De sang, de larmes et d'encre

Encore une fois, un chapitre qui se fait attendre. Bon, vu le nombre somme toute restreint de personnes qui attendent, ce n'est pas dramatique, mais ça m'énerve quand même. Un grand merci à Nadramon, à Fullmetal Kunoichi ainsi qu'à tous ceux qui continuent de lire De sang, de larmes et d'encre ! Je répète les noms anglais des personnages, évoqués ou non, qui me passent par la tête et qui vous serons éventuellement utiles :

Benjamin Hunter : Miles Edgeworth

Dick Tektiv : Dick Gumshoe

Damien Gant : Damon Gant

Victor Boulay : Winston Payne

Bill Ballaud : Mike Meekins

Angélique Starr : Angel Starr

Deux est un bon chiffre, trois aussi. Vous devriez comprendre rapidement pourquoi cette fanfiction est classée « surnaturelle ». Sur ce, bon chapitre et Joyeux Noël !


Chapitre 2 : Car les morts voyagent vite

Mardi 21 mars, 2017, 15h 02

Phoenix Wright n'était peut-être pas l'individu le plus brillant du XXIème siècle, ni forcément le plus perspicace. N'empêche, ce n'était pas un attardé fini, il y avait longtemps qu'il avait abandonné la doctrine de « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ». Il s'était souvent dit qu'un grand nombre d'injustices mériteraient bien d'être corrigées en ce bas monde, qu'elles l'auraient déjà été si ça n'avait tenu qu'à lui.

En fait, il y en avait pas mal, de ces trucs à corriger : ça pouvait aller de la Princesse Rose aux criminels en passant par les horaires du métro. Ces derniers jours, il avait fait figurer en tête de liste la loi sur la durée des procès, les lettres de démission, les imbéciles qui en écrivaient, et bien sûr la flagrante intolérance qui sévissait contre les cheveux hérissés au sein de l'opinion publique.

Maintenant qu'il avait déplié le journal et jeté un coup d'œil à la une, il pouvait en citer un cinquième :

Sur les photos d'identité, les gens devraient faire la gueule.

En première page souriaient avec insouciance une adolescente et une jeune femme. Leurs têtes légèrement inclinées, la jeune fille réprimant le fou rire, elles semblaient partager un innocent secret. L'adulte, surtout, brillait par son beau visage serein, encadré de longs cheveux lisses et noirs.

Le titre disait « La bête sauvage débusquée ? »

Phoenix grimaça mais se força à lire l'article. La bête sauvage, il en avait entendu parler : le cadavre d'une collégienne retrouvé en lambeaux dans une rue désaffectée, au cours d'une ronde nocturne. Les journaux chiffraient le nombre de plaies à quatorze, toutes si larges qu'elles n'avaient pu être ouvertes que par un sabre, ou un couteau de boucherie. C'était de là que venait ce nom, bête sauvage, de la violence insensée du meurtre. Du point de vue de l'avocat, c'était un surnom non seulement facile, mais d'un goût franchement douteux. L'affaire aussi était malsaine, une gamine massacrée juste au moment où la réputation de la police était au plus bas, ça faisait caricature. La presse se frottait les mains, Phoenix trouvait tout ça assez répugnant. Aussi avait-il sagement décidé de laisser la boucherie tranquille et de s'occuper de ses propres affaires.

Il fallait croire qu'il manquait encore de fermeté.

Le jeune homme se calla contre le dossier de son siège et regarda la forêt de gratte-ciels grisâtres qui commençait à défiler. Ca pouvait paraître original, mais il aimait bien le métro. Avec ses mouvements réguliers, le bruit sourd et répétitif des rails, c'était plus reposant que le bus. Ce qu'il n'aimait pas, c'était courir après son wagon, ou attendre une demi-heure sur le quai sous prétexte qu'il s'était trompé d'horaire…Comme aujourd'hui, mais ça lui avait laissé le temps d'acheter le journal.

Il se remit à lire. L'accusée s'appelait Nemuri Honda, aurait bientôt vingt ans, et était une étudiante talentueuse dans une université de chirurgie, où elle fréquentait un groupe de recherche travaillant sur les prothèses bioniques. Mais tout ça, il le savait déjà, parce que la jeune femme elle-même l'avait précisé lors de son appel, une ou deux heures plus tôt, avant de solliciter son aide. On ne l'avait arrêtée qu'à l'aube, elle n'avait pas d'avocat.

Phoenix ne savait pas ce qui l'avait poussé à rencontrer cette femme en particulier. Peut-être avait-ce été la pointe de détresse qu'il avait cru percevoir, dans sa voix un peu grave qui s'efforçait de ne pas trembler, et dans ses tournures de phrases dont la politesse lui avait semblé excessive. L'amincissement progressif de son compte en banque pouvait aussi être pris en considération, depuis près d'un mois qu'il n'avait accepté aucune affaire.

En fait, il ne savait pas non plus pourquoi il refusait toutes ces affaires avec un tel entêtement. Ce n'était pas qu'il détestait travailler, ni que tous les clients qui s'étaient présentés lui aient paru spécialement louches. Peut-être manquait-il simplement de motivation, d'une associée survoltée pour le traîner jusqu'au centre de détention sitôt qu'une star de télévision était accusée du meurtre d'une autre star de télévision, allez savoir…Quoi qu'il en fût, il avait décidé de jeter un œil à cette fameuse affaire « bête sauvage ».

Après tout, raisonna-t-il, c'était sans doute dans les intrigues les plus bizarres qu'il se débrouillait le mieux.

Phoenix bailla et décida qu'il avait le temps de dormir avant d'atteindre son arrêt, et qu'il avait encore le loisir de ne s'inquiéter de rien pour quelques minutes. Assez curieusement, il était de bonne humeur. Il n'y avait vraiment aucune raison à cela, sauf peut-être le métro, c'était injustifié, nonchalant, un peu comme ces chats qui dormaient toute la journée avec sur les lèvres un sourire de monarque, contents, et qui se moquaient bien de savoir pourquoi. C'était dommage de ne pas pouvoir ronronner. Il ne comprenait pas pourquoi les gens ne ronronnaient pas : ce serait tout de même plutôt marrant, et puis les chats avaient l'air d'y prendre plaisir. Vraiment, il ne comprenait pas. Quand ils étaient de méchante humeur, les gens se mettaient immédiatement à faire le dos rond, parfois à cracher, il arrivait même qu'on leur donne des coups de pied s'ils le faisaient trop souvent, mais ils ne ronronnaient jamais.

Il décida que ce n'était pas juste, ça non plus. Les gens devraient ronronner.


Miles Edgeworth disséquait le dossier de l'affaire « bête sauvage » depuis près de deux heures, son contenu était non seulement sordide mais dangereusement vague, et il venait de se rendre compte qu'il en manquait au moins la moitié.

On comprendra que la capacité de ronronner ne figurait pas parmi ses priorités du jour.

