Ennui, Egyptologie et Espaces Clos

Haruhi serait, je pense, prête à avaler n'importe quelle rumeur incroyable tant que celle ci lui permet de s'évader de son ennui.

Il y a pas mal de gens comme ça. Des doux dingues qui vont traquer le montre du Loch Ness, envoyer des messages aux petits hommes verts ou se la jouer GhostBusters dans un vieux manoir. Comme ça, ils occupent de façon ludique leur temps libre, et ça fait toujours des souvenirs.

Le problême avec Haruhi, c'est que son imagination débordante combinée à son pouvoir latent donne un sacré cocktail, et que celui qui doit ensuite payer l'addition n'est autre que votre serviteur.

Ok, je le reconnais, je suis loin d'être seul à lutter pour contenir les accès de mélancolie de notre Suzumiya unique et préférée. J'ai avec moi un Esper pouvant manier les boules de feu et se changer en une petite balle d'énergie rouge, mais seulement sous certaines conditions draconiennes, une E.T capable d'altérer les données de la réalité afin de se procurer armes et défenses appropriées, mais qui n'en voit pas l'utilité tant que je ne suis pas en danger de mort prononcé, et une voyageuse temporelle qui se scotche à moi en pleurant dès que ça tourne mal.

C'est bon de se sentir soutenu.


Journal de la Brigade SOS, deuxième page.

Haruhi s'ennuie. Avril se déploie dans toute sa splendeur, les cerisiers fleurissent, les oiseaux chantent, les nuages moutonnent dans le ciel, les gens allergiques agonisent... Et Haruhi s'ennuie.

Mais alors là, vraiment. Moi qui la trouve mignonne quand elle est dans les nuages, appuyée sur un coude et ses grands yeux perdus dans le vague, je suis servi : j'y ai droit tous les jours!

Côté gênant de l'affaire : Haruhi, déjà pas très causante à la base, ne me répond plus que par monosyllabes voire par grognements inaudibles. Notre conversation rituelle d'avant les cours en prend donc un sacré coup. Taniguchi (ancien camarade de classe d'Haruhi et un de mes amis cette année) en a déduit que nous traversons une crise de couple, et passe son temps à me parler des différentes manières de reconquérir sa copine. Je l'emmerde.

Côté intéressant : Haruhi est beaucoup plus calme, ne me traîne plus dans les couloirs, ne fait plus du chantage au président du club d'informatique, ne ramène plus de tenues inmettables à Asahina. Elle se comporte donc en élève pour ainsi dire normale. Il ne faudrait pas me pousser très loin pour me faire admettre que j'apprécie hautement la situation présente, même si j'aimerai bien qu'Haruhi cesse d'imiter Nagato.

Donc, par une de ces après-midi parfaites qui font que la vie d'étudiant vaut la peine d'être vécue, je jouais tranquillement à l'Othello avec Asahina-san, tandis que dans un coin Nagato lisait l'un de ses éternels bouquins. Haruhi étant de corvée nettoyage, les heures suivantes s'annonçaient calmes.

A ce moment précis, la porte s'ouvrit dans un petit grincement et Koizumi pénétra dans la pièce, l'air grave.

"Kyon-kun, il faut que l'on parle. Sérieusement."

C'était trop beau pour durer.

Bref, nous voilà quelques instants plus tard installés autour de la table du club, tandis qu'Asahina va faire le guet dehors. Koizumi s'éclaircit la gorge (j'ai HORREUR quand il a l'air sérieux. C'est toujours annonciateur de catastrophe majeure et imminente) et me dit:

"Je ne sais pas si tu l'as remarqué, mais en ce moment Suzumiya-san est particulièrement calme, à la limite de la banalité.

-Oui, j'ai remarqué. Et j'apprécie.

-Eh bien tu as tort. Ce regain de calme apparent ne peut nous mener qu'à une autre crise grave de confiance d'Haruhi envers ce monde. Tu sais: les espaces clos à perte de vue, les Avatars de colères détruisant tout, ce genre de réjouissances. Et on ne sait pas si, comme la dernière fois, Haruhi sera assez clémente pour faire machine arrière, ou tout du moins refaire le monde à l'identique.

Je méditais en silence cette remarque. En même temps, que voulait Koizumi? Que l'on aille se déguiser en fantômes pour amuser Haruhi? Que l'on se mette à provoquer des situations débiles à sa place?

-D'ailleurs, en parlant de ça, je suis toujours curieux de savoir comment tu t'y es pris pour vous faire revenir la dernière fois, ajouta Koizumi avec son sourire écoeurant de Beau Gosse.

-Laisse tomber, je te le dirais pas. D'ailleurs, j'ai oublié.

Pieux mensonge.

