EN MARCHE

Il courait à travers la crête. Les montagnes s'étiraient à l'infini et il en dévalait les pentes à toute vitesse. Il parcourait chaque kilomètre en quelques pas, volant au-dessus de chaque rocher, sautant plus haut que jamais. Le soleil brillait fort dans le ciel. Il se sentait libre ! Libre et si heureux !
Une étrange mélodie s'éleva dans son esprit et son rêve prit fin. Galvek était allongé là où il s'était mystérieusement endormis la veille. Il se sentait si calme. Calme, serin et reposé comme jamais. Tous ses voisins semblaient être dans les mêmes dispositions. Par un miracle que le jeune Urgal ne s'expliquait pas, tous s'étaient réveillés au même moment.

Il repoussa la couverture qu'on avait déposé sur lui dans son sommeil et se releva avec douceur. Il souriait et il n'y pouvait strictement rien. Tous les autres arboraient cette même expression béat. Galvek salua de la tête ses camarades de nuit les plus proches. Il se sentait euphorique et emplir de joie et de fougue ! Il avait hâte de sentir les brises de cette nouvelle journée sur sa peau. Les autres s'agitaient également mais semblaient encore perdus dans un rêve éveillé. Leurs regards étaient vides. Il prit les devants et sortit d'un pas assuré.
La douce lumière du jour baigna son visage. Quelques chants d'oiseaux et les murmures du village vinrent caresser ses oreilles. Rien ne pouvait entacher son humeur aujourd'hui. Rien !

- La nuit a été douce ?

Galvek ne fut pas le moins surpris d'entendre la voix de leur Nar à sa droite. Il savait qu'il le trouverait là. Il en avait la certitude en sortant. Ça non plus il ne se l'expliquait pas. Sûrement la magie !
Il tourna son visage vers le Out'un, serein. Son large sourire ne voulait pas s'effacer. Galvek se savait trop insouciant, irréfléchi mais, il s'en moquait. Il aimait tout ! Les arbres, le soleil, le vent !
Il sentit monté du plus profond de lui-même, à la fois de son esprit et au creux de son ventre une énergie étrange. Quelque chose cherchait à déchirer le rêve éveillé de cette journée, à le libérer de cette joie abrutissante.

Il voulu détacher le regard de l'ancêtre pour conserver l'euphorie mais n'y parvint pas.
Galvek l'étudia malgré lui, poussée par une force impérieuse. Le vieux Kaldok était assit en tailleur, le dos bien droit, l'œil malicieux tourné vers le camp en mouvement.

La force étrangère s'élança à l'assaut du voile qui entravait son esprit, lacérant de ces griffes les nuages fourbes qui l'empêchait de voir clair.
Il étudia le visage de son vieux mentor avec un regard neuf. La douce lueur du matin marquait les traits de visage du Nar de façon mystique. Le vieil Urgal était fière et droit.
Son nez long et épais était légèrement bosselé : trace d'anciennes bagarres ou d'aventures de jeunesse. On pouvait également décelé les sillons creusés par de nombreux soucis, une barbe fine qui blanchissait par endroit. L'âge rattrapait l'Urgal. Pourtant, son visage respirait la vivacité. L'honnêteté et la sagesse aussi. Malgré tous les défauts que lui connaissait le jeune Urgal - entêter, rigide, pessimiste et assommant- il ne pouvait s'empêcher de respecter son mentor et de l'admirer.
Galvek compris alors qu'il ne contemplait plus l'Urgal à travers ce qu'il pensait savoir de lui, mais tel qu'il était vraiment : un ancien jeune Urgal fougueux tout comme lui, puis un adulte sage et écouté, enfin un Out'un et un Nar dont l'âge éclipsait peu à peu la vivacité. Il le comprenait tout entier ! Une suite de mots inconnus se formait dans son esprit mais, alors qu'il cherchait à en saisir le sens, ils devinrent incompréhensibles.

La clarté d'esprit du jeune Urgal disparut avec sa révélation. Il ne sentait plus non plus la force qui s'était éveillée au fond de son esprit. Cet instant bref de total lucidité s'était évanoui. Un état sûrement lié à la magie de la veille. Il se sentait toujours reposé, mais il était de nouveau attaché à ce qui l'entourait : plus « sur terre ». Son sourire béât s'était évanoui avec sa bonne humeur insouciante. Il s'en réjouit. Le jeune Urgal se rappela la question du Nar.

