L'année où Alecto était entrée à Poudlard, la répartition chez les Serpentard s'était révélée étrangement irrégulière : trois filles seulement pour sept garçons. De ce déséquilibre était né le problème de la répartition des filles dans les deux dortoirs qui leur étaient attribués, mais heureusement, la question s'était résolue très rapidement : Alecto Carrow et Artemisia Selwyn avaient décidé de partager l'une des chambres tandis que Ciara Rookwood, qui a onze déjà savait se faire des ennemis, occupait la seconde.

Alecto avait toujours vue Artemisia comme une fille épargnée par la vie, à l'innocence et à la bonté préservées. Le contraire d'Alecto, en somme, et sans doute, d'ailleurs, était-ce la raison pour laquelle elles s'entendaient si bien. Avec l'ovale rond de son visage, le bleu pâle de ses yeux bordés de longs cils, les taches de son qui constellaient son nez et son éternelle queue-de-cheval vénitienne, Artemisia semblait avoir encore un pied dans l'enfance, ce qui contrastait de manière un peu étrange avec son air distingué, ses manières d'aristocrate et ses longs doigts osseux - des doigts de pianiste. Elle se comportait bien en toute circonstance. Alecto doutait avoir jamais entendu une grossièreté franchir la barrière de ses lèvres, et affichait un air de douce mélancolie et de profonde gentillesse. Elle ne se montrait jamais hautaine, elle ne critiquait jamais qui que ce soit, n'était jamais perfide ou mesquine, qualités pourtant inhérentes à sa maison. Alecto songeait parfois, sans jamais le lui dire toutefois, qu'elle aurait pu avoir sa place à Poufsouffle. Mais la plupart du temps, elle était prise de l'envie irrépressible, bien qu'idiote, de lui ressembler en tout point. Car la vie semblait si facile pour Artemisia : elle était respectée de tous sans jamais recourir au moindre coup-bas ni à la moindre menace, et son existence paraissait être à son image : sereine, paisible et bien organisée. Opposée en tout point à celle que menait Alecto.

Longtemps, elles avaient partagé une amitié un peu superficielle. Elles étaient cordiales et souriantes, échangeaient ensemble le soir quelques banalités sur les cours et la vie au château avant de sombrer dans le sommeil, mais rien de plus. Après tout, Alecto avait encore Amycus, et Artemisia, malgré sa bonne entente avec tous les élèves de leur maison, était une solitaire. C'était avec l'éloignement d'Amycus qu'Alecto s'était rapprochée de sa camarade de chambre car, bien sûr, Alecto, au contraire, supportait mal son isolement. Ayant eu un double d'elle-même toute sa vie, elle avait besoin de quelqu'un avec qui partager ses pensées, et Artemisia avait accepté de devenir cette personne, peu rancunière d'avoir été plus ou moins ignorée toutes ces années.

« Je peux savoir ce qu'il se passe encore entre toi et Ciara ? J'ai vu son regard pendant le diner. Je crois que si vous n'aviez pas été si éloignée, elle t'aurait jetée son assiette à la figure. »

Alecto, occupée à ranger le contenu de sa valise dans la commode, leva la tête et regarda Artemisia. Elle était assise sur son lit, les jambes croisées. Ses bagages n'étaient pas en vue, et ses flacons de lotion hydratante, ses vernis à ongles et ses livres étaient parfaitement ordonnés sur sa table de chevet, de la manière exacte où ils étaient placés avant les vacances. Alecto fronça les sourcils :

« Tes affaires sont déjà rangées ? Tu es revenue plus tôt au château ? »

Artemisia hocha brièvement la tête.

« Je suis rentrée jeudi. »

Comme elle ne donnait pas plus de détails, Alecto renonça à lui poser la moindre question.

« Donc, reprit Artemisia, qu'est ce qui s'est passé avec Ciara ?

— Oh, tu sais, le cirque habituel… » répondit l'intéressée avec un geste évasif de la main.

Elle suspendit une robe de soie dans l'armoire avec un soin tout particulier et plia sa chemise de nuit en flanelle sous son oreiller.

« C'est-à-dire ? poursuivit Artemisia.