-L'Entité Consciente d'Intégration de Données a pu reconstituer après coup les événements, annonça Nagato de sa voix atone. Il semblerait que Kyon, pour ramener Suzumiya Haruhi à la raison, ait fait usage d'un geste assez courant chez les humains provoquant une forte attraction entre les deux participants, aussi appellé "Baiser".

-Ah vraiment? demanda Koizumi, l'air pas plus étonné que ça. Félicitations. Tu comptes lui faire ta demande bientôt?

A ce moment, j'ai longuement hésité quant à qui j'avais envie de tuer en premier: Nagato pour avoir révêlé au grand jour ce que je comptais garder pour moi, ou bien Koizumi pour s'être foutu de ma gueule ouvertement. Pour finir, j'ai laissé tomber, les joues un peu rouges.

-Bref, il faut qu'on trouve un moyen de distraire Haruhi.

-Ah ouais? gromellai-je, un peu de mauvaise humeur. Tu proposes quoi? Contacter les extraterrestre en vadrouille les plus proches et monter un numéro de claquettes ou bien étriper méthodiquement tous les élèves roux à lunettes et d'une taille inférieure à 1,45m présents dans ce Lycée?

-Oh non, non, rien d'aussi difficile à organiser! se récria Koizumi avec son éternel sourire un peu embarassé.

Je rêve. Sur le principe, ça ne le dérangerait pas plus que ça!! Il faut vraiment que je fasse gaffe à ce que je raconte, il serait capable de me prendre au mot.

-Je pensais plutôt à quelque chose de plus accessible, une activité suffisamment normale pour éviter d'éveiller les soupçons de Suzumiya-san.

-Allez, crache le morceau. Qu'est-ce que tu as derrière la tête?

-En ce moment, le musée de l'Egyptologie a ouvert ses portes. Le programme a l'air assez sympa, je pense que ça devrait intéresser Suzumiya-san.

Je pris le prospectus que Koizumi me tendait, et le parcourut distraitement en réfléchissant à sa proposition. En fait, elle n'était pas si mauvaise que ça. Une visite au musée aurait l'intérêt de prendre tout un après-midi, on apprendrait pas mal de choses et il y avait effectivement de grandes chances qu'Haruhi en fasse son sujet de réflexion (pour le dénigrer ou le louer, ça ça la regarde).

Lorsque la réunion prit fin, j'empochai le papier et lançai à Koizumi: "Demain, je lui proposerai. Essaie de te renseigner sur le prix de l'entrée et trouve nous une date!"


C'est ainsi que la semaine d'après, tout la brigade SOS se retrouva à arpenter les rayonnages poussiéreux du musée.

Nagato, comme à son habitude, marchait silencieusement, un dépliant à la main, Koizumi rassurait une Asahina terrifiée par les témoignages de malédiction millénaire et de momie prête à ressuciter qu'Haruhi parvenait à voir dans la plus petite éraflure présente sur un caillou sinon très banal, et moi je me plaignait en pensée le guide que notre chef de brigade interrompait toutes les cinq secondes pour savoir si oui ou non il y avait un sortilège lié au bracelet exposé en vitrine.

Après la visite, je suggérai que l'on aille faire un tour à la boutique de souvenirs. Haruhi farfouilla dans des tiroirs remplis de bibelots à la recherche d'un artefact aussi vieux que le monde tombé comme par magie dans ce lot de verroteries, Asahina alla voir les peluches, et Koizumi nous laissa pour aller aux toilettes. Je n'eu même pas besoin de chercher où était passée Nagato: le bruit feutré de livres qu'on retire d'une étagère suffit à me renseigner. J'allais donc m'asseoir sur un pouf et observait distraitement Haruhi se faire baratiner par un vendeur sans scrupule qui essayait de lui refiler à prix d'or un pendentif très moche, prétextant que c'était la clé menant au 5356367464ème sanctuaire du Pharaon TouthanKarthon, ou quelque chose de ce style. Je songeai un instant à aller lui faire la morale, mais après tout, je n'étais pas sa mère. Je profitai donc du silence relatif pour fermer les yeux et m'endormis.

Je fus réveillé sans ménagement par Nagato qui me secouait comme un prunier, le visage impavide.

"Qu'est-ce qu'il y a? On doit partir?

-C'est impossible.

-Comment ça? Je me redressai et cherchait à tâtons ma montre que j'avais posé sur un petit guéridon de bois, à côté de moi.

Mes doigts rencontrèrent de la pierre nue.

Nom de...

Je me rendis compte que j'étais au beau milieu de ce qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à un tombeau égyptien.

D'une oreille distraite, j'entendis Nagato faire l'analyse de la situation à grand renforts de "création massive de donnée", "interaction forte avec l'environnement virtuel" et autres "lien digital altéré".

Je ne voyais qu'un chose, moi : un nouvel espace clos, particulièrement sinistre.

Bon sang, Haruhi, qu'est-ce qui t'as encore pris!