La photo d'identité de la victime accompagnant le rapport d'autopsie ne l'aidait pas non plus. Il y avait déjà plusieurs années que le procureur traitait des affaires de meurtre, c'était ce qu'il traitait le mieux et ce qu'on lui confiait le plus fréquemment, mais il n'avait jamais su s'habituer à l'ironie malsaine de réfléchir aux preuves, aux coupables et aux mobiles, avec sous les yeux le sourire rayonnant de l'assassiné.

Ce n'était pas le moment de se laisser aller à ce genre de réflexions, cependant. Il secoua la tête et récapitula :

La victime avait été tuée entre dix-neuf et vingt-deux heures dans la nuit de dimanche à lundi, dans une rue inusitée à l'écart du centre-ville. L'arme du crime demeurait introuvable, mais on supposait une lame d'environ vingt centimètres. Les blessures étaient toutes de larges entailles latérales, et s'organisaient ainsi :

L'un des coups avait tranché le larynx de biais et raclé les côtes. Selon le médecin légiste, la victime était morte à sa première blessure, celle-là probablement, ses cris étouffés par le sang qui avait imprégné sa gorge. On ne comprenait pas pourquoi le coupable ne s'était pas arrêté là : un second coup avait déchiré son épaule, un troisième avait manqué de la décapiter, les onze autres, plus ou moins profonds, s'étaient acharnés sur les membres.

Le lendemain soir, un homme avait contacté la police afin de décrire le meurtre et le coupable. A l'aube, une femme avait été arrêtée dans sa propre maison, affaiblie et en état de choc. Les chaussures et le bas du manteau qu'on avait retrouvés traînant sur le seuil étaient souillés du sang de la victime. D'après les enquêteurs, l'accusée n'avait opposé aucune résistance, et avait manqué de s'évanouir à la vue des vêtements teints d'écarlate. Elle correspondait à la description du témoin. Celui-ci devait arriver d'un moment à l'autre pour lui faire entendre sa version des faits.

Miles se massa les tempes. L'affaire ne semblait pas désespérée, et pourtant il comptait déjà deux failles : l'arme du crime, qui ne pouvait qu'être immense mais qui demeurait introuvable, et aussi, surtout, le mobile. Lors de précédentes affaires, il lui était arrivé d'obtenir son verdict sans avoir à déterminer de motif, en démontrant par A plus B que l'accusé était le seul à avoir pu matériellement commettre le meurtre. A présent, il s'en rendait compte, une telle stratégie ne fonctionnerait pas. Personne ne pourrait imaginer qu'une mise à mort d'une telle sauvagerie ait été totalement gratuite, pas même le juge, qui avait pourtant l'imagination fertile. A tous, il leur faudrait une raison satisfaisante. On voudrait du drame pour justifier le drame. Du spectacle. Il réprima une grimace.

C'aurait été un mensonge de prétendre qu'il se sentait honoré ou ravi d'avoir à s'occuper de cette affaire. Peut-être même aurait-il été tenté de refuser si un tel comportement avait été dans sa politique, mais il n'en était évidemment pas question. D'abord parce qu'il y avait un meurtrier de plus dans Tokyo, et que ce meurtrier devait être incarcéré, de préférence par sa plaidoirie. Ensuite parce qu'il savait sur qui tomberait ce procès s'il se dérobait : Lana Skye. On ne l'avait écartée de « bête sauvage » qu'en raison de la surcharge de travail qu'elle gérait déjà, et peut-être par humanité. Les autres procureurs savaient qu'elle devenait d'une pâleur cadavérique chaque fois que le massacre était évoqué, et que chaque fois elle se faisait violence pour ne pas appeler immédiatement sa petite sœur, âgée de quinze ans comme l'assassinée, qui lui ressemblait même un peu, avec ses cheveux châtains lisses et son sourire trop large.

On frappa trois coups. Miles s'arracha à sa rêverie et invita le témoin à entrer.

L'homme qui se présenta était encore relativement jeune, bien que de près de dix ans l'aîné du procureur. Il était assez corpulent, ou alors le costume neuf et raide qu'il portait sans grâce élargissait sa silhouette. Ses cheveux noirs collaient au sommet de son crâne, ses yeux étaient un peu tombants, mais il ne semblait pas dépourvu d'intelligence. Son regard interloqué parcourait la salle uniformément magenta, et d'un geste nerveux il resserrait continuellement sa cravate.

-Procureur Miles Edgeworth, je présume ?

Il salua gauchement, mais sa voix était ferme.

-Mon nom est Satsushi Saké, libraire. J'ai appelé la police hier soir pour témoigner dans l'affaire « bête sauvage », puisque tout le monde semble la nommer ainsi. Les policiers viennent de finir leur interrogatoire, je devais m'adresser à un certain Edgeworth pour préparer ma déposition…Je vous demanderais de m'ôter d'un doute : vous êtes le procureur chargé de cette affaire, exact ?

Ce devait être son âge, songea-t-il avec un léger sourire ironique.

-C'est exact, dit-il néanmoins en désignant la chaise qui lui faisait face, avec toute la politesse d'usage. Vous pouvez vous asseoir, monsieur Saké. J'aimerais entendre votre témoignage.

Il était évident que ce Saké avait répété plusieurs fois avant de se présenter devant sa porte. Sa voix était un rien mécanique, comme s'il récitait des formules apprises par cœur. Il ne faisait également aucun doute qu'il n'était pas à son aise dans ce costume ; il avait dû l'acheter pour l'occasion, pour se rendre plus crédible. Miles savait par expérience qu'il ne s'agissait pas d'une bonne nouvelle.

-Dimanche 19 mars, commença-t-il, j'ai participé à une fête organisée par des amis. Elle s'est terminée plus tôt que prévu, c'est pourquoi j'étais dehors à partir de neuf heures moins quart. Je me suis promené un peu au hasard pendant environ une demi-heure, à l'écart des rues les plus agitées, jusqu'au moment où j'ai entendu des éclats de voix.

Il marqua une pause.

-Cela venait de la rue perpendiculaire à la mienne, pas bien éclairée et plutôt lugubre. On aurait dit des gens qui se disputaient, mais on entendait surtout une voix de femme. Je n'avais aucune raison d'avoir peur, ou de me méfier, à ce moment-là. Je ne me vante pas de quelconques pouvoirs de prémonition, et j'ai simplement été intrigué. Alors je me suis approché, pas suffisamment pour qu'on me voit, j'imagine, c'était vraiment une nuit d'encre. Bref. J'ai aperçu une jeune fille à côté d'un réverbère, qui avait l'air effrayée et perdue, et une silhouette qui lui criait après.

Il y eut un nouveau silence un peu gêné. Le libraire ne semblait pas très à l'aise sous le regard perçant du procureur.

-Rétrospectivement, c'est très glauque, comme tableau, je m'en rends compte. Mais au moment où j'ai vu tout cela…C'était peut-être parce que je sortais d'une fête, ou parce que la silhouette dans l'ombre m'avait paru féminine et pas bien grande, mais j'étais incapable de me figurer à quel point tout cela était dangereux. Je ne me suis pas inquiété, même lorsque l'adolescente a été projetée contre un mur, ou lorsque la femme a commencé à hurler comme une folle. Je la voyais bien, à cet instant, elle s'était placée exactement sous le réverbère : elle avait l'air épuisée, furieuse, pleine d'angoisse, de panique, tout ce que vous voudrez, mais pas dangereuse. Mais après…

Il inspira et dit, un peu plus vite :

-Elle a tendu son bras vers la victime, et lui a crié de mourir. C'est à ce moment-là que le meurtre a eu lieu.