— Pour être honnête, je crois elle n'a pas trop apprécié que je lui vole Yaxley à la soirée que Narcissa a organisé pour sa Marque.

— Oh, elle est avec lui, maintenant ? » s'informa Artemisia d'un ton égal.

Alecto haussa les épaules, à la fois indécise et indifférente.

« Je sais pas. Peut-être. Du moins, elle aimerait bien.

— Et lui, qu'est-ce qu'il en dit ? »

Cette fois-ci, Alecto se tourna vers la jeune femme pour lui adresser un sourire entendu.

« Si tu veux mon avis, il ne pensait pas beaucoup à elle quand je dansais avec lui. »

Artemisia n'eut pas la réaction escomptée et elle se contenta d'hocher la tête d'un air prudent. C'était parfois ce qu'Alecto lui reprochait : elle se désintéressait un peu trop des commérages à son goût.

« Bref, reprit Alecto, un peu déçue, en fourrant un cardigan pieds-de-poule au fond du tiroir, tes vacances, c'était comment ? »

Artemisia joua un instant avec le bracelet en diamant qui pendait à son poignet d'un air un peu absent.

« Oh, très bien. J'ai eu un collier de perles pour Noël et Père et Mère sont partis en Tasmanie la deuxième semaine. C'est pour ça que je suis rentrée plus tôt. »

Cette fois, ce fût au tour d'Alecto d'hocher la tête sans rien dire. Elle avait l'étrange impression que, pour la première fois de sa vie, Artemisia lui cachait une partie de la vérité.

x

Lorsque les élèves de septième année firent leur entrée dans les cachots pour assister à leur tout dernier cours de la journée du lundi, il régnait une atmosphère étouffante. Le professeur Slughorn, les joues couperosées, la lèvre supérieure luisante de sueur, était assis derrière son bureau, l'air las.

« Navré pour la température dans ce cachot, s'excusa-t-il tandis que les élèves entraient dans la salle. Les quatrième année ont travaillé sur une potion de Vieillissement juste avant votre arrivée et si vous avez encore quelques souvenirs de ce que je vous ai appris malgré vos vacances, vous savez que cette potion produit des vapeurs brûlantes. »

Les septième année filèrent s'asseoir à leur place en se plaignant.

Les cours de Slughorn étaient ceux qu'Alecto appréciaient le plus. Non pas qu'elle fût particulièrement brillante dans la matière qu'il enseignait, non, en réalité, c'était loin d'être le cas, mais elle se savait être l'une de ses élèves favorites, et cela suffisait pour justifier son intérêt pour les potions.

Elle s'assit dans le fond, à la place qu'elle avait toujours occupée, mais seule. Amycus occupait autrefois la place à côté d'elle, mais ce temps était révolu. Évitant soigneusement de laisser son regard s'attarder sur le tabouret laissé libre à sa gauche, elle se débarrassa de son pull et se retrouva en caraco doré, à s'éventer avec son manuel de potion pour feindre un peu d'air frais.

Ciara Rookwood était assise juste devant elle, à côté de William Lindberg, un sang-mêlé discret de leur année dont la seule fantaisie était une chevelure d'un roux flamboyant. C'était aussi, avec Rosier, le meilleur élève en potion de cette classe. La raison pour laquelle Ciara avait pris place à côté de lui se révélait donc être évidente.

La première partie du cours, Alecto la passa à soigneusement étudier sa rivale, au détriment de son Élixir Éternel qui n'avançait pas. Et ce qu'elle vit se révéla intéressant. Bien plus, en tout cas, que l'interminable logorrhée de Slughorn. Car c'était comme avoir accès à tous les petits secrets, tous les pièges, tous les artifices et toutes les techniques de séduction de Ciara. Elle s'était toujours demandé comment cette dernière en venait à ensorceler tous les hommes de son entourage pour en faire une armée de petits soldats au garde-à-vous. Car, elle était belle, d'accord, difficile de ne pas lui concéder ce point mais, bon dieu, pensait Alecto à chaque fois, dès l'instant où elle ouvre la bouche, j'ai envie de la pousser par la fenêtre de la tour d'astronomie. Je ne peux quand même pas être la seule dans ce cas. À observer pourtant l'indéniable attraction qu'exerçait Ciara sur William Lindberg, Alecto venait à douter de son jugement. Et elle avait raison. Car dans l'art de la séduction, Ciara Rookwood était passée maître, et depuis longtemps. Elle n'était pas seulement belle et attirante. Elle était magnétique. Caressante et subtilement tactile. Charmeuse, mutine et légère. Un rire de gorge, la tête renversée en arrière. Une oeillade pleine de sous-entendus. Un parfum capiteux. Un sourire dévastateur sur ses lèvres vermillon. Une main papillonnant, naturellement, se posant sur le bras de ce pauvre Lindberg et ça y est, c'en était finit de lui. Il était pris dans ses filets, piégé dans l'antre de l'infâme séductrice, désormais consentant pour réaliser le moindre de ses désirs. Ciara était une professionnelle.

