Chapitre 3

Les Lèvres Sèches

« Ces sales cons ! Ils finiront par m'avoir un jour ! Mais je ne me laisserais pas faire ! Ca non ! »

Les pensées de Draco étaient des hurlements de rage silencieux. Ses yeux étaient d'un rouge flamboyants. Il était rentré dans une course folle, et avait bataillé pendant plusieurs minutes devant la serrure de la porte de l'immeuble. Jamais il n'avait eu aussi peur de sa vie. Sauf devant son père. Dans son appartement, il aurait tout brisé, lancé, fracassé, déchiré, s'il ne savait pas que cela lui aurait attiré d'autres ennuis. Trop de bruits… Un sort d'« Assurdiato » avait vaguement atteint son esprit, mais l'apparition d'Aurors n'aurait rien arrangé… Ce n'était pas un sort d'attaque, mais sait-on jamais…

Il se contentait donc de rester immobile, les poings si serrés que des gouttes de sang roulaient le long de ses doigts, les yeux flamboyants et écarquillés. Il fallait qu'il se calme, et sans faire de bruit. Un miracle qu'il ne réussissait à accomplir qu'à force d'habitude.

« Ont-ils fini par se rendre compte de mon existence ? Ont-ils décidé de m'avoir ? Est-ce que je ne deviendrais pas parano ? » Toute une suite de questions sans réponse germaient dans son esprit. Non, il devait se calmer. Ne plus y penser.

Lentement, par des gestes saccadés, il arriva à extirper un paquet de cigarettes et un briquet de la poche de son blouson miteux, et mit trois minutes avant de parvenir à l'allumer.

Au bout de trois cigarettes, il parvint enfin à assombrir ses yeux rouges de rage vers le noir de la peur. Puis, après une sixième, vers le gris acier de l'indifférence. « Ils ne m'auront jamais, je suis trop rapide, et ils sont trop cons », finit-il enfin par se dire.

D'un pas plus assuré, il se dirigea vers la cuisine et ouvrit son frigo. Vide. Il grimaça. Cela ne faisait rien, il n'avait pas faim de toute façon !

Finalement, il s'affala sur son fauteuil club en lambeaux, récupéré dans la rue et lavé cent fois, pour ouvrir son courrier de la journée. Un nouvel exercice envoyé par ses professeurs qu'il n'avait jamais vu. C'était un problème de chimie très complexe.

Draco avait des prédispositions évidentes en potion. Il s'était donc tout naturellement tourné vers des études de chimie, lorsqu'il avait compris qu'il ne pourrait plus faire d'études dans le monde de la sorcellerie. Alors une carrière… Utopique !

Sachant qu'il ne pourrait de toute façon pas dormir, il se mit au travail. Il était bon. D'une rare intelligence. Et des années de lacune, pendant lesquelles il avait appris tout ce qu'il y avait à savoir sur la magie noire et non les bases de chimie, étaient vite rattrapées. Il se souvint encore des premières lettres, blasés et désespérées de ses professeurs. Puis des suivantes, admiratives et franchement surprises. Et enfin, celles plus récentes, où ils l'appelaient « leur petit génie ». D'autres enseignants s'étaient incrustés, désireux d'intervenir dans la formation de celui qui pourrait devenir le prochain Grand Maître de la Chimie. Mais Draco s'en moquait. Il ne savait même pas ce qu'il voulait faire plus tard. Tant qu'il étudiait, il avait l'impression d'avoir peut-être un avenir. Mais il savait qu'il n'oserait jamais sortir de chez lui. Il voulait déménager, mais il fallait pour cela avoir un travail. Et donc sortir. Et cela, il n'en était pas question ! Il arrivait à se nourrir et payer son loyer à l'aide d'une bourse. Il avait passé le concours lorsqu'il avait épuisé toutes les ressources de son compte en banque, et qu'il s'était un peu renseigné sur le sujet. Pour lui, avoir un travail était exclu. Ne jamais sortir ! Ou le moins possible…

Le soleil filtrait à travers les fenêtres. Il n'avait pas de volets, pas de rideaux, et aucun moyen pour en avoir. Mais cela lui convenait : il n'avait pas besoin de réveil pour se lever de bonne heure, la lumière du matin gênant son sommeil.