Miles attendit quelques instants la suite de son récit, mais l'homme s'était tu et contemplait avec une étrange gravité un point invisible sur la table de bois verni qui lui faisait face.

-Vous dites que le meurtre a eu lieu lorsque l'accusée a tendu son bras vers la victime, reprit-il en s'efforçant de conserver son sang-froid. Pourriez-vous être plus précis ? Quelle était son arme ?

L'autre eut un geste d'impuissance.

-Je vous l'ai dit, il faisait nuit noire, je ne voyais que son visage. Je n'ai pas distingué avec quoi elle avait attaqué cette pauvre enfant. Je n'en ai aucune idée.

-…Je vois. Qu'avez-vous fait ensuite ?

Satsushi Saké parut hésiter avant de répondre, mais quand il reprit la parole il arborait un léger sourire serein, un peu moqueur.

-Vous ne pourriez pas imaginer la terreur qui m'a saisi cette nuit-là. Moi-même, je ne la comprends toujours qu'à moitié. A cet instant, je ne voyais presque rien, juste leurs deux visages paniqués, j'ai cru que ces quatorze plaies s'étaient ouvertes d'elles-mêmes. Je me suis enfui.

Il considéra avec une sorte de fatalité ironique le visage du procureur, qui s'efforçait de digérer ce qu'il venait d'entendre.

-Je sais ce que vous pensez, monsieur Edgeworth. Je ne fais pas un témoin très convaincant, n'est-ce pas ? Les inspecteurs on réagi plus violemment que vous : ils en avaient par-dessus la tête, j'ai cru qu'ils allaient me mettre tout le meurtre sur le dos. J'imagine que je ferais un bon suspect, tout de même. Le coupable tue l'adolescente, s'enfuie, dissimule les preuves, fait arrêter quelqu'un d'autre le lendemain soir en se présentant comme témoin. C'est un bon schéma, je le reconnais.

D'une main il empoigna le rebord de la table, et c'est avec défi qu'il fixa son interlocuteur alors qu'il reprenait d'une voix presque véhémente :

-Mais ce n'était pas moi ! Peu importe ma stupidité, ma lâcheté, ma malchance, peu importe tout. Je ne suis pas un meurtrier, j'ai un sens moral, je ne tue pas les gens le soir, pas les jeunes filles, et pas d'une manière aussi insensée et horrible ! Je ne suis pas fou !

Il se laissa retomber contre le dossier de sa chaise, et répéta d'un ton las, comme pour lui-même :

-Non…Je ne suis pas fou.

Tempérant son agacement, Miles relut les quelques notes qu'il venait de prendre.

-Disons que certains éléments ne sont pas clairs. Cela ne fait pas nécessairement de vous un criminel. Pourquoi avez-vous attendu vingt-quatre heures avant de prévenir les autorités ?

-Le doute, tout simplement. Tout cela semblait si irréel et abominable, j'ai cru à un cauchemar, ou alors j'ai voulu y croire. Par ailleurs, je ne me souvenais plus du nom de la rue où avait eu lieu le meurtre, je n'avais aucune idée de ce que je pourrais raconter à la police, je crois que j'étais traumatisé et un peu malade, bref. Personne ne m'aurait pris au sérieux. Et lorsque le corps a été découvert…je suppose que j'ai eu peur. Je m'étais comporté de façon si ridicule, n'importe qui m'aurait pris pour le coupable. Je ne me suis décidé qu'à la tombée de la nuit.

Miles laissa échapper un soupir.

-J'imagine que cela tient la route. Mais ces vingt-quatre heures risquent de compromettre votre crédibilité. Nous n'avons pas énormément de pièces à conviction contre l'accusée, après tout.

A cette dernière phrase, le libraire releva la tête.

-Monsieur Edgeworth, dit-il, j'ai une pièce à conviction en ma possession.

Il sortit de sa poche un téléphone portable gris clair, assez vieux, probablement démodé, mais pour ce que Miles en avait à faire de la mode des téléphones portables, il ne pouvait pas se prononcer avec certitude. Saké pianota quelques instants, avec sur les lèvres un vague rictus plus ironique encore que les précédents.

-Je suis navré de ne pas vous l'avoir présentée plus tôt, les inspecteurs me l'avaient conseillé. J'imagine que cela m'est sorti de la tête. Cette photo a été prise juste avant le meurtre.

Il tendit l'appareil au procureur. L'écran présentait une image floue, très sombre, avec une violente tâche de lumière qui devait provenir d'un réverbère. Dans l'ombre, on distinguait une forme prostrée dont seul le petit manteau beige était réellement visible. Et au centre, le visage en pleine lumière, une jeune femme vêtue de noir, les traits brouillés, mais reconnaissable. Miles ouvrit immédiatement le dossier de l'affaire, s'arrêta au portrait de l'accusée, pourquoi diable faisait-on sourire les gens qu'il était supposé faire condamner à la peine la plus lourde possible, et compara les deux visages. La similitude ne faisait aucun doute.

-Et…Dit-il lentement. Dissimuler son agacement devenait difficile. Puis-je savoir la raison qui vous a poussé à prendre une telle photographie quelques secondes avant le meurtre ?

Il y eut un court silence.

-Je n'ai pas de raison précise à cela non plus, répondit le libraire, manifestement gêné, mais toujours ferme. Comme je vous l'ai dit, je n'ai ressenti aucune appréhension la nuit du meurtre, et j'étais probablement décalé par rapport au contexte. J'ai vu cette jeune femme, j'imagine que je l'ai trouvée belle. Cela n'a pas grande importance. La date et l'heure sont inscrites en bas de l'image.

Il était en effet écrit 19 03 17 2117. Miles sentit qu'il n'aimait pas les portables.

-19 mars 2017, un peu après vingt-et-une heure, traduisit-il. Cela concorde avec le rapport d'autopsie. Quelle que soit la pertinence des raisons qui vous ont poussé à prendre ce cliché, ce sera une preuve précieuse.

Saké laissa passer le commentaire sans broncher, et se contenta de demander si le procureur en avait fini.

-Une dernière chose : connaissiez-vous l'accusée avant le meurtre ? Si nous présentons cette photo au tribunal, il est probable que l'on vous pose la question.

-Aucunement. J'ai cru comprendre qu'elle était étudiante en chirurgie, et je suis libraire, autant dire que nous n'avons pas de points communs professionnels. Je ne l'avais jamais vue auparavant.

-Et la victime ?

L'homme esquissa un vaque geste défaitiste.

-Je l'ignore, monsieur Edgeworth. Vraiment, je l'ignore. Le nom de Kagi Ichijoji ne me dit rien. Il est possible qu'elle soit entrée dans ma librairie une, peut-être plusieurs fois, je n'en ai aucune idée. Si c'est le cas, je ne l'ai pas remarquée, et je ne la connaissais que de vue. Pas suffisamment pour souhaiter l'assassiner, acheva-t-il avec un sourire sombre.