« Qu'attendez-vous, Miss Carrow ? Vos camarades en sont déjà à la moitié de la préparation ! » s'exclama Slughorn en passant devant sa table, la réprimandant avec indulgence, comme il le faisait toujours.

Entendant dans son dos le nom maudit, Ciara Rookwood se retourna, affolant par ce geste la cascade de ses boucles brunes. Elle attendit que Slughorn se fut éloigné de quelques pas pour persifler :

« Alors tu es là depuis le début, toi, cracha-t-elle en enfermant tout ce mépris dans ce dernier mot.

— En effet, confirma Alecto, et j'ai assisté à ton… spectacle, ajouta-t-elle avec un petit geste de la main qui englobait Ciara et William, bien que ce dernier, penché sur son chaudron bouillonnant, n'assista pas à l'échange. Bravo, d'ailleurs. Je dois reconnaître que tu es très douée dans l'art de la manipulation. Mais à vrai dire, ça n'a rien d'étonnant venant de toi. »

Les lèvres rouge vif de Ciara se tordirent en un rictus méprisant.

« Et c'est toi qui oses me dire ça ? ricana-t-elle. Mais, ma chérie, je ne sais pas laquelle de nous deux est la plus manipulatrice. Celle qui veut simplement assurer sa moyenne en potion, ou celle qui prend son pied en détruisant des couples ? interrogea-t-elle dans un souffle.

— En détruisant des couples ? répéta Alecto d'une voix moqueuse. Mais laisse-moi rire. Toi et Yaxley, un couple ? Si tu n'as pas compris que tu n'es que son second choix, alors tu es encore plus idiote que je le croyais. »

Ciara plissa les yeux.

« Je ne suis le second choix de personne. Simplement j'ai un peu trop de classe pour perdre mon temps à repousser les petites traînées dans ton genre quand elles viennent agiter leurs miches inexistantes sous le nez de mon mec.

— Ciara, l'interrompit soudain William en leva le nez de son chaudron et en réalisant qu'il se trouvait au milieu d'un terrain miné. Tu peux me passer la boîte de cervelets s'il te pl…. »

Ciara lui fourra la boîte dans la main d'un geste si brutal que le couvercle s'ouvrit et que des morceaux gluants s'éparpillèrent sur la paillasse et au sol. William s'empressa de les ramasser tandis que Ciara demeurait concentrée sur Alecto.

« Tu vois, reprit-elle, on sait tous que tu n'es pas dans une période facile, avec Amycus qui t'a lâchée et le Maître qui se fout complètement de ton existence. Donc, l'autre jour, à ma soirée, je n'ai pas voulu en rajouter en faisant un scandale. Je me suis dit, laisse Ciara, laisse cette pauvre fille s'amuser un peu, elle n'a pas d'autres distractions. Personne ne veut d'elle, pas même son propre frère. Et d'ailleurs, je le comprends. Moi aussi, j'aurai honte à sa place, d'avoir une soeur qui ne sait rien faire d'autre à part essayer de se faire baiser à droite… »