Il s'étira longuement, avec plus de grâce qu'un félin, et inséra ses réponses dans la lettre prévue à cet effet. Il fallait encore sortir pour la poster… « Pourquoi le facteur, en déposant les lettres, ne pouvait-il pas prendre celle à envoyer également ? » Ces moldus n'avaient aucune logique. Il déposa donc l'enveloppe près des clefs, après tout, ce n'était pas pressé, et se dirigea vers la douche.

- « Encore une journée pourrie à ne rien faire » râla-t-il en se déshabillant.

Il avait pris l'habitude de parler à haute voix, mais le plus bas possible pour que ses voisins n'entendent rien. Il détestait sa voix, mais également le silence. Alors il alternait. C'était surtout son accent qu'il n'aimait pas. Le même que ses pères. Un ton noble, hautain. Depuis qu'il était seul, il essayait de parler autrement. Mais rien à faire, sa voix s'était formée de cette façon. Résultat : il était incapable de prononcer le moindre « r », pas même de les rouler. Ils étaient un simple souffle, un peu comme s'il les crachait. Il n'arrivait pas non plus à contracter les sons. Un « Parce-que », qu'il voulait « Paske », restait obstinément un « Pahseu-keu »… Ce n'était pourtant pas compliqué ! A la limite, il parvenait à prononcer « Pahskeu ». Mais il devait se forcer, sans jamais parvenir à le rendre naturel. Ses gênes et son éducation, il ne pouvait les supprimer… Et donc les oublier. Tout en lui criait le monde d'où il venait. Son physique, ses mouvements, son attitude, sa voix, son accent… Et ses putains de yeux.

Devant le miroir de la salle de bain qu'il n'avait pas encore brisé, son regard capta inconsciemment celui de son reflet. Son bleu violacé était presque noir, et le blanc de son œil commençait à devenir rouge. « Cet imbécile m'a bien défiguré ». Cette pensée le fit rire.

- « Pourquoi n'y ai-je pas songé plus tôt, ricana-t-il dans un murmure. Il suffit que je me démolis moi-même la face pour ne plus lui ressembler. »

Il réfléchit quelques instants avant de se dire qu'il n'en aurait pas le courage. Il avait déjà suffisamment mal comme ça. Et il était hors de question qu'il se fasse ce qu'il évitait à chaque fois qu'il croisait l'un de ces loubards.

Il devait sortir… Il avait faim, n'avait plus rien à manger, et devait poster cette satanée lettre. C'est donc avec une boule au ventre qu'il enfila son blouson, accrocha son écharpe autour du coup, et enfonça soigneusement son chapeau cloche sur son crâne. Il prit l'enveloppe, ses clefs, et s'éloigna le plus silencieusement possible.

Au milieu de l'escalier, il entendit une porte s'ouvrir brusquement, et il dévala les dernières marches à grande vitesse, miraculeusement sans glisser.

Il en avait profité pour racheter des cigarettes. Heureusement, le marchand de tabac lui offrait de temps en temps un paquet. Il n'aimait pas ça, il restait fier tout de même, mais la dépendance et la pauvreté lui faisait ravaler le peu de dignité qu'il lui restait.

En sortant, il se retrouva nez-à-nez avec l'homme qui l'avait poursuivit, la veille au soir. Ses yeux virèrent rapidement au noir profond, et un tremblement incontrôlable secoua son corps. L'homme le dévisageait, sans aucune expression apparente. Draco ne savait même pas s'il l'avait reconnu. Il voulait partir avant que ce ne soit le cas, mais l'homme lui barrait la sortie. Lentement, il inclina la tête sur le côté, continuant de le dévisager, toujours indifférent. Il avait des yeux verts étincelant, se tenait vouté, et semblait mort de l'intérieur. Draco pensa qu'il avait pris une sale cuite la veille. Il ne le reconnaîtrait pas. Il se calme alors, ses yeux retrouvant leur couleur grise. Mais alors qu'il s'apprêtait à faire un pas, l'homme parla.

