Valentine avait vu par le passé, non. Non, juste en étant elle-même. Elle avait voulu aider. Et aider qui ? Un loup-garou. Adélaïde avait voulu aider un ennemi mortel des vampires, quitte à se mettre elle-même en danger. Valentine n'en avait pas cru un mot quand elle avait entendu l'histoire la première fois, mais pourtant, tout correspondait. Apparemment, cette nuit-là, Adélaïde avait profité du solstice d'hiver pour voir sa fille qui devait avoir cinq ans maintenant. Et bien sûr, il y avait ce chien galeux pour la surveiller, malgré tout ce temps. Cependant, un chasseur du village trouva le loup dans la forêt et avait voulu tirer dessus. Heureusement, Adélaïde maîtrisait très bien son pouvoir de dissimulation et était donc invisible aux yeux de l'humain. Malheureusement, elle voulut sauver celui qu'elle considérait comme son beau-père. De ce fait, elle était apparue derrière le chasseur en lui disant qu'il ne devait en aucun cas toucher aux loups de cette forêt. Et bien sûr, le mortel était parti en courant en criant que le fantôme d'Adélaïde hantait les bois et allait tous les manger. Et même si le lupin lui était redevable, il y avait tout le bazar à nettoyer. Et qui allait s'y coller ? Valentine, bien sûr ! Après tout, c'était logique, vu qu'Adélaïde était encore sous sa responsabilité. Mais elle n'avait aucune idée de comment elle allait faire. Enfin, si. Mais cela impliquait l'aide du lupin. Et ça, elle aurait bien aimé l'éviter. Ne trouvant rien d'autre, elle alla se coucher. Après tout, on dit que la journée porte conseil. Mais aucun meilleur plan n'était venu le soir, quand Valentine se réveilla. Elle partit avec Adélaïde pour parler à Pierre de son plan pour que les mortels arrêtent de s'agiter. Par miracle, il fut d'accord pour aider.

Quelques jours plus tard, le marchand Pierre vendait des croix qui seraient à bénir par le prêtre du village pour apaiser l'esprit d'Adélaïde, et une grande messe fut dite en son honneur. Et même si les villageois furent sur les nefs encore quelques semaines, il n'y eut aucun incident à déplorer. Mais Adélaïde fut punie pour s'être montrée à un membre de son ancien village. Ce qui aurait pu déclencher une chasse aux sorcières, ou plutôt une chasse aux vampires, et donc beaucoup de morts dans leurs rangs, mais aussi chez les humains, ce qui était dommageable d'un point de vue nutritif. Valentine pensait être tranquille pour un temps, mais c'était sans compter sur Adélaïde pour prendre certaines décisions. Mais ça, Valentine le découvrit quatre ans plus tard.