Et pour Alecto, ce fût trop. Comme dans une scène au ralenti, elle se baissa et ramassa le cervelet visqueux qui dans sa chute avait atterri à ses pieds. Elle avait de la chance, il était particulièrement gros. Puis elle se redressa, et visa. Elle était suffisamment proche pour ne pas rater sa cible, et comme prévu, avant que Ciara ne puisse achever sa phrase, le cervelet s'écrasa au beau milieu de son visage, sous le regard horrifié de William Lindberg. Il explosa en plusieurs morceaux gluants qui glissèrent dans les cheveux de la victime. Cette dernière laissa échapper un petit cri perçant et une grossière insulte, attirant par la même occasion toute l'attention du cachot. Un morceau parvint même à atteindre la bouche de Ciara -Alecto avait une bonne étoile, elle en était à présent convaincue- et cette dernière, au summum du dégoût, s'empressa de le recracher avec une totale absence d'élégance. Puis, après ce qui parût être une éternité, Ciara se saisit du pull en cachemire blanc qu'Alecto avait posé à côté d'elle, et elle s'essuya le visage en prenant grand soin à laisser une magnifique tache de rouge à lèvres. Alecto ne cilla même pas. C'est ce qu'on pouvait appeler un juste retour de médaille, et sa vengeance, délicieuse, méritait bien que l'on sacrifiât un pull.

« Miss Carrow ! Miss Rookwood ! s'écria Slughorn d'une voix haut-perchée en se matérialisant devant elles, l'air ébahi et profondément choqué. De toute ma carrière, je n'ai jamais vu un tel comportement !

— Mais c'est elle ! Elle m'a agressée ! Elle vient de me jeter un cervelet au visage ! » se justifia Ciara en pointant un index accusateur sur Alecto.

Cette dernière s'efforça d'adopter sa moue la plus innocente, tout en sachant que c'était inutile. Il y avait bien trop de témoins.

« J'ai tout vu, monsieur, elle dit la vérité. Alecto lui a jeté ce truc à la figure sans aucune raison » lâcha William Lindberg.

Sale petit avorton, tu ne perds rien pour attendre, maugréa intérieurement Alecto.

« Vraiment ? Miss Carrow, quelle est votre version des faits ? demanda Slughorn. Je ne peux pas croire que l'une de mes élèves ne s'abaisse à commettre un tel geste…

— Elle m'avait provoquée, professeur, répondit Alecto pour toute explication.

— Espèce de… commença Ciara, la colère déformant les traits de son visage d'ordinaire si délicat.

— Miss Rookwood, allons, calmez-vous, s'il vous plaît, ordonna Slughorn en lui jetant une oeillade sévère. Puis il se tourna vers Alecto :elle vous a provoquée et donc, vous avez choisi de régler cela en lui lançant au visage un… »

Il avisa la boîte de cervelet, et déglutit avec une mimique dégoûtée.

« Un cervelet. Vous lui avez jeté un cervelet. C'est ça ?

— C'est ça » confirma Alecto.

Le professeur Slughorn secoua négativement la tête dans un soupir, comme pour dire c'en est trop pour moi, je démissionne, et Alecto se sentit légèrement honteuse. Elle n'avait aucune envie de perdre son estime. Elle leva les yeux, parcourut la classe d'un regard circulaire, et s'arrêta sur le visage d'Evan Rosier, à l'autre bout de la classe. Il contemplait la scène avec intérêt et semblait même… amusé. Oui, c'était bien un sourire au coin de ses lèvres. Elle se rappela soudain la conversation qu'ils avaient eu quelques jours auparavant, sur la terrasse des Malefoy. La voix de Slughorn lui rappela où elle était et ce qui venait de se passer, et elle détourna le regard.

« Eh bien, reprit ce dernier, l'air incertain. Je pense que le mieux serait de régler cela avec des excuses.

— Des excuses ? » s'exclamèrent Ciara et Alecto d'une même voix.

Elle échangèrent un coup d'oeil furtif mais emprunt de haine, celui d'Alecto signifiant très clairement : plutôt crever que de présenter des excuses à cette garce.

« Elle vient de me jeter un morceau de cerveau dégueulasse au visage et vous vous contentez de lui demander des excuses ? S'énerva Ciara. Mais on nage en plein délire !

— Miss Rookwood, ce n'est pas à vous de juger la façon dont je choisis de… répliqua Slughorn, le visage empourpré.

— Puisque vous vous contentez d'excuses, je vais faire justice moi-même » le coupa la jeune femme avec insolence.

