Amore, more, ore, re
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Deus caritas est
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Dans l'unique taverne dont était pourvu Lothering, Léliana s'était spontanément présentée.
Comme une apparition.
Ce qui était dans le ton avec sa profession et ses paroles. Plutôt drôle qu'un templier, soit un ex-templier, le voit de cette façon. Trouver une bonne sœur dans une taverne, c'était effectivement peu crédible. Qu'elle soit une ex-bonne sœur rassura le templier en Alistair.
Loin d'être intimidée, Cara ne s'était pas démonté face aux propos de l'ex-bonne sœur. Son scepticisme avait refait surface avant même qu'Alistair ne mettre son grain de sel dans la conversation.
Et, contre toute attente, Cara accepta la requête de la barde.
Cette décision fut extrêmement controversée. Morrigan ne manqua pas de montrer sa désapprobation.
― Vous aurais-je mal comprise ? s'enquit-elle de la voix doucereuse de celle qui en dit peu mais en pensait long. Je croyais que nous comptions affronter l'Enclin, non monter une chorale. Entre l'autre templier raté et la bonne sœur, si vous me dites que vous croyez en ces billevesées de dévote, je repars sur-le-champ sur les terres sauvages.
Léliana s'empourpra, indignée. Fort heureusement, une autre fut plus prompt qu'elle.
― Allons, tenta Cara, peu importe ses croyances...
La jeune femme dut comprendre qu'elle était en train de s'aventurer sur un terrain glissant en affrontant Morrigan de cette façon car elle s'interrompit puis se tourna vers Léliana et posa une main sur l'épaule de la jeune barde.
― Tu as l'air de savoir te battre et tu veux vaincre l'Enclin. Ces deux seules raisons me suffisent.
― Vous ne regretterez pas, Garde des Ombres. Je vous remercie.
Morrigan fronça les sourcils, dédaigneuse à souhait, les lèvres pincées. Que Cara ne croit pas s'être sortie du bourbier car la métamorphe avait l'intention de bondir sur la première occasion de montrer les crocs.
Ce qu'elle fit pas plus tard qu'à trois pas après que le petit groupe soit sorti de la taverne. Alistair regretta d'être pris entre ces deux feux indubitablement furibonds. Dire qu'il connaissait - ou avait connu plutôt - bon nombre d'hommes qui aurait envié sa situation. Lui, entouré par trois femmes ! Un cauchemar quand deux d'entre elles s'étripaient joyeusement dans une joute verbale. La force sereine et patiente de Léliana face au sarcasme cynique de Morrigan.
Tandis que les deux femmes, donc, se houspillaient dans la joie et la bonne humeur, Cara le prit à part. La décision ne faisait pas l'unanimité. En vérité, il n'y avait que Cara pour être en accord avec sa propre décision. Morrigan était déjà catégorique dans sa réticence, à présent elle était définitivement convaincue.
Cara le tira par le bras, pas gênée par le duel aussi cordial que sanglant qui se déroulait à côté d'eux.
― Qu'est-ce que vous en pensez ? s'enquit la Garde des Ombres.
Se mettre dans la peau d'un chef n'était pas confortable. Toute l'assurance face à Léliana se délita quand elle s'adressa à son homologue. Ils parlaient d'égal à égal. Alistair eut un œil vers les deux harpies qui s'étripaient avec une froideur cynique pour l'une, avec une passion sainte pour l'autre, il lui donna son opinion sans ambages.
― Je ne suis pas certain de sa fiabilité.
A sa grande surprise, Cara lui répondit :
― Moi non plus.
Puis, constatant l'étonnement de son compagnon de voyage :
― Mais nous manquons de bras, c'est un fait. Et je la crois sincère.
― Alors pourquoi…
― Sincérité n'est pas synonyme de fiabilité, Alistair. Elle veut aider, c'est certain, néanmoins je la crois capable de se retourner contre nous si nos actes sont contraires à ses principes. Nous verrons ce qu'elle vaut sur le terrain.
Alistair se jeta dans la brèche qu'elle venait de lui laisser.
― Nous n'avons pas les moyens de surveiller quelqu'un d'aussi instable et qui, sous prétexte d'être guidée par une main divine, veut prendre les armes.
― Nous n'avons pas les moyens d'entraîner quelqu'un. Du peu que j'ai vu, elle sait se défendre seule. C'est suffisant pour le moment.
Ils eurent un même coup d'œil vers l'intéressée. Consciente qu'il restait dubitatif, Cara ajouta :
― Elle a bon fond.
― Vous avez vu comme moi, répliqua Alistair, une bonne sœur qui sait danser le quadrille, j'en ai vu, mais qui sait se battre ? Jamais. Elle a l'air de traîner un passé très…
― Comme vous et moi.
Un point pour Cara. Alistair lui concéda ça, elle savait être convaincante. Il ouvrit la bouche, tout en cherchant un nouvel argument, la referma. Il clapait comme un poisson hors de l'eau. Mieux valait s'incliner et faire confiance à Cara. Il lui avait laissé le commandement, avec un soulagement et un plaisir qu'il n'avait pas pensé à cacher, et voilà qu'il critiquait ses décisions !
― Pardonnez-moi, je ne voulais pas…
― J'en suis consciente Alistair, je vous remercie pour votre franchise. Le contraire m'aurait déplu.
Elle tapota l'épaule – ou plutôt la spalière – d'Alistair et se tourna vers les deux femmes qui venaient tout juste de prendre la décision aussi puérile qu'éphémère que de s'ignorer.
― Une bonne sœur dansant le quadrille, vous disiez ? dit Cara en reprenant la route, mission du cantor en main.
― Longue histoire, ma chère, longue histoire...
Le genre d'histoire qu'il fallait garder bien au chaud pour la raconter dans une taverne, dernière table au fond, une bonne bière pour accompagner le récit. C'était ce genre d'histoire qu'ils devaient être en train de vivre. A caser dans le même tiroir que celles où on le mettait sur le trône, lui. Le genre d'histoire qu'on a du mal à digérer.
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Deus caritas est : Dieu est amour
Merci à vous d'avoir lu et à une prochaine fois pour la suite !