Miles hocha la tête, posa le stylo qu'il avait à la main, et considéra ses notes. C'était brumeux, mais il avait vu pire. Au moins, il n'avait pas eu à négocier des heures durant pour arracher la moindre information à un témoin récalcitrant et furibond qui n'avait cessé de le fixer comme s'il souhaitait de toutes ses forces lui lancer des explosifs, sous prétexte qu'il ne l'avait pas laissé emporter ses paniers-repas dans son bureau. Sans viser personne.

-Dans ce cas, j'imagine que tout a été dit, reprit-il donc. Le médecin légiste devrait bientôt nous fournir une version plus précise du rapport d'autopsie, je vous demanderais sans doute des précisions à ce moment-là, et nous préparerons votre déposition. Vous serez contacté.

-Le procès n'aura pas lieu demain, dans ce cas ?

-Non, le tribunal est encombré depuis quelques semaines, et cette affaire est trop sérieuse pour que nous puissions nous permettre de bâcler nos investigations. Vous serez appelé à témoigner dans une semaine.

Miles se laissa retomber contre le dossier de sa chaise, méditant déjà sur la manière dont il pourrait exploiter les informations qu'il venait de recevoir. Il invita Satsushi Saké à se retirer, mais celui-ci n'esquissa pas un geste. Depuis un certain temps il le considérait avec gravité.

-Monsieur Edgeworth, dit-il enfin en se redressant, m'autorisez-vous à vous parler sincèrement ? D'individu à individu ?

L'interpellé répliqua avec nonchalance :

-Si cela concerne l'affaire en cours, faites. Avez-vous omis quelque chose ?

-Non…Ou peut-être que si. Quel âge avez-vous ?

-Vingt-quatre ans.

Saké se redressa en lissant gauchement son costume. Il secouait la tête.

-Je ne désire pas vous manquer de respect en disant cela : il vous en faudrait le double. Il y a quelque chose de malsain dans cette affaire, vous devez le sentir. Quelque chose d'insensé, d'inhumain, quelque chose qui provoque un malaise. Regardez vos subordonnés. Depuis qu'ils ont approché cette crasse, ils ne dorment plus. Et moi non plus, depuis deux jours, je ne trouve pas le sommeil. Si j'étais vous, je me tiendrais éloigné de cette histoire. Elle vous fera perdre la raison.

Cela aurait été trop cliché de répliquer « Mais vous n'êtes pas moi », aussi Miles se contenta-t-il de hausser les épaules avec juste ce qu'il fallait de mépris pour ne pas paraître insultant. Le témoin soupira, esquissa un salut poli et se dirigea vers la porte. Son demi-sourire sombre, fataliste, hanté, était réapparu sur ses lèvres, et ce fut peut-être ce qui poussa l'avocat à l'interpeller à nouveau :

-Et sur quels faits concrets appuyez-vous ces spéculations ?

L'homme s'immobilisa, et un instant il demeura silencieux.

-Rien qui vous paraîtra concret, monsieur Edgeworth, j'en suis persuadé. Je pourrais tenter de vous convaincre des heures durant sans autre résultat que de vous faire douter de ma santé mentale.

Il hésita, puis reprit comme avec défi :

-Voulez-vous savoir quelle est cette chose qui me ronge, qui ronge tous ceux qui se sont mêlés à ce massacre, qui vous rongera si vous l'approchez ? Il y a peu de temps, vous m'avez demandé avec quelle arme Nemuri Honda avait tué sa victime. Il n'y avait pas d'arme. Ce que j'ai vu l'espace d'une seconde, c'est un démon, lacérant une enfant de ses griffes.

Miles s'était replongé dans son travail, et il ne leva pas les yeux. Alors que Satsushi Saké s'en allait, il lui conseilla simplement d'éviter ce genre d'envolées dramatiques lorsqu'il serait appelé à la barre.


Est-ce que le taré qui avait inventé le premier centre de détention l'avait dessiné dans le but de le rendre le plus sinistre possible ? Phoenix n'en avait aucune idée. Ce n'était pas comme si la structure austère était particulièrement effrayante. Mais ce dénuement, l'unique et minuscule fenêtre, la caméra dans l'angle, les traits figés du gardien et la vitre du parloir, tout était si profondément déprimant que la pièce vous donnait envie de vous ouvrir les veines. L'avocat n'aimait pas s'y rendre. C'était peut-être une des raisons pour lesquelles il refusait la plupart de ses affaires…

C'était moins désagréable qu'aux premières occasions, tout de même, en partie parce que cette pièce grise, scindée en deux par un vitrage, était plus ou moins devenue un lieu de rencontres, chargé de souvenirs. Cela égayait un peu de se remémorer la terreur du sempiternel gardien devant Lana Skye, procureur général à l'époque, sa dernière affaire, ou les absurdités que l'agent Meekins avaient alignées dans son mégaphone comme des perles sur un collier, ou encore les blagues qu'il avait faites à Maya et à Edgeworth lorsque ceux-ci avaient sollicité son aide mais, bien sûr, personne ne comprenait son humour.

Derrière la vitre, une porte s'ouvrit. Le gardien entra le premier, escortant une jeune femme qui semblait chanceler, comme une flamme sur le point de mourir, ou la fumée d'une flamme éteinte. Il referma la porte derrière lui et se tint rigide et froid contre le mur. Nemuri Honda s'avança, un sourire fantomatique sur ses lèvres pâles, et elle prit la parole :

-Je vous remercie d'être venu si vite, monsieur Wright.

Phoenix ne put répondre immédiatement, tant il était frappé par le contraste terrifiant entre la demoiselle sereine et souriante dont il avait vu le portrait dans un journal, et cet être livide, amaigri, aux yeux cernés de noir, encore belle. Ses vêtements sombres accentuaient la pâleur de son teint, sa main gantée de dentelle noire était crispée sur une cape bordée de fourrure qui dissimulait son bras droit.

-Je, et bien…C'est naturel, finit-il par prononcer gauchement. Vous êtes mademoiselle Honda, je suppose ?

-Nemuri Honda, étudiante en chirurgie, précisa-t-elle avec douceur. Sa voix était à peine plus forte qu'un murmure. Mais je vous ai informé de tout cela lors de mon appel. Vous avez déjà pris conscience de l'affaire, dirait-on.

Ses yeux étaient posés sur le journal que l'avocat tenait toujours à la main. Elle semblait se faire violence pour empêcher sa voix de trembler, et quand elle reprit la parole son ton fut presque détaché.

-Une histoire abominable, n'est-ce pas ? Je comprendrais parfaitement que vous ne veuillez pas y être mêlé.

-Ce n'est pas comme si c'était ma première affaire de meurtre, protesta le jeune homme en secouant la tête. Je suis venu jusqu'ici, la moindre des choses serait que je vous écoute avant de m'enfuir comme un idiot.