Ce qui suivit, Alecto l'anticipa avec un train de retard. Ciara se saisit d'une pleine poignée de cervelets, ceux que William Lindberg avait ramassé lorsqu'ils étaient tombés par terre, et, sous le hoquet scandalisé de ce dernier, elle amorça le geste de les jeter à la figure d'Alecto.

« Miss Rookwood ! » tonna Slughorn en s'écartant vivement.

Trop tard. Alecto tenta de se protéger le visage, mais reçut tout de même une pluie gluante de cervelets sur la tête.

« T'es complètement folle ! »

Elle attrapa son pull blanc, celui avec lequel Ciara s'était essuyé. Foutu pour foutu, autant qu'il serve à quelque chose, et elle tapota sa joue droite touchée avec une grimace.

« Je n'ai jamais vu un tel comportement de toute ma carrière ! beugla Slughorn, sidéré par la situation.

— Je peux m'excuser, professeur, si vous y tenez » proposa Ciara, avec son air d'impertinente.

Alecto devina qu'elle était allé trop loin.

« Vous allez vous rendre dans mon bureau, toutes les deux. Et tout de suite, décréta Slughorn sur un ton sans appel. Quand à vous, ajouta-t-il à l'intention du reste de la classe, le cours est terminé. Videz vos chaudrons et sortez. Nous reprendrons la prochaine fois. »

Son expression déçue serra le coeur d'Alecto. Elle aurait aimé lui dire qu'elle était désolée, qu'elle aurait préféré de pas se comporter ainsi pendant l'un de ses cours, mais que Rookwood était vraiment une garce et l'occasion trop belle. Au lieu de ça, elle ne dit rien. En silence, et avec une pointe de regret, elle se leva de son tabouret, rassembla ses affaires, et sur les talons de Ciara, prit la direction du bureau.

x

« Une semaine de retenue ? » demanda Artemisia.

Alecto confirma d'un simple hochement de tête, les yeux toujours fermés. Elle avait ramené un fauteuil tout près de la cheminée et profitait de la chaleur de la pièce en somnolant.

« Tu peux t'estimer heureuse. Si t'avais fait une chose pareille pendant le cours de McGonagall, je n'ose pas imaginer ce qui te serait arrivé.

— Oh, elle m'aurait assassinée. Purement et simplement. Elle m'aurait découpée en petits morceaux, et donnée à manger au Calmar géant.

— Probable, admit Artemisia en riant. Et Ciara, elle a écopé de la même punition ?

— Sans doute. J'en sais rien. Il nous a engueulées séparément.

— Sage décision. »

La salle commune était calme, car presque tous les élèves de la maison étaient dans la Grande Salle pour le dîner, à cette heure-ci. Artemisia, ayant eu vent de l'incident du cours de potion, avait demandé aux elfes de maison de leur apporter un plateau-repas ici. Elle se doutait qu'Alecto n'aurait guère envie de s'asseoir à la même table que Ciara.

« Tu devrais venir à côté de moi, proposa Alecto en tapotant le fauteuil dans lequel elle était assise. Tu auras le temps de finir tes exercices de runes demain. Franchement, on vient à peine de reprendre les cours et tu te tortures déjà avec les devoirs.

— On vient à peine de reprendre les cours, et tu cumules déjà une semaine de retenue » déclara Artemisia sur le même ton, un petit air malicieux sur le visage.

Alecto poussa un long soupir. Ce fut à cet instant que la porte de la salle commune s'ouvrit sur Ulysse Avery et Terrence Nott.

« Merci pour le cours de potion, Carrow, lança le premier, moqueur, en la voyant. C'était sympa de te donner autant de mal pour nous permettre de finir plus tôt.

— Tout le plaisir est pour moi, Avery. »

Derrière eux, se tenait Amycus, qu'Alecto n'avait pas vu au premier coup d'oeil. Il affichait un air sombre, renfermé, et ne s'installa pas avec ses amis, préférant monter directement à son dortoir. Alecto se redressa de son fauteuil.

« Qu'est-ce que tu fais ? demanda Artemisia, surprise, en levant le nez de sa copie de runes.

— Je dois lui parler.