- Oui, la nuit était agréable. Merci...

Nar Kaldok écarta ses paroles d'un vague geste la main. Galvek savait que les remerciements gênaient le vieil Urgal.

- Dah ! Vous en aviez besoin en prévision des journées à venir.

- Je me sentais... euphorique et léger. Comme...

- … si tu marchais dans un rêve ? Poursuivie Kaldok.

- Oui. C'était lié au feu d'hier soir n'est-ce pas ? De la magie ?

- Plus ou moins... Un peu de magie et beaucoup d'herbes et de racines pillées, le corrigea le magicien.
Cette poudre est parfaite pour obtenir un sommeil réparateur.
Le problème c'est le réveil. Les consommateurs baignent dans une totale félicité proche de la débilité. Impossible d'effacer leurs sourires idiots et de les raisonner. Ils sont juste insouciants et déconnectés de la réalité. Tu pourrais les embrocher comme des cochons et ils se contenteraient de rigoler ! Pas vraiment un remède indiqué pour le voyage où le danger est partout...

- ...et qu'il faut rester lucide. Je serais m'en souvenir si vous m'en proposez une nouvelle fois. Je préfère avoir l'esprit clair.

Kaldok étudia Galvek d'un regard interrogateur.

- Certes. C'est très utile en revanche pour un accouchement.
Tu me s avoir les idées claires. Serais-tu guérît des brumes du réveil ? C'est plutôt inhabituelle, déclara-t-il quand l'interrogée hocha la tête.
Les effets auraient dû persister jusqu'à la fin de la matinée. Tu es quelqu'un de spécial Galvek.

- Comme toujours, répondit sérieusement le jeune urgal.

- Oui comme toujours...reprit le Nar pensif. Tes camarades vont rester un petit moment dans ma yourte, histoire qu'ils reprennent un peu leurs esprits. Si le tien est clair, je te conseille de ne pas perdre ton temps et de filer droit vers ta maison. Les préparatifs pour le départ on déjà commencé.

Galvek prit congé du Nar pour rejoindre la grotte de son oncle. Tout le village, yourtes comme grottes étaient en ébullition. Il croisa un groupe de mères et d'enfants qui lui appris que le départ était prévu pour le début d'après-midi et qu'ils étaient attendus pour rencontrer le Herndall dans cinq jours.
Il reprit sa route d'un pas rapide, excité à l'idée du voyage qui les attendait. Cinq jours ! C'était un délais si court ! Il fallait quitter les monts bordant le nord du lac Leona, descendre vers le lac Woadark, contourner les caravanes de marchants, traverser la crête et atteindre les rives du lac Fläm. Il se faufila entre les divers membres du clan, l'esprit occupé par la perspective de l'odyssée. Quand il retrouva son oncle devant leur grotte, il vit que deux paquetages avaient été préparé.

- Hé ! Te voilà enfin ! Tu dors vraiment comme une souche ma parole.

- Ne te plein pas ! Les autres sont encore à demi endormis. Tu as bien de la chance que je sois réveillé, le contredit Galvek.

- Si tu le dis, ricana son oncle.

Korg'al se pencha vers l'un des paquetages et y glissa quelques petites choses comme un couteau, une paire de dés ou encore des pierres à feu.

- Pourquoi deux sacs ? Je n'arriverais jamais à parcourir une telle distance en cinq jours si on m'encombre de ces deux fardeaux.

- Tu n'auras pas à les porter tous les deux, crétin. L'un d'eux est pour moi. Quoi, le vieux Kaldok ne t'a rien dit ?

Galvek fit signe que non. Son oncle lui apprit qu'une quinzaine d'adulte [ dont lui-même ] seraient du voyage. Ils en profiteraient pour exposer quelques problèmes au Herndall et pour faire quelques trocs avec d'autres clan. Le jeune adulte aida son oncle à finir les paquetages, ce qui ne leur pris pas longtemps, leur contenue étant réduit au strict nécessaire. Ils prirent leur repas à l'entrée de la grotte le regard porté vers l'entrée du village, Korg'al lui racontant la partie des festivités qu'il avait manqué. Il racontât à son tour l'épisode sous la yourte et ses rêves mouvementés. Son oncle écouta avec amusement. Les tours de Magie du vieux Nar ne l'étonnait plus qu'a moitié. Il lui cacha cependant l'épisode devant la yourte où la force mystérieuse l'avait libérée. Pourtant, il voulait savoir. Qu'est-ce qu'il c'était passé ? Comment faire appel à cette force ? Galvek prit son courage à deux mains et lança la question qui lui brûlait les lèvres.