La remarque fit apparaître l'ombre d'un sourire sur le visage de la femme, mais ses yeux ne quittaient pas le journal. Un silence un peu gêné s'installa. Phoenix se sentait peu à son aise, scruté par ce regard détruit, tragique.

-Pardonnez-moi…Finit-elle par murmurer. Pourrais-je lire cet article ?

La requête le surprit. Il songea même à refuser, est-ce qu'on présentait des choses pareilles à ses clients ? Mais il y avait une véritable détresse dans les yeux de la jeune femme, et il lui tendit le journal sans faire d'histoires.

-« Bête sauvage », lut-elle, les doigts de sa main crispés sur la feuille. Quelle chose ignoble…

Alors qu'elle parcourait l'article, des émotions s'allumaient par intermittence dans ses yeux noirs : de l'indignation, de la douleur, parfois de la haine, mais surtout de l'effroi. Comme avec désespoir, ses ongles froissaient le journal, le détruisaient presque, mais elle lut jusqu'à la dernière ligne. Quand elle le lui rendit, ses lèvres tremblaient.

-Tous…dit-elle entre ses dents. Ce surnom de « bête sauvage », à présent. Moi, je ne serai jamais…Eux, et ces inspecteurs…Ils voudraient me faire croire que je suis…Que je suis…

-Je suis désolé de vous avoir montré ça, fit Phoenix avec maladresse. Ce doit être dur pour vous.

Nemuri parvint à sourire.

-Vous ne devriez pas vous excuser de ce dont vous n'êtes pas responsable, monsieur Wright. Cette ville me considère comme une meurtrière, et…ce qui m'est arrivé cette nuit-là était plus que suffisant pour me faire suspecter, je dois l'admettre. Si seulement je pouvais comprendre moi-même…Mais par pitié, monsieur, je vous demande de ne pas vous excuser pour une telle histoire. J'ai l'impression de réentendre Kagi, et cette idée me fait peur.

Elle avait prononcé cette dernière phrase d'une voix timide, un peu coupable. Phoenix la fixa comme s'il lui était brusquement poussé une moustache.

-Réentendre, mais…Mademoiselle Honda, vous connaissiez la victime ? Articula-t-il, craignant d'avance la réponse.

Lentement, les yeux baissés, mais avec quelque chose de digne dans son geste, elle inclina la tête. Une seule fois. Phoenix se sentit brusquement partagé entre l'impulsion de réconforter cette femme de cinq ans sa cadette, celle de s'en aller aussi sec et celle de maudire la justice et le monde entier pour s'acharner à le mettre dans les situations les plus ironiques possibles. Mais le temps de se décider, Nemuri avait repris la parole.

-Nous étions…amies. Depuis deux ans et quelques mois, je dirais. Il y avait une journée portes ouvertes dans l'université où j'étudie, et elle avait décidé d'y assister. Elle n'avait pas treize ans à l'époque, vous imaginez ? Il lui prenait de ces idées bizarres…Elle s'intéressait davantage à la chirurgie que moi, et elle avait du potentiel, mais son sens de l'orientation laissait à désirer : lorsque je l'ai rencontrée, elle s'était perdue dans l'un des bâtiments. Nous ne nous sommes plus quittées depuis. Kagi était constamment dans mes jambes, à me supplier de lui expliquer telle ou telle chose, ou de lui prêter mes cours. Quand elle voulait, elle pouvait être très fatigante…

Elle sourit à ce souvenir, et une furtive lueur passa dans ses yeux sombres, pour s'éteindre aussitôt.

-Mais c'est terminé, maintenant, ajouta-t-elle, sa voix légèrement altérée par la fatigue. Et cela ne vous intéresse probablement pas de m'entendre m'apitoyer sur mes souvenirs. Voulez-vous savoir autre chose ?

C'était sans doute une mauvaise idée que de s'acharner sur elle, dans l'état d'épuisement physique et moral dans lequel elle se trouvait. Mais il n'avait pas tellement le choix. Phoenix secoua la tête. Encore une raison de ne pas aimer travailler. L'espace d'une seconde, il eut la sensation qu'il allait pouvoir en répertorier un certain nombre, dans un avenir proche.

-Si vous vous en sentez capable, j'aimerais que vous me parliez du soir du meurtre, prononça-t-il malgré tout. Que vous est-il arrivé à ce moment-là, et avant votre arrestation ?

Son visage se ferma à cette évocation, et chaque mot qu'elle prononça semblait lui coûter un effort plus important.

-Très bien. Cette nuit-là, je…Je m'étais disputée avec elle. Il devait être huit ou neuf heures, je l'ai amenée dans une rue déserte, je ne voulais pas que l'on m'entende crier. Peut-être que je voulais aussi lui faire peur, j'étais si furieuse, je ne savais plus ce que je faisais. Kagi n'a pas cherché à se dérober, ni à se défendre, j'ai été…cruelle.

Sa main gauche serra un peu plus fort le bord de sa cape. Elle dut mordre sa lèvre inférieure pour l'empêcher de trembler, mais elle se força à poursuivre.

-Je voulais l'effrayer, alors je l'ai laissée là et j'ai marché, peut-être un quart d'heure. Je me sentais de plus en plus mal, une vieille maladie, je ne pouvais penser à rien d'autre qu'à cette douleur. Lorsque je suis revenue là où nous nous étions séparées, je ne l'ai vue nulle part. J'avais trop mal pour chercher, ou même pour ressentir de l'inquiétude, je suis rentrée chez moi. Je ne pouvais pas imaginer ce qui allait lui arriver. Je ne pouvais pas imaginer qu'une telle chose allait se produire ! Vous devez me croire ! Il faudrait être un monstre, une bête, pour…

Son cri mourut sur ses lèvres, et elle se courba légèrement, la main crispée, tremblante, refoulant des larmes de détresse et de rage. Phoenix la regarda avec compassion et gène. Elle n'avait plus l'air si sinistre, en fait. Elle semblait toute jeune, une fillette sanglotant la nuit dans sa chambre, effrayée par les ombres qui en envahissaient les angles, refusant le sommeil pour fuir ses cauchemars.

-Je vous crois, dit-il fermement.

Nemuri leva vers lui des yeux éberlués et le scruta près d'une minute, comme pour y déceler un mensonge. Enfin elle soupira d'aise.

-Merci…J'ai eu raison de faire appel à vous. Vraiment, merci.

Elle se redressa. Son regard s'était adouci, et il y avait même un peu de cette sérénité sur ses traits, semblable à celle de la photographie, qui entourait son visage tragique d'une sorte de halo.

-J'en avais assez de m'entendre dire que je suis une criminelle. Cet endroit est en train de me rendre folle. Je suis navrée que vous m'ayez vue dans cet état. Je ne suis pas très présentable.

Phoenix haussa les épaules, mais ne répondit pas. En fait, avec ses élégants vêtements noirs et le chignon compliqué qui ajoutait à la majesté de sa silhouette, elle était probablement plus présentable que lui, son costume bon marché et sa coiffure (un peu) inhabituelle. Il décida donc de poursuivre son interrogatoire.

-D'après cet article, dit-il avec quelque hésitation, vous avez été arrêtée le lendemain du meurtre, et on a retrouvé des traces de sang sur le manteau et les chaussures qui se trouvaient dans le hall…J'imagine que ça peut s'expliquer si vous êtes retournée sur le lieu du crime : vous avez dû marcher dans une flaque de sang et ne pas vous en rendre compte. Mais pourquoi n'avez-vous rien remarqué en rentrant chez vous ?

-C'est vrai, dit-elle en souriant faiblement, c'est idiot. Je vous ai dit que j'étais malade, le soir du meurtre, et incapable de penser à autre chose qu'à ma douleur. Une fois chez moi, j'ai retiré mon manteau et mes chaussures, je n'ai même pas eu la force de les ranger, et je les ai laissés couverts de sang dans le hall. Je ne me souviens pas précisément de ce qui s'est produit avant mon arrestation. Je pense que je me suis écroulée quelque part, peut-être sur un sofa, et j'y suis restée près de deux jours sans penser à rien. Pas même à Kagi. Je commençais à me sentir mieux lorsque la police est arrivée…C'est à ce moment-là que j'ai tout découvert. Je me sentais trop faible pour réagir, et je n'ai rien pu leur dire pour me défendre. Je n'avais pas beaucoup d'arguments pour prouver mon innocence, de toute manière, acheva-t-elle en baissant doucement la tête.

Encore une histoire joyeuse, songea Phoenix en grimaçant intérieurement. C'était à croire qu'il les attirait. Il considéra les traits tirés de la jeune femme. Pas de doute, elle avait été malade. Peut-être même l'était-elle encore…

-Cette vieille maladie dont vous parlez…Elle devait être sérieuse, pour vous affaiblir à ce point pendant deux jours.

Elle leva les yeux au ciel d'un air presque songeur.

-Traumatisme de l'accident, énuméra-t-elle avec dignité, insomnie, dépression, douleurs au niveau des nerfs dues à la perte d'un membre. Les causes du mal sont à la fois physiques, psychologiques et morales. C'est le diagnostic de…

-La…La perte d'un membre ?

Le visage de la jeune femme se ferma à nouveau, et elle sembla furieuse contre elle-même d'avoir laissé échapper l'information. Elle répondit à contrecœur :

-La perte d'un membre, oui.

Et, comme l'avocat gardait les yeux fixés sur elle, Nemuri soupira et rejeta dans son dos la cape qui, tout le temps de leur discussion, avait couvert son bras droit. Phoenix retint un mouvement de recul.

-Un accident de travail. Il y avait une unité de chercheurs en chirurgie, spécialisée dans les organes de rechange au sein de mon université, et je les aidais souvent. Depuis ce jour, ils ne me laissent plus me mêler de leurs recherches tant que ma santé ne s'est pas améliorée. Cela fait près d'un an.

Le jeune homme l'entendit à peine, incapable de détacher son regard de la forme emmaillotée de bandelettes blanches, dont seule l'épaule et une partie de l'avant-bras apparaissaient. Le membre s'atrophiait au niveau du coude, et diminuait jusqu'au poignet. Il n'y avait pas de main visible.

-Ce n'est pas un très beau spectacle, je sais, s'excusa-t-elle en camouflant à nouveau le bras amputé. Voici la cause de mon état actuel, et de mes réactions sans logique. Je n'aurais sans doute pas dû essayer de vous la cacher.

Phoenix parvint à marmonner que ce n'était rien. Un silence gêné s'installa une fois de plus. Après une longue et inconfortable minute, ce fut Nemuri qui se décida à reprendre, réprimant le léger tremblement de sa voix :

-Je vous ai dit tout ce que je savais sur cette affaire, monsieur Wright. Acceptez-vous de me défendre ? J'ai de quoi vous payer.

Par fierté, elle gardait neutre le timbre de sa voix, mais il y avait toujours ce semblant de détresse dans son regard, quelque chose qui osait à peine espérer. Phoenix songea à lui rétorquer qu'elle pouvait se brosser Martine, mais quelque chose lui disait que son humour ne serait pas forcément compris, cette fois encore.

-Mademoiselle Honda, répondit-il donc, je vais prouver votre innocence ; et je découvrirai ce qui est arrivé à votre amie.

La jeune femme inclina élégamment la tête et murmura un remerciement.

-Le procès aura lieu dans une semaine, ajouta-t-elle. Il paraît que les tribunaux ont été bondés, dernièrement. Je ne sais pas grand-chose sur l'enquête de la police, mais je peux vous donner un conseil : allez rendre visite à la famille de Kagi, les Ichijoji. Ils ont probablement été interrogés par des inspecteurs, et ils devraient en savoir plus long que moi. Auriez-vous de quoi écrire ?

L'avocat fouilla un moment dans son sac, en sortit deux feuilles et un stylo, et les tendit à Nemuri sous le regard pas exactement vigilant du gardien, qui à moins d'avoir définitivement fusionné avec le mur, devait être sur le point de s'endormir à son poste. L'écriture de la femme était propre mais hésitante, elle n'était sans doute pas gauchère.

-Ma lettre de recommandation, dit-elle en tendant les feuilles. Ainsi que l'adresse des Ichijoji. Dites-leur que vous êtes mon avocat, et que vous avez besoin du plus grand nombre de détails possible. Et puis, si je peux vous demander une faveur…

Sa main gantée de dentelle se crispa sur la table du parloir.

-Dites-leur que ce n'était pas moi. Que je n'ai pas pu être ce monstre, ce démon, ce ne pouvait pas être moi. Et…dites-leur que je suis désolée. Je vous en prie, dites-leur.

L'avocat prit lentement la lettre et l'adresse.

-OK, je vais aller les voir. Dès ce soir, si vous voulez.

L'heure des visites s'achevait. Il rangea les feuilles dans son sac, remarquant que le gardien commençait à le regarder avec désapprobation. Nemuri semblait toujours abattue, en dépit de son courtois « bonne chance », et comme hantée. Phoenix décida qu'il avait le droit de crâner un peu. Il désigna son badge.

-Avec une semaine devant moi, je ne vais pas avoir besoin de chance, dit-il gaiement. La dernière fois que j'ai eu plus de vingt-quatre heures pour préparer un procès, c'était ma première affaire, et je l'ai expédiée en moins de deux heures ! Je vais débrouiller tout ça, c'est promis.

Nemuri sourit avec reconnaissance et quitta la pièce, escortée par le gardien. Alors que la porte se refermait sans bruit, Phoenix sentit le malaise qui l'avait étreint pendant tout son entretien s'effacer à la suite des deux silhouettes


20h 11

Miles ferma la portière de sa voiture avec brusquerie et se dirigea vers les escaliers. Les quelques procureurs qu'il croisa évitèrent soigneusement son regard, arborant parfois un sourire sardonique, alors qu'il montait vers le treizième étage ; ses poings étaient crispés, ses yeux rétrécis, ses dents serrées étouffaient malédictions et menaces.

Il n'était pas de très bonne humeur.