— Heu… T'es sûre ? Je ne crois pas que ce soit le bon… »

Mais Alecto ne l'entendit pas, et s'élança sans attendre dans les escaliers.

C'est certain, elle aurait mieux fait de l'écouter.

x

Dès les prémices de l'enfance, Amycus s'était toujours montré très ordonné. Méticuleux à l'extrême. Presque psychorigide. Et en observant la partie du dortoir qui était dévolue à son frère, Alecto se retrouva envahie par une bouffée de souvenirs. Amycus, tout petit, rangeant les jouets après qu'Alecto les eut laissé traîner. La chambre qu'il occupait au Manoir Carrow, tellement impeccable qu'elle semblait ne pas être habitée. Ses trophées sportifs, alignés au millimètre près, sur une étagère. Cette manie qu'il avait de repasser après les elfes de maison pour remettre chaque chose à sa place. Peut-être était-ce pour ça, qu'il la rejetait. À cause du bazar immense qu'elle avait dans la tête. À cause du désordre qu'elle semait sur son passage. Dans sa propre vie, dans celle de son frère, et dans celle de tous les autres. Peut-être que l'explication était là. Tandis qu'elle observait le lit de son frère fait au carré, sa table de nuit où rien ne traînait, ses chaussures bien cirées formant une ligne droite sous la fenêtre, Alecto laissa les souvenirs l'étouffer. Elle avait envie de pleurer.

« Qu'est-ce que tu veux ? »

Elle reprit ses esprits, réalisa qu'elle se trouvait toujours dans l'entrebâillement de la porte du dortoir des garçons de septième année. Amycus se tenait près du lit de Terrence Nott, où s'entassait un monticule de linge sale. Il la regardait, d'un regard étrange. Un regard qu'il n'avait jamais posé sur elle. Car ce n'était ni un regard dur, ni un regard mauvais, ni un regard glacé. Non. C'était un regard d'une suprême indifférence. Un regard débordant d'ennui, de las mépris. Un regard qui illustrait si bien le fossé qui s'était creusé entre eux. Et cette distance métaphorique effraya tant Alecto qu'elle demeura où elle était, sans bouger d'un cheveu, laissant plusieurs mètres entre elle et son frère.

« Alecto ? Tu veux quoi ? » insista Amycus, puisqu'elle ne répondait pas.

Elle ouvrit la bouche. Mais pour répondre quoi ? Toute parole lui semblait si inutile, perdue dans l'océan de son désintérêt.

« Rien, je… »

Elle se racla inutilement la gorge. Ses yeux la brûlait de toutes les larmes qu'elle retenait.

« Je voulais savoir si ça allait. On a pas trop eu l'occasion de se parler depuis… »

Depuis deux ans, aurait-elle voulu dire.

« Depuis la reprise des cours » dit-elle à la place.

Il garda le silence un instant. Assez longtemps pour faire sentir à Alecto qu'il lui accordait une immense faveur en acceptant de lui répondre.

« Ça va très bien. Merci de t'en inquiéter. »

Et il ne lui retourna pas la question, continuant de la dévisager avec cette lueur dans les yeux qui donnait à Alecto l'envie de s'enfuir et de ne plus jamais revenir. L'envie de disparaître. L'envie de mourir.

« Tu voulais savoir autre chose ? »

Et ce ton poli. Si cordial. Comme s'il s'adressait à une étrangère.

« Non, je… »

Sa pitoyable phrase demeura en suspend, indéfiniment.

« Si t'as terminé, j'aimerai bien aller prendre une douche. »

Elle hocha la tête, mais oublia de partir. Parce que son esprit était déjà loin. Parti se réfugier dans des souvenirs heureux et lointains.

« Alecto ? Tu peux t'en aller, s'il te plait ? Je vais me déshabiller, là.

— Oh… oh, bien sûr ! désolée ! »

Le regard fuyant, elle tourna les talons et sortit du dortoir. Il était si loin, le temps où Amycus rangeait ses jouets. Il était si loin, le temps où tout allait bien.


Merci beaucoup Camillebibi pour ta review, j'espère que cette suite te plaît autant que le début !

Et merci jane9699, les reviews sont toujours trèèèès appréciées !