- « T'es des yeux bizarres, » se contenta-t-il de dire.

Draco ne savait quoi répondre. Sans qu'il ne puisse faire quoi que ce soit, ses yeux redevinrent noirs. « Je me suis grillé tout seul, s'affola-t-il. Des iris qui changent de couleur, c'est très rares. Et s'il est sorcier, il saura immédiatement qui je suis. Et même s'il ne l'est pas, il trouva le cas tellement étrange qu'il me dénoncera je ne sais où. »

- « Ca recommence », continua l'homme.

« Je dois trouver une solution. S'enfuir. Mais où ? Il ne bouge pas d'un pouce. Et il n'y a pas de porte de derrière dans cette fichue boutique. »

Les yeux verts s'approchèrent, fixant inlassablement les pupilles noires.

- « Ca change plus ? » demanda-t-il.

Visiblement, il attendait une réponse, où une autre couleur. Draco ne savait plus quoi faire. Finalement, il prit son courage à deux mains.

- « Qu'est-ce que vous voulez ? s'exclama-t-il.

- Rien, répondit son vis-à-vis, sans aucune intonation dans la voix.

- Alors laissez-moi passer !

- T'as une voix bizarre. »

« Il ne manquait plus que ça ! » cria intérieurement Draco.

- « Je vous ai dis de me laisser passer ! persista-t-il, la voix de plus en plus tremblante.

- Un problème, Draco ? demanda enfin le marchand. »

Le vieil homme contourna son comptoir pour observer la scène. Il aimait bien Draco. Ce pauvre gosse devait vraiment peiner tous les jours pour arriver à survivre dans ce quartier, sans personne pour le protéger. Et Dieu sait qu'il devait en avoir besoin.

- « Monsieur, vous gênez la clientèle, tenta-t-il.

- Pardon », répondit-il.

Il attrapa la main de Draco, et le tira à l'extérieur. Là, il se tourna à nouveau vers lui, et continua à le dévisager. Le jeune Malfoy ne pouvait se soustraire à la poigne forte qui le retenait. Il tirait de toutes ses forces sans ne parvenir à rien.

- « Mais enfin, qu'est-ce que vous me voulez ? demanda-t-il d'une voix chargée de peur.

- Rien.

- Alors lâchez-moi !

- Non. »

C'était sans fin… Finalement, Draco ferma les yeux et tenta de retrouver son calme. Il respira longuement, songeant qu'il aurait bien allumé une cigarette pour l'aider. Mais sa main était prisonnière, et le paquet dans une pochette plastique. Trop difficile à attraper…

En rouvrant les yeux, ils étaient de nouveau gris.

- « Ah ! Encore !

- Oui, j'ai les yeux qui changent de couleur, et alors ? s'emporta Draco alors que ses iris commençaient à rougir lentement.

- Gris, noir, maintenant rose… Non, rouge…

- Oui rouge ! Parce que vous m'énervez, monsieur ! Vous dites ne rien vouloir, mais vous me retenez ! Il y a de quoi être en colère ! »

Doucement, une petite étincelle verte s'alluma. Un léger sourire étira ses lèvres gercées, faisant craquer leur peau où apparut une perle rouge.

- « Oh ! fit Draco. Vous saignez ! Vous devriez vous hydrater. »

Il avait dit ça comme ça. Mais cela sembla plaire à l'homme qui souriait de plus en plus, se blessant encore.

Voyant qu'il ne bougeait pas, et comme il n'y avait rien d'autre à faire, Draco se tourna vers le marchand de tabac resté devant la porte, au cas où.

- « Vous n'auriez pas, par hasard, un stique à lèvres ? »