L'enquête avançait trop lentement. C'était apparu de façon flagrante lors de la réunion qu'il avait tenue au commissariat avec les autres responsables de l'affaire, et qui s'était prolongée tout l'après-midi. Le travail de la police était brouillon et mal organisé, le médecin légiste tentait d'excuser ses maigres résultats en avançant qu' « avec ce qui restait de la victime, il n'y avait plus grand-chose à autopsier », ce qui n'avait réussi qu'à faire pâlir encore davantage les policiers chargés de l'investigation, dont un membre était devenu verdâtre et avait dû être excusé.

Le procureur fronça les sourcils, cette fois avec perplexité plutôt qu'avec colère. En fait, c'était avant tout l'état lamentable dans lequel se trouvaient les enquêteurs qui nuisait à leur travail. Il avait demandé à ce qu'un personnel plus expérimenté fût mis sur l'affaire, les nouvelles recrues ne tenaient pas le coup. Cependant, Gumshoe aussi arborait ces traits tirés et ce regard mal à l'aise, en dépit de tous les meurtres plus ou moins sauvages auxquels il avait été confronté. Cela ne lui ressemblait pas, Miles en était préoccupé. Etait-ce le surmenage qui les handicapait tous de la sorte ? Ce n'était vraiment pas le moment…

En deux jours, ils avaient trouvé un certain nombre de preuves, mais pas forcément celles qu'ils auraient désirées. La police avait fouillé la demeure de Nemuri Honda de fond en comble sans rien trouver qui pût s'apparenter à l'arme du crime, mis à part un couteau de cuisine deux fois trop court pour lui correspondre, et qui n'avait fait aucune réaction avec le luminol. Sur les vêtements de la femme, on n'avait trouvé qu'une épée de verre de la taille approximative d'une phalange, coincée dans la boutonnière de son manteau, pas vraiment l'objet de meurtre rêvé. On tâchait maintenant de passer au peigne fin le trajet qu'avait parcouru l'accusée pour regagner son domicile. Les indices en leur possession se résumaient donc ainsi :

Les empreintes de pas sanglantes sur le lieu du crime, qui correspondaient à la pointure de l'accusée.

Ses chaussures et son manteau, couverts du sang de la victime et retrouvés dans le hall d'entrée de la femme.

La photographie montrant Nemuri Honda sur le lieu du crime, le témoignage de Satsushi Saké.

D'après l'interrogatoire de l'accusée, celle-ci connaissait la victime depuis plus de deux ans. Elles entretenaient même une relation amicale, ou de professeur à élève, ou les deux. Miles n'était pas sûr qu'il s'agisse là de bonnes nouvelles. On savait par ailleurs que Nemuri Honda avait le bras droit amputé.

Il y avait enfin des éclats de verre, provenant manifestement d'une figurine que la victime avait portée en pendentif. La chaîne s'était incrustée dans son cou quand le collier avait été arraché, sans doute par la lame qui avait servi au meurtre. Quelques éclats avaient égratigné le visage de l'adolescente ou s'étaient perdus dans ses cheveux, on supposait donc que l'objet s'était fracassé contre un mur au moment du meurtre. Les enquêteurs avaient passé une journée entière à recoller les morceaux, Miles avait trouvé cela grotesque et l'avait explicitement fait savoir, le dragon de verre grimaçant aux ailes déployées qu'ils avaient reconstruit tant bien que mal était d'un goût assez lamentable et pas forcément utile pour une affaire de meurtre. Il s'était tout de même résolu à vérifier s'il pourrait faire quelque chose de cette chose hideuse en tant que pièce à conviction.

Dès qu'il serait en possession de l'intégralité du dossier concernant l'affaire « bête sauvage ».

Le jeune homme avait passé un long et pénible moment à tenter de conserver son sang-froid face à des inspecteurs fébriles, aux yeux ronds comme des poissons rouges. Oui, on avait oublié la moitié du rapport dans le dossier qui lui avait été remis. Ce devait être une erreur de classement, certainement, il y avait des problèmes d'organisation depuis un certain temps, on était terriblement confus. Oui, bien sûr, on avait fait quelque chose pour réparer l'erreur. Un agent de police avait été envoyé au département des procureurs pour lui apporter la partie manquante. Il n'était pas encore arrivé ? C'était étrange, il aurait dû venir dans la mâtinée. Monsieur Edgeworth était-il bien sûr de ne pas l'avoir renvoyé par mégarde ?

Miles grogna de frustration. Ses collègues ne se lassaient plus de ce genre de remarques cinglantes sur son travail, entre deux phrases de respect servile. Ce jour-là plus qu'aucun autre, il se serait bien passé de leur animosité. C'était agaçant de les sentir s'amuser de ce qu'il se débattait dans cette histoire malsaine ; ce n'était pas comme ça qu'ils se rendraient utiles, pas en rendant l'affaire plus répugnante qu'elle ne l'était déjà, pas en lui donnant la sensation vague de poursuivre une piste piégée, un labyrinthe de miroirs souillés de sang et reflétant des ténèbres toujours plus profondes.

Il chassa ces idées de son esprit. Là non plus, ce n'était pas le moment. Il lui fallait réfléchir concrètement à l'affaire en cours, établir des liens entre les pièces à conviction et la déposition du témoin, avancer, pas sombrer dans une dépression poétique.

Il parvint enfin devant son bureau, et en repoussa la porte. Il commençait à faire sombre. Ses papiers étaient disposés sur sa table, tels qu'il les avait laissés, son matériel d'identification d'empreintes était sorti et un agent de police semblait être en train de jouer avec. Quand il l'eût remarqué, ledit agent fit un bond d'un mètre en poussant un cri aigu, et avant que Miles ait pu faire un geste il avait saisi son mégaphone :

-MONSIEUR ! AGENT PERDU MEEKINS AU RAPPORT, MONSIEUR ! JE N'ETAIS PAS SUR LE POINT DE VOLER VOTRE MATERIEL, JE LE JURE SUR MON BADGE, MONSIEUR ! MONSIEUUUUUR !

Le procureur dut se plaquer les mains sur les oreilles et reculer d'un pas pour atténuer le crissement qui lui vrillait le cerveau. Quand l'agent se fut enfin calmé, il se redressa et le toisa avec une profonde exaspération. Mike Meekins était un jeune policier arborant un visage de singe et des yeux de poisson. Avec sa silhouette trop grande et comme désarticulée, ses gestes saccadés qui vous donnaient parfois envie de l'assommer pour aérer le paysage, l'agent avait tendance à lui rappeler le Lutin Bleu, bestiole gesticulante qualifiée de « mascotte » par le commissariat. Et ce n'était pas un bon souvenir.

-Agent Meekins, vous avez quatre minutes pour m'expliquer ce que vous faites ici. Et si vous utilisez encore cette chose, croyez-moi, vous êtes bon pour la circulation, avertit le procureur en le voyant brandir à nouveau son mégaphone.