- La magie... ça m'effraie et ça m'émerveille en même temps. A-t-elle des limites? Peut-on figer les jours, devenir immense ou faire tomber la pluie avec ?

- Qui sait ?! Répondit Kor'gal. J'ai déjà vu Kaldok soulever une pile de rocher par la magie, mais jamais de la taille d'une montagne. Je crois que ça dépend des magiciens. Certains peuvent tuer un clan entier dans un murmure.

- Si fort que ça ! Galvek fronça les sourcils anxieux. On ne peut rien contre eux alors. Ils sont invicibles...

- Je n'ai jamais dit-ça ! le repris son oncle. Retient bien une chose Galvek. Peut importe qu'un magicien soit doué ou non, même avec la plus grande des magies il reste vulnérable à un bon coup sur la tête.

- Vraiment ? J'aimerais bien apprendre deux ou trois trucs sur la magie. Histoire de défaire un magicien si l'un deux me cherche des noises.

- Garde toi de toutes ses incantations. Seul le Out'un parle aux esprits et les initiés pratiquent la magie.. S'il estime que tu as un don quelconque pour ça, il t'en parlera au moment qu'il jugera opportun En attendant, tient t'en le plus loin possible et tu éviteras les ennuis.

Ils reprirent leur repas, la curiosité de Galvek bien douché par les réprimandes de son oncle. Il voulait comprendre la force qui était né en lui quelques heures plutôt. Il avait la certitude qu'il connaîtrait la réponse un jour ou l'autre.

Au début d'après midi, on vint les prévenir que tout le monde était prêt. Leur sac sur le dos, ils rejoignirent l'attroupement au centre du village. La communauté encerclait le petit groupe de voyageur, leur souhaitant bonne chance et leur confiant quelques affaires à échanger avec les autres clans. Galvek reçus sa part de marchandises à troquer et de nombreuses claques dans le dos en signe d'encouragement. Il en était à la fois reconnaissant et navré. Commencer la marche avec les dos et les épaules en compote n'avait rien d'agréable.

Nar Kaldok posa un regard interrogateur vers Kor'gal qui répondit d'un hochement de tête. Galvek vit que Vulrek était également du voyage. Rien d'étonnant puisque l'un des sept jeunes n'était autre que son dernier fils. C'était un Urgal grognon, bourru, renfrogné et à cheval sur les principes. Galvek ne l'aimait pas beaucoup, mais tant qu'il ne ferait pas de remous, il n'y aurait pas d'ennui.

La colonne se mit en marche accompagnée du clan. Ils traversèrent le village, slalomant entre les yourtes. Ils dépassèrent les dernières yourtes laissant les membres du village à l'entrée. Quelques mètres encore et la colonne passa devant les piliers sculptés qui gardait le village. Les têtes animales leur jetait des regards poignant, interrogateur et accusateur. Galvek sentit une boule se former au creux de son estomac. Il se sentit minuscule et compris enfin ce qu'il s'apprêtait à faire. Il n'allait pas juste quitter son village. Il quittait sa vie d'enfant, son enfance et sa tranquillité. Il marchait vers l'aventure et l'inconnu. S'il franchissait la ligne entre les piliers, il ne serait plus jamais le même ! Il fut parcouru d'un frisson et remarqua qu'il s'était figé entre les deux piliers. La colonne continuait d'avancer hormis son oncle qui l'attendait à quelques mètres devant lui. Galvek inspira et posa son pied derrière la ligne imaginaire qui séparait sa nouvelle vie de l'ancienne.
Il leva les yeux vers son oncle. Ce dernier grogna de contentement et lui fit signe d'avancer. Il venait de franchir une étape. Il pouvait voir la fierté dans les yeux de son oncle. Le bras de Kor'gal autour des épaules, Galvek se remit en marche avec assurance. Ils rejoignirent la colonne, désormais égaux.