-C'est…c'est une méprise, monsieur ! Bafouilla l'autre, qui faute de s'époumoner avait résolu de se tordre frénétiquement les mains. Je ne fais que suivre les ordres, monsieur ! On m'a demandé de vous rapporter ce dossier, mais lorsque je suis arrivé, vous étiez absent, monsieur ! C'est alors que j'ai remarqué cet appareil, monsieur, et je me suis aperçu que ce dossier, que je tenais là à la main, contenait des empreintes digitales, monsieur. J'ai donc résolu de les ajouter à vos fiches, monsieur ! Et c'est alors que…

-Ce rapport vous a été remis ce matin, coupa Miles en fronçant les sourcils, comment se fait-il que vous ayez mis la journée entière à faire le trajet du commissariat à ce bâtiment ?

Le policier eut une grimace de gêne, et brusquement il s'exclama :

-Je me suis perdu, monsieur ! Sur le chemin vers le bâtiment des procureurs, monsieur ! AGENT PERDU MEEKINS AU RAPPORT, MONSIEUR !

Il s'aperçut alors qu'il venait de se servir de son mégaphone, et il le cacha derrière son dos en transpirant abondamment. Miles se retint de le gifler.

-Contentez-vous de me montrer ce rapport, parvint-il à prononcer d'une voix à peu près calme.

L'autre s'empressa de s'exécuter, et l'avocat vérifia prudemment le nom du dossier ainsi que les premières pages. La connection au meurtre de Kagi Ichijoji ne faisait aucun doute. Son humeur s'en trouva en partie allégée.

-Parfait, murmura-t-il en feuilletant le rapport. Vous pouvez disposer.

Miles s'était plongé dans sa lecture, et il mit près d'une minute à se rendre compte que l'agent Meekins était demeuré en face de lui, saluant toujours et le fixant avec hésitation. Au moment où l'avocat leva les yeux vers le policier avec étonnement, il reprit aussi vite qu'il en fut capable :

-Monsieur ! Je vous ai dit tout à l'heure, monsieur, que j'avais consulté vos fiches, monsieur ! A ce moment-là, monsieur…

-Je sais que vous n'aviez pas l'intention de me dérober quoi que ce soit, coupa Miles, que la surdose de « monsieur » commençait sérieusement à agacer. Vous n'avez pas besoin de vous justifier.

-Il ne s'agit pas de ça, monsieur ! Reprit aussitôt Meekins, qui semblait se faire violence pour ne pas toucher à son mégaphone. En consultant vos données, j'ai remarqué une empreinte suspecte, qui n'avait pas été identifiée, monsieur ! Comme j'ai trouvé cela hautement suspect, monsieur, je me suis empressé de faire des comparaisons, monsieur, et j'ai trouvé un résultat, monsieur ! C'est là, monsieur, sur l'écran, monsieur !

Il fallut quelques secondes au procureur pour se souvenir de ce dont il pouvait bien parler. Quand il se remémora enfin les intrusions répétées dans son bureau, l'étrange poème et les empreintes d'enfant, il demanda avec verve :

-Qui est le propriétaire de ces empreintes ?

Meekins cligna trois fois des paupières.

-Je…Je l'ignore, monsieur ! Finit-il par répondre en saluant à nouveau. Je ne pensais pas que vous vous intéresseriez à cette information, donc je n'ai pas pensé à regarder, monsieur !

La déclaration fut suivie d'un long silence, que le policier dut trouver orageux, et pendant lequel Miles s'efforça de digérer ce qu'il venait d'entendre. Il finit par pousser un profond soupir et se passa une main sur le visage, se sentant soudain encouragé dans ses doutes quant à l'alphabétisation de l'agent Meekins.

-Vous pouvez disposer, articula-t-il d'un ton posé, en détachant chaque syllabe. A moins que vous ne souhaitiez que nous parlions de votre salaire ?

Laissant échapper un nouveau couinement, Meekins ne prit que le temps de saluer et de balbutier non monsieur bonsoir monsieur avant de s'enfuir aussi vite que le lui permettaient la politesse et le mégaphone. Miles secoua la tête, oublia le policier et s'approcha de son matériel d'identification d'empreintes. La personne qui s'était introduite par effraction dans son bureau, deux nuits d'affilée, sans but apparent…En fait, cela l'intriguait.

L'appareil était allumé. L'agent Meekins devait avoir tout juste achevé sa recherche, car les lettres « Résultat trouvé » envahissaient toujours l'écran. Le taux de probabilité était de seize, l'un des plus élevés. C'était une bonne empreinte. Son regard glissa vers le nom en bas à gauche de l'écran.

Son cœur manqua un battement. Reprit à un rythme irrégulier et douloureux, le forçant à plaquer une main contre sa poitrine.

Non !

Il ne put penser à rien d'autre.

Le froissement de feuilles contre le sol parvint à ses oreilles, et il comprit vaguement qu'il venait de laisser tomber son rapport. Il agrippa d'une main le rebord de la table, peut-être pour se soutenir. Ses doigts tremblaient.

La personne qui s'était introduite dans son bureau la veille, et l'avant-veille. La nuit et le lendemain du meurtre…

Il recula en chancelant. Respirer lui faisait mal.

La nuit et le lendemain du meurtre…

-Non…Murmura-t-il, sans parvenir à crier.

A l'écran, sous la photographie d'une jeune fille souriante aux yeux trop larges, il n'y avait que ce nom :

« Kagi Ichijoji »


Je pense que Miles Edgeworth ne m'aime pas beaucoup. Joyeux Noël quand même (même si cette histoire se passe en mars, oye)

Notes d'auteur : Comme vous avez pu vous en apercevoir, j'ai situé cette histoire à Tokyo. La ville que je décris ne lui ressemble probablement pas, je n'y suis jamais allée. A ma décharge, la ville que nous montre le jeu ne ressemble pas à grand-chose non plus, mais j'aurais pu me situer au moins à Paris pour éviter des erreurs, comme l'a fait Syrul avec brio dans La Volte Face des Jumeaux. Ce qui m'en a dissuadée, ce sont les séismes, parce qu'on ne me fera pas gober qu'en vivant à Paris ou à New York on va s'habituer aux tremblements de terre. C'est vraiment la seule raison, aussi je m'excuse auprès des éventuels Japonais scandalisés qui lisent ma fic.

Le personnage de Nemuri Honda n'est inspiré d'aucune de mes amies, ni d'aucun membre de ma famille. J'ai pu lui donner un peu malgré moi les traits d'une femme d'à peu près son âge et au moins aussi élégante qu'elle, que j'ai croisée dans le métro et dont j'ai beaucoup admiré l'attitude. Si cette femme est en train de lire et se reconnaît, je m'excuse auprès d'elle pour m'en être inspiré.

Je m'excuse auprès de mon petit frère pour m'excuser tout le temps.

J'ai laissé tombé les lieux en début de chapitre parce que ça m'énervait, et ça ne servait pas à grand-chose en définitive. Je précise l'heure en début de focalisation lorsque je juge cela utile.

Le titre "Car les morts voyagent vite" vient d'une réplique allemande dans Dracula de Bram Stocker, que j'ai oubliée, et je n'ai pas le livre sous la main. Je donnerai des précisions à ce sujet dans mon prochain chapitre.

J'espère enfin que ce chapitre vous a plu, que l'enquête vous intéresse un tantinet. Ca me ferait plaisir que vous m'écriviez un commentaire pour me donner